Charlie Hebdo — être ou ne pas être, telle est la question…

par José Anto­nio Gutiér­rez Dantón, le 12/1/2015
Tra­duit par San­tia­go Per­ales, édi­té par Michel Bel­lo­ni, Faus­to Giu­dice, Tlaxcala


José Anto­nio Gutiér­rez D.  est un mili­tant liber­taire colom­bien rési­dant en Irlande où il par­ti­cipe à des mou­ve­ments de soli­da­ri­té avec l’Amérique latine et la Colom­bie, il col­la­bore à la revue CEPA (Colom­bie) et à El Ciu­da­da­no (Le Citoyen, Chi­li), il col­la­bore éga­le­ment au site web inter­na­tio­nal www.anarkismo.net et au site La Plu­ma. Auteur de « Pro­blèmes et pos­si­bi­li­tés de l’anarchisme » (en por­tu­gais, Fais­ca ed, 2011) et coor­di­na­teur du livre « Ori­gines liber­taires du Pre­mier mai en Amé­rique latine »(Qui­man­tu ed 2010).

J’ai écrit récem­ment  un bref article inti­tu­lé Je ne suis pas Char­lie, sur les réac­tions pro­vo­quées par le mas­sacre  de membres de la rédac­tion de Char­lie Heb­do ain­si que sur cer­tains conte­nus du jour­nal, en par­ti­cu­lier la bana­li­sa­tion du meurtre de musul­mans. Cet article, qui a été publié sur divers sites et blogs*, a déclen­ché une forte polé­mique qui, comme il fal­lait s’y attendre, n’a pas eu for­cé­ment à voir avec l’in­ten­tion de l’ar­ticle, mais qui a cepen­dant ser­vi à sti­mu­ler un débat, qu’on cherche actuel­le­ment de toutes parts à étouf­fer par des slo­gans sim­plistes. Un ami disait que la seule chose qui vaille la peine d’être écrite c’est celle qui dérange le pou­voir et la pen­sée hégé­mo­nique, même si elle se camoufle en  « alternative ».

Dans le cadre des mani­chéismes impo­sés (ou tu es avec Char­lie ou tu es avec les ter­ro­ristes), beau­coup de per­sonnes semblent être sur­prises que quel­qu’un puisse condam­ner à la fois l’at­taque contre les bureaux de Char­lie Heb­do et ses cari­ca­tures. Que ce soit par étroi­tesse men­tale, par incom­pré­hen­sion voire par mau­vaise foi ou, alors, par stu­pi­di­té pure et simple, cer­tains en sont arri­vés à la sur­pre­nante conclu­sion que la dénon­cia­tion du carac­tère raciste  évident  de plu­sieurs de ces cari­ca­tures ferait au mieux « le jeu des ter­ro­ristes »  et au pire revien­drait à « ava­li­ser le mas­sacre ». Le fait de ne pas mettre de tee-shirt Je Suis Char­lie te ren­drait sus­pect, ferait de toi un des « autres ». Je n’ac­cepte pas ce chan­tage. Je crois que c’est un devoir moral non seule­ment de reje­ter l’at­ten­tat mais sur­tout, avec plus de force, de s’op­po­ser à cette ava­lanche de racisme et de xéno­pho­bie qui inonde l’Eu­rope, où 80 ans après l’é­chec du vieux fas­cisme, le néo­na­zisme rede­vient ten­dance, grâce pré­ci­sé­ment à l’is­la­mo­pho­bie. De même, il faut s’opposer aux repré­sen­ta­tions cultu­relles uti­li­sées pour pro­mou­voir la haine, qu’elles soient ou non mani­pu­lées, conscientes ou pas. Cette posi­tion n’est pas facile à tenir vu le mac­car­thysme qui règne et l’at­ti­tude de beau­coup de gens, qui enfilent le tee-shirt Je suis Char­lie en sui­vant aveu­gle­ment les ten­dances Face­book.

