Tuer des bougnoules pour Jésus (Chris Hedges)

chris_hedgesArticle ori­gi­nal publié en anglais sur le site de truthdig.com
Chris­to­pher Lynn Hedges (né le 18 sep­tembre 1956 à Saint-Johns­bu­ry, au Ver­mont) est un jour­na­liste et auteur amé­ri­cain. Réci­pien­daire d’un prix Pulit­zer, Chris Hedges fut cor­res­pon­dant de guerre pour le New York Times pen­dant 15 ans. Recon­nu pour ses articles d’analyse sociale et poli­tique de la situa­tion amé­ri­caine, ses écrits paraissent main­te­nant dans la presse indé­pen­dante, dont Harper’s, The New York Review of Books, Mother Jones et The Nation. Il a éga­le­ment ensei­gné aux uni­ver­si­tés Colum­bia et Prin­ce­ton. Il est édi­to­ria­liste du lun­di pour le site Tru­th­dig.com.

25 jan­vier 2015


« Ame­ri­can Sni­per » célèbre le plus répu­gnant des aspects de la socié­té US — la culture du flingue, l’a­do­ra­tion aveugle de l’ar­mée, la croyance que l’on a un droit inné en tant que nation « chré­tienne » à exter­mi­ner les « races infé­rieures » de la Terre, une hyper­mas­cu­li­ni­té gro­tesque qui ban­nit toute com­pas­sion et pitié, un déni des faits qui dérangent et des véri­tés his­to­riques, et un déni­gre­ment de la pen­sée cri­tique et de l’ex­pres­sion artis­tique. Beau­coup d’A­mé­ri­cains, sur­tout les blancs pri­son­niers d’une éco­no­mie au point mort et d’un sys­tème poli­tique dys­fonc­tion­nel, sont gal­va­ni­sés par le sup­po­sé renou­veau moral et le contrôle mili­ta­ri­sé rigide que ce film célèbre. Ces pas­sions, si elles se réa­lisent, feront dis­pa­raitre le peu qu’il reste de notre socié­té ouverte désor­mais anémique.

Le film s’ouvre sur un père et son fils chas­sant le daim. Le gar­çon tire sur l’a­ni­mal, lâche son fusil et court vers sa proie.

« Reviens ici », hurle son père. « On ne laisse jamais son fusil par terre ».

« Oui, mon­sieur », répond le garçon.

« C’é­tait un sacré tir, fils », dit le père. « Tu as un don. Tu feras un excellent chas­seur un jour. »

La camé­ra montre ensuite l’in­té­rieur d’une église où une congré­ga­tion de chré­tiens blancs — les noirs appa­raissent aus­si peu dans ce film que dans ceux de Woo­dy Allen — écoute un ser­mon à pro­pos du plan de Dieu pour les chré­tiens d’A­mé­rique. Le per­son­nage cor­res­pon­dant au titre du film, basé sur Chris Kyle, qui devien­dra le sni­per le plus meur­trier de l’his­toire de l’ar­mée US, va, c’est ce que laisse entendre le ser­mon, être appe­lé par Dieu à uti­li­ser son « don » afin de tuer les méchants. La scène sui­vante nous montre la famille Kyle dans la salle à man­ger alors que le père entonne avec l’ac­cent texan : « Il y a trois types de gens dans ce monde : les mou­tons, les loups, et les chiens de ber­ger. Cer­tains pré­fèrent pen­ser que le mal n’existe pas dans le monde. Et si un jour ils étaient direc­te­ment mena­cés, ils ne sau­raient pas com­ment se pro­té­ger. Ce sont les mou­tons. Et puis tu as les prédateurs ».

Puis la camé­ra passe dans une cour d’é­cole où une brute frappe un plus petit garçon.

« Ils uti­lisent la vio­lence pour inti­mi­der les autres », conti­nue le père. « Ce sont les loups. Et puis il y a ceux qui sont bénis par le don de l’a­gres­sion et un besoin écra­sant de pro­té­ger le trou­peau. Ils sont une race rare qui vit pour se confron­ter avec les loups. Ce sont les chiens de ber­ger. Et dans cette famille, on n’é­lève pas de mouton « .

