Ce que signifie le socialisme (Chris Hedges)

chris_hedgesArticle ori­gi­nal publié en anglais sur le site de truthdig.com, le 20 sep­tembre 2015.
Chris­to­pher Lynn Hedges (né le 18 sep­tembre 1956 à Saint-Johns­bu­ry, au Ver­mont) est un jour­na­liste et auteur amé­ri­cain. Réci­pien­daire d’un prix Pulit­zer, Chris Hedges fut cor­res­pon­dant de guerre pour le New York Times pen­dant 15 ans. Recon­nu pour ses articles d’analyse sociale et poli­tique de la situa­tion amé­ri­caine, ses écrits paraissent main­te­nant dans la presse indé­pen­dante, dont Harper’s, The New York Review of Books, Mother Jones et The Nation. Il a éga­le­ment ensei­gné aux uni­ver­si­tés Colum­bia et Prin­ce­ton. Il est édi­to­ria­liste du lun­di pour le site Truthdig.com.


Nous vivons une époque révo­lu­tion­naire. L’ex­pé­rience poli­tique et éco­no­mique qui a ten­té d’or­ga­ni­ser le com­por­te­ment humain autour des dik­tats du mar­ché mon­dial a échoué. La pros­pé­ri­té pro­mise qui devait éle­ver les niveaux de vie des tra­vailleurs grâce aux retom­bées éco­no­miques, s’a­vère être un men­songe. Une toute petite poi­gnée d’o­li­garques dis­sé­mi­nés à tra­vers la pla­nète ont amas­sé une for­tune obs­cène, tan­dis que la machine d’un capi­ta­lisme cor­po­ra­tif débri­dé pille les res­sources, exploite une main‑d’œuvre désor­ga­ni­sée et bon mar­ché et crée des gou­ver­ne­ments cor­rom­pus et mal­léables qui aban­donnent le bien com­mun au nom du pro­fit cor­po­ra­tiste. L’im­pla­cable course au pro­fit de l’in­dus­trie des éner­gies fos­siles détruit l’é­co­sys­tème, mena­çant la via­bi­li­té de l’es­pèce humaine. Et il n’existe plus au sein des struc­tures de pou­voir aucun méca­nisme pou­vant enclen­cher une véri­table réforme ou mettre un terme à l’at­taque cor­po­ra­tiste. Ces struc­tures ont capi­tu­lé devant le contrôle cor­po­ra­tiste. Les citoyens ont per­du leur rai­son d’être. Ils ou elles peuvent par­ti­ci­per à des élec­tions lour­de­ment mises en scène, mais les exi­gences des cor­po­ra­tions et des banques sont prépondérantes.

L’his­toire a prou­vé dans une large mesure que la prise de pou­voir par une toute petite cabale, qu’il s’a­gisse d’un par­ti poli­tique ou d’une clique oli­gar­chique, mène au des­po­tisme. Les gou­ver­ne­ments qui servent exclu­si­ve­ment un groupe d’in­té­rêt res­treint et poussent l’ap­pa­reil éta­tique à favo­ri­ser les inté­rêts de ce groupe ne sont plus en mesure de réagir de façon ration­nelle en temps de crise. Ser­vant aveu­glé­ment leurs maîtres, ils approuvent le pillage des tré­sors de l’é­tat ser­vant à ren­flouer des socié­tés finan­cières et des banques cor­rom­pues tout en igno­rant le chô­mage et le sous-emploi chro­niques, ain­si que la stag­na­tion ou la baisse des salaires, la ser­vi­tude écra­sante des dettes, l’ef­fon­dre­ment des infra­struc­tures, et les mil­lions de per­sonnes qui se retrouvent dému­nies et sou­vent sans-abri, vic­times de sai­sies et d’emprunts immo­bi­liers illusoires.

Une classe libé­rale déca­dente, prô­nant des valeurs qu’elle ne fait rien pour défendre, se dis­cré­dite elle-même ain­si que les pré­ten­dues valeurs libé­rales d’une démo­cra­tie citoyenne en se voyant reje­tée avec ces mêmes valeurs. A ce moment-là, une catas­trophe poli­tique, éco­no­mique ou natu­relle — en un mot une crise — déclen­che­ra des troubles, mène­ra à l’ins­ta­bi­li­té et ver­ra l’é­tat mettre en place des formes de répres­sion dra­co­niennes pour main­te­nir « l’ordre ». Voi­là ce qui nous attend.

Comme l’a écrit Frie­drich Engels, nous nous diri­ge­rons soit vers le socia­lisme soit vers la bar­ba­rie. Si nous ne déman­te­lons pas le capi­ta­lisme nous tom­be­rons dans le chaos hob­be­sien des états défaillants, des migra­tions de masse — aux­quelles nous assis­tons déjà — et de guerre sans fin. Les popu­la­tions, par­ti­cu­liè­re­ment dans les pays du Sud, subi­ront la misère et un taux de mor­ta­li­té éle­vé dû à l’ef­fon­dre­ment des éco­sys­tèmes et des infra­struc­tures, à une échelle qui n’a pas été atteinte depuis peut-être la peste noire. Aucun arran­ge­ment n’est pos­sible avec le capi­ta­lisme mon­dial. Si nous ne ren­ver­sons pas ce sys­tème il nous broie­ra. Et en ces temps de crise nous devons nous sou­ve­nir de ce que signi­fie être socia­liste et de ce que cela ne signi­fie pas.

