Toutes les formes de vie sont sacrées ! (Chris Hedges)

chris_hedgesArticle ori­gi­nal publié en anglais sur le site de truthdig.com
Chris­to­pher Lynn Hedges (né le 18 sep­tembre 1956 à Saint-Johns­bu­ry, au Ver­mont) est un jour­na­liste et auteur amé­ri­cain. Réci­pien­daire d’un prix Pulit­zer, Chris Hedges fut cor­res­pon­dant de guerre pour le New York Times pen­dant 15 ans. Recon­nu pour ses articles d’analyse sociale et poli­tique de la situa­tion amé­ri­caine, ses écrits paraissent main­te­nant dans la presse indé­pen­dante, dont Harper’s, The New York Review of Books, Mother Jones et The Nation. Il a éga­le­ment ensei­gné aux uni­ver­si­tés Colum­bia et Prin­ce­ton. Il est édi­to­ria­liste du lun­di pour le site Tru­th­dig.com.

4 jan­vier 2015


La bataille pour les droits des ani­maux ne concerne pas que les ani­maux. Elle nous concerne tout autant. A par­tir du moment où nous désa­cra­li­sons les ani­maux, nous désa­cra­li­sons toute forme de vie. Et une fois la vie désa­cra­li­sée, les machines indus­trielles de la mort et les spé­cu­la­teurs, les sadiques et autres bureau­crates incon­trô­lables qui les manœuvrent, sont à même d’exé­cu­ter un car­nage humain aus­si faci­le­ment qu’un car­nage ani­mal. Il existe un lien direct entre nos abat­toirs indus­triels et nos armes indus­trielles uti­li­sées sur les champs de bataille du Moyen-Orient.

En temps de guerre, dans les socié­tés rurales cou­tu­mières du dépe­çage des ani­maux, ces tech­niques sont sou­vent uti­li­sées à l’en­contre de l’en­ne­mi. La muti­la­tion des corps était une rou­tine dans les guerres que j’ai cou­vertes en Amé­rique Cen­trale, au Moyen-Orient et dans les Bal­kans. On tran­chait des gorges. On cou­pait des têtes. On arra­chait des yeux. On sec­tion­nait des mains. On enfon­çait des organes géni­taux dans les bouches des vic­times. On pré­le­vait des par­ties du corps, des oreilles ou des doigts par exemple, en guise de sou­ve­nirs. Les vil­lages des Bal­kans, qui sus­pen­daient par les pieds aux branches des arbres les cochons abat­tus pour les vider de leur sang et pou­voir les raser, sus­pen­daient de la même manière des corps humains le long des routes. Les aiguillons élec­triques uti­li­sés pour faire avan­cer les bovins étaient l’ins­tru­ment de tor­ture de pré­di­lec­tion dans la pri­son d’A­bou Ghraib à Bagdad.

La mise à mort dans nos abat­toirs méca­ni­sés est super­vi­sée par un tout petit groupe de tech­ni­ciens. Les fermes indus­trielles sont des usines. Ce sont des machines qui tuent les ani­maux. Et dans les guerres modernes, ce sont des machines qui tuent nos enne­mis. Les Afghans, les Pakis­ta­nais, les Soma­liens, les yémé­nites sont condam­nés à dis­tance, comme du bétail. Des tueurs pro­fes­sion­nels appuient sur des bou­tons. Que ce soit sur notre sol ou sur les champs de bataille, les tue­ries sont auto­ma­ti­sées. L’in­di­vi­du est tota­le­ment obso­lète. La méca­ni­sa­tion du meurtre est ter­ri­fiante. Elle crée l’illu­sion que le meurtre est asep­ti­sé. Cette illu­sion est entre­te­nue par une cen­sure impo­sée par l’é­tat qui nous empêche de voir la réa­li­té de la guerre et la réa­li­té des abat­toirs. Tuer est deve­nu clan­des­tin. Et c’est grâce à cela que d’é­normes opé­ra­tions d’ex­ter­mi­na­tion sont per­çues comme tout à fait acceptables.

