Article de Carl Gib­son, en date du 27 jan­vier 2015, ini­tia­le­ment paru en anglais à l’a­dresse sui­vante : http://readersupportednews.org/opinion2/277–75/28277-focus-the-american-sniper-you-didnt-hear-about


Un sni­per amé­ri­cain appelle les Ira­kiens des « sau­vages », les com­pare à ceux qui béné­fi­cient des allo­ca­tions aux USA, et se vante de piller leurs mai­sons après les avoir tués. Un autre sni­per amé­ri­cain a été tel­le­ment dégoû­té par ce qu’il a fait qu’il a lan­cé le pre­mier blog anti-guerre, et est acti­ve­ment encou­ra­gé par ses cama­rades sol­dats à uti­li­ser le pre­mier amen­de­ment, la liber­té d’expression, pour s’exprimer contre ce qu’il appelle « l’occupation illé­gale » de l’Irak. Devi­nez lequel des deux a fait l’objet d’un block­bus­ter hol­ly­woo­dien, et lequel a été igno­ré ?

Sniper Chris Kyle
Chris Kyle — per­son­nage prin­ci­pal du film « ame­ri­can sni­per »

Entre février 2004 et février 2005, Garett Rep­pen­ha­gen a été sni­per dans la pro­vince Ira­kienne de Diya­la, en tant qu’éclaireur pour l’armée des États-Unis. Son job était de se cacher le long des routes et de tuer qui­conque essayait de poser des IED (bombes arti­sa­nales). On lui a aus­si ordon­né de se posi­tion­ner et de cibler les rebelles Ira­kiens qui tiraient des mor­tiers vers des bases amé­ri­caines depuis leurs pick-up. Tan­dis que le SEAL de la NAVY Chris Kyle, qui a tué plus de 160 per­sonnes durant son ser­vice en Irak, pre­nait plai­sir à appuyer sur la gâchette et écri­vait : « je regrette juste de ne pas en avoir tué plus » dans ses mémoires, Rep­pen­ha­gen lui, s’enfonçait sous les remords après chaque meurtre…

« A chaque fois que j’appuyais sur la gâchette, j’essayais de me per­sua­der que je sau­vais un de mes amis en fai­sant cela. Et ça deve­nait incroya­ble­ment dur », a expli­qué Rep­pen­ha­gen devant l’audience d’un lycée au Colo­ra­do en mai 2011.

Rep­pen­ha­gen est issu d’une famille de mili­taire – son père était un vété­ran du Viet­nam, et son grand-père avait ser­vi lors de la seconde Guerre Mon­diale. Il s’était enrô­lé en 2001 et était réser­viste à Vil­seck, en Alle­magne, avec le bataillon blin­dé 2–63, 1ère divi­sion d’infanterie. Entre 2002 et 2003, sa divi­sion fut sta­tion­née au Koso­vo dans une mis­sion de main­tien de la paix. Après avoir ache­vé une for­ma­tion inter­na­tio­nale à l’école des forces spé­ciales de L’ OTAN, en Alle­magne, il fut envoyé en Irak en 2004. Durant cette période, Rep­pen­ha­gen a com­pris que la plu­part des hommes de sa divi­sion s’étaient enrô­lés sim­ple­ment parce qu’un recru­teur les y avait for­te­ment pous­sés, pré­tex­tant la sor­tie d’une situa­tion éco­no­mique dif­fi­cile. L’un de ses cama­rades sol­dat de Los Angeles avait rejoint l’armée pour s’éloigner des gangs de son quar­tier. Un autre, ori­gi­naire de l’Ohio, avait rejoint l’armée parce que l’usine de la péri­phé­rie de sa ville avait fer­mé, et parce que les emplois se fai­saient rares.


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Garett Rep­pen­ha­gen

« A peine 2 mois d’entrainement basique pour un éclai­reur, et on était envoyé », explique Rep­pen­hag­gen. « Ils étaient comme nous. On leur avait filé une mau­vaise coupe de che­veux et un M‑16 et ils étaient morts de trouille ».

Comme Zaid Jila­ni l’a récem­ment écrit, le film « Ame­ri­can sni­per » uti­lise un mon­tage insi­dieux afin d’insinuer que l’Irak était en par­tie res­pon­sable du 11 sep­tembre : dans une scène, Chris Kyle regarde les atten­tats du 11 sep­tembre à la télé­vi­sion. La scène d’après, Kyle est envoyé en Irak. Mais contrai­re­ment à Kyle, Rep­pen­ha­gen a appris que sa divi­sion et lui-même ris­quaient leurs vies pour des rai­sons mon­tées de toutes pièces, et s’est alors mis à mili­ter contre la guerre.

« Le dérou­le­ment de la guerre a vrai­ment com­men­cé à me faire chan­ger d’avis, et les rai­sons fabri­quées qui m’avaient envoyé ici ont fait débor­der le vase », explique Rep­pen­ha­gen. « Il n’y avait aucun lien avec le 11 sep­tembre, et aucune arme de des­truc­tion mas­sive ».

Rep­pen­ha­gen a ensuite lan­cé le pre­mier blog anti-guerre, inti­tu­lé « lut­ter pour sur­vivre ». Il devint un lieu où ses cama­rades sol­dats et lui-même pou­vaient par­ta­ger leurs expé­riences de com­bats avec le monde entier afin de pro­po­ser une vision de la guerre dif­fé­rente et afin d’illustrer les rai­sons de leur oppo­si­tion à la guerre.