Le père fait cla­quer sa cein­ture contre la table de la salle à manger.

« Je vous ferai la peau si vous deve­nez des loups », dit-il à ses deux fils. « On pro­tège les nôtres. Si quel­qu’un essaie de te frap­per, d’emmerder ton petit frère, tu as ma per­mis­sion pour le terminer ».

Les benêts dont les esprits sont englués dans ce sys­tème de croyances ne manquent pas. Nous en avons élu un — George W Bush — pré­sident. Ils peuplent les forces armées et la droite chré­tienne. Ils regardent Fox News et croient ce qu’ils y voient. Ils ne com­prennent ni ne s’in­té­ressent que très peu au monde au-delà de leurs propres com­mu­nau­tés. Ils sont fiers de leur igno­rance et de leur anti-intel­lec­tua­lisme. Ils pré­fèrent boire des bières et regar­der le foot plu­tôt que lire un livre. Et quand ils sont au pou­voir — ils contrôlent déjà le Congrès, le monde des entre­prises, la plu­part des médias et le com­plexe mili­taire — leur vision binaire du bien et du mal et leur arro­gante myo­pie causent de graves troubles à leur pays. « Ame­ri­can Sni­per », à l’ins­tar des films à gros bud­get qui virent le jour dans l’Al­le­magne nazie afin d’exal­ter les valeurs du mili­ta­risme, de l’au­to­glo­ri­fi­ca­tion raciale et de la vio­lence d’E­tat, est un tis­su de pro­pa­gande, une publi­ci­té sor­dide pour les crimes de l’empire. Qu’il ait engran­gé des recettes record de 105.3 mil­lions de dol­lars sur la période du week-end de la jour­née Mar­tin Luther King Jr. est un symp­tôme du sombre malaise US.

threats
Quelques tweets qui furent remar­qués (par­mi tant d’autres) en réac­tion au film : « Je vou­drais tuer des bou­gnoules », « ça m’a don­né envie d’al­ler tuer des putains d’a­rabes », « Cool de voir un film où on montre ce que sont vrai­ment les arabes — une ver­mine qui veut nous détruire », « J’ap­pré­cie 100 fois plus les sol­dats et je hais 1 000 000 fois plus les musulmans ».

« Le film ne pose jamais la ques­tion cru­ciale rela­tive à la rai­son pour laquelle les Ira­kiens se défendent contre nous pour com­men­cer », explique Mikey Wein­stein, que j’ai eu au télé­phone depuis le Nou­veau Mexique. Wein­stein, un ancien offi­cier de l’Air Force qui a tra­vaillé à la Mai­son blanche sous Rea­gan, est à la tête de la Fon­da­tion pour la liber­té reli­gieuse dans les forces armées, qui s’op­pose à l’ex­pan­sion du fon­da­men­ta­lisme chré­tien au sein de l’ar­mée US. « Le film m’a ren­du phy­si­que­ment malade avec ses dis­tor­sions  tota­le­ment uni­la­té­rales de l’é­thique de com­bat et de la jus­tice en temps de guerre,  enve­lop­pées dans le man­tra per­son­nel de Chris Kyle du « Dieu-Patrie-Famille ». Ça n’est rien de moins qu’un hom­mage odieux, une hagio­gra­phie lit­té­ra­le­ment atroce du mas­sacre de masse ».

Wein­stein sou­ligne que la glo­ri­fi­ca­tion du chau­vi­nisme chré­tien d’ex­trême-droite, ou domi­nio­nisme, qui en appelle à la créa­tion d’une Amé­rique « chré­tienne » théo­cra­tique, est par­ti­cu­liè­re­ment pré­sente au sein des uni­tés d’é­lites comme les forces spé­ciales de la marine de guerre (SEALS) et de l’Ar­mée de terre.