En tout pre­mier lieu, tous les socia­listes sont sans équi­voque anti­mi­li­ta­ristes et anti impé­ria­listes. Ils savent qu’au­cune réforme sociale, poli­tique, éco­no­mique ou cultu­relle n’est pos­sible tant que les mili­ta­ristes et leurs alliés cor­po­ra­tistes de l’in­dus­trie de guerre conti­nue­ront de piller le bud­get de l’é­tat, pro­vo­quant la faim chez les pauvres, la détresse des tra­vailleurs, l’ef­fon­dre­ment des infra­struc­tures, le sabrage des ser­vices sociaux au nom de l’aus­té­ri­té. La psy­chose de la guerre per­ma­nente, qui a cor­rom­pu la classe poli­tique après la pre­mière guerre mon­diale avec la guerre interne et externe contre le com­mu­nisme, et qui s’est muée aujourd’­hui en guerre contre le ter­ro­risme, est uti­li­sée par l’é­tat pour nous dépouiller de nos liber­tés civiques, réorien­ter nos res­sources vers la machine de guerre et cri­mi­na­li­ser la contes­ta­tion démo­cra­tique. Nous avons dila­pi­dé des bil­lions de dol­lars et de res­sources en guerres futiles et inter­mi­nables, du Viet­nam au Moyen-Orient, à une époque de crise éco­lo­gique et finan­cière. La folie de la guerre sans fin est un des signes d’une civi­li­sa­tion mou­rante. Un avion de com­bat F‑22 Rap­tor coûte 350 mil­lions de dol­lars. Nous en pos­sé­dons 187. Un mis­sile de croi­sière Toma­hawk coûte 1,41 mil­lions de dol­lars. Nous en avons lan­cé 161 lorsque nous avons atta­qué la Libye. Cette seule attaque de la Libye nous a coû­té un quart de mil­liard de dol­lars. Nous dépen­sons un total esti­mé à 1,7 bil­lions de dol­lars par an pour l’ef­fort de guerre, bien plus que les 54% offi­ciels de dépenses dis­cré­tion­naires, soit envi­ron 600 mil­liards de dol­lars. Aucun pro­fond chan­ge­ment n’est pos­sible sans déman­te­ler la machine de guerre.

Nous sommes en guerre de manière qua­si inin­ter­rom­pue depuis la pre­mière guerre du Golfe en 1991, sui­vie par la Soma­lie en 1992, Haï­ti en 1994, la Bos­nie en 1995, la Ser­bie et le Koso­vo en 1999, l’Af­gha­nis­tan en 2001, où nous nous bat­tons depuis 14 ans, et l’I­rak en 2003.  Et nous pou­vons y rajou­ter le Yémen, la Libye, le Pakis­tan et la Syrie, ain­si que la guerre par pro­cu­ra­tion menée par Israël contre le peuple palestinien.

Le coût humain est épou­van­table. Plus d’un mil­lion de morts en Irak. Sans comp­ter les mil­lions de dépla­cés ou de réfu­giés. L’I­rak ne sera plus jamais un état uni­fié. Et c’est notre indus­trie mili­taire qui a créé cette pagaille. Nous avons atta­qué un pays qui ne nous avait pas mena­cés, et n’a­vait nul­le­ment l’in­ten­tion de mena­cer ses voi­sins, et nous avons détruit une des infra­struc­tures les plus modernes du Moyen-Orient. Nous y avons ame­né non seule­ment la ter­reur et la mort — dont les esca­drons de la mort Shiite que nous avons armés et entraî­nés — mais aus­si des pannes de cou­rant, des pénu­ries ali­men­taires et l’ef­fon­dre­ment des ser­vices les plus élé­men­taires, du ramas­sage des ordures jus­qu’au trai­te­ment de l’eau et des eaux usées. Nous avons déman­te­lé les ins­ti­tu­tions ira­kiennes, dis­sous leurs forces de sécu­ri­té, pro­vo­qué la crise de leur ser­vice de san­té et géné­ré une pau­vre­té et un chô­mage mas­sifs. Et de ce chaos ont sur­gi des rebelles, des gang­sters, des réseaux de kid­nap­ping, des dji­ha­distes et des groupes para­mi­li­taires voyous — dont les mer­ce­naires que nous avons enga­gés, comme l’ac­tuelle armée en Irak. Gary Leupp dans un article de Coun­ter­punch titrant « Com­ment George Bush a détruit le temple de Baal » ne s’est pas trom­pé en écrivant :

« Bush a détruit la loi et l’ordre qui avaient per­mis aux filles de se rendre à l’é­cole, tête nue et vêtues à la mode occi­den­tale. Il a détruit la liber­té des méde­cins et autres pro­fes­sion­nels de faire leur tra­vail et a pous­sé un nombre consi­dé­rable d’entre eux à quit­ter leur pays. Il a détruit des quar­tiers entiers obli­geant les habi­tants à fuir pour sau­ver leur vie. Il a détruit la com­mu­nau­té chré­tienne, qui est tom­bée de 1,5 mil­lions en 2001 à peut-être 200 000 dix ans plus tard. Il a détruit le sécu­la­risme, idéo­lo­gie qui était lar­ge­ment répan­due, inau­gu­rant une ère de sec­ta­risme âpre­ment contes­té. Il a détruit le droit de dif­fu­ser du rock’n’ roll ou de vendre de l’al­cool et des DVD.