Ceux qui sont et ceux qui ne sont pas

L’ar­ticle a eu un écho chez beau­coup de per­sonnes qui ne croient pas que la condam­na­tion du crime per­pé­tré contre Char­lie Heb­do par des extré­mistes isla­miques rende accep­table tant la repré­sen­ta­tion raciste qui est faite dans ce jour­nal ou dans d’autres médias des per­sonnes de pays musul­mans que la célé­bra­tion de ces repré­sen­ta­tions, leur dif­fu­sion et un sou­tien « acri­tique » à un slo­gan aus­si mani­pu­lable que « Je suis Char­lie ». Repu­blier de telles cari­ca­tures n’est pas « cou­ra­geux » ni « irré­vé­rent”, c’est conti­nuer à jeter gra­tui­te­ment de l’huile sur le feu dans une situa­tion déjà suf­fi­sam­ment explo­sive, qui requiert qu’on ouvre des portes de com­mu­ni­ca­tion à un plus grand dia­logue inter­cul­tu­rel et non qu’on les claque. L’ar­ticle a été approu­vé par tous ceux pour les­quels ce qui s’est pas­sé à Paris ne doit pas être éva­cué du contexte his­to­rique, comme si le colo­nia­lisme et les agres­sions impé­ria­listes de la France et des puis­sances occi­den­tales n’a­vaient rien à voir dans ce car­nage mon­dial — une posi­tion argu­men­tée de manière très convain­cante par Robert Fisk dans un article de The Inde­pendent [1]. Il a aus­si tou­ché ceux qui voient avec pré­oc­cu­pa­tion la mani­pu­la­tion de ce crime pour jus­ti­fier de futures crimes, soit sous la forme d’attaques racistes contre des immi­grés ou jugés tels soit sous la forme d’interventions mili­taires de la France, directes comme au Mali, au Tchad et en Répu­blique cen­tra­fri­caine, ou indi­rectes comme en Syrie, où, soit dit en pas­sant, les frères Koua­chi ont sui­vi un entraî­ne­ment mili­taire avec les « com­bat­tants de la liber­té » sou­te­nus par la France. Fina­le­ment, il a été approu­vé par ceux qui ne peuvent faire abs­trac­tion de l’hy­po­cri­sie de beau­coup des chefs d’É­tat ou de gou­ver­ne­ments qui ont mar­ché à Paris sous la ban­nière de la « liber­té d’ex­pres­sion » mais qui cen­surent, bâillonnent et assas­sinent des jour­na­listes dans leurs propres pays (ou dans ceux qu’ils occupent) [2]. Iro­nie de la vie : un des cari­ca­tu­ristes de Char­lie Heb­do, Bern­hard Willem Hol­trop alias Willem, a dit same­di : « nous vomis­sons tous ces gens qui, subi­te­ment, disent être nos amis. (…) alors qu’ils n’ont jamais vu Char­lie Hebdo ».

1Mais l’article a aus­si déclen­ché la réac­tion de beau­coup de détrac­teurs, de divers points de vue. L’a­gres­si­vi­té de cer­tains est clai­re­ment le reflet de l’at­mo­sphère bel­li­queuse qui est insuf­flée par les médias de masse comme par­ti pre­nante de la « Guerre contre le Ter­ro­risme » et que l’on res­pire de façon par­ti­cu­liè­re­ment  pesante ici en Europe. Il suf­fit de voir les com­men­taires que sus­cite n’im­porte quelle men­tion des Arabes sur Inter­net, pour se rendre compte qu’il règne une isla­mo­pho­bie impres­sion­nante. Cette agres­si­vi­té, loin d’être pure­ment rhé­to­rique, s’ex­prime dans des attaques contre des membres de la com­mu­nau­té arabe euro­péenne, dans des agres­sions sym­bo­liques et dans les insultes, avec un sou­tien ouvert ou tacite aux bom­bar­de­ments de pays arabes ou à l’é­tran­gle­ment de la Pales­tine. La semaine s’est ache­vée avec les extré­mistes abat­tus après une chasse impla­cable qui ne pou­vait finir que par leur mort ; mais il reste tou­jours cinq mil­lions de musul­mans en France, tous poten­tiel­le­ment dan­ge­reux, tous mena­çants, tous cou­pables jus­qu’à preuve du contraire. Il faut une bonne dose de para­noïa pour ali­men­ter ce sen­ti­ment mépri­sable : à en croire cer­tains com­men­ta­teurs, on pour­rait croire que nous vivons dans une Europe domi­née par des imams isla­mistes qui imposent la cha­ria, traquent la pen­sée laïque et chré­tienne et piquent « nos » femmes. Steve Emer­son, par exemple, un soi-disant expert en « ter­ro­risme », disait sur Fox News que Bir­min­gham (en Grande-Bre­tagne) était une ville tota­le­ment isla­mique dans laquelle ne pou­vaient pas entrer des gens qui n’ap­par­te­naient pas à cette reli­gion [3]. Bien que la stu­pi­di­té de ce com­men­taire ne soit pas pas­sée inaper­çue, il existe un cou­rant d’o­pi­nion qui croit, contre toute évi­dence, que nous sommes encer­clés et que nous devons tra­quer ces gens-là, les attra­per là où ils se cachent, dans leurs quar­tiers ou dans leurs pays, et conti­nuer ain­si à ali­men­ter cette inter­mi­nable guerre de civilisations.