Dans un billet en date du 13 novembre 2006, un sol­dat qui s’identifiait comme « Hell­bla­zer » a écrit un post détaillé à pro­pos d’une escar­mouche qui eut lieu dans la ville de Ba ‘Quba en 2004. Après une heure de tirs nour­ris de tous côtés, avec ordre de « tirer sur tout ce qui bouge », Hell­bla­zer a remar­qué un rebelle avec un AK-47 qui s’enfuyait au coin d’une rue. Mal­gré l’avoir pour­sui­vi en lui tirant des­sus avec sa mitraillette, l’Irakien par­vint à s’enfuir en tour­nant au coin d’une rue. Mais l’une des cibles qui avait été cri­blée de balles par Hell­bla­zer était une cara­vane.

« Main­te­nant, tom­bant de der­rière la cara­vane, le corps d’un enfant. Un trou à la place du cœur et son corps convul­sant alors que ses nerfs lâchaient. Son corps gisait par terre dans la rue sale, dans l’eau boueuse d‘évacuation des mai­sons alen­tours… J’ai eu la nau­sée et un sen­ti­ment de froid intense. Depuis com­bien de temps était-il là ? Depuis le début du bor­del ? Pas long­temps après, un homme plus vieux sor­tit du coin de la rue, fon­dant sur le corps du jeune homme. »

Extrait du Jour qui m’a han­té, par Hell­ba­la­zer.

Pen­dant cette pré­sen­ta­tion de 2011 dans un lycée du Colo­ra­do, Rep­pen­ha­gen fit remar­quer que 18 vété­rans se sui­ci­daient par jour (nous en sommes main­te­nant à 22 sui­cides par jour), et qu’il y avait plus de vété­rans morts par sui­cide après être reve­nus que de sol­dats morts en Irak et Afgha­nis­tan com­bi­né. Il sou­tient que les atro­ci­tés comme le mas­sacre d’Haditha de 2005 et la tue­rie d’Irakiens près d’un canal en 2007 sont per­pé­trées par des vété­rans diag­nos­ti­qués avec un syn­drome de stress post-trau­ma­tique et des lésions céré­brales, redé­ployés encore et encore, ce qui les rend bien plus instables au com­bat.

La théo­rie de Rep­pen­ha­gen fut tris­te­ment et iro­ni­que­ment confir­mée par la mort du fameux « sni­per amé­ri­cain » Chris Kyle. Ce ne fut pas un rebelle lors d’un affron­te­ment à l’étranger qui mit fin à la vie de Kyle en février 2013, mais un vété­ran trau­ma­ti­sé du nom d’Eddie Ray Routh, à bout por­tant au Texas. Dans le numé­ro de juin 2013 du New Yor­ker, Routh était décrit comme un jeune homme trou­blé qui avait suc­com­bé à ses démons après avoir ser­vi. Son père y rap­pe­lait un coup de télé­phone qu’il avait reçu depuis l’Irak dans lequel Routh expli­quait qu’il avait tué un enfant.

« Plus de vété­rans états-uniens se sui­cident que de sol­dats meurent en Irak et en Afgha­nis­tan », expli­quait Rep­pen­ha­gen en 2011. « Vous pen­sez qu’ils rentrent parce qu’ils sont fiers de ce qu’ils ont fait ? La 3ème bri­gade venait de reve­nir à Fort Car­son il y a à peine deux semaines, et 6 d’entre eux se sont déjà sui­ci­dés ».

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Dans une rue de San Fran­cis­co — « Aujourd’­hui — Sui­cide de Vété­rans : Ten­ta­tives (31) / Réus­sis (22) »…

Après sa libé­ra­tion hono­rable en 2005, Rep­pen­ha­gen devint le pre­mier membre actif de l’ « Iraq Vete­rans Against the War, IVAW » (vété­rans d’Irak contre la guerre). Depuis lors, l’IVAW est deve­nu simul­ta­né­ment un impor­tant mou­ve­ment anti-guerre et une com­mu­nau­té de sou­tien pour les vété­rans fiers d’avoir ser­vi leur pays, mais dési­rant expri­mer leurs oppo­si­tions aux actes com­mis en leur nom dans le monde entier.

« Il y a des façons de s’opposer à la guerre en res­pec­tant le règle­ment de l’armée. En uti­li­sant ses droits de citoyens », expli­quait Rep­pen­ha­gen lors d’une confé­rence en mars 2008. « Vous pou­vez user de ces droits, et vous devriez, puisque vous faites par­tie de ceux qui se sacri­fient pour les pro­té­ger. Ce serait le comble de pré­tendre que l’utilisation du pre­mier amen­de­ment soit anti­pa­trio­tique ».

Aujourd’hui, l’IVAW est pré­sent dans 48 états, à Washing­ton DC, au Cana­da, et dans des bases mili­taires du monde entier, dont l’Irak. Ses membres militent pour des prises en charge par le bureau des vété­rans, une cou­ver­ture sociale com­plète (avec prise en charge des soins psy­cho­lo­giques) et des allo­ca­tions pour les vété­rans qui rentrent du ser­vice. L’IVAW s’adressant aux vété­rans à leur retour, Rep­pen­ha­gen dis­tingue bien ses méthodes d’engagement des méthodes des recru­teurs.

« On ne va pas se mettre à recru­ter les sol­dats et les vété­rans. On ne va pas vous embo­bi­ner pour que vous nous rejoi­gniez. On va vous deman­der », explique Rep­pen­ha­gen.

« Il y a beau­coup de fier­té à rejoindre notre armée, nos troupes », conti­nue-t-il, « nous pou­vons nous battre pour une cause qui chan­ge­ra l’Amérique et le monde pour le mieux, et met­tra fin à ces occu­pa­tions ».

Carl Gib­son


Tra­duc­tion : Nico­las CASAUX

Comments to: Le « sniper américain » dont vous n’entendrez pas parler !

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