Il a détruit la sta­bi­li­té de la pro­vince d’An­bar en semant le chaos qui a per­mis à Abou Mous­sab al-Zar­qa­wi d’é­ta­blir — pour la pre­mière fois — une branche d’Al-Qaï­da en Irak.

Il a détruit la sta­bi­li­té de la Syrie lorsque  » Al-Qaï­da en Méso­po­ta­mie » (que nous appe­lons main­te­nant ISIS) s’est repliée dans ce pays voi­sin au cours du « sou­lè­ve­ment » de 2007. En créant des vacances de pou­voir et en géné­rant de nou­velles branches d’al-Qaï­da, il a détruit la com­mu­nau­té Yazi­di qui avait jusque-là échap­pé au géno­cide et à l’es­cla­vage. En faci­li­tant l’ap­pa­ri­tion de ISIS, il a détruit la pers­pec­tive d’un « prin­temps arabe » pai­sible en Syrie, trois ans après la fin de son mandat.

L’ou­vrage le plus com­plet de ce joyau splen­dide dans un site antique et pré­ser­vé, mélan­geant des influences artis­tiques romaine, syrienne et égyp­tienne, n’est plus qu’un tas de ruines. »

Les champs de bataille à l’é­tran­ger servent de labo­ra­toires aux archi­tectes du mas­sacre indus­triel. Ils per­fec­tionnent les ins­tru­ments du contrôle et de l’an­ni­hi­la­tion sur les stig­ma­ti­sés et les indi­gents. Mais ces ins­tru­ments finissent par rega­gner le cœur de l’empire. Alors que les cor­po­ra­tistes et les mili­ta­ristes étripent la nation, trans­for­mant nos sites indus­triels en déserts et aban­don­nant nos citoyens à la pau­vre­té et au déses­poir, les méthodes d’as­su­jet­tis­se­ment fami­lières à ceux qui se trouvent à l’autre bout du monde reviennent vers nous — sur­veillance géné­ra­li­sée, usage incon­si­dé­ré de la force meur­trière dans les rues de nos villes contre des citoyens non armés, pri­va­tion de liber­tés civiques, dys­fonc­tion­ne­ment du sys­tème judi­ciaire, drones, arres­ta­tions arbi­traires, déten­tions et incar­cé­ra­tions de masse. L’empire finit par s’im­po­ser à lui-même la tyran­nie qu’il impose aux autres, nous rap­pelle Thu­cy­dide. Ceux qui tuent en notre nom à l’é­tran­ger tuent bien­tôt en notre nom sur le sol natio­nal. La démo­cra­tie est anéan­tie. Comme le décla­rait le socia­liste alle­mand Karl Liebk­necht lors de la pre­mière guerre mon­diale : « L’en­ne­mi prin­ci­pal est dans notre pays ». Si nous ne détrui­sons pas les machines de la guerre sans fin et ne neu­tra­li­sons pas ceux qui en tirent pro­fit, nous en serons les pro­chaines vic­times ; de fait, nombre de ceux qui appar­tiennent à nos com­mu­nau­tés mar­gi­nales le sont déjà.

Vous ne pou­vez pas être socia­liste et impé­ria­liste. Vous ne pou­vez pas, ain­si que Ber­nie San­ders l’a fait, sou­te­nir les guerres de l’ad­mi­nis­tra­tion Oba­ma en Afgha­nis­tan, en Irak, en Libye, au Pakis­tan, en Soma­lie et au Yémen et être socia­liste. Vous ne pou­vez pas, ain­si que San­ders l’a fait, voter pour tous les bud­gets alloués à la défense, y com­pris des pro­jets de loi et des réso­lu­tions habi­li­tant et auto­ri­sant Israël à se livrer au lent géno­cide du peuple pales­ti­nien, et être socia­liste. Et vous ne pou­vez pas glo­ri­fier les entre­pre­neurs mili­taires, ain­si que San­ders l’a fait, sous pré­texte qu’ils génèrent des emplois dans votre État. Il est pos­sible que San­ders pos­sède par­fai­te­ment la rhé­to­rique de l’i­né­ga­li­té, mais il est membre à part entière du Cau­cus démo­crate, qui s’a­ge­nouille devant l’in­dus­trie de guerre et ses lob­byistes. Et aucun mou­ve­ment popu­laire authen­tique ne naî­tra jamais dans les entrailles du Par­ti démo­crate qui tente actuel­le­ment de faire taire San­ders afin de s’as­su­rer que son favo­ri accède à l’in­ves­ti­ture. Aucun élu n’ose défier aucun sys­tème d’ar­me­ment même s’il est coû­teux et super­flu. Et San­ders qui vote avec les démo­crates à 98 %, évite de se confron­ter au maître de la guerre.