L’argument ouvertement raciste

Quelles sont les objec­tions contre ceux qui condamnent l’at­ten­tat sans pour autant mettre le tee-shirt de Char­lie ? [4] Au-delà de ceux qui ne dépassent pas le niveau de l’in­sulte ou du slo­gan cher­chant à étouf­fer la cri­tique de manière pro­to-fas­ciste (« si ça ne te plaît pas, ne l’a­chète pas et tais-toi »), cer­taines objec­tions reviennent. Le pre­mier groupe d’ob­jec­teurs bran­dit des argu­ments ouver­te­ment racistes. Ils ne manquent pas, ceux qui écrivent que les « musul­mans », sans excep­tion, sont tous des bar­bares, qui nous consi­dèrent tous, nous autres « Occi­den­taux », sans excep­tion, comme des infi­dèles qui doivent mou­rir. C’est en géné­ral la posi­tion de gens qui n’ont pas connu dans leur vie un seul musul­man, sauf à tra­vers des cari­ca­tures de Char­lie Heb­do ou à tra­vers la thèse tout aus­si cari­ca­tu­rale du choc des civi­li­sa­tions. À l’in­té­rieur de ces perles nous trou­vons ceux qui disent : les musul­mans sont des fana­tiques aveu­glés, ce sont des attar­dés médié­vaux, des ani­maux, ren­voyez-les dans leur pays, si ici ça ne leur plaît pas qu’ils s’en aillent, appre­nons d’Is­raël qui leur a fait entendre rai­son, il faut les écra­ser, ne cal­mons pas le jeu mais affron­tons-les, déci­dons à quelles valeurs nous appar­te­nons, lyn­chons-les, oublions les droits de l’homme et pen­dons-les par les couilles, et autres joyeu­se­tés. Je ne m’é­ter­ni­se­rai pas sur ce type de com­men­taires mais je crois que cela valide mon point de vue qu’il existe un sub­strat de racisme indé­niable chez cer­tains de ceux qui pro­clament  Je Suis Char­lie, et que l’in­té­rêt de cer­tains à repro­duire ces mal­heu­reuses cari­ca­tures va bien au-delà d’une défense inno­cente de la liber­té d’expression.

L’idéologie sacrée de la liberté d’expression

Le deuxième groupe est com­po­sé de ceux qui prennent la défense du prin­cipe de la liber­té d’ex­pres­sion comme une valeur sacrée et abso­lue. Mais comme toute liber­té par­tielle démo­cra­tique, la liber­té d’ex­pres­sion a des limites. Et cette liber­té d’ex­pres­sion abso­lue que beau­coup de com­men­ta­teurs célèbrent, ce pré­ten­du nihi­lisme de Char­lie Heb­do qui cri­ti­quait « tout le monde de la même façon » est une fic­tion : d’a­bord, parce que tous ne sont pas égaux. Il y a des sen­si­bi­li­tés incon­tour­nables quand on bafoue un sec­teur vul­né­rable de la popu­la­tion, ou la culture d’un pays que votre gou­ver­ne­ment enva­hit, bom­barde ou a colo­ni­sé. La vio­lence sym­bo­lique va de pair  avec la  vio­lence réelle : si les puis­sances occi­den­tales uti­li­saient seule­ment des cari­ca­tures il n’y aurait pas de pro­blème, mais en plus de l’encre il y a beau­coup de bombes et de sang répandu.