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J’ai été témoin de démem­bre­ments et d’é­vis­cé­ra­tions de corps humains pen­dant le siège de Sara­je­vo par les Serbes de Bos­nie. Il m’é­tait impos­sible de ne pas faire le lien avec les ani­maux. Après la guerre, et pen­dant plu­sieurs années, je quit­tais sys­té­ma­ti­que­ment les res­tau­rants à la vue de la flaque de sang dans laquelle bai­gnaient les tranches de viande sai­gnante. Le sang est tou­jours rouge. Un mor­ceau de viande de bœuf res­semble à s’y méprendre à un mor­ceau de chair humaine. Le cri stri­dent d’un cochon qu’on égorge rap­pelle les gémis­se­ments d’un homme bles­sé sur un champ de bataille. Il y a peu, j’ai ren­con­tré Gary Fran­cione qui est peut-être le per­son­nage le plus contro­ver­sé du mou­ve­ment actuel de lutte pour les droits des ani­maux. Nous avons déjeu­né au res­tau­rant végé­ta­rien du « Whole Earth Cen­ter » à Prin­ce­ton dans le New Jer­sey. J’é­tais accom­pa­gné de mon épouse, Eunice Wong, qui fut la force motrice de notre déci­sion fami­liale de l’an der­nier de deve­nir végans.

Fran­cione est l’en­fant ter­rible du mou­ve­ment de pro­tec­tion des droits des ani­maux. Ce phi­lo­sophe  a fon­dé avec sa com­pagne Anna E. Charl­ton, au sein même de l’u­ni­ver­si­té Rut­gers où il enseigne le droit, une cli­nique juri­dique du droit ani­mal. Le couple pos­sède cinq chiens de sau­ve­tage qui sont tous végans. Dans son livre ico­no­claste « Rain Without Thun­der : The Ideo­lo­gy of the Ani­mal Rights Move­ment » (La pluie sans le ton­nerre : L’idéologie du mou­ve­ment pour les droits des ani­maux) publié en 1996, il cri­ti­quait le refus des acti­vistes des droits des ani­maux de récu­ser l’i­dée que l’a­ni­mal soit consi­dé­ré comme une pro­prié­té. De nom­breux défen­seurs des droits des ani­maux exigent un trai­te­ment plus humain des ani­maux avant qu’ils ne soient abat­tus – ce qui revient à col­ler des éti­quettes qui donnent bonne conscience, du genre  » éle­vés selon des prin­cipes éthiques », « en libre-par­cours » ou « en plein air ». Mais, Fran­cione appelle cette forme d’ac­ti­visme ani­ma­lier « le toi­let­tage des camps de concen­tra­tion ». Il main­tient que ce qu’il nomme « exploi­ta­tion heu­reuse » trompe les consom­ma­teurs en leur fai­sant croire qu’ils peuvent exploi­ter les ani­maux de manière « com­pas­sion­nelle ». Nous n’a­vons mora­le­ment pas le droit d’u­ti­li­ser les ani­maux comme res­source humaine.

Son point de vue l’op­pose à pra­ti­que­ment tous les groupes de défense des droits des ani­maux, y com­pris les asso­cia­tions PETA (People for the Ethi­cal Treat­ment of Ani­mals – les gens pour un trai­te­ment éthique des ani­maux) et HSUS (The Humane Socie­ty of the Uni­ted States – la socié­té humaine des états-unis), ain­si qu’à la plu­part des grands auteurs qui défendent la cause ani­male. Les théo­ri­ciens des droits des ani­maux tels que Jona­than Safran Foer et Peter Sin­ger pensent que les droits des ani­maux se rap­portent essen­tiel­le­ment à la manière dont on les traite et ne remettent pas en ques­tion le fait de les uti­li­ser. Fran­cione attaque cette optique dans son livre « Ani­mals as Per­sons : Essays on the Abo­li­tion of Ani­mal Exploi­ta­tion » (les ani­maux en tant que per­sonnes : essais sur l’abolition de l’exploitation ani­male) paru en 2008. Sa condam­na­tion inébran­lable de toutes les formes de vio­lence, incluant celle qui émane des acti­vistes du droit ani­ma­lier, a pro­vo­qué la fureur des mili­tants. A l’ins­tar de la plu­part des grands mora­listes, Fran­cione mène un com­bat presque solitaire.