San­ders, bien enten­du, comme tous les élus, pro­fite de ce pacte faus­tien. La direc­tion du Par­ti démo­crate du Ver­mont, en échange de sa sou­mis­sion, n’a appuyé la can­di­da­ture d’au­cun can­di­dat contre San­ders depuis 1990. San­ders sou­tient des can­di­dats démo­crates quelle que soit la dose de néo­li­bé­ra­lisme qu’ils tentent de nous impo­ser, y com­pris Bill Clin­ton et Barack Oba­ma. Et San­ders, de mèche avec les démo­crates, est le pre­mier obs­tacle à l’é­di­fi­ca­tion d’un troi­sième par­ti dans le Vermont.

Il existe une rai­son pour laquelle aucun membre de la classe poli­tique domi­nante, San­ders inclus, n’ose dire un mot contre l’in­dus­trie de la guerre. Si vous le faites, vous finis­sez comme Ralph Nader, reje­té dans un désert poli­tique. Nader n’a­vait pas peur de dire la véri­té. Et je crains que ce ne soit dans le désert que résident en ce moment les vrais socia­listes. Les socia­listes com­prennent que si nous ne déman­te­lons pas l’in­dus­trie de la guerre, rien, abso­lu­ment rien, ne chan­ge­ra ; en effet, les choses ne feront qu’empirer.

La guerre n’est qu’un busi­ness. Les guerres impé­ria­listes s’emparent des res­sources natu­relles pour le compte des cor­po­ra­tions et garan­tissent les pro­fits de l’in­dus­trie des armes. Ceci est aus­si vrai pour l’I­rak que ce le fut lors de nos cam­pagnes de géno­cide contre les Indiens. Et, ain­si que l’a­vait décla­ré A. Phi­lip Ran­dolph, c’est seule­ment lors­qu’il est impos­sible de tirer pro­fit de la guerre que les guerres sont consi­dé­ra­ble­ment écour­tées, lors­qu’elles ne sont pas com­plè­te­ment arrê­tées. Aucun de ceux qui siègent au conseil d’ad­mi­nis­tra­tion de Gene­ral Dyna­mics n’es­père la paix au Moyen-Orient. Per­sonne au Penta­gone, par­ti­cu­liè­re­ment les géné­raux qui construisent leurs car­rières en livrant et en diri­geant des guerres, ne prie pour une ces­sa­tion des hostilités.

La guerre, camou­flée par le lan­gage hypo­crite du natio­na­lisme et par l’eu­pho­rie qui accom­pagne la célé­bra­tion fana­tique de la puis­sance et de la vio­lence, est uti­li­sée par les élites au pou­voir pour contre­car­rer et détruire les aspi­ra­tions des hommes et des femmes qui tra­vaillent et pour détour­ner notre atten­tion de notre aliénation.

« A tra­vers l’his­toire, les guerres ont tou­jours été menées pour la conquête et le pillage… Voi­là en quoi consiste la guerre, en un mot », décla­rait pen­dant la pre­mière guerre mon­diale le socia­liste Eugene V. Debs (cinq fois can­di­dat à l’é­lec­tion pré­si­den­tielle). Les maîtres ont tou­jours décla­ré les guerres ; les classes asser­vies les ont tou­jours menées. »

Debs, qui avait obte­nu un mil­lion de voix en 1912, a été condam­né à 10 ans de pri­son pour cette décla­ra­tion. Le juge qui le condam­na dénon­ça « ceux qui tentent d’ar­ra­cher l’é­pée des mains de leur nation alors qu’elle est en train de se défendre contre une puis­sance étran­gère et brutale. »

« J’ai été accu­sé de faire obs­truc­tion à la guerre », décla­ra Debs au tri­bu­nal. « Je le recon­nais. J’abhorre la guerre. Je m’op­po­se­rais à la guerre même si je devais être le seul à le faire ».

Debs, qui devait pas­ser 32 mois en pri­son, jus­qu’en 1921, a aus­si pro­non­cé un cre­do socia­liste au moment de sa condam­na­tion après avoir été recon­nu cou­pable de vio­la­tion de l’ « Espio­nage Act. »

« Votre hon­neur, il y a des années de cela, j’ai recon­nu mon affi­ni­té avec tous les êtres vivants, et je fus convain­cu que je n’é­tais pas meilleur d’un iota du plus misé­rable sur Terre. Je dis alors, et je le dis main­te­nant, que tant qu’il y aura une classe infé­rieure, j’en suis, et tant qu’il y aura un élé­ment cri­mi­nel, j’en suis, et tant qu’il y aura une âme en pri­son, je ne serai pas libre ».

La classe capi­ta­liste et ses sem­blables dans l’es­ta­blish­ment mili­taire a réa­li­sé ce que John Ral­ston Saul nomme un coup d’é­tat au ralen­ti. Les élites uti­lisent la guerre, ain­si qu’elles l’ont tou­jours fait, comme sou­pape de sécu­ri­té en cas de lutte de classes. La guerre, d’a­près W.E.B Du Bois, crée entre les oli­garques et les pauvres une com­mu­nau­té arti­fi­cielle d’in­té­rêt qui détourne ces der­niers de leurs centres d’in­té­rêts natu­rels. La réorien­ta­tion des émo­tions et des frus­tra­tions d’ordre natio­nal vers la lutte contre un enne­mi com­mun, le jar­gon du patrio­tisme, le racisme endé­mique qui ali­mente toutes les idéo­lo­gies qui sou­tiennent la guerre, les liens fal­la­cieux noués par le sens de la cama­ra­de­rie, tout cela séduit ceux qui se situent en marge de la socié­té. En temps de guerre, ils éprouvent un sen­ti­ment d’ap­par­te­nance. Ils ont l’im­pres­sion de pos­sé­der un endroit à eux. On leur offre la pos­si­bi­li­té de deve­nir des héros. Et les voi­là par­tis, comme des mou­tons menés à l’a­bat­toir. Le temps qu’ils com­prennent, il est trop tard.