Les méchants font rapi­de­ment leur appa­ri­tion dans le film. Cela se passe alors que la télé­vi­sion — la seule source d’in­for­ma­tion des per­son­nages du film  — annonce les atten­tats aux camions pié­gés de 1998 contre l’am­bas­sade US à Dar Es Salaam et à Nai­ro­bi lors des­quels des cen­taines de per­sonnes sont mortes. Chris, main­te­nant adulte, et son frère, aspi­rants cava­liers de rodéo, regardent les repor­tages télé­vi­sés, outrés. Ted Kop­pel parle à l’é­cran d’une « guerre » contre les USA.

« Regarde ce qu’ils nous ont fait », mur­mure Chris.

Il se rend alors au bureau de recru­te­ment pour s’en­ga­ger en tant que Navy SEAL. Nous avons droit aux scènes habi­tuelles de recru­te­ment de nou­velles recrues, qui subissent des épreuves qui en feront des vrais hommes. Dans une scène qui se passe dans un bar, un aspi­rant SEAL a peint une cible sur son dos et ses cama­rades lui lancent des flé­chettes des­sus. Le peu de per­son­na­li­té qu’ils ont — et ils ne semblent pas en avoir beau­coup — est aspi­ré jusqu’à ce qu’ils fassent par­tie de la masse mili­taire. Ils sont abso­lu­ment res­pec­tueux de l’au­to­ri­té, ce qui signi­fie, bien sûr, qu’ils sont des moutons.

On a aus­si droit à une his­toire d’a­mour. Chris ren­contre Taya dans un bar. Ils boivent quelques coups. Le film tombe alors, comme il le fait sou­vent, dans le dia­logue cliché.

Elle lui dit que les Navy SEALs sont « des abru­tis arro­gants, égo­cen­triques qui pensent pou­voir men­tir et trom­per et faire tout ce qu’ils veulent. Je ne sor­ti­rais jamais avec un SEAL. »

« Pour­quoi dis-tu que je suis égo­cen­trique ? » demande Kyle. « Je don­ne­rais ma vie pour mon pays ».

« Pour­quoi ? »

« Parce que c’est le meilleur pays sur Terre et que je ferai tout mon pos­sible pour le pro­té­ger », dit-il alors.

Elle boit trop. Elle vomit. Il est galant. Il l’aide à ren­trer chez elle. Ils tombent amou­reux. Puis on montre Taya qui regarde la télé­vi­sion. Elle hurle, appe­lant Chris qui est dans la pièce d’à côté.

« Oh mon dieu, Chris », dit-elle.

« Qu’y a‑t-il ? » Demande-t-il.

« Non ! » Hurle-t-elle.

Puis on entend le pré­sen­ta­teur télé annon­cer : « Vous voyez le pre­mier avion qui rentre par ce qui semble être la façade Est… »

Chris et Taya regardent, hor­ri­fiés. Une musique inquié­tante sert de bande-son au film. Les méchants l’ont bien cher­ché. Kyle ira en Irak cher­cher la ven­geance. Il ira se battre dans un pays qui n’a aucun lien avec le 11 sep­tembre, un pays dont le rédac­teur Tho­mas Fried­man avait dit qu’on l’a­vait atta­qué « parce que c’é­tait pos­sible ». Ce fait his­to­rique et la réa­li­té du Moyen-Orient importent peu. Les musul­mans, c’est des musul­mans. Et les musul­mans sont des méchants, ou comme dit Kyle, des « sau­vages ». Les méchants doivent être éradiqués.

Chris et Taya se marient. Il porte son insigne doré, le tri­dent des Navy SEAL, sur son T‑shirt blanc sous son smo­king, lors de son mariage. Ses cama­rades SEAL sont pré­sents à la cérémonie.

« Je viens de rece­voir l’ap­pel, les gars — c’est par­ti », dit un offi­cier lors de la céré­mo­nie de mariage.

