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Les bienfaits de la civilisation (par Séverine, 1896)
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SÉVERINE (1855–1929)

Caroline Rémy, née à Paris en 1855 dans une famille de petits bourgeois lorrains, a une enfance austère. Le premier mariage de la jeune fille, impatiente de liberté et naïve comme il se doit, est immédiatement raté. Revenue dans sa famille, elle gagne sa vie avec différents “métiers de femme”, puis accepte un deuxième compagnon. Mais c’est à partir de 1881 et de la rencontre avec Jules Vallès qu’elle abandonne son rêve de théâtre et se forme véritablement à l’écriture, au journalisme et aux questions de la misère et de l’injustice sociale pour devenir la plus grande journaliste française, la première à vivre de ce métier, décidée à toujours défendre les pauvres et les opprimés. Elle est d’abord “le” secrétaire de Vallès puis fonde avec lui en 1883 Le Cri du Peuple ; après avoir signé ses premiers articles “Séverin”, elle franchit le pas du féminin… Le journal accueille tous les courants de “la Sociale”, elle continue à le diriger après la mort de Vallès (1885) jusqu’en 1888. Ensuite elle reste fidèle à sa révolte de fond contre l’injustice, mais elle collabore à différents quotidiens sans se soucier de leur couleur politique, à condition d’avoir sa pleine liberté… sans toujours prendre conscience du sens que le contexte pouvait donner à ses articles, et de la caution qu’elle représentait.

Première femme à pratiquer le reportage, belle et élégante, elle devient une vedette. Elle descend dans une mine dévastée par un coup de grisou en 1890, visite les décombres de l’Opéra Comique et du Bazar de la Charité ravagés par des incendie, elle interviewe le pape Léon XIII pour lui faire dénoncer l’antisémitisme… Elle prend parti pour Dreyfus aux côtés de Zola et de Jaurès, elle “couvre” le procès de Rennes en 1898 et adhère rapidement à la Ligue des Droits de l’Homme (où elle est élue, plus tard, au Comité central). Elle est, au moment du procès, une des principales collaboratrices de La Fronde, journal fondé par Marguerite Durand en 1897 : fait entièrement par des femmes, journal quotidien d’actualité et de défense des droits des femmes ; ceux-ci deviennent un des principaux combats de Séverine. Elle participe à la création du prix Fémina et s’affirme suffragiste dans les années qui précèdent 1914 (“Le féminisme (…) une fraction de l’immense effort à fournir pour affranchir le monde”).

Enthousiasmée par la révolution russe, elle adhère au Parti communiste dès 1921 mais le quitte quand elle est sommée d’abandonner la Ligue des Droits de l’Homme. Elle écrit des articles jusqu’à sa mort et sa dernière apparition publique, en 1927, est une intervention en faveur de Sacco et Vanzetti. Elle avait souhaité pour épitaphe “ma cendre sera plus chaude que leur vie…” (Anna de Noailles).


Les bienfaits de la civilisation

 

Un peuple est peuplade ; des hommes sont des sauvages ; à certains jours, ils s’assemblent pour voir égorger un des leurs en grande pompe ; offrande aux dieux, pourboire aux lois.

Ou régal. Car ils sont de mœurs simples ; estiment que tuer ne servirait à rien, si l’on n’en tirait bénéfice ; dînent de l’ennemi, et soupent de l’ancêtre. Leur estomac est caisse de retraite pour la vieillesse.

Quand un guerrier-laboureur, après une longue carrière de services rendus à la communauté, atteint l’âge de déchéance, ils ne l’abandonnent pas aux hasards d’une fin dégradante ; ne le livrent point, sans hutte, sans nourriture, à la risée des enfants, à la dent des chiens. Ou ils ne le jettent pas en captivité, pour le punir d’avoir usé ses forces à leur service ; d’être devenu faible et resté sans richesses.