« Le tota­li­ta­risme moderne peut inté­grer les masses dans la struc­ture poli­tique d’une manière si com­plète, à tra­vers la ter­reur et la pro­pa­gande, qu’elles deviennent les archi­tectes de leur propre asser­vis­se­ment », écri­vait Dwight Mac­do­nald. « Cela n’a­moin­drit pas l’es­cla­vage mais l’ac­cen­tue bien au contraire — un para­doxe qu’il serait trop long de déve­lop­per ici. Le col­lec­ti­visme bureau­cra­tique, et non le capi­ta­lisme, est l’en­ne­mi futur le plus dan­ge­reux du socialisme. »

« La guerre », ain­si que l’é­cri­vait Ran­dolph Bourne, « est la san­té de l’é­tat ». Elle auto­rise l’é­tat à s’ar­ro­ger un pou­voir et des res­sources qu’une popu­la­tion ne per­met­trait jamais en temps de paix. C’est la rai­son pour laquelle l’é­tat de guerre doit s’as­su­rer que nous ayons tou­jours peur. Seule la vio­lence constante pro­duite par la machine de guerre, nous affirme-t-on, peut assu­rer notre sécu­ri­té. La moindre ten­ta­tive de mettre un frein aux dépenses et à l’ex­ten­sion du pou­voir pro­fi­te­ra à l’ennemi.

Ce sont les mili­ta­ristes et les capi­ta­listes qui, à la fin de la deuxième guerre mon­diale, ont com­plo­té pour réduire les acquis de la popu­la­tion active sous le New Deal. Ils ont recou­ru à la rhé­to­rique de la guerre froide pour mettre en place une éco­no­mie axée sur la guerre totale, même en temps de paix. Cela a per­mis à l’in­dus­trie de l’ar­me­ment de conti­nuer à fabri­quer des armes, avec des pro­fits garan­tis par l’é­tat, et cela a per­mis aux géné­raux de conti­nuer à régner sur leurs fiefs. Grâce aux rela­tions inces­tueuses entre les cor­po­ra­tistes et les mili­ta­ristes, des géné­raux et des offi­ciers à la retraite se sont vus pro­po­ser des postes lucra­tifs dans l’in­dus­trie de guerre.

Aujourd’­hui, la prin­ci­pale acti­vi­té de l’é­tat consiste à fabri­quer des sys­tèmes d’ar­me­ment et à livrer des guerres. Cette acti­vi­té n’est plus un moyen par­mi d’autres de pro­mou­voir l’in­té­rêt natio­nal, comme l’a sou­li­gné Simone Weil, mais est deve­nue le seul et unique inté­rêt national.

Ces cor­po­ra­tistes et ces mili­ta­ristes sont les enne­mis des socia­listes. Ils ont finan­cé et mis sur pied des mou­ve­ments, au début du XXe siècle, qui exi­geaient la mise en œuvre de réformes au sein même de ces struc­tures capi­ta­listes — et qui s’ex­pri­maient avec le lan­gage de la « poli­tique du pro­duc­ti­visme » en élu­dant le lan­gage de la lutte des classes et en ne par­lant que de crois­sance éco­no­mique et de par­te­na­riat avec la classe capi­ta­liste. La NAACP, par exemple, a été créée pour éloi­gner les Afro-Amé­ri­cains du par­ti com­mu­niste, la seule orga­ni­sa­tion radi­cale au début du XXe siècle qui ne pra­ti­quait pas de dis­cri­mi­na­tion. L’AFL-CIO (Ame­ri­can Fede­ra­tion of Labour and Congress of Indus­trial Orga­ni­za­tions) [ le prin­ci­pal regrou­pe­ment syn­di­cal des Etats-unis] a été ache­tée (plus tard) par la CIA pour pous­ser à écra­ser et à sup­plan­ter les syn­di­cats radi­caux au plan natio­nal et inter­na­tio­nal. L’AFL-CIO est aujourd’­hui, comme la NAACP, vic­time de sa propre cor­rup­tion et de sa séni­li­té bureau­cra­tique. Ses lea­ders touchent des salaires miro­bo­lants tan­dis que sa base qui s’a­me­nuise est dépouillée de ses avan­tages et de toute pro­tec­tion. Les capi­ta­listes n’ont plus besoin de ce qu’on qua­li­fiait autre­fois de syn­di­ca­lisme « res­pon­sable » —  ce qui reve­nait à dire syn­di­ca­lisme mal­léable. Et après que les capi­ta­listes et les mili­ta­ristes aient éli­mi­né les mou­ve­ments radi­caux et les syn­di­cats, ils ont ache­vé ceux qui les avaient naï­ve­ment aidés à le faire. C’est pour cette rai­son que moins de 12 % de la popu­la­tion active de notre pays sont syn­di­qués et que nous avons des dis­pa­ri­tés de reve­nu si consi­dé­rables et une situa­tion de chô­mage et de sous-emploi chro­niques. L’ex­cé­dent de main‑d’œuvre cher­chant déses­pé­ré­ment du tra­vail et peu dis­po­sée à s’op­po­ser aux patrons pour conser­ver un emploi est le rem­part du capitalisme.