Les Navy SEALs jubilent. Ils boivent. Et on se retrouve à Fal­lu­jah. Pre­mier ser­vice. Kyle, désor­mais sni­per, apprend que Fal­lu­jah c’est « le nou­veau Far West ». C’est peut-être la seule ana­lo­gie cor­recte du film, vu le géno­cide que nous avons fait subir aux Amé­rin­diens. Il entend par­ler d’un sni­per enne­mi qui « peut mettre dans le mille  à 500 mètres de dis­tance. On l’ap­pelle Mus­ta­fa. Il était aux Jeux olympiques. »

La pre­mière vic­time de Kyle est un gar­çon auquel une jeune femme en tcha­dor tend une gre­nade anti­tanks. La femme, qui n’ex­prime pas la moindre émo­tion à la mort du gar­çon, ramasse la gre­nade après que le gar­çon ait été tué et s’a­vance en direc­tion de Marines US en patrouille. Kyle la tue aus­si. Nous avons là l’ar­ché­type du film et du best-sel­ler auto­bio­gra­phique de Kyle « Ame­ri­can Sni­per ». Les mères et les sœurs en Irak n’aiment pas leurs fils et leurs frères. Les femmes ira­kiennes enfantent afin de mettre au monde des petits kami­kazes. Les enfants sont des Ous­sa­ma ben Laden minia­tures. On ne peut faire confiance à aucun de ces méchants musul­mans — homme, femme ou enfant. Ce sont des bêtes. On les montre dans le film en train de com­mu­ni­quer les posi­tions US aux rebelles par télé­phone, cachant des armes sous des trappes dans le sol, posant des bombes arti­sa­nales sur les routes ou s’at­ta­chant des cein­tures d’ex­plo­sifs afin de faire des attaques-sui­cides. Ils sont déshumanisés.

« Il y avait un enfant qui avait à peine quelques poils sur les couilles », dit Kyle, non­cha­lam­ment, après avoir tué l’en­fant et la femme. Il se repose sur son lit de camp avec un grand dra­peau texan der­rière lui sur le mur. « Sa mère lui donne une gre­nade et l’en­voie ici tuer des Marines ».

Le Bou­cher  — un per­son­nage fic­tif créé pour le film- entre alors en scène. Le plus méchant des méchants. Il est habillé d’une longue veste noire en cuir et attaque ses enne­mis à la per­ceuse élec­trique. Il mutile les enfants — on voit le bras d’un enfant qu’il a ampu­té. Un cheikh local pro­pose de tra­hir le Bou­cher pour 100 000$. Le Bou­cher tue le cheikh. Il tue le petit enfant du cheikh devant sa mère à l’aide de sa per­ceuse. Le bou­cher crie alors : « Vous par­lez avec eux, vous mour­rez avec eux ».

Kyle passe à son deuxième ser­vice, après avoir pas­sé quelques temps chez lui avec Taya, dont le rôle dans le film consiste à se plaindre à coups de larmes et de jurons du fait que son mari soit loin. Avant de par­tir Kyle dit : « Ce sont des sau­vages. Bébé, ce sont des putains de sauvages ».

Ses cama­rades de pelo­ton et lui peignent le crâne blanc du Puni­sher tiré des BD Mar­vel Comics, sur leur véhi­cule, sur leurs armures, sur leurs armes et leurs casques. La devise qu’ils peignent dans un cercle autour du crâne dit : « Mal­gré ce que ta maman t’as racon­té… la vio­lence résout les problèmes ».

« Et nous avons peint ça sur tous les bâti­ments où on pou­vait », écrit Kyle dans ses mémoires, « Ame­ri­can Sni­per ». « On vou­lait que les gens sachent qu’on était là et qu’on en avait après eux… Vous nous voyez ? On est ceux qui vous foutent une raclée. Crains-nous parce qu’on va te tuer, fils de pute. »

Le livre est encore plus déran­geant que le film. Dans le film Kyle est un guer­rier réti­cent, obli­gé de faire son devoir. Dans le livre il se délecte des meurtres et de la guerre. Il est consu­mé par la haine des Ira­kiens. Intoxi­qué par la vio­lence. On lui attri­bue 160 meurtres confir­més, mais il fait remar­quer que pour être comp­ta­bi­li­sé un meurtre doit être vu, « donc si je tire sur quel­qu’un au niveau de l’es­to­mac et qu’il par­vient à ram­per jus­qu’à ce qu’on ne puisse plus le voir, et qu’il meurt ensuite, ça n’est pas comptabilisé. »