Non : ils l’« utilisent ». Lui-même, après la période  de repos qui est sa récompense terrestre, sollicite qu’on délivre son âme (anxieuse aussi de recevoir le prix de ses vertus) des liens charnels — désormais pénibles, puisque sa main tremble, puisque ses yeux et des jarrets sont las !

Il n’est plus bon ni à la reproduction, ni à la guerre, ni à la pêche, ni à la chasse… Que fait-il parmi les virils et les vigoureux ? L’y laisser végéter est même une humiliation cruelle ; ayant fait sa tâche, il a bien le droit de partir.

Puis, ronchonneur comme tous les vieillards (éternellement tournés vers le passé !) il songe que ses fils ne le valent certes pas ; que sa réincarnation en leurs fibres ravivera l’origine déjà éloignée ; leur remettra dans le cœur un peu de la vieille flamme dont ses veines sont pleines, sous le faix d’impuissance amassé par tant de saisons.

Cérémonieusement, l’aîné de sa lignée, son plus proche parent, le tue — ni par haine, ni par cupidité, remarquez ! Respectueusement, on le dépèce ; solennellement, on le mange, avec les voisins ; tandis que les musiques des sorciers célèbrent l’accès du juste aux joies célestes. Et tandis que, silencieusement, les digestions s’opèrent, parmi la fumée des calumets, chacun, dans le tourbillon bleu qui l’environne, voit passer la gloire du défunt, l’âme du délivré ; regarde se formuler son propre avenir.


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Indiens d’Amérique


Quels sauvages ! Quels abrutis ! Ils ignorent tout ce qui est notre orgueil : l’agio, le Code, l’électorat, la guillotine ! Ils font travailler les captifs épargnés — mais ils les nourrissent ! Eux-mêmes subviennent à leurs besoins, échangeant le mutuel superflu pour compléter le nécessaire ; réparant les inégalités de la nature par le libre trafic de ce qu’ils lui arrachent ; n’infligeant la souffrance à l’animal que par la prompte mort.

Ils sont si barbares que les coqs ignorent l’éperon d’acier des combats ; que les taureaux, chargés du seul accroissement des troupeaux, ignorent les banderilles ; que les rats, voisinant avec les chiens, ne servent qu’à la voirie, nettoient, des immondices et des pourritures, le campement familial !

Ils n’ont qu’un médecin par village (aussi, on y vit vieux !) ; des « chefs » au sens biblique du mot, pas d’état-major ; et ils riraient aux larmes, si on leur disait que, chez nous, des gens sont payés pour décider du bien ou du mal — pour punir.

Alors qu’ils ont des prêtres, ayant un idéal !

Chacun se suffit, tisse ses filets, construit ses barques, dresse ses appeaux, aiguise ses flèches, tend ses arcs. Le travail de chacun est à chacun ; nul ne songe à s’approprier celui du voisin, pour en tirer bénéfice… si abruptes, ils se figureraient commettre un vol !

Cependant cette indépendance n’est pas égoïsme ; on s’entr’aide, on est solidaire, d’une case à l’autre, contre le danger ou pour le mieux commun. Cela se reconnaît en nature : soit du même procédé, si l’occasion se présente ; soit d’un rayon de miel, d’une jarre d’huile, d’un couffin de fruits, d’une poignée de grains !

Comment des fils de Japhet, des Européens, des civilisés, supporteraient pareille dénégation des lois humaines ; semblable offense à la morale reconnue ; tel défi à la suprématie du vieux monde ? On ne ne peut abandonner des êtres à l’obscurantisme ; il faut absolument ravir aux ténèbres leur proie — ouvrir un débouché… Ce sol est neuf, ces contrées sont riches. Colonisons, mes frères, civilisons !

 

Civiliser ? Coloniser ? Mais où que l’on regarde, par ici, il ne fait pas très bon vivre, pour les amateurs de justice — j’entends la vraie ! — les rêveurs d’idéal, les partisans du Mieux, en l’âge du Pire… car le spectacle n’est pas beau !

En vain, les pitres de la politique, prônant leur onguent, nous viennent-ils célébrer les charmes de l’ère présente ; en vain, les charlatans, à grand renfort de caisse, proclament-ils la supériorité de la foire où ils siègent sur les foires antérieures, non agrémentées de leur présence, l’impression, pour le penseur, est pénible, quasi-douloureuse, avivée d’irritation.

C’est ça, leur progrès ! C’est ça, « leur siècle de lumière » ! C’est ça le summum atteint, de leurs désirs, de leurs espoirs ! C’est ça leur chimère saisie aux ailes, leur vision réalisée !


518801-un-sdf-le-1er-mai-2012-dans-une-rue-a-parisSDF à Paris


Les tristes sires ! Le mesquin rêve ! Et de quel droit ces satisfaits (à si bon compte !) viennent-ils entraver notre essor vers des cimes plus hautes, des buts plus lointains ?

S’ils se taisaient, s’ils avaient moins de faconde, l’humilité qui sied à la créature faillible, en quête du bien, déviant sans cesse vers le mal — atome perdu sur son grain de sable, en l’immensité des mondes, dans l’infini roulis de l’univers ! — il y aurait peut-être matière à extase, quant aux rapports de l’homme avec la matière, sa lente conquête des plus inaccessibles éléments.

Mais le propre de la pleutrerie triomphante est de vous rendre même l’équité haïssable, si par mégarde, une ironie du sort, une distraction du hasard, l’a momentanément laissée s’égarer entre leurs mains.

Oui, certes, ils ne sont pas à dénier, les prodiges de la science ; mais quelle merveille morale est à constater ? Les rares bienfaits que l’on vante sont nés uniquement de l’excédent des maux — la Croix-Rouge devenue indispensable par le perfectionnement de l’outillage à massacre, par l’accroissement du nombre des victimes, le développement fantastique de la tuerie ; les hospices, les asiles, suivant l’étiage de la misère, entraînés simplement à rejoindre son niveau.

On n’étouffe plus les enragés entre deux matelas, on ne lapide plus les aliénés, c’est vrai, ayant trouvé moyen de parfois les guérir. Et encore, quant aux fous, doit-il être stipulé quelques réserves… étant donné les échos, qui, constamment, parviennent des cabanons.

Plus d’hygiène est entrée dans la vie publique ; on fait de l’eau, de l’air, un usage plus courant. Est-ce à dire que les âmes soient propres davantage ? Non. Mais l’hypocrisie entrée, ancrée dans les mœurs, elle aussi, permet de le prétendre.

A la vérité, nous sommes d’ignobles barbares, guère meilleurs, moins francs que la bête ancestrale — dont nous avons les vices, sans la vigueur, et les appétits sans l’estomac.  […]

 

 

Mais tout ceci se passe en famille, entre nous. Sans doute n’en est-il pas de même envers le « sauvage » dont je parlais au début de cette étude : le sauvage vraiment pittoresque, digne d’estime puisqu’il défend son sol, ses usages, ses dieux, contre l’étranger envahisseur ? Car c’est nous les Prussiens, chez lui ; et quand nous mettons le feu, systématiquement, aux quatre coins d’un village, nous brûlons Bazeilles…

Mais quoi ! Ces gens refusent les bienfaits dont la philanthropie européenne s’obstine à les accabler ; le guêpier de nos lois ; la pourriture de nos conventions ; la spoliation qui sert de base à notre système social ; et tous les mensonges inscrits dans nos codes ; et toutes les iniquités qui font faux poids dans toutes les balances — bien nommé, le fléau ! — et toutes nos hypocrisies, d’autant impudiques, comme nos vices, qu’elles font semblant d’être vêtues !

Ah ! oui, un fier cadeau !

Et comme on comprend qu’ils le repoussent avec horreur, ces sortes de singes féroces, plus près de l’humanité, peut-être, que nous !


Brazil. Yanomami Indian 8Un jeune Yanomami


Peut-être ?… Sûrement !

Behanzin, cet illettré, est loin d’avoir sur la conscience les trente mille massacrés du père Thiers, cet érudit. Et je ne sache pas, quelle que soit l’ingéniosité des supplices perpétrés par ces barbares, qu’aucun ait atteint le degré de raffinement imaginé par le très honoré commandant Mattei — ex-agent consulaire de France à Brass ; ex-agent général de la Compagnie française de l’Afrique équatoriale ; hier, commissaire du gouvernement près le conseil de guerre de Grenoble ; aujourd’hui, rapporteur près le conseil de guerre de Paris.

Son rêve ? Oh ! peu de chose ! Mais, c’est si joli !

Comme ces nègres sont des sauvages incultes et cruels, de misérables brutes, un peu moins lucides, un peu moins intellectuels que les gorille de leurs forêts, il est bon de les conquérir doucement, de les capter, de les gagner à la cause sainte de la civilisation. En conséquence, M. le commandant Mattei est l’auteur d’un appareil militaire destiné à les asperger de vitriol !…

N’est-ce pas que c’est une belle idée, et humaine, et délicate, et admirable en tous points ? N’est-ce pas qu’elle semble une aigrette au bonnet de Marianne ; une branche en fleurs dans la gueule des fusils ; une cocarde au front du drapeau ? N’est-ce pas qu’il sonne bien, ce projet, dans le pays de Vincent de Paul et de Hugo, des cléments et des généreux ?

Et l’on nous donne des détails ! Le tube projecteur aura quatre ou cinq mètres de développement ; le ressort à boudin lancera le liquide corrosif, en pluie impalpable, jusqu’à vingt-huit ou trente mètres de distance ; le principe sera le même que celui des pulvérisateurs à parfums !

Enfin, écoutez ce mot délicieux : « Le vitriol fera merveille sur les peaux nues. » Je te crois ! — pardon, je vous crois, mon commandant — qu’il fera merveille ; et que tout ce bois d’ébène grincera, gémira, grésillera sous cette infernale ondée ; et qu’il y aura des yeux brûlés, des chairs calcinées, des os mis à nu ! Mais savez-vous qu’elle est tout à fait gentille, votre machinette, inventif militaire ? Et que Néron, qui passa cependant pour un maître-ès-tortures, n’était, auprès de vous, qu’un clampin, un « bleu », un conscrit !

Le chancelier Leist lui-même, dont les exploits révélés consternèrent tantôt l’Allemagne, n’avait pas prévu celle-là !…

Et cependant, à l’instar de certains explorateurs anglais que dut renier la Métropole, tout ce que la tyrannie peut enfanter de cruels raffinements, tout ce que la perversité d’un être peut imaginer de supplices, il l’a infligé aux pauvres noirs placés sous sa garde, à l’ombre du drapeau allemand.

Ce ne sont que villages incendiés ; aïeules décapitées ; prisonniers laissés mourir de faim ; blessés déposés au soleil jusqu’à pullulement des vers dans leurs plaies ; femmes violées, puis fouettées publiquement devant des soldats indigènes — leurs maris ! Écoutez un des propos de table de l’assesseur Wehlau : « Les soldats prenaient plaisir à arracher la peau du crâne ; ils faisaient, à la mâchoire inférieure, une entaille, avec un couteau, puis, saisissant la peau avec les dents,ils dénudaient tout le visage et la tête. » D’autres captifs furent dépecés à coups de couteau, lentement. Aussi, l’insurrection éclata, formidable. Mais soutenus par le Nachtigalet le Soden,les « civilisateurs » en eurent raison.

Alors, tout fut pendu…

Je puise ces détails dans la Freie Bühne,journal allemand. Et je pense combien il est heureux, pour les natifs de Cameroun, d’avoir enfin connu les bienfaits inappréciables de la civilisation — cette civilisation dont la postérité, établissant notre bilan, parlera à peu près dans les termes que nous employons vis-à-vis des Huns d’Attila ou des Nègres de Dinah-Salifou.

Séverine

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