Les radi­caux, tels que le syn­di­cat « Indus­trial Wor­kers of the World » (IWW), ou Wob­blies, fon­dé en 1905 par Mother Jones et Big Bill Hay­wood, ont été détruit par l’é­tat. Des agents man­da­tés par le minis­tère de la Jus­tice ont effec­tué des des­centes simul­ta­nées à tra­vers le pays sur 48 lieux où se réunis­saient des IWW et ont pro­cé­dé à l’ar­res­ta­tion de 165 lea­ders syn­di­caux de l’IWW. Cent un d’entre eux ont été tra­duits en jus­tice, dont Big Bill Hay­wood, et ont témoi­gné pen­dant trois jours. L’un des lea­ders s’est adres­sé à la cour en ces termes :

« Vous me deman­dez pour­quoi l’IWW ne fait pas preuve de patrio­tisme envers les Etats-unis. Si vous étiez un clo­chard sans cou­ver­ture, si vous aviez quit­té votre femme et vos gosses pour aller cher­cher du bou­lot dans l’Ouest et que vous n’a­viez jamais retrou­vé leur trace ; si votre bou­lot n’a­vais jamais duré suf­fi­sam­ment de temps pour que vous soyez habi­li­té à voter ; si vous dor­miez dans une tau­dis infecte et peu accueillant, et que vous arri­viez à vous en sor­tir en man­geant la nour­ri­ture la plus infâme qui soit ;  si des shé­rifs cri­blaient de balles vos boîtes de conserves et ren­ver­saient votre bouffe par terre ; si les patrons bais­saient votre salaire à chaque fois qu’ils pen­saient vous avoir sou­mis ; si il y avait une loi pour Ford, Suhr et Moo­ney et une autre pour Har­ry Thaw ; si chaque repré­sen­tant de la loi, de l’ordre et de la nation vous tabas­sait, vous expé­diait en pri­son, et que les bons chré­tiens applau­dis­saient et les encou­ra­geaient, com­ment pour­riez-vous ima­gi­ner qu’un homme subis­sant tout cela puisse faire preuve de patriotisme ?

Cette guerre est une guerre de busi­ness­man et nous ne voyons pas pour­quoi nous irions nous faire des­cendre dans le but de sau­ve­gar­der la char­mante situa­tion dont nous jouis­sons actuellement. »

Il fut un temps où les Wob­blies orga­ni­saient des grèves réunis­sant des cen­taines de mil­liers de tra­vailleurs et où ils prê­chaient une doc­trine de lutte des classes sans com­pro­mis. Il ne reste rien de tout cela. En 1912, le par­ti socia­liste comp­tait 126 000 membres, 1200 postes admi­nis­tra­tifs dans 340 muni­ci­pa­li­tés, 29 heb­do­ma­daires en anglais et 22 dans d’autres langues ain­si que trois quo­ti­diens en anglais et six dans d’autres langues. Dans ses rangs, on trou­vait des métayers, des employés de l’in­dus­trie ves­ti­men­taire, des che­mi­nots, des mineurs, des per­sonnes tra­vaillant dans l’hô­tel­le­rie, des dockers et des bûche­rons. Lui aus­si a été liqui­dé par l’é­tat. Les lea­ders socia­listes ont été empri­son­nés ou expul­sés. Les publi­ca­tions socia­listes telles que « The Masses » et « Appeal to rea­son » furent inter­dites. L’as­saut, ren­for­cé plus tard par le Mac­car­thysme, nous a des­sai­sis du voca­bu­laire dont nous avons besoin pour com­prendre cette réa­li­té qui est la nôtre, pour décrire la guerre des classes que mènent contre nous nos oli­garques corporatistes.

Nous renoue­rons avec ce mili­tan­tisme, cet enga­ge­ment sans faille envers le socia­lisme, sinon, le sys­tème que le phi­lo­sophe poli­tique Shel­don Wolin nomme « tota­li­ta­risme inver­sé » éta­bli­ra l’é­tat sécu­ri­taire et de sur­veillance le plus effi­cace de l’his­toire de l’hu­ma­ni­té, une sorte de néo-féo­da­lisme. Nous devons ces­ser de dépen­ser notre éner­gie dans les cam­pagnes de la poli­tique domi­nante. Le jeu est tru­qué. Nous recons­trui­rons nos mou­ve­ments radi­caux ou nous devien­drons les otages des capi­ta­listes et des indus­tries de guerre. La peur est le seul lan­gage que com­prend l’é­lite au pou­voir. Il en est ain­si de la sombre réa­li­té de la nature humaine. C’est pour­quoi Richard Nixon fut notre der­nier pré­sident libé­ral. Nixon n’é­tait pas un libé­ral [per­son­nel­le­ment]. Il était dénué d’empathie et dépour­vu de conscience. Mais il avait peur des mou­ve­ments. On n’ef­fraie pas l’en­ne­mi en se ven­dant. On effraie l’en­ne­mi en refu­sant de se sou­mettre, en se bat­tant pour sa vision et en s’or­ga­ni­sant. Il ne nous appar­tient pas de prendre le pou­voir. Il nous appar­tient de construire des mou­ve­ments pour contrô­ler l’exer­cice du pou­voir. Sans ces mou­ve­ments, rien n’est possible.