Kyle insiste sur le fait que chaque per­sonne qu’il a tuée méri­tait de mou­rir. Son inca­pa­ci­té à l’au­to-ana­lyse lui a per­mis de nier le fait que durant l’oc­cu­pa­tion US de nom­breux Ira­kiens inno­cents ont été tués, dont quelques-uns par des sni­pers. Les sni­pers sont prin­ci­pa­le­ment uti­li­sés pour semer la ter­reur et la peur chez les com­bat­tants enne­mis. Et dans son déni de réa­li­té, chose que les anciens pro­prié­taires d’es­claves et les anciens nazis avaient éle­vée au rang d’art après avoir super­vi­sé leurs propres atro­ci­tés, Kyle était capable de s’ac­cro­cher à des mythes enfan­tins afin de ne pas exa­mi­ner la noir­ceur de son âme et sa contri­bu­tion aux crimes de guerres per­pé­trés en Irak. Il jus­ti­fiait ses meurtres par sen­ti­men­ta­lisme écœu­rant envers sa famille, sa foi chré­tienne, ses cama­rades SEAL et son pays. Mais la sen­ti­men­ta­li­té n’est pas l’a­mour. Ce n’est pas l’empathie. Il s’a­git fon­da­men­ta­le­ment d’a­pi­toie­ment sur soi-même et d’au­to-adu­la­tion. Que le film, comme le livre, oscille entre cruau­té et sen­ti­men­ta­lisme n’est pas accidentel.

Propagandenazi
Il faut savoir que l’af­fiche de pro­pa­gande du mini-film « Stolz der nation » dans le film de Taran­ti­no « Inglo­rious Bas­tards » est his­to­ri­que­ment authen­tique, elle cor­res­pon­drait à un véri­table film de pro­pa­gande nazi selon le livre «  ‘Film Pos­ters of the Third Reich ».

« La sen­ti­men­ta­li­té, l’ex­hi­bi­tion osten­ta­toire exces­sive et fal­la­cieuse d’é­mo­tion, est un signe de mal­hon­nê­te­té, d’in­ca­pa­ci­té à res­sen­tir », nous rap­pelle James Bald­win. « Les yeux humides du sen­ti­men­ta­liste tra­hissent son aver­sion envers l’ex­pé­rience, sa peur de la vie, son cœur aride ; et c’est tou­jours, par consé­quent, le signe d’une inhu­ma­ni­té secrète et vio­lente, le masque de la cruauté ».

« Sau­vages, démons mépri­sables », écrit Kyle à pro­pos de ceux qu’il tue depuis toits et fenêtres. « Voi­là ce qu’on com­bat en Irak. C’est pour­quoi beau­coup de gens, dont moi-même, les appe­lons « sau­vages »… je regrette sim­ple­ment de ne pas en avoir tué plus ». Il écrit autre part : « J’aime tuer les méchants… j’ai aimé ce que j’ai fait. J’aime tou­jours… c’é­tait drôle. Je me suis écla­té comme jamais en tant que SEAL. » Il colle l’é­ti­quette « fana­tiques » sur les Ira­kiens et écrit : « ils nous détes­taient parce que nous n’é­tions pas musul­mans ». Il pré­tend que « les fana­tiques qu’on a com­bat­tus n’ap­pré­ciaient rien d’autre que leur inter­pré­ta­tion tor­due de la religion ».

« Je ne me suis jamais bat­tu pour les Ira­kiens », écrit-il de nos alliés ira­kiens. « J’en avais rien à foutre d’eux ».

Il a tué un ado­les­cent ira­kien, un insur­gé selon lui. Il a regar­dé la mère trou­ver le corps de l’en­fant, déchi­rer ses vête­ments, et pleu­rer. Indifférent.

Il écrit : « Si vous les aimiez [les fils], vous auriez dû les gar­der loin de la guerre. Vous auriez dû les empê­cher de rejoindre les insur­gés. Vous les lais­sez essayer de nous tuer — que pen­siez-vous qu’il leur arriverait ? »

« Les gens à la mai­son [aux USA], les gens qui ne connaissent pas la guerre, ou pas cette guerre, par­fois, semblent ne pas com­prendre les agis­se­ments des troupes en Irak », conti­nue-t-il. « Ils sont sur­pris cho­quésde décou­vrir qu’on plai­san­tait sou­vent sur la mort, sur les choses qu’on voyait. »

Il fut mis en exa­men par l’ar­mée pour avoir tué un civil désar­mé. Selon ses mémoires, Kyle, qui voyait tous les Ira­kiens comme enne­mis, aurait dit à un colo­nel de l’ar­mée : « Je ne tire pas sur ceux qui ont un Coran. J’ai­me­rais bien, mais je ne le fais pas ». L’en­quête n’a­bou­tit à rien.

Kyle fut sur­nom­mé « La Légende ». Il se fit faire un tatouage de la croix des Tem­pliers sur son bras. « Je vou­lais que tout le monde sache que j’é­tais chré­tien. Je l’ai faite faire en rouge, pour le sang. Je détes­tais les sau­vages que je com­bat­tais », écrit-il. « Je les détes­te­rai tou­jours ». Après une jour­née de sni­per, après avoir tué peut-être 6 per­sonnes, il retour­nait à son bara­que­ment et pas­sait son temps à fumer des cigares cubains Romeo y Julie­ta N° 3 et à « jouer aux jeux vidéo, regar­der du por­no et faire de l’exer­cice ». En per­mis­sion, et ce fut omis dans le film, il fut fré­quem­ment arrê­té pour s’être bat­tu saoul dans des bars. Il reje­tait les poli­ti­ciens, détes­tait la presse et mépri­sait ses supé­rieurs, n’exal­tant que la cama­ra­de­rie des guer­riers. Ses mémoires glo­ri­fient la supré­ma­tie blanche « chré­tienne » et la guerre. C’est une dia­tribe colé­rique diri­gée contre qui­conque met­trait en cause l’é­lite mili­taire, les tueurs professionnels.

« Pour quelque rai­son, beau­coup de gens à la mai­son pas tous n’ac­cep­taient pas que nous soyons en guerre », écrit-il. « Ils n’ac­cep­taient pas que la guerre signi­fie la mort, la mort vio­lente, la plu­part du temps. Beau­coup de gens, et pas juste des poli­ti­ciens, vou­laient nous impo­ser des fan­tai­sies ridi­cules, nous obli­ger à adop­ter des normes com­por­te­men­tales qu’au­cun humain ne pou­vait maintenir ».

Le sni­per enne­mi Mus­ta­fa, décrit dans le film comme un serial killer, blesse fata­le­ment Ryan « Biggles » Job, le cama­rade de Kyle. Dans le film Kyle retourne en Irak un qua­trième ser­vice — pour ven­ger la mort de Biggles. Son der­nier ser­vice, dans le film en tout cas, se concentre sur les meurtres du Bou­cher et du sni­per enne­mi, un autre per­son­nage fic­tif. Alors qu’il se concentre sur le duel dra­ma­tique entre Kyle le héros et le vilain Mus­ta­fa le film devient ridi­cu­le­ment caricatural.

Kyle tient Mus­ta­fa en joue et appuie sur la gâchette. On voit la balle quit­ter le fusil au ralen­ti. « Fais-le pour Biggles », dit quel­qu’un. La tête du sni­per enne­mi se trans­forme en flaque de sang.

« Biggles serait fier de toi », dit un sol­dat. « Tu l’as fait, man ».

Son der­nier ser­vice ter­mi­né, Kyle quitte la Navy. En tant que civil il lutte avec les démons de guerre et devient, dans le film, un père et mari modèle et tra­vaille avec des vété­rans muti­lés d’I­rak et d’Af­gha­nis­tan. Il échange ses bottes de com­bat contre des bottes de cowboy.

