Les oligarques de Davos ont raison de craindre le monde qu’ils ont créé (par Seumas Milne)

Article ini­ta­le­ment paru en anglais sur le site du Guardian.

2d33d3vwd4tnao1un99xSeu­mas Milne est chro­ni­queur et direc­teur adjoint de la rédac­tion du quo­ti­dien bri­tan­nique The Guar­dian. De 2001 à 2007, il en a été le res­pon­sable des pages Opi­nions. Aupa­ra­vant, il avait été jour­na­liste spé­cia­li­sé dans les ques­tions liées au tra­vail et repor­ter du jour­nal au Moyen-Orient, en Europe de l’Est, en Rus­sie, en Asie du Sud et en Amé­rique latine.


Les inégalités grandissantes sont l’œuvre d’une élite mondiale qui s’opposera à tout ce qui risque de mettre ses intérêts en jeu.

 

Les mil­liar­daires et les oli­garques qui se ras­semblent cette semaine à Davos s’inquiètent des inéga­li­tés. Que les maitres du sys­tème res­pon­sable du plus impor­tant fos­sé éco­no­mique mon­dial de l’histoire de l’humanité se lamentent des consé­quences de leurs actions peut être dur à avaler.

Mais même les archi­tectes de l’ordre éco­no­mique inter­na­tio­nal en crise per­ma­nente com­mencent à en per­ce­voir les dan­gers. Il n’y a pas que le dis­si­dent et pro­prié­taire de fonds d’investissement George Soros, qui aime à se décrire comme un traitre de classe. Paul Pol­man, direc­teur géné­ral d’Unilever, craint la « menace capi­ta­liste au capi­ta­lisme ». Chris­tine Lagarde, la direc­trice géné­rale du FMI, craint, elle, que le capi­ta­lisme puisse, comme l’avait dit Marx, « conte­nir les graines de sa propre des­truc­tion » et aver­tit de la néces­si­té d’agir.

L’ampleur de la crise leur a été révé­lée par l’ONG Oxfam. 80 per­sonnes pos­sèdent main­te­nant autant de richesses que les 3.5 mil­liards les plus pauvres – la moi­tié de la popu­la­tion de la pla­nète. L’an der­nier, les 1% les mieux lotis pos­sé­daient 48% des richesses du monde, et 44% 5 années plus tôt. Si la ten­dance actuelle se pro­longe, les 1% les plus riches pos­sè­de­ront plus que les 99% res­tant dès l’année pro­chaine. Les 0.1% les plus riches font encore mieux, qua­dru­plant leur part de reve­nu US depuis les années 80s.

Un garde armé protège l'entrée du forum de Davos
Un garde armé pro­tège l’en­trée du forum de Davos

Il s’agit là d’un acca­pa­re­ment de richesses d’une ampleur gro­tesque. Pen­dant 30 ans, sous le règne de ce que Mark Car­ney, gou­ver­neur de la Banque d’Angleterre appelle « le fon­da­men­ta­lisme de mar­ché », les inéga­li­tés de reve­nus et de richesses ont explo­sé, à la fois entre et au sein de la grande majo­ri­té des pays. En Afrique, le nombre abso­lu d’individus vivant avec moins de 2$ par jour a dou­blé depuis 1981, tan­dis que la liste de mil­liar­daires enflait.

Dans la qua­si-tota­li­té du monde, l’apport du tra­vail dans le reve­nu natio­nal a conti­nuel­le­ment dimi­nué et les salaires ont stag­né sous ce régime de pri­va­ti­sa­tion, de déré­gu­la­tion, et de faible taxa­tion des riches. Tan­dis que simul­ta­né­ment la finance aspi­rait la richesse depuis le royaume public pour la redis­tri­buer à un petit groupe, au détri­ment du reste de l’économie. Aujourd’hui les preuves s’accumulent et montrent bien qu’une telle appro­pria­tion de richesse est non seule­ment un outrage social et moral, mais qu’elle nour­rit les pro­blèmes sociaux et cli­ma­tiques, les migra­tions de masse et la cor­rup­tion poli­tique, bloque le déve­lop­pe­ment de la san­té et les oppor­tu­ni­tés de vie, aug­mente la pau­vre­té, et creuse les divi­sions de genres et d’ethnies.

Les inéga­li­tés gran­dis­santes sont aus­si un fac­teur cru­cial de la crise éco­no­mique des 7 der­nières années, en pesant sur la demande et en ali­men­tant le boom des cré­dits. Et ce ne sont pas sim­ple­ment l’étude de l’économiste fran­çais Tho­mas Piket­ty ou des auteurs bri­tan­niques de l’étude sociale « The Spi­rit Level » qui nous ont appris cela. Après des années à pro­mou­voir l’orthodoxie de Washing­ton, même les orga­nismes domi­nés par l’occident comme l’OCDE et le FMI font remar­quer que le fos­sé gran­dis­sant de reve­nu et de richesses a été un élé­ment clé de la faible crois­sance des deux der­nières décen­nies néo­li­bé­rales. L’économie bri­tan­nique aurait été 10% plus impor­tante si les inéga­li­tés n’avaient pas explo­sé. Aujourd’hui les plus riches uti­lisent l’austérité pour se tailler une part encore plus grande du gâteau.

La grande excep­tion à la vague d’inégalités de ces der­nières années, c’est l’Amérique latine. Les gou­ver­ne­ments pro­gres­sistes de la région tournent le dos à ce modèle éco­no­mique désas­treux, reprennent le contrôle des res­sources que les cor­po­ra­tions avaient acca­pa­rées, et com­battent les inéga­li­tés. Le nombre d’individus vivant avec moins de 2$ par jour est pas­sé de 108 mil­lions à 53 mil­lions en un peu plus de 10 ans. La Chine, qui a aus­si reje­té une par­tie du caté­chisme néo­li­bé­ral, a connu une forte hausse des inéga­li­tés, mais a aus­si sor­ti plus de per­sonnes de la pau­vre­té que le reste du monde dans son ensemble, com­pen­sant l’écart de reve­nu mon­dial croissant.

Ces deux cas sou­lignent le fait que la crois­sance des inéga­li­tés et de la pau­vre­té est loin d’être inévi­table. Elles sont le résul­tat de déci­sions poli­tiques et éco­no­miques. Les oli­garques de Davos ayant un mini­mum de bon sens réa­lisent que per­mettre aux choses de conti­nuer ain­si est dan­ge­reux. Cer­tains sou­haitent donc plus de « capi­ta­lisme inclu­sif » – avec une fis­ca­li­té plus pro­gres­sive – afin de sau­ver le sys­tème de lui-même.

Mais cela ne sera cer­tai­ne­ment pas le résul­tat de son­ge­ries dans les mon­tagnes suisses, ou d’anxieux déjeu­ners au Guil­dhall. Peu importe le res­sen­ti de quelques barons d’entreprises, les inté­rêts des cor­po­ra­tions et de l’élite – et donc les orga­ni­sa­tions qu’ils dirigent et les struc­tures poli­tiques qu’ils ont colo­ni­sées – ont mon­tré qu’ils com­bat­tront bec et ongle même les réformes les plus modestes. Pour bien le com­prendre, il suf­fit d’écouter les hur­le­ments de pro­tes­ta­tion, dont ceux de membres de son propre par­ti, en réac­tion à la pro­po­si­tion d’Ed Mili­band de taxer les mai­sons valant plus de 2 Mil­lions de £ afin de finan­cer les ser­vices de san­té, ou à la demande du « réfor­miste d’une seule fois » Fabian Socie­ty qui sug­gé­rait que les diri­geants du par­ti tra­vailliste soient plus pro-busi­ness (com­pre­nez pro-cor­po­ra­tion), ou de regar­der le mur de résis­tance que le congrès a oppo­sé à la pro­po­si­tion d’O­ba­ma de redis­tri­bu­tion modé­rée de la fiscalité.

Peut-être qu’une par­tie de l’élite inquiète est prête à payer un peu plus de taxes. Ce qu’ils n’accepteront pas c’est le moindre chan­ge­ment dans la balance du pou­voir social – c’est pour­quoi, pays après pays, ils s’opposent à toute ten­ta­tive de ren­for­ce­ment syn­di­cal, bien que l’affaiblissement des syn­di­cats soit un fac­teur clé de la crois­sance des inéga­li­tés du monde industrialisé.

C’est seule­ment en défiant les inté­rêts éta­blis qui se nour­rissent d’un ordre éco­no­mique dys­fonc­tion­nel que la vague d’inégalités pour­ra être inver­sée. Le par­ti anti-aus­té­ri­té Syri­za, favo­ri des élec­tions Grecs de ce week-end, tente de faire cela exac­te­ment – ce que la gauche Lati­no-Amé­ri­caine a réus­si à faire ces 15 der­nières années. Mais en arri­ver là requiert des mou­ve­ments sociaux et poli­tiques plus forts afin de bri­ser ou de pas­ser outre le blo­cage de ce cir­cuit poli­tique colo­ni­sé. Les larmes de cro­co­dile sur les inéga­li­tés sont le symp­tôme d’une élite apeu­rée. Mais le chan­ge­ment ne peut venir que d’une pres­sion sociale sou­te­nue et sans relâche, et d’une contes­ta­tion politique !

Seu­mas Milne


 Tra­duc­tion : Nico­las CASAUX

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