Ce texte est tiré du nouveau livre d'Elizabeth Kolbert, intitulé "La 6ème extinction (Comment l'homme détruit la vie)". Pour en savoir plus sur l'auteure et le livre, suivez ce lien.

Au centre de la gale­rie de la bio­di­ver­si­té du Musée amé­ri­cain d’histoire natu­relle, une expo­si­tion est ins­tal­lée à même le plan­cher. Elle est orga­ni­sée autour d’une plaque cen­trale qui rap­pelle que 5 phé­no­mènes d’extinction majeurs se sont suc­cé­dé depuis l’apparition des ani­maux com­plexes, il y a 500 mil­lions d’années. On peut y lire : « Le chan­ge­ment cli­ma­tique pla­né­taire et d’autres causes, par exemple de pro­bables col­li­sions entre la Terre et des objets extra­ter­restres », ont été à l’origine de ces évé­ne­ments. « Actuel­le­ment, nous sommes en plein milieu de la sixième extinc­tion, pro­vo­quée cette fois-ci par la seule action de l’homme sur l’environnement. »

À par­tir de la plaque cen­trale, d’autres plaques en verre acry­lique épais sont dis­po­sées en rayon : en des­sous se trouvent les restes fos­si­li­sés d’un petit nombre de vic­times emblé­ma­tiques. Le verre acry­lique a été alté­ré et ter­ni par les chaus­sures des dizaines de mil­liers de visi­teurs du Musée qui n’ont, pour la plu­part, pas prê­té atten­tion à ce qu’il y avait sous leurs pieds. Mais accrou­pis­sez-vous et regar­dez atten­ti­ve­ment : vous pour­rez alors consta­ter que cha­cun des fos­siles porte une éti­quette men­tion­nant le nom de son espèce et celui de l’extinction qui a pro­vo­qué sa fin. Les fos­siles sont dis­po­sés par ordre chro­no­lo­gique, de sorte que les plus anciens (les grap­to­lites de l’Ordovicien) sont proches du centre, tan­dis que les plus récents (des dents de Tyran­no­sau­rus rex, datant de la fin du Cré­ta­cé) en sont plus éloi­gnés. Si vous vous pla­ciez à la péri­phé­rie de cette expo­si­tion, qui est, en fait, le seul endroit d’où on peut l’observer dans son inté­gra­li­té, vous seriez à l’endroit exact où devraient figu­rer les vic­times de la sixième extinc­tion.

Lors de cette extinc­tion de masse dont nous sommes les res­pon­sables, on peut se deman­der ce qu’il va fina­le­ment adve­nir de nous. Une pos­si­bi­li­té — la pos­si­bi­li­té que sous-entend l’exposition de cette gale­rie de la bio­di­ver­si­té — est que nous aus­si, allons être détruits par notre propre « action sur l’en­vi­ron­ne­ment ». La logique der­rière un tel rai­son­ne­ment est la sui­vante : bien que libé­rés des contraintes de l’évolution, les humains res­tent néan­moins dépen­dants des sys­tèmes bio­lo­giques et géo­chi­miques de la Terre. En bou­le­ver­sant ces sys­tèmes — en rasant les forêts tro­pi­cales, en alté­rant la com­po­si­tion de l’atmosphère, en aci­di­fiant les océans — nous met­tons notre propre sur­vie en dan­ger. Par­mi les nom­breuses leçons émer­geant des archives géo­lo­giques, la plus inquié­tante est peut-être que dans la vie, comme dans les fonds com­muns, les per­for­mances pas­sées ne garan­tissent pas les résul­tats futurs. Lorsqu’une extinc­tion de masse se pro­duit, les faibles sont empor­tés et les forts affai­blis. Les grap­to­lites en V étaient par­tout, puis ils ne furent nulle part. Les Ammo­nites ont pro­li­fé­ré pen­dant des cen­taines de mil­lions d’années, puis s’en furent. L’anthropologue Richard Lea­key nous aver­tit :

« Il est pos­sible que l’Homo Sapiens soit non seule­ment l’agent de la sixième extinc­tion de masse, mais aus­si une de ses vic­times ».

Un pan­neau du Hall de la bio­di­ver­si­té pré­sente une cita­tion de l’écologiste de Stan­ford, Paul Ehr­lich :

EN PRÉCIPITANT LA DISPARITION D’AUTRES ESPÈCES, L’HUMANITÉ S’EMPLOIE A SCIER LA BRANCHE SUR LAQUELLE ELLE EST ASSISE.

R-lichUne autre pos­si­bi­li­té — consi­dé­rée comme plus opti­miste par cer­tains — est que l’ingénuité humaine aura rai­son de tout désastre géné­ré par l’ingénuité humaine. Des scien­ti­fiques sérieux pré­tendent que, par exemple, si le réchauf­fe­ment cli­ma­tique deve­nait une menace trop impor­tante, nous pour­rions contre-atta­quer à l’aide d’une géo-ingé­nie­rie de l’atmosphère. Cer­tains pro­jets impliquent la pul­vé­ri­sa­tion de sul­fates dans la stra­to­sphère afin de reflé­ter la lumière solaire dans l’espace ; d’autres impliquent le tir de gouttes d’eau au-des­sus du Paci­fique pour éclair­cir les nuages. Si rien de tout cela ne fonc­tionne et que les choses s’enveniment vrai­ment, il y en a qui affirment que les gens s’en sor­ti­ront quand même ; que nous déta­le­rons sim­ple­ment vers d’autres pla­nètes. Un livre récent conseille de construire des villes « sur Mars, Titan, Euro­pa, la Lune, des Asté­roïdes, sur n’im­porte quel autre mor­ceau de matière inha­bi­té que l’on pour­rait trou­ver ».

« Ne vous inquié­tez pas, explique son auteur. Tant que l’on conti­nue à explo­rer, l’humanité sur­vi­vra ».

Mani­fes­te­ment, le sort de notre propre espèce nous pré­oc­cupe consi­dé­ra­ble­ment. Mais au risque de pas­ser pour anti-humain — cer­tains de mes meilleurs amis sont humains ! — je dirais qu’en fin de compte, ce n’est pas cela qui doit rete­nir notre atten­tion. Actuel­le­ment, dans ce moment extra­or­di­naire que nous consi­dé­rons comme étant notre pré­sent, nous déci­dons, sans vrai­ment le vou­loir, quels che­mins évo­lu­tifs res­te­ront ouverts et quels che­mins se fer­me­ront pour tou­jours. Aucune autre créa­ture n’a jamais eu à gérer cela, et cela risque mal­heu­reu­se­ment de consti­tuer notre impé­ris­sable héri­tage. La sixième extinc­tion va conti­nuer à déter­mi­ner le cours de la vie bien après que tout ce que les gens ont écrit, peint ou construit soit deve­nu pous­sière, et que des rats géants aient — ou pas — héri­té de la Terre.

Eli­za­beth Kol­bert


Tra­duc­tion : Nico­las Casaux

Édi­tion & Révi­sion : Hélé­na Delau­nay


Pour aller plus loin :

Un excellent film docu­men­taire (où l’on retrouve, par­mi les inter­ve­nants, Richard Lea­key et Paul Ehr­lich)

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