Le vrai Kyle, alors que le film était en pro­duc­tion, fut abat­tu à bout por­tant près de Dal­las le 2 février 2013, avec un de ses amis, Chad Lit­tle­field. Un ancien marine, Eddie Ray Routh, qui souf­frait de stress post-trau­ma­tique et de graves troubles psy­chiques, aurait tué les deux hommes et aurait ensuite volé le pickup de Kyle. Routh sera jugé le mois pro­chain. Le film finit avec des scènes des funé­railles de Kyle — avec des mil­liers de gens agi­tant leurs dra­peaux le long des routes — et de la com­mé­mo­ra­tion au stade des Dal­las Cow­boys. On y voit des cama­rades SEAL enfon­cer leur insigne du tri­dent dans le haut du cer­cueil, une cou­tume pour les cama­rades décé­dés. Kyle fut abat­tu par der­rière, et dans la tête. Comme beau­coup de ceux qu’il a tués, il n’au­ra pas vu son assas­sin lors du tir fatal.

La culture de la guerre ban­nit la capa­ci­té d’é­prou­ver de la pitié. Elle glo­ri­fie le sacri­fice de soi et la mort. Elle consi­dère la dou­leur, l’hu­mi­lia­tion rituelle et la vio­lence comme fai­sant par­tie de l’i­ni­tia­tion de l’a­dulte. Le har­cè­le­ment bru­tal, comme le note Kyle dans son livre, est par­tie inté­grante du bizu­tage des Navy SEALs. Les nou­veaux SEALs étaient main­te­nus au sol et étran­glés par les seniors de l’u­ni­té jus­qu’à ce qu’ils s’é­va­nouissent. La culture de guerre n’i­déa­lise que le guer­rier. Elle dénigre ceux qui ne font pas exhi­bi­tion des ver­tus « viriles » du guer­rier. Elle place le pres­tige dans la loyau­té et l’o­béis­sance. Elle punit ceux qui s’en­gagent dans la pen­sée indé­pen­dante et exige une confor­mi­té totale. Elle élève la cruau­té et le meurtre au rang de ver­tu. Cette culture, une fois la socié­té infec­tée dans son ensemble, détruit tout ce qui fait la gran­deur de la civi­li­sa­tion humaine et de la démo­cra­tie. La capa­ci­té d’empathie, la culture de la sagesse et de la com­pré­hen­sion, la tolé­rance et le res­pect de la dif­fé­rence, et même l’a­mour, sont impla­ca­ble­ment écra­sés. La bar­ba­rie innée qu’en­gendrent la guerre et la vio­lence est jus­ti­fiée par un sen­ti­men­ta­lisme natio­nal édul­co­ré, par le dra­peau et un chris­tia­nisme per­ver­ti qui bénit ses tem­pliers armés. Ce sen­ti­men­ta­lisme, comme l’é­crit Bald­win, masque une insen­si­bi­li­té ter­ri­fiante. Il encou­rage un nar­cis­sisme effré­né. Les faits et les véri­tés his­to­riques, quand ils ne collent pas à la vision mythique de la nation et de la tri­bu, sont reje­tés. La dis­si­dence devient tra­hi­son. Tous les oppo­sants sont impies et déna­tu­rés. « Ame­ri­can Sni­per » est l’é­cho d’une mala­die pro­fonde qui infecte notre socié­té. Il bran­dit cette croyance dan­ge­reuse selon laquelle nous pou­vons retrou­ver notre équi­libre et notre gloire per­due en adop­tant un fas­cisme américain.

Chris Hedges


Tra­duc­tion : Nico­las CASAUX

édi­té par : Faus­to Giudice

Print Friendly, PDF & Email
Total
0
Shares
8 comments
Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Attach images - Only PNG, JPG, JPEG and GIF are supported.

Articles connexes
Lire

L’école ou la première institution au service de la domination (par The Memory Hole)

On pointe du doigt divers aspects du système scolaire : classes surchargées, manque de financement, enseignants incapables de passer des examens de compétence dans leur domaine, etc. Mais ce ne sont là que des problèmes secondaires. Même s'ils étaient réglés, les écoles demeureraient mauvaises. Pourquoi ? Parce qu'elles ont été conçues pour ça. [...]