Ceci est mis en relief de façon très claire par l’U­nion Juive Fran­çaise pour la Paix, qui dans son com­mu­ni­qué concer­nant ce fait, déclare clai­re­ment qu’on ne peut pas faire abs­trac­tion du contexte dans lequel les cari­ca­tures sont publiées : « Peut-on ima­gi­ner des cari­ca­tures éma­nant de jour­naux pro­gres­sistes cri­ti­quant la reli­gion juive pen­dant les années trente au moment de la mon­tée de l’antisémitisme et de la per­sé­cu­tion des juifs ? », en remar­quant que les cari­ca­tures de Char­lie Heb­do font par­tie de cette isla­mo­pho­bie qui en France se pare de l’appel à pro­té­ger « leur » « laï­ci­té » [5]. Au-delà du fait que les cari­ca­tures por­no­gra­phiques de Char­lie peuvent dif­fi­ci­le­ment être consi­dé­rées comme jolies, on parle d’hu­mour, d’i­ro­nie, de satire, comme si ces caté­go­ries les met­taient à l’a­bri de toute cri­tique : nous savons tous que, quand le machisme se camoufle en rigo­lade, face à la cri­tique, appa­raît le « Club de Toby » [6] pour dire que les fémi­nistes n’ont pas de sens de l’humour.

Deuxiè­me­ment, l’ar­gu­ment de la liber­té d’ex­pres­sion est fac­tice dans la mesure où Char­lie Heb­do ne cri­ti­quait pas tout le monde de la même façon. La sur­charge d’hu­mour anti-isla­mique dans la der­nière décen­nie (coïn­ci­dant curieu­se­ment avec la Guerre contre le Ter­ro­risme) est évi­dente pour n’im­porte qui a lu le jour­nal der­niè­re­ment. Sans oublier qu’il y avait des sujets tabous dans ce jour­nal, par exemple, l’Ho­lo­causte. Certes, il serait hor­rible de faire des cari­ca­tures de l’Ho­lo­causte, mais il est tout autant hor­rible de les faire à pro­pos du mas­sacre d’É­gyp­tiens ou de la tra­gé­die que sont les atten­tats-sui­cides. Alors, ne disons pas que nous rions de tout si, dans la pra­tique, nous ne le fai­sons pas. Dans la pra­tique, les uns sont des vic­times et les autres du maté­riel humoristique.

Cela, bien sûr, n’est pas seule­ment la double morale du jour­nal. C’est une double morale consa­crée dans les lois fran­çaises elles-mêmes qui inter­dissent toute mise en ques­tion de l’Ho­lo­causte, même de débattre pour savoir d’il y a eu 6 ou 5 mil­lions des morts. La posi­tion de Noam Chom­sky dit que la liber­té d’ex­pres­sion a seule­ment un sens pour les opi­nions qu’on déteste, c’est-à-dire, qu’il faut tout publier sans excep­tion. Une autre posi­tion serait d’ac­cep­ter que la liber­té d’ex­pres­sion abso­lue n’existe pas, que le nihi­lisme dis­sol­vant n’est pas accep­table, que l’on peut insul­ter qui on veut comme on veut, mais qu’il doit y avoir des règles clai­re­ment défi­nies et consti­tuées de manière égale pour tous. Je ne peux pas dire des obs­cé­ni­tés devant des mineurs, ni inci­ter à la haine contre des mino­ri­tés : il faut qu’il y ait cer­taines règles pour la vie en com­mun, sur­tout dans des socié­tés hau­te­ment diversifiées.

