par Charles Eisen­stein, ori­gi­nel­le­ment publié (en anglais) sur Yes ! Maga­zine


La légi­ti­mi­té d’un ordre social repose sur la légi­ti­mi­té de ses dettes. C’était éga­le­ment le cas dans le pas­sé. Dans les cultures tra­di­tion­nelles, la dette, au sens large — les dons réci­proques, les sou­ve­nirs de ser­vices ren­dus, les obli­ga­tions pas encore acquit­tées — était la glu qui assu­rait la cohé­sion de la socié­té. Tout le monde, à un moment ou à un autre, a été débi­teur de quelque chose envers quelqu’un. S’acquitter de ses dettes était indis­so­ciable de s’ac­quit­ter de ses obli­ga­tions sociales ; Cela fai­sait écho aux prin­cipes d’équité et de gra­ti­tude.

Les asso­cia­tions morales liées aux acquit­te­ments de dettes nous accom­pagnent encore aujourd’hui, et sont à la base de la logique d’austérité et du code juri­dique. Un bon pays, ou une bonne per­sonne, est cen­sée faire tout ce qui est en son pou­voir pour rem­bour­ser ses dettes. Par consé­quent, si un pays comme la Jamaïque ou la Grèce, ou une muni­ci­pa­li­té comme Bal­ti­more ou Detroit, ne pos­sède pas assez de fonds pour rem­bour­ser ses dettes, il/elle se voit mora­le­ment contraint(e) de pri­va­ti­ser des biens publics, de dimi­nuer retraites et salaires, de liqui­der des res­sources natu­relles, et de réduire les ser­vices publics, afin d’utiliser les éco­no­mies engen­drées pour rem­bour­ser ses cré­di­teurs. Une telle pres­crip­tion prend pour acquise la légi­ti­mi­té de ses dettes.

Aujourd’hui, un mou­ve­ment nais­sant de résis­tance contre la dette émerge de la prise de conscience de l’iniquité de bon nombre de ces dettes. Mani­fes­te­ment, les plus iniques sont les prêts impli­quant des pra­tiques trom­peuses ou illé­gales — le genre de pra­tiques cou­rantes dans les pré­misses de la crise finan­cière de 2008. Des bulles spé­cu­la­tives aux prêts volon­tai­re­ment accor­dés à des emprun­teurs non-qua­li­fiés, en pas­sant par les pro­duits finan­ciers incom­pré­hen­sibles pro­po­sés aux gou­ver­ne­ments locaux, main­te­nus dans l’ignorance la plus totale vis-à-vis des risques, ces pra­tiques ont entraî­né des mil­liards de dol­lars de coûts sup­plé­men­taires pour les citoyens comme pour les ins­ti­tu­tions publiques.

Un mou­ve­ment émerge pour défier ces dettes. En Europe, le réseau Inter­na­tio­nal Citoyen pour l’audit de la dette (ICAN) fait la pro­mo­tion « d’audits citoyens de la dette », dans les­quels les acti­vistes exa­minent les comptes des muni­ci­pa­li­tés et autres ins­ti­tu­tions publiques pour déter­mi­ner quelles dettes sont le fruit de pra­tiques frau­du­leuses, injustes ou illé­gales. Ils essaient ensuite de per­sua­der le gou­ver­ne­ment ou l’institution de contes­ter ou de rené­go­cier ces dettes. En 2012, des com­munes fran­çaises ont décla­ré qu’elles refu­saient de payer une par­tie de leurs obli­ga­tions de dette à la banque Dexia, récem­ment ren­flouée, en expli­quant que ses pra­tiques trom­peuses avaient engen­dré des aug­men­ta­tions de taux d’intérêt jusqu’à 13 %. Pen­dant ce temps-là, aux Etats-Unis, la ville de Bal­ti­more a entre­pris une pour­suite en jus­tice pour récu­pé­rer de l’argent per­du à cause du scan­dale des mani­pu­la­tions du Libor, des pertes qui sont peut-être de l’ordre du mil­liard de dol­lar.

Et le Libor n’est que la par­tie émer­gée de l’iceberg. A l’ère de la fraude finan­cière géné­ra­li­sée, qui sait ce que des audits citoyens pour­raient décou­vrir ? De plus, à une époque où la loi elle-même est la cible de mani­pu­la­tion par les inté­rêts finan­ciers, pour­quoi la résis­tance devrait-elle se limi­ter aux dettes impli­quant des infrac­tions ? Après tout, le crash de 2008 était la consé­quence d’une pro­fonde cor­rup­tion sys­té­mique dans laquelle les pro­duits déri­vés « à risque » s’avéraient sans risques — pas en rai­son de leurs carac­té­ris­tiques propres, mais en rai­son des ren­floue­ments du gou­ver­ne­ment et de la Réserve Fédé­rale, qui ser­vaient, de fait, de garan­ties.

Les auteurs de ces “ins­tru­ments finan­ciers de des­truc­tion de masse” (comme War­ren Buf­fett les appelle) furent récom­pen­sés, tan­dis que les pro­prié­taires de mai­sons, d’autres emprun­teurs, et les contri­buables, se retrou­vèrent avec des actifs sans valeurs et des dettes plus éle­vées encore.

Cela fait par­tie d’un contexte plus large de condi­tions éco­no­miques, poli­tiques et sociales injustes, qui obligent l’emprunteur à s’endetter. Quand de telles injus­tices sont omni­pré­sentes, toutes les dettes, ou la majeure par­tie d’entre elles, ne sont-elles pas illé­gi­times ? Dans de nom­breux pays, des salaires en baisse et des ser­vices publics amoin­dris obligent pra­ti­que­ment les citoyens à s’endetter ne serait-ce que pour main­te­nir leur niveau de vie. La dette est-elle légi­time lors­qu’elle est sys­té­ma­ti­que­ment impo­sée à la vaste majo­ri­té des gens et des nations ? Si ce n’est pas le cas, la résis­tance contre cette dette illé­gi­time a d’immenses et pro­fondes consé­quences poli­tiques.

Ce sen­ti­ment d’injustice sys­té­mique géné­ra­li­sée est pal­pable dans le soi-disant monde en déve­lop­pe­ment, et dans une par­tie crois­sante du reste du monde. Les nations afri­caines et sud-amé­ri­caines, le Sud et l’Est de l’Europe, les com­mu­nau­tés de cou­leur, les étu­diants, les pro­prié­taires avec emprunts, les muni­ci­pa­li­tés, les chô­meurs… la liste de ceux qui croulent sous une dette énorme, sans l’avoir choi­si, est sans fin. Ils par­tagent le sen­ti­ment que leurs dettes sont en quelque sorte injustes et illé­gi­times, même si ce sen­ti­ment ne se base pas sur la juris­pru­dence. C’est pour­quoi le slo­gan qui se pro­page chez les acti­vistes de la dette et les résis­tants à tra­vers la pla­nète est le sui­vant : « Nous ne devons rien, nous ne paie­rons rien ».

La remise en ques­tion de ces dettes ne peut pas se baser sur des appels au res­pect de la loi seuls, lorsque les lois sont biai­sées en faveur des créan­ciers. Il y a, cepen­dant, un prin­cipe légal pour remettre en ques­tion les dettes soi-disant légales : le prin­cipe de la « dette odieuse ». Signi­fiant ori­gi­nel­le­ment que la dette avait été octroyée au nom d’une nation par ses diri­geants, mais ne béné­fi­ciait en réa­li­té pas à la nation, ce concept peut être trans­for­mé en un puis­sant outil de chan­ge­ment sys­té­mique.

La dette odieuse était un concept clé de récents audits de dette au niveau natio­nal, notam­ment celle de l’Équateur en 2008 qui a entraî­né un défaut de paie­ment de mil­liards de dol­lars de sa dette exté­rieure. Rien de ter­rible n’est arri­vé, éta­blis­sant un dan­ge­reux pré­cé­dent (du point de vue des créan­ciers). La com­mis­sion pour la véri­té sur la dette publique Grecque ana­lyse toute la dette sou­ve­raine de la nation avec cette même pos­si­bi­li­té en tête. D’autres nations en prennent bonne note parce que leurs dettes, qui sont mani­fes­te­ment irrem­bour­sables, les condamnent à l’austérité pour l’éternité, à des baisses de salaires, à la liqui­da­tion de res­sources natu­relles, à la pri­va­ti­sa­tion, etc., avec comme unique récom­pense le pri­vi­lège de res­ter endet­té (et de conti­nuer à faire par­tie du sys­tème finan­cier mon­dial).