« Il s’a­git là de ques­tions fon­da­men­tales de jus­tice » énon­ça-t-il à pro­pos des droits des ani­maux au cours de notre repas. « Des ques­tions fon­da­men­tales qui néces­sitent que l’on prenne la non-vio­lence au sérieux. On ne peut pas par­ler de non-vio­lence et four­rer de la vio­lence dans sa bouche trois fois par jour. Com­bien d’entre nous ont gran­di avec un chien, un chat, une per­ruche ou un lapin ? Aimions-nous ces êtres ? Les aimions-nous dif­fé­rem­ment de la façon dont nous aimions notre voi­ture et notre sté­réo ? Pour­quoi cet amour est-il dif­fé­rent ? Il est dif­fé­rent car c’est un amour por­té à un autre, qu’il s’a­gisse d’une per­sonne humaine ou non humaine. C’est de l’a­mour à l’é­gard d’un autre qui compte mora­le­ment. Avons-nous pleu­ré lorsque cet autre nous a quit­tés ? C’est de la schi­zo­phré­nie morale de trai­ter cer­tains ani­maux comme des membres de notre famille pour ensuite plan­ter des four­chettes dans d’autres ani­maux après les avoir rôtis. Des ani­maux qui ont été mal­trai­tés et tor­tu­rés et qui ne sont en rien dif­fé­rents des membres non humains de notre famille. »

Cepen­dant, la ques­tion n’est pas de savoir si les ani­maux sont tor­tu­rés ou pas, pour­sui­vit-il. « La grande ques­tion actuelle concerne l’é­le­vage indus­triel. Est-ce que je pense que l’é­le­vage indus­triel est répré­hen­sible ? Eh bien oui, et après ? L’é­le­vage fami­lial est tout aus­si répré­hen­sible et n’est pas exempt de vio­lence. Pre­nez deux escla­va­gistes — l’un bat ses esclaves 25 fois par semaine et l’autre les bat une fois par semaine. Le deuxième est-il meilleur ? La réponse est oui, mais elle n’a­borde pas l’as­pect moral de l’esclavage. »

« Il est impos­sible de prendre pour vic­times plu­sieurs fois par jour des êtres vul­né­rables et d’en­cou­ra­ger les souf­frances et la mort d’autres êtres sen­sibles sous des pré­textes futiles sans que cela ait un impact pro­fond, » dit-il. Cela signi­fie que nous accep­tons l’in­jus­tice de la vio­lence. Cela signi­fie que l’in­jus­tice n’est pas prise au sérieux. L’in­jus­tice ne par­vient pas à nous moti­ver. La vio­lence est en oeuvre lorsque nous « cho­si­fions » des groupes en les pla­çant du côté des « choses » si on trace une ligne entre les per­sonnes et les « choses ». L’exemple para­dig­ma­tique de cette pos­ture réside dans ce que nous fai­sons aux ani­maux non humains. Si nous ces­sons de « cho­si­fier » les non humains, il devient impos­sible de cho­si­fier les humains.

Le traitement industriel des moutons pour la laine :

Fran­cione rejette l’i­dée que l’o­vo-lac­to végé­ta­risme et les exploi­ta­tions fami­liales soient des amé­lio­ra­tions pro­gres­sives. L’in­dus­trie lai­tière et celle des œufs, sou­ligne-t-il, sont de gigan­tesques sys­tèmes d’es­cla­vage des femelles repro­duc­trices. Les poules pon­deuses et les vaches lai­tières subissent des mal­trai­tances aus­si graves que les ani­maux qui sont éle­vés pour leur viande, et cela s’é­tend géné­ra­le­ment sur plu­sieurs années. Dès que ces ani­maux sont « usés » et ne sont plus en mesure de pondre ou de pro­duire du lait de manière ren­table, eux aus­si sont abat­tus. Et parce que ce ne sont que les femelles qui pro­duisent du lait et pondent des œufs, ces indus­tries tuent approxi­ma­ti­ve­ment 2 mil­lions de veaux pour leur viande et 250 mil­lions de pous­sins mâles nou­veau-nés – sou­vent en les broyant vivants dans le but d’ob­te­nir des « pro­téines brutes » qu’on uti­lise ensuite dans la nour­ri­ture pour ani­maux domes­tiques et les fertilisants.