Ensuite, cela n’a aucune per­ti­nence que de s’a­bri­ter der­rière l’ar­gu­ment que les cari­ca­tu­ristes étaient de gauche, comme si être de gauche nous immu­ni­sait contre les pré­ju­gés : d’au­tant plus qu’il est éta­blie que la gauche fran­çaise a connu récem­ment une évo­lu­tion notable en faveur de « l’in­ter­ven­tion­nisme huma­ni­taire » [6], Cohn-Ben­dit, icône de Mai 68, en arri­vant à l’in­va­sion de l’I­rak. Un autre argu­ment sans valeur est que cer­tains d’entre eux sym­pa­thi­saient avec l’a­nar­chisme, comme si cela leur don­nait une licence de pra­ti­quer « l’humour » raciste ou de nier l’im­por­tance de cer­taines règles pour régu­ler la com­mu­ni­ca­tion en socié­té – autant que je sache, la posi­tion anar­chiste n’est pas l’ab­sence de règles, mais l’ac­cord col­lec­tif sur ces règles de la façon la plus accep­table pour tous les concer­nés, ain­si que pour les mino­ri­tés. Or, cette posi­tion répu­bli­caine d’une liber­té d’ex­pres­sion abso­lue, mais seule­ment quand elle nous convient, est insou­te­nable. Avec cette double morale les auto­ri­tés fran­çaises ont inter­dit dans le pas­sé des mani­fes­ta­tions pro-pales­ti­niennes, puis ont cen­su­ré l’hu­mo­riste Dieu­don­né et, main­te­nant, le Pre­mier ministre Manuel Valls dit que ne pas être Char­lie peut vous rendre suspect.


testouilleà pro­pos de Dieu­don­né, l’ar­ticle de Glenn Green­wald est à lire !


À l’in­té­rieur de ce groupe d’o­pi­nion, il y a ceux qui affirment d’emblée, sans rou­gir, que la « liber­té d’ex­pres­sion » marque la ligne de divi­sion entre les « deux civi­li­sa­tions », occi­den­tale et orien­tale… en consé­quence de quoi, disent-ils, si je peux écrire cet article, c’est grâce à notre liber­té d’ex­pres­sion ; si je vivais sous une tyran­nie arabe, certes, je ne le pour­rais pas. C’est igno­rer là que la situa­tion de la liber­té d’ex­pres­sion dans notre « civi­li­sa­tion occi­den­tale » y est, pour le moins, pré­caire. D’a­bord, parce que les mono­poles de l’information, qui contrôlent  90 % des médias, contrôlent, fixent des limites très claires entre ce qu’il est accep­table de dire et ce qui ne l’est pas, thème sur lequel Noam Chom­sky a long­temps tra­vaillé. Il n’y a d’es­pace dans les médias que pour la pen­sée unique et n’im­porte quel jour­na­liste qui veut avoir du tra­vail sait qu’il doit évi­ter cer­tains sujets gênants : le mar­ché peut autant régi­men­ter l’o­pi­nion citoyenne que le fana­tisme reli­gieux. Les médias alter­na­tifs sont fré­quem­ment enca­drés, on exige d’eux un « équi­libre » pour diluer des mes­sages alter­na­tifs, quand cer­tains mes­sages poli­tiques ne leur sont pas car­ré­ment inter­dits. Dans des pays comme le Mexique, le Gua­te­ma­la, la Colom­bie, pour en citer cer­tains de « notre civi­li­sa­tion », qui par­tagent for­mel­le­ment ses valeurs sécu­lières et ses liber­tés,  des cen­taines de jour­na­listes ont été assas­si­nés et des mil­liers mena­cés ces der­nières années, sans que cela sus­cite un quel­conque scan­dale inter­na­tio­nal. Une amie d’un blog fran­çais me disait, d’ailleurs que tout en étant plei­ne­ment d’accord avec le conte­nu de mon article, elle crai­gnait, si elle le publier sur son blog, qu’on l’o­blige à le reti­rer : l’au­to­cen­sure dans nos médias est énorme. Mais par ailleurs, l’o­pi­nion de ceux qui croient que dans un pays arabe on ne peut pas s’ex­pri­mer, ignorent aus­si la valeur du tra­vail de mil­liers de jour­na­listes et des com­mu­ni­ca­teurs alter­na­tifs arabes qui écrivent constam­ment et parlent depuis des pays comme l’É­gypte, le Liban, la Pales­tine,  la Tuni­sie, la Syrie, tous les jours, par­fois en défiant des occu­pa­tions ou des agres­sions mili­taires [à Gaza 13 jour­na­listes pales­ti­niens et étran­gers ont été tués durant la der­nière agres­sion israé­lienne], bra­vant par­fois des dic­ta­tures, par­fois les fana­tiques, les igno­rants. Ils ne savent pas qu’un média arabe, Al Jazee­ra, a un réper­toire d’opinions beau­coup plus large et une qua­li­té infor­ma­tive beau­coup plus grande que la majo­ri­té des grands médias occi­den­taux, et ferait pas­ser CNN pour un minable organe pro­pa­gande. Le fait que les Arabes, ou les gens de pays musul­mans, ne parlent pas néces­sai­re­ment l’une de quatre grandes langues colo­niales (le cas­tillan, le fran­çais, l’anglais et le por­tu­gais), ne signi­fie pas qu’ils ne parlent pas du tout ou qu’ils n’ont rien d’important à dire. Ce pré­ju­gé reflète l’ar­ro­gance colo­niale dont je parlais.