Dans la plu­part des cas, les dettes ne sont jamais rem­bour­sées. Selon un rap­port de la cam­pagne d’an­nu­la­tion de la dette Jubi­lé 2000, depuis 1970 la Jamaïque a emprun­té 18,5 mil­liards de dol­lars, en a rem­bour­sé 19,8 mil­liards, et doit tou­jours 7,8 mil­liards. Sur la même période, les Phi­lip­pines ont emprun­té 110 mil­liards de dol­lars, en ont rem­bour­sé 125 mil­liards, et doivent tou­jours 45 mil­liards. Il ne s’agit pas là d’exemples iso­lés. Essen­tiel­le­ment, ce qui se passe ici, c’est que l’argent — sous la forme de force de tra­vail et de res­sources natu­relles — est extrait de ces pays. Il en sort plus qu’il n’en arrive, en rai­son des taux d’intérêts qui accom­pagnent tous ces prêts.

Quelles sont les dettes “odieuses”? Quelques exemples sont évi­dents, comme les prêts pour la construc­tion de la tris­te­ment célèbre cen­trale nucléaire de Bataan dont les aco­lytes de Wes­tin­ghouse et Mar­cos ont énor­mé­ment béné­fi­cié mais qui n’ont jamais pro­duit d’électricité, ou les dépenses mili­taires des juntes du Sal­va­dor et de la Grèce.

Mais qu’en est-il de l’immense dette ayant ser­vi au finan­ce­ment des grands pro­jets de déve­lop­pe­ment cen­tra­li­sés ? L’idéologie néo­li­bé­rale pré­tend que cela se fait au béné­fice de la nation, mais il est aujourd’hui clair que les prin­ci­paux béné­fi­ciaires sont les cor­po­ra­tions des nations prê­teuses. De plus, la majeure par­tie de ce déve­lop­pe­ment sert à per­mettre au rece­veur de mettre en place des expor­ta­tions grâce à l’ouverture des mar­chés du pétrole, des mine­rais, du bois, ou d’autres res­sources à exploi­ter, ou en conver­tis­sant l’agriculture vivrière en agro-busi­ness, ou en ren­dant sa force de tra­vail dis­po­nible pour le capi­tal mon­dial. Le com­merce exté­rieur que cela génère sert au rem­bour­se­ment des prêts, mais les gens n’en béné­fi­cient pas néces­sai­re­ment. Ne pour­rions-nous pas dire, par consé­quent, que la majeure par­tie de la dette du monde « en déve­lop­pe­ment » est odieuse, et le pro­duit de rela­tions colo­niales et impé­ria­listes ?

La même chose est vraie pour les muni­ci­pa­li­tés, les foyers, et les dettes per­son­nelles. Les lois fis­cales, la déré­gu­la­tion finan­cière, et la mon­dia­li­sa­tion éco­no­mique ont siphon­né l’argent entre les mains des cor­po­ra­tions et des super-riches, for­çant tous les autres à emprun­ter pour sub­ve­nir aux besoins les plus élé­men­taires. Les muni­ci­pa­li­tés et les gou­ver­ne­ments régio­naux doivent main­te­nant emprun­ter pour four­nir les ser­vices que les recettes fis­cales finan­çaient autre­fois, avant que l’industrie ne se soit enfuie vers des endroits où la régu­la­tion et les salaires étaient affai­blis, dans un « nivel­le­ment par le bas » mon­dial. Les étu­diants doivent main­te­nant emprun­ter pour s’inscrire dans des uni­ver­si­tés autre­fois for­te­ment sub­ven­tion­nées par le gou­ver­ne­ment.

La stag­na­tion des salaires oblige les familles à emprun­ter pour vivre. L’augmentation constante de dettes ne peut pas s’expliquer par une aug­men­ta­tion de la flem­mar­dise ou par l’irresponsabilité. La dette est sys­té­mique et inévi­table. Elle n’est pas juste, et les gens le savent. Plus le concept de dettes illé­gi­times se pro­pa­ge­ra, plus la contrainte morale liée au rem­bour­se­ment s’estompera, et de nou­velles formes de résis­tance contre la dette émer­ge­ront. Il en existe d’ailleurs déjà dans les endroits les plus affec­tés par la crise éco­no­mique, comme l’Espagne, où un puis­sant mou­ve­ment anti-expul­sion défie la légi­ti­mi­té de l’endettement hypo­thé­caire, et vient de faire élire une maire acti­viste à Bar­ce­lone.

Comme nous l’a mon­tré la récente tra­gé­die Grecque, cepen­dant, les actes iso­lés de résis­tance sont faci­le­ment écra­sés. En fai­sant front seule, la Grèce fai­sait face à un choix dif­fi­cile : soit capi­tu­ler devant les ins­ti­tu­tions Euro­péennes et mettre en place des mesures d’austérité encore plus sévères que celles que son peuple avait reje­tées lors du réfé­ren­dum, soit subir la des­truc­tion sou­daine de ses banques. Dès lors que ce der­nier choix aurait entraî­né une catas­trophe huma­ni­taire, le gou­ver­ne­ment Syri­za a choi­si de capi­tu­ler. Néan­moins, la Grèce a ren­du un fier ser­vice au monde en expo­sant clai­re­ment l’esclavage que repré­sente ce concept de dette, et le fait que des ins­ti­tu­tions anti­dé­mo­cra­tiques comme la Banque Cen­trale Euro­péenne contrôlent tota­le­ment les poli­tiques éco­no­miques natio­nales.

En plus d’une résis­tance directe, les gens découvrent des modes de vie en dehors du sys­tème finan­cier conven­tion­nel, et, ce fai­sant, pré­fi­gurent ce qui pour­rait le rem­pla­cer. Des mon­naies com­plé­men­taires, des banques de temps, des coopé­ra­tives de fermes qui font le lien direct entre pro­duc­teurs et consom­ma­teurs, des coopé­ra­tives d’aide juri­dique, des réseaux d’économies du don, des biblio­thèques d’outils, des coopé­ra­tives médi­cales, des coopé­ra­tives de garde d’en­fants, et d’autres formes de coopé­ra­tion éco­no­mique pro­li­fèrent en Grèce et en Espagne, évo­quant, dans bien des cas, des formes tra­di­tion­nelles de com­mu­nau­ta­rismes qui existent encore dans les socié­tés qui ne sont pas encore entiè­re­ment moder­ni­sées.

La dette est un pro­blème très mobi­li­sa­teur en rai­son de son omni­pré­sence et de sa gra­vi­té psy­cho­lo­gique. Contrai­re­ment au chan­ge­ment cli­ma­tique, qu’il est facile de relé­guer à une impor­tance uni­que­ment théo­rique quand, après tout, les super­mar­chés sont encore pleins de nour­ri­ture et que l’air condi­tion­né fonc­tionne encore, la dette affecte les vies d’un nombre crois­sant de per­sonnes direc­te­ment et incon­tes­ta­ble­ment : c’est un joug, un far­deau, une contrainte per­ma­nente sur leur liber­té. Les trois quarts des états-uniens sont endet­tés, sous une cer­taine forme. La dette étu­diante s’élève à plus d’1,3 bil­lions de dol­lars aux USA et envi­ronne les 33 000 dol­lars par étu­diant diplô­mé. Les muni­ci­pa­li­tés du pays évis­cèrent les ser­vices qu’elles four­nis­saient, licen­ciant des employés, et dimi­nuant les retraites. Pour­quoi ? Pour rem­bour­ser leurs dettes. La même chose est vraie au niveau de nations entières, à mesure que les créan­ciers — et les mar­chés finan­ciers dont ils se servent — res­serrent leur étau mor­tel sur le Sud de l’Europe, sur l’Amérique du Sud, sur l’Afrique, et sur le reste du monde. La plu­part des gens n’ont pas besoin de beau­coup pour être convain­cus que la dette est deve­nue un tyran diri­geant leurs vies.

Ce qui leur est plus dif­fi­cile de com­prendre, cepen­dant, c’est qu’ils pour­raient très bien être libé­rés de leurs dettes, qu’on leur pré­sente sou­vent comme « iné­luc­tables » ou « écra­santes ». C’est pour­quoi les plus modestes remises en ques­tions de la légi­ti­mi­té de la dette, comme les audits citoyens men­tion­nés plus haut, ont des impli­ca­tions révo­lu­tion­naires. Elles font dou­ter de la cer­ti­tude de la dette. Si une dette peut être annu­lée, peut-être peuvent-elles toutes l’être — non seule­ment pour les nations, mais pour les muni­ci­pa­li­tés, les sec­teurs sco­laires, les hôpi­taux, et les gens aus­si. C’est pour­quoi les auto­ri­tés euro­péennes ont fait de la Grèce un exemple si humi­liant — elles avaient besoin de réaf­fir­mer le prin­cipe de l’inviolabilité de la dette. C’est aus­si pour­quoi des cen­taines de mil­liards de dol­lars ont été uti­li­sés pour ren­flouer les créan­ciers qui avaient fait de mau­vais prêts lors des pré­misses de la crise finan­cière de 2008, et c’est aus­si pour­quoi pas un cen­time ne fut dépen­sé pour ren­flouer les emprun­teurs.

Non seule­ment la dette a le poten­tiel pour être un point de ral­lie­ment qua­si-uni­ver­sel, mais elle est aus­si un point de pres­sion poli­tique unique en son genre. Car, les consé­quences d’une résis­tance mas­sive contre la dette seraient catas­tro­phiques pour le sys­tème finan­cier. L’effondrement de Leh­man Bro­thers en 2008 a prou­vé le niveau extrême d’endettement du sys­tème, et son inter­dé­pen­dance telle qu’une petite per­tur­ba­tion peut se trans­for­mer en crise sys­té­mique mas­sive. De plus, « nous ne paie­rons rien » est une forme de contes­ta­tion faci­le­ment acces­sible pour le citoyen digi­tal ato­mi­sé, et ayant un impact impor­tant dans le monde réel. Aucune mani­fes­ta­tion de rue n’est néces­saire, aucune confron­ta­tion avec la police anti-émeute, pour empê­cher le paie­ment d’une carte de cré­dit ou d’un prêt étu­diant. Le sys­tème finan­cier est vul­né­rable à quelques mil­lions de clics. Ici repose la réso­lu­tion d’un dilemme posé par Sil­via Fede­ri­ci dans le tri­mes­triel South Atlan­tic : « Au lieu du tra­vail, de l’exploitation, et par-des­sus tout des « patrons », si impor­tants dans le monde des écrans de fumée, nous avons main­te­nant des débi­teurs qui affrontent non pas un employeur mais une banque, et qui la confrontent seuls, et pas en tant que par­tie d’un organe col­lec­tif et de rela­tions col­lec­tives, comme c’était le cas avec les tra­vailleurs sala­riés. » Alors orga­ni­sons nous et dif­fu­sons, autant que pos­sible, ces mes­sages de sen­si­bi­li­sa­tion. Nous n’avons pas besoin d’affronter les banques, les mar­chés obli­ga­taires, ou le sys­tème finan­cier, seuls.

Quel devrait-être le but ultime d’un mou­ve­ment de résis­tance contre la dette ? La nature sys­té­mique du pro­blème de la dette implique qu’aucune des pro­po­si­tions poli­tiques réa­listes ou attei­gnables dans le contexte poli­tique actuel ne valent le coup d’être pour­sui­vies. La réduc­tion des taux sur les prêts étu­diants, les allè­ge­ments d’hypothèques, la régu­la­tion des salaires, ou la réduc­tion de la dette des pays du Sud sont peut-être des pro­po­si­tions poli­ti­que­ment réa­li­sables, mais atté­nuer les pires abus du sys­tème ne ren­drait le sys­tème qu’à peine plus tolé­rable, et cela signi­fie­rait que le sys­tème n’est pas le pro­blème — qu’il nous suf­fit de résoudre ces pro­blèmes d’abus.

Les stra­té­gies redis­tri­bu­trices conven­tion­nelles, comme l’augmentation du taux mar­gi­nal d’im­pôt sur le reve­nu, sont aus­si limi­tées, prin­ci­pa­le­ment parce qu’elles ne s’attaquent pas aux causes pro­fondes de la crise de la dette : le ralen­tis­se­ment de la crois­sance éco­no­mique mon­diale, ou, pour par­ler en termes mar­xistes, la baisse du ren­de­ment du capi­tal. De plus en plus d’économistes rejoignent une grande lignée, incluant Her­man Daly, E.F. Schu­ma­cher, et même (bien que cela soit assez mécon­nu) John May­nard Keynes, dans l’affirmation selon laquelle nous appro­chons de la fin de la crois­sance — prin­ci­pa­le­ment, mais pas seule­ment, pour des rai­sons éco­lo­giques. Lorsque la crois­sance stagne, les oppor­tu­ni­tés de prêts dis­pa­raissent. Puisque l’argent est prin­ci­pa­le­ment créé par l’emprunt, les niveaux des dettes aug­mentent bien plus rapi­de­ment que la masse moné­taire néces­saire à leurs rem­bour­se­ments. La consé­quence, clai­re­ment décrite par Tho­mas Piket­ty, en est la hausse de l’endettement et la concen­tra­tion de la richesse.

Les pro­po­si­tions poli­tiques pré­cé­dem­ment men­tion­nées pré­sentent éga­le­ment un autre défaut : elles sont tel­le­ment modé­rées qu’elles n’ont que très peu de chance d’inspirer un mou­ve­ment popu­laire mas­sif. La réduc­tion des taux d’intérêts, et les autres réformes incré­men­tales, ne vont pas sti­mu­ler une masse de citoyens apa­thiques et dés­illu­sion­nés. Rap­pe­lez-vous du mou­ve­ment Nuclear Freeze des années 1980 : lar­ge­ment décrié comme naïf et irréa­liste par les libé­raux au pou­voir, il a géné­ré un mou­ve­ment bruyant et enga­gé qui a contri­bué à la for­ma­tion de l’opinion cli­ma­tique à l’origine des accords START de l’ère Rea­gan. Le mou­ve­ment pour les réformes éco­no­miques a besoin de quelque chose d’aussi simple, com­pré­hen­sible, et attrayant. Pour­quoi pas l’annulation de la tota­li­té de la dette étu­diante ? Pour­quoi pas un jubi­lé, un nou­veau départ pour les débi­teurs hypo­thé­caires, les débi­teurs étu­diants, et les nations débi­trices ?

Le pro­blème c’est que l’annulation des dettes implique la sup­pres­sion des actifs sur les­quels repose la tota­li­té de notre sys­tème finan­cier. Ces actifs sont à la base de votre fond de pen­sion, de la sol­va­bi­li­té de votre banque, et du compte épargne de votre grand-mère. En effet, un compte épargne n’est rien d’autre qu’une dette que vous doit votre banque. Pour évi­ter le chaos, une enti­té doit ache­ter les dettes contre de l’argent, puis annu­ler ces dettes (dans leur tota­li­té, ou en par­tie, ou réduire le taux d’intérêt à zéro). Il existe heu­reu­se­ment des alter­na­tives plus radi­cales et plus élé­gantes aux stra­té­gies redis­tri­bu­trices conven­tion­nelles. Les deux plus pro­met­teuses : « la mon­naie hon­nête » et la mon­naie fon­dante.

Ces deux alter­na­tives impliquent un chan­ge­ment fon­da­men­tal dans le pro­ces­sus de créa­tion moné­taire. La mon­naie hon­nête se réfère à la mon­naie direc­te­ment créée sans dette par le gou­ver­ne­ment, qui peut être direc­te­ment don­née aux débi­teurs pour le rem­bour­se­ment de la dette ou uti­li­sée pour rache­ter des dettes aux créan­ciers, puis les annu­ler. Les mon­naies fon­dantes (que je décris plus en détail dans « Sacred Eco­no­mics ») impliquent des frais de liqui­di­té sur les réserves ban­caires, taxant essen­tiel­le­ment la richesse à sa source. Cela per­met des prêts à taux zéro, cela réduit la concen­tra­tion de la richesse, et cela per­met à un sys­tème finan­cier de fonc­tion­ner même en l’absence de crois­sance.

Les pro­po­si­tions radi­cales comme celles-ci ont en com­mun de recon­naître que l’argent, comme la pro­prié­té et la dette, est une construc­tion socio­po­li­tique. C’est un accord social dont la média­tion se fait à l’aide de sym­boles : des chiffres sur des bouts de papier, des bits dans des ordi­na­teurs. Ce n’est pas une carac­té­ris­tique immuable de la réa­li­té à laquelle nous ne pou­vons que nous adap­ter. Les accords que nous appe­lons argent et dette peuvent être chan­gés. Cela requiert cepen­dant un mou­ve­ment de contes­ta­tion de l’immutabilité du sys­tème actuel et l’exploration d’alternatives.

Charles Eisen­stein


Tra­duc­tion : Nico­las Casaux

Édi­tion & Révi­sion : Hélé­na Delau­nay

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