On nous raconte dès notre plus tendre enfance que les vaches « donnent » du lait, comme si la néces­si­té d’être trai­té consti­tuait l’é­tat natu­rel d’une vache. « Comme les autres femelles mam­mi­fères, y com­pris la femme, la pro­duc­tion de lait du bétail femelle est une réponse hor­mo­nale com­plexe à la gros­sesse et à l’ac­cou­che­ment, » écrit Sher­ry F. Colb, une ancienne col­lègue de l’u­ni­ver­si­té Rut­gers de Fran­cione, dans son livre « Mind if I order the chee­se­bur­ger ? ». « Les pro­duc­teurs lai­tiers, » pour­suit Sher­ry Colb,  » placent régu­liè­re­ment et de manière contrai­gnante chaque vache lai­tière dans ce qu’on appelle par­fois un « châs­sis de viol », un dis­po­si­tif auquel les ani­maux sont atta­chés pen­dant qu’ils sont inséminés…Si on la lais­sait tran­quille, la vache nour­ri­rait son petit pen­dant neuf à 12 mois. Et ain­si que les pro­duc­teurs lai­tiers l’ad­mettent, les vaches souffrent ter­ri­ble­ment lors­qu’on leur enlève leur veau peu après la nais­sance. Elles beuglent à n’en plus finir, par­fois pen­dant des jours entiers, et se com­portent d’une manière qui exprime clai­re­ment leur déses­poir et leur détresse, allant jus­qu’à un manque d’in­té­rêt pour la nour­ri­ture et une ten­dance à arpen­ter le lieu où elles ont vu leur petit pour la der­nière fois. Un pro­duc­teur lai­tier ne peut pas vivre de son métier s’il ne sou­met pas ses vaches à une gros­sesse for­cée, s’il ne leur retire pas leur veau et s’il n’a­bat pas la mère une fois que sa pro­duc­tion de lait a dimi­nué. Ce sont des aspects inévi­tables de l’é­le­vage laitier. »

« Toute pro­duc­tion ani­male entraîne de la vio­lence, de la souf­france et  la mort, même lorsque les pro­duits lai­tiers et les œufs sont fabri­qués de la manière la plus humaine qui soit, » nous a dit Fran­cione. « Les pous­sins mâles sont soit broyés vivants soit pilon­nés soit gazés. Si vous êtes fémi­niste et que vous consom­mez des pro­duits lai­tiers, vous n’êtes pas en accord avec vous-même. Une des pires choses au monde est le meu­gle­ment déchi­rant que poussent les vaches lors­qu’on leur retire leur bébé. Dans les exploi­ta­tions lai­tières conven­tion­nelles, on emmène les veaux le jour-même ou le len­de­main. Dans les exploi­ta­tions bio­lo­giques, qui sont sup­po­sés repré­sen­ter des « lieux enchan­tés » où on accorde davan­tage d’im­por­tance au bien-être ani­mal, on les emmène deux ou trois jours plus tard. Les mères se lamentent des jours durant. Le fait de prendre une vache dont la durée de vie natu­relle est de 30 ans, de la fécon­der six fois et lui reti­rer son bébé six fois puis de la tuer après qu’elle ait souf­fert de mam­mite pen­dant cinq ans est tout sim­ple­ment effroyable. Il s’a­git là de la mar­chan­di­sa­tion du pro­ces­sus de repro­duc­tion d’une femelle « autre », de la mar­chan­di­sa­tion d’une mère et de son enfant. La repro­duc­tion et la rela­tion entre une mère et son enfant deviennent des pro­duits. Je ne com­prends pas com­ment quel­qu’un peut pré­tendre être fémi­niste et boire du lait. »

Fran­cione fus­tige les fermes fami­liales bio­lo­giques qui élèvent des pou­lets en liber­té et du bétail nour­ri à l’herbe. Il affirme que « l’i­dée d’aimer quel­qu’un soit cohé­rente avec le fait de le tuer se rap­proche du cas de l’homme qui dit « j’aime ma femme mais je la bats sou­vent. » Le débat por­tant sur la cruau­té de l’é­le­vage indus­triel ne m’in­té­resse pas. Cela n’a pas d’im­por­tance. Il ne s’a­git pas de savoir si vous allez dans les bois, si vous vous ache­tez une petite ferme ou si les ani­maux rentrent chez vous le soir pour que vous fas­siez une par­tie de cartes tous ensemble. C’est l’ins­ti­tu­tion de l’ex­ploi­ta­tion ani­male dans son inté­gra­li­té qu’il faut remettre en cause. C’est notre consi­dé­ra­tion morale des ani­maux qui est équivoque. »

Ques­tion­né sur ce qui a conduit, selon lui, à la situa­tion pré­sente, il répon­dit : « L’er­reur que nous avons faite a été de croire que les ani­maux ont une valeur morale moindre du fait qu’ils sont dif­fé­rents de nous sur le plan cog­ni­tif. Ils ne sont pas aus­si sophis­ti­qués que nous sur ce plan là – ils ne com­posent pas de sym­pho­nies, n’ef­fec­tuent pas de cal­culs – donc nous pou­vons les man­ger, les por­ter et les uti­li­ser, tant que nous le fai­sons « humai­ne­ment. » La plu­part des acti­vistes des droits des ani­maux estiment que « les uti­li­ser n’est pas pro­blé­ma­tique, le pro­blème réside dans la manière de les trai­ter. » Selon moi c’est jus­te­ment le fait de les uti­li­ser qui est pro­blé­ma­tique. Cela importe peu que nous les trai­tions bien. Évi­dem­ment, il est plus grave de leur infli­ger davan­tage de souf­frances, mais cela ne signi­fie pas qu’il soit nor­mal de les « uti­li­ser » de façon « humaine ». Si quel­qu’un s’in­tro­duit dans votre chambre et vous fait sau­ter la cer­velle pen­dant votre som­meil, ce n’est pas parce que vous n’a­vez rien sen­ti qu’on peut dire qu’on ne vous a pas fait de mal. »

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« L’i­dée que… les ani­maux [pos­sèdent] une valeur morale moindre est dan­ge­reuse, » ajou­ta-t-il. Cela crée des hié­rar­chies qui peuvent aus­si être uti­li­sées au sein des com­mu­nau­tés humaines. A par­tir du moment où vous êtes sen­sible, ou que vous êtes sub­jec­ti­ve­ment conscient, vous déte­nez un droit moral — le droit de ne pas être uti­li­sé en tant que res­source. Cela ne veut pas dire que vous obte­nez un trai­te­ment équi­table à tous égards, mais cela signi­fie bien que vous n’êtes pas trai­té en esclave ou comme une mar­chan­dise. Un esclave est exclu de la com­mu­nau­té morale. Un esclave n’a pas de valeur intrin­sèque. Un esclave a seule­ment une valeur externe. Un esclave est un objet. Voi­là ce que nous avons fait aux ani­maux. Les ani­maux sont des pro­prié­tés. Les lois du bien-être ani­mal ne peuvent pas fonc­tion­ner car elles se fondent sur l’é­qui­libre des inté­rêts entre humains et non humains. Tant que les ani­maux seront  consi­dé­rés comme des biens mobi­liers, les pro­prié­taires d’a­ni­maux auront gain de cause. Tant que les ani­maux seront des biens, le sta­tut de bien-être ani­mal sera tou­jours lié à ce que nous avons besoin d’ex­ploi­ter en eux car nous ne pro­tè­ge­rons les inté­rêts de l’a­ni­mal que dans la mesure où nous en reti­re­rons un béné­fice éco­no­mique. C’est pour cette rai­son que la réforme por­tant sur le bien-être ani­mal n’a pour objec­tif que de rendre l’ex­ploi­ta­tion ani­male plus ren­table. La loi de 1958 sur l’a­bat­tage du bétail sans cruau­té (Humane Slaugh­ter Act), qui pré­co­nise que les gros ani­maux soient étour­dis avant d’être enchaî­nés et accro­chés, a été adop­tée pour pro­té­ger le per­son­nel des abat­toirs. En effet, un ani­mal pesant presque une tonne et sus­pen­du tête en bas, peut heur­ter les employés et les bles­ser. Les car­casses peuvent être endom­ma­gées. Si on exa­mine les argu­ments mis en avant pour que les  pro­duc­teurs de pou­lets passent de la méthode de l’é­tour­dis­se­ment élec­trique — encore lar­ge­ment uti­li­sée — à la mise à mort en atmo­sphère modi­fiée, essen­tiel­le­ment le gazage, ces argu­ments — avan­cés par des groupes comme PETA et HSUS — sont basés sur la ren­ta­bi­li­té. Les défen­seurs des ani­maux sou­lignent [en effet] que si on gaze les pou­lets cela réduit les dom­mages de car­casse. Cela main­tient les ani­maux dans le para­digme de la pro­prié­té. Et les y empêtre. Il ne s’a­git là que d’ex­ploi­ta­tion rentable. »

« Tous les grands orga­nismes de pro­tec­tion ani­male, tels que PETA et HSUS, sont des entre­prises, » dit-il. « Dans le but d’op­ti­mi­ser leur base de don­neurs, ils tentent de faire en sorte que cha­cun demeure dans sa zone de confort. Ils ne pré­co­nisent pas que le véga­nisme soit la seule réponse ration­nel­le­ment et mora­le­ment accep­table à la recon­nais­sance de l’im­por­tance morale dont les ani­maux sont dotés. Ils prônent la réforme et non l’a­bo­li­tion. Mal­heu­reu­se­ment, nous vivons dans une socié­té post moderne et post struc­tu­ra­liste dans laquelle per­sonne n’est sup­po­sé se récla­mer du réa­lisme moral. Et cepen­dant, nous pos­sé­dons tous une cer­taine forme d’intuition dont nous admet­tons l’au­then­ti­ci­té. Nous savons, par exemple, que la souf­france est répré­hen­sible. Per­sonne n’af­firme que la souf­france soit quelque chose de bien, sauf peut-être les maso­chistes, mais dans leur cas la souf­france n’est admise que lors­qu’elle pro­cure du plai­sir. Le seul fait de pen­ser que la souf­france est quelque chose de répré­hen­sible peut satis­faire dans une large mesure vos besoins de morale. Vous ne pou­vez pas jus­ti­fier de faire à quel­qu’un d’autre ce que vous n’ai­me­riez pas que l’on vous fasse. Il s’a­git là d’une véri­té morale. Nous affir­mons tous qu’il est condam­nable d’in­fli­ger des souf­frances inutiles. Nous conve­nons tous que la néces­si­té ne peut pas se limi­ter au plai­sir. Pour­tant nous ne jus­ti­fions le fait que nous nous nour­ris­sions d’a­ni­maux que par le plai­sir que cela pro­cure à notre palais. Nous n’a­vons pas besoin des den­rées ani­males pour jouir d’une san­té opti­male, et la pro­duc­tion ani­male consti­tue un désastre éco­lo­gique. Nous cri­ti­quons des indi­vi­dus comme Michael Vick qui infligent des souf­frances inutiles aux ani­maux, mais nous sommes tous des Michael Vick. L’ex­ploi­ta­tion que nous fai­sons des ani­maux n’est pas davan­tage nécessaire. »

« Je crains que nous n’ayons éle­vé une géné­ra­tion qui n’a pas appris à réflé­chir en termes de mora­li­té, » dit Fran­cione. « En effet, ma géné­ra­tion s’a­don­nait sou­vent à des consi­dé­ra­tions morales super­fi­cielles. Je ne veux pas idéa­li­ser le pas­sé mais des évé­ne­ments comme la guerre du Viet­nam nous ont contraints à nous inter­ro­ger sur notre rôle en tant que nation. Nous avions peur d’être enrô­lés bien sûr mais la guerre nous a ouvert les yeux. Elle nous a obli­gés à prendre en consi­dé­ra­tion des pro­blèmes d’ordre moral. Mais de nos jours la morale a été réduite à une pure ques­tion d’o­pi­nion. Et c’est une erreur dan­ge­reuse. La mora­li­té de l’ex­ploi­ta­tion injus­ti­fiée et injus­ti­fiable n’est pas une ques­tion d’o­pi­nion ; c’est une ques­tion de morale factuelle.

« Les droits de l’homme et les droits de l’a­ni­mal sont étroi­te­ment liés, » rajoute Fran­cione qui, rap­pe­lons-le, dis­pense des cours, avec Anna Charl­ton, sur les droits de l’homme et les droits de l’a­ni­mal à l’u­ni­ver­si­té Rut­gers. On ne peut pas y réflé­chir de manière iso­lée. Le sexisme, le racisme et le mépris des classes consiste à trans­for­mer l’autre en objet. Com­ment peut-on par­ler intel­li­gem­ment de non-vio­lence tout en nous nour­ris­sant des pro­duits de la vio­lence, tout en nous habillant avec les pro­duits de la vio­lence ? Tout cela est une ques­tion de jus­tice. De jus­tice pour les non humains, pour les femmes, pour les Pales­ti­niens, pour les Afro-amé­ri­cains et pour les pri­son­niers. La por­no­gra­phie repré­sente la mar­chan­di­sa­tion de la femme. Lorsque vous avez recours à la por­no­gra­phie, la per­sonne n’existe plus. Elle est deve­nue un corps que l’on féti­chise. La per­sonne est deve­nue une chose. Vous consom­mez cette chose. Cela dif­fère peu de votre démarche qui consiste à vous rendre dans un maga­sin pour y ache­ter du pou­let dans un embal­lage en poly­sty­rène. Le pou­let n’est pas vu comme un ani­mal. C’est un pro­duit dans du poly­sty­rène recou­vert de cel­lo­phane. Toutes les mar­chan­di­sa­tions sont reliées les unes aux autres, et sont toutes aus­si condam­nables les unes que les autres.

Isaac Bashe­vis Sin­ger dans sa nou­velle « The Let­ter Wri­ter » disait que les êtres humains étaient des nazis envers les ani­maux et avaient créé « un éter­nel Tre­blin­ka » pour le monde ani­mal. Lui, ain­si que d’autres écri­vains comme Mar­gue­rite Your­ce­nar et JM Coet­zee, voyaient dans les abat­toirs des ébauches de centres de tor­ture, de camps de concen­tra­tion, de géno­cide et de guerre. Kazuo Ishi­gu­ro explo­ra l’i­dée d’êtres sen­sibles éle­vés « humai­ne­ment » comme des mar­chan­dises dans son roman dys­to­pique « Auprès de moi tou­jours », dans lequel des enfants clo­nés, ou « don­neurs », sont éle­vés dans des pen­sion­nats par­ti­cu­liers res­sem­blant trait pour trait aux plus pres­ti­gieux éta­blis­se­ments pri­vés, mais meurent dès qu’ils atteignent l’âge adulte lorsque leurs organes sont pré­le­vés pour ser­vir à des humains non clo­nés ou « normaux ».

« Je crois que tant que l’homme tor­tu­re­ra et tue­ra des ani­maux, il tor­tu­re­ra et tue­ra des êtres humains — et des guerres seront menées — car tuer doit être pra­ti­qué et appris à une moindre échelle, » disait Edgar Kup­fer- Kober­witz dans  » Dachau Dia­ries » rédi­gé pen­dant son incar­cé­ra­tion dans ce même camp de concen­tra­tion Nazi.

« Bien que le nombre de per­sonnes qui se sui­cident soit faible, peu de per­sonnes n’ont pas pen­sé au sui­cide à un moment ou à un autre de leur vie, » écri­vait Isaac Bashe­vis Sin­ger. « Il en est de même pour le végé­ta­risme. Très peu de per­sonnes n’ont jamais pen­sé que le fait de tuer des ani­maux s’ap­pa­rente à un meurtre, fon­dé sur le pos­tu­lat de la loi du plus fort… J’ap­pel­le­rai cela l’é­ter­nelle ques­tion : Qu’est-ce qui donne à l’homme le droit de tuer un ani­mal, sou­vent de le tor­tu­rer, pour pou­voir se rem­plir la panse avec sa chair. Nous savons main­te­nant, comme nous avons tou­jours su ins­tinc­ti­ve­ment, que les ani­maux peuvent souf­frir autant que les êtres humains. Leurs émo­tions et leur sen­si­bi­li­té sont sou­vent plus intenses que celles d’un être humain. Divers phi­lo­sophes et chefs reli­gieux ont ten­té de convaincre leurs dis­ciples et leurs adeptes que les ani­maux ne sont rien d’autre que des machines sans âme et dénuées de sen­ti­ments. Cepen­dant, toute per­sonne ayant vécu avec un ani­mal — que ce soit un chien, un oiseau ou même une sou­ris — sait que cette théo­rie est un men­songe éhon­té, conçu dans le but de jus­ti­fier la cruauté…Tant que les êtres humains conti­nue­ront à ver­ser le sang des ani­maux, il n’y aura jamais de paix. Il n’y a qu’un petit pas entre tuer des ani­maux et inven­ter des chambres à gaz à la Hit­ler ou des camps de concen­tra­tion à la Staline…Tous ces actes sont accom­plis au nom de la « jus­tice sociale ». Il n’y aura pas de jus­tice tant que l’homme sera armé d’un cou­teau ou d’un fusil pour détruire ceux qui sont plus faibles que lui. »

Chris Hedges


Tra­duc­tion : Hélé­na Delaunay

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