Nous qui sommes si spéciaux … 

Il y a enfin  ceux qui avancent que l’on ne com­prend pas ou que l’on ne sait pas et que, c’est pour cela qu’on cri­tique. Cet argu­ment pro­vient en par­tie d’une vieille arro­gance colo­niale répar­tie démo­cra­ti­que­ment entre Euro­péens du sud et du nord. Selon ceux-ci,nla culture occi­den­tale (et fran­çaise bien sûr), est très au-des­sus de la capa­ci­té de com­pré­hen­sion de nous autres bar­bares. Il faut les com­prendre dans leur contexte, disent-ils ; en admet­tant que cette cri­tique peut par­tiel­le­ment être valable, les images de Char­lie Heb­do cir­culent depuis un bon moment en dehors de ce contexte, dans un monde qui n’a pas la capa­ci­té intel­lec­tuelle pour com­prendre l’ex­cep­tion­nelle culture fran­çaise (sauf, quelques intel­lec­tuels fran­ci­sés par-ci et par là). Ils affirment la par­ti­cu­la­ri­té des valeurs répu­bli­caines de la France, « le ber­ceau » des droits de l’homme et de l’É­tat moderne. Mais la France actuelle n’est pas la des­cen­dante directe de la France révo­lu­tion­naire de 1789–1793, elle est beau­coup plus l’hé­ri­tière des excès de la Ter­reur et de la réac­tion Ther­mi­do­rienne. La France n’est pas tant la des­cen­dante de cette répu­blique pro­vin­ciale de la fin du XVIIIème siècle que de cet empire immense de la fin du XIXème siècle. Ce qui explique qu’il n’y a pas long­temps le ministre de l’É­du­ca­tion natio­nale recom­man­dait d’introduire dans les pro­grammes sco­laires des leçons sur les aspects posi­tifs du colonialisme.

Il y a dans ce groupe de cri­tiques une dose pas moindre d’é­li­tisme en même temps qu’un deux poids deux mesures : il faut être suf­fi­sam­ment sophis­ti­qué et intel­li­gent pour com­prendre le génie de Char­lie Heb­do. Comme par­fois on le dit de l’art : s’il ne plaît pas, c’est qu’on ne le com­prend pas. Il serait impos­sible que cela ne plaise pas à qui a la capa­ci­té ou l’é­du­ca­tion pour le com­prendre. Toute cri­tique découle néces­sai­re­ment de l’i­gno­rance de celui qui cri­tique. Quelques com­men­taires de Fran­çais disaient que je ne peux pas cri­ti­quer Char­lie parce que (sup­posent-ils) je ne sais rien de leur culture, d’autres que parce que je ne vis pas en France et quelqu’un, même, parce que je ne vis pas à Paris (!) … mais ils peuvent cri­ti­quer l’Is­lam depuis la France parce que là-bas, ils savent tout sur tout.

Il est curieux que cette exi­gence de la part de ceux qui demandent que l’on ait lu tous les numé­ros de Char­lie Heb­do pour pou­voir le cri­ti­quer, que l’on ait vécu de longues périodes de temps dans ce pays pour s’être fami­lia­ri­sé avec les par­ti­cu­la­ri­tés de la culture fran­çaise, et que sans cela  les sub­ti­li­tés de « l’hu­mour Char­lie Heb­do » nous seraient inac­ces­sibles, ne s’ap­plique pas à eux-mêmes. Bénis par leur pas­se­port, les cari­ca­tu­ristes et leurs défen­seurs peuvent cri­ti­quer, et  éga­le­ment se moquer des cultures ou des reli­gions qu’ils connaissent à peine, voire pas du tout.

Tout dans son contexte

Les cari­ca­tures ne sont pas que cela, des simples cari­ca­tures, comme beau­coup de com­men­ta­teurs l’af­firment. Les cari­ca­tures livrent des mes­sages qui, dans des contextes déter­mi­nés, comme celui que l’on vit actuel­le­ment en Europe, peuvent ins­pi­rer une haine xéno­phobe, des agres­sions racistes et jus­ti­fier des aven­tures colo­niales en cours.  J’avais déjà par­lé de cela aupa­ra­vant, dans un article écrit avec l’u­ni­ver­si­taire irlan­dais juif  David Lan­dy : « Les car­toons poli­tiques vont au-delà d’un pur sujet de ‘ liber­té d’ex­pres­sion ‘. Trai­ter ce thème de ce seul point de vue élude un débat sur l’héritage du colo­nia­lisme et d’un ordre impé­rial injuste dans le monde d’au­jourd’­hui, d’un monde dans lequel cer­tains se sentent auto­ri­sés, au moyen de ces des­sins ‘inno­cents’, à jus­ti­fier la vio­lence de cet ordre. Un ’ des­sin inno­cent’ peut être plus effi­cace pour pro­pa­ger l’in­to­lé­rance qu’un dis­cours « [7]. Les cari­ca­tures ne tuent pas, mais elles génèrent des dis­cours autour de la vio­lence maté­rielle. Il n’est pas suf­fi­sant de dire « que peut donc faire un artiste si quelques racistes idiots uti­lisent son œuvre » ; donc l’ar­tiste ne contrôle pas tout et l’in­com­pré­hen­sion peut jouer des mau­vais tours mal­gré ses inten­tions. Mais l’ar­tiste ne peut pas non plus être dis­so­cié tota­le­ment d’une res­pon­sa­bi­li­té devant son œuvre, par­ti­cu­liè­re­ment quand nous par­lons de modèles et de sujets récur­rents. Je sais que dans le monde post­mo­derne dans lequel nous vivons, d’un indi­vi­dua­lisme enra­gé, par­ler d’une » res­pon­sa­bi­li­té morale « est presque un gros mot. Mais je pré­fère ce lan­gage qui son­ne­ra démo­dé pour cer­tains, à l’é­goïsme anti­so­cial qu’on nous inculque au moyen des appa­reils idéo­lo­giques du sys­tème et que ren­force l’in­di­vi­dua­li­sa­tion extra­or­di­naire des nou­velles tech­no­lo­gies digi­tales. De plus, à la date du  12 jan­vier il y avait eu au moins 42 attaques isla­mo­phobes en France, pas­sées tota­le­ment inaper­çues— et qui heu­reu­se­ment n’ont pas fait de morts — par­mi les­quelles des coups de feu, des jets de gre­nades, des  ins­crip­tions du slo­gan » Je suis Char­lie« sur des mos­quées ain­si que des agres­sions phy­siques [8]. Dire que les cari­ca­tures ne sont pas quelque chose de si inno­cent ou que leurs auteurs ont une res­pon­sa­bi­li­té morale vis-à-vis de l’u­ti­li­sa­tion que l’on fait de leurs œuvres ne jus­ti­fie en aucun cas le meurtre : mais tout ceci explique pour­quoi je ne m’associe pas à la mode du « Je suis Charlie ».

Char­lie Heb­do n’in­sulte pas seule­ment les « extré­mistes », Char­lie Heb­do insulte tous les musul­mans en les amal­ga­mant, usant de sté­réo­types, au moment où leurs pays sont bom­bar­dés et contrô­lés par l’O­TAN, la France, les USA, etc., et tan­dis qu’on les traite en Europe comme des citoyens de deuxième classe, comme une « cin­quième colonne » ou comme une tumeur à extir­per. J’ai eu l’op­por­tu­ni­té de par­ta­ger avec des Égyp­tiens, des Turcs, des Pales­ti­niens, des Kurdes de gauche, laïcs, et aucun ne pen­sait que les cari­ca­tures étaient géniales : ils les res­sen­taient comme quelque chose de pro­fon­dé­ment bles­sant et injuste. Rien ne jus­ti­fie un mas­sacre, mais on ne peut pas non plus jus­ti­fier le trai­te­ment dégra­dant d’autrui.

S’il y a quelque chose qui résume l’es­prit pro­gres­siste qui a inau­gu­ré la Révo­lu­tion Fran­çaise (durant laquelle, pour l’a­nec­dote, un de mes ancêtres — Georges Dan­ton — a per­du la tête, au sens propre), c’est la devise « Liber­té, Éga­li­té, Fra­ter­ni­té ». Les trois sont indis­so­ciables. La Liber­té est une infa­mie quand elle n’est pas accom­pa­gnée de l’É­ga­li­té, qui est beau­coup plus qu’être égaux devant la loi. Et toutes les deux sont une illu­sion s’il n’y a pas non plus de Fra­ter­ni­té. Et ce n’est pas fra­ter­nel de se moquer des croyances, de la culture ou du style de vie de sec­teurs vul­né­rables de la socié­té du haut d’une posi­tion pri­vi­lé­giée, sur­tout quand la majo­ri­té des musul­mans ne se trouvent pas en France par hasard, mais du fait de l’his­toire colo­niale de ce pays.

C’est la dif­fé­rence entre l’hu­mour de Char­lie Heb­do et celui de, par exemple, Qui­no, le créa­teur de Mafal­da, un humo­riste poli­tique raf­fi­né, qui n’a jamais eu à recou­rir à la vul­ga­ri­té sen­sa­tion­na­liste, ni au « tout est per­mis », ni à la moque­rie des exclus, pour géné­rer une réflexion et une pen­sée cri­tique. Une pen­sée cri­tique de plus en plus dif­fi­cile dans le monde du « hash­tag » et des mes­sages trans­na­tio­naux de deux lignes en « temps réel ». Défendre cet espace de pen­sée cri­tique, dans un monde qui se détraque de plus en plus, cela signi­fie aujourd’­hui, d’après moi, ne pas être Charlie.


NdE

* L’ar­ticle a été reti­ré sans céré­mo­nie du site web de l’heb­do­ma­daire com­mu­niste colom­bien Voix / Véri­té du Peuple (Voz / Ver­dad del pueblo)Voz 404

**Le Club de Toby : Toby est un per­son­nage d’un des­sin ani­mé US très popu­laire en Amé­rique Latine, La petite Lulu. Il a un club inter­dit d’accès aux femmes.  Cette expres­sion désigne en Amé­rique latine les machistes.

NdA
[1] Ori­gi­nal : Char­lie Heb­do : Paris attack bro­thers’ cam­pai­gn of ter­ror can be tra­ced back to Alge­ria in 1954. Ver­sion espa­gnole : Arge­lia agre­ga contex­to al ataque contra Char­lie Heb­do [2] Par­mi ceux-ci le Roi de Jor­da­nie, le Pre­mier ministre turc, Neta­nya­hou d’Israël, le ministre des Affaires étran­gères russe, des repré­sen­tants US, le dic­ta­teur gabo­nais Ali Bon­go etc.
[3] http://www.telegraph.co.uk/news/worldnews/northamerica/.…html
[4] Vu le grand nombre de com­men­taires, je ne les cite­rai pas indi­vi­duel­le­ment, mais je les ai regrou­pés en trois grandes caté­go­ries pour faci­li­ter leur contri­bu­tion. Dans ce débat, je m’appuie aus­si sur des com­men­taires favo­rables à l’article qui répon­daient à quelques-unes de cri­tiques. Dans ce sens je consi­dère les argu­ments que je déve­loppe ci-après comme une éla­bo­ra­tion collective.
[5] http://www.ujfp.org/spip.php?article3760
[6] Que Jean Bric­mont dis­cute en détail dans son livre “Impé­ria­lisme humanitaire”.
[7] http://anarkismo.net/article/21217
[8] http://paris-luttes.info/deferlante-raciste-et-islamophobe-2397

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