« Vous obtien­drez la liber­té en fai­sant savoir à votre enne­mi que vous feriez tout ce qui est en votre pou­voir pour obte­nir votre liber­té ; ce n’est qu’a­lors que vous l’ob­tien­drez », disait Mal­com X. « Si vous agis­sez ain­si, ils vous trai­te­ront de « Negro enra­gé » ou plu­tôt de « Noir enra­gé », car ils ne disent plus « Negro ». Ou bien ils vous qua­li­fie­ront d’ex­tré­miste ou de révo­lu­tion­naire ou de traître ou de rouge ou de radi­cal. Mais si vous êtes suf­fi­sam­ment nom­breux et que vous res­tez radi­caux suf­fi­sam­ment long­temps, vous obtien­drez votre liber­té. Ne cher­chez donc pas à vous faire les amis de ceux qui vous privent de vos droits. Ce ne sont pas vos amis, non, ce sont vos enne­mis. Trai­tez-les comme tels et com­bat­tez-les, et vous obtien­drez votre liber­té ; et quand vous aurez obte­nu votre liber­té, votre enne­mi vous res­pec­te­ra. Et je dis cela sans haine. Il n’y a pas de haine en moi. Je n’ai pas la moindre haine pour qui que ce soit. Mais j’ai du bon sens. Et je ne lais­se­rai pas un homme qui me hait me dire de l’ai­mer ».

Le New Deal qui, selon les dires de Frank­lin Dela­no Roo­se­velt, membre fon­da­teur de la classe oli­gar­chique, a sau­vé le capi­ta­lisme, a été mis en place en rai­son de la menace sérieuse que repré­sen­taient les socia­listes qui étaient alors puis­sants. Les oli­garques avaient com­pris qu’a­vec la chute du capi­ta­lisme — un état de fait que nous connai­trons, je le pense, de notre vivant — une révo­lu­tion socia­liste était vrai­ment pos­sible. Ils étaient ter­ri­fiés à l’i­dée de perdre leur richesse et leur pou­voir. Roo­se­velt, dans une lettre à un ami en 1930, avait décla­ré qu’il n’y avait « aucun doute pour moi qu’il soit temps que dans ce pays nous deve­nions plu­tôt radi­caux pour au moins une géné­ra­tion. L’his­toire montre que lors­qu’un tel phé­no­mène se pro­duit, les nations échappent aux révo­lu­tions ».

En d’autres termes, Roo­se­velt est allé voir ses amis oli­garques et leur a deman­dé de lui remettre un peu de leur argent s’ils ne vou­laient pas perdre tout leur argent dans une révo­lu­tion. Et ses amis capi­ta­listes se sont exé­cu­tés. Et c’est ain­si que le gou­ver­ne­ment a créé 15 mil­lions d’emplois, la sécu­ri­té sociale, les allo­ca­tions chô­mage et les pro­jets de tra­vaux publics.

George Ber­nard Shaw l’a­vait bien com­pris dans sa pièce « Major Bar­ba­ra ». Le plus grand des crimes c’est la pau­vre­té. C’est le crime que tout socia­liste est en devoir d’é­ra­di­quer. Ain­si qu’é­cri­vait Shaw :

« Tous les autres crimes sont des ver­tus en com­pa­rai­son ; tous les autres déshon­neurs ne sont que galan­te­rie à côté. La pau­vre­té ravage toutes les villes, répand de ter­ribles pes­ti­lences, fou­droie l’âme même de qui­conque s’en approche de suf­fi­sam­ment près pour la voir, l’en­tendre et la sen­tir. Ce que vous appe­lez crime n’est rien : un meurtre par ci et un lar­cin par-là, un coup par ci et une malé­dic­tion par là. Quelle impor­tance ont-ils ? Ce ne sont là que des acci­dents et des troubles cou­rants de l’exis­tence ; Il n’y a pas cin­quante véri­tables cri­mi­nels à Londres. Mais il existe des mil­lions de gens pauvres, de gens pitoyables, de gens sales, mal nour­ris et mal vêtus. Ils nous empoi­sonnent mora­le­ment et phy­si­que­ment ; ils tuent le bon­heur de la socié­té ; ils nous contraignent à sup­pri­mer nos propres liber­tés et à éla­bo­rer des cruau­tés contre nature de peur qu’ils ne se sou­lèvent contre nous et qu’ils ne nous entraînent au fond de leur abîme. Seuls les idiots craignent le crime ; nous crai­gnons tous la pau­vre­té ».

Nous devons ces­ser de comp­ter pour notre salut sur des diri­geants forts. Les gens forts, comme l’a dit Ella Baker, n’ont pas besoin de diri­geants forts. Les hommes poli­tiques, même les bons, jouent le jeu du com­pro­mis et sont trop sou­vent séduits par les pri­vi­lèges du pou­voir. San­ders, autant que je sache, a débu­té sa vie poli­tique en tant que socia­liste dans les années 60, alors que cela consti­tuait à peine une posi­tion poli­tique auda­cieuse, mais s’est rapi­de­ment aper­çu qu’il n’al­lait pas béné­fi­cier d’un siège s’il demeu­rait socia­liste. Il veut son ancien­ne­té au Sénat. Il veut sa pré­si­dence du comi­té. Il veut pou­voir conser­ver son siège sans être contes­té. C’é­tait un cal­cul judi­cieux sur le plan poli­tique. Mais ce fai­sant, il nous a sacrifiés.

Jere­my Cor­byn, le nou­veau chef du par­ti tra­vailliste [bri­tan­nique], nous offre exemple dif­fé­rent. Il a été mar­gi­na­li­sé au sein de son propre par­ti pen­dant trois décen­nies parce qu’il est res­té fidèle aux prin­cipes cen­traux du socia­lisme. Et tan­dis que le men­songe du néo­li­bé­ra­lisme, défen­du par les deux par­tis diri­geants, deve­nait appa­rent, les gens ont su à qui ils pou­vaient accor­der leur confiance. Cor­byn n’a jamais manoeu­vré pour faire évo­luer sa car­rière. Et c’est pour­quoi l’es­ta­blish­ment a si peur de lui. Ils savent qu’il ne leur est pas pos­sible de subor­ner Cor­byn, pas plus qu’il n’é­tait pos­sible de subor­ner Mother Jones ou Big Bill Hay­wood. L’in­té­gri­té et le cou­rage sont des armes puis­santes. Nous devons apprendre à les uti­li­ser. Nous devons défendre ce en quoi nous croyons. Et nous devons accep­ter les risques voire le ridi­cule qui accom­pagnent cette prise de posi­tion. Nous ne nous impo­se­rons d’au­cune autre manière.

En tant que socia­liste je ne me pré­oc­cupe pas de ce qui est oppor­tun et de ce qui est popu­laire. Je me pré­oc­cupe de ce qui est juste. Je me pré­oc­cupe de res­ter fidèle aux idéaux fon­da­men­taux du socia­lisme, ne serait-ce que pour pré­ser­ver la péren­ni­té de cette option pour les géné­ra­tions futures. Et ces idéaux sont les seuls qui ren­dront pos­sible l’a­vè­ne­ment d’un monde meilleur.

Si vous n’ap­pe­lez pas à un embar­go sur les armes ain­si qu’au boy­cott, au dés­in­ves­tis­se­ment et aux sanc­tions contre Israël, vous n’êtes pas socia­liste. Si vous n’exi­gez pas le déman­tè­le­ment de notre esta­blish­ment mili­taire, qui orchestre la sur­veillance sys­té­ma­tique par le gou­ver­ne­ment de chaque citoyen et stocke toutes nos don­nées per­son­nelles à per­pé­tui­té dans les banques infor­ma­tiques du gou­ver­ne­ment, et si vous n’a­bo­lis­sez pas l’in­dus­trie de l’ar­me­ment tour­née vers le pro­fit, vous n’êtes pas socia­liste. Si vous n’ap­pe­lez pas à la pour­suite judi­ciaire de ces lea­ders, y com­pris George W. Bush et Barack Oba­ma, qui s’en­gagent dans des actes agres­sifs de guerre pré­ven­tive, ce qui consti­tue un acte cri­mi­nel au regard des lois de Nurem­berg, vous n’êtes pas socia­liste. Si vous ne vous tenez pas aux côtés des oppri­més à tra­vers le monde vous n’êtes pas socia­liste. Les socia­listes ne trient pas sur le volet qui, par­mi les oppri­més, il est de bon ton de sou­te­nir. Les socia­listes com­prennent que vous devez vous tenir aux côtés de tous les oppri­més ou d’au­cun d’eux, qu’il s’a­git là d’un com­bat à l’é­chelle mon­diale pour la sur­vie contre une tyran­nie cor­po­ra­tiste à l’é­chelle mon­diale. Nous vain­crons lorsque nous serons unis, que nous per­ce­vrons le com­bat des tra­vailleurs de Grèce, d’Es­pagne et d’Égypte comme étant notre propre combat.

Si vous n’exi­gez pas le plein emploi et la syn­di­ca­li­sa­tion des milieux pro­fes­sion­nels vous n’êtes pas socia­liste. Si vous n’exi­gez pas un sys­tème de trans­ports col­lec­tifs peu coû­teux, par­ti­cu­liè­re­ment dans les quar­tiers pauvres, vous n’êtes pas socia­liste. Si vous n’exi­gez pas un sys­tème de san­té uni­ver­sel à payeur unique et l’in­ter­dic­tion des cor­po­ra­tions de soins de san­té à but lucra­tif, vous n’êtes pas socia­liste. Si vous ne por­tez pas le salaire mini­mum à 15 dol­lars de l’heure vous n’êtes pas socia­liste. Si vous n’êtes pas dis­po­sé à accor­der un reve­nu heb­do­ma­daire de 600 dol­lars aux chô­meurs, aux han­di­ca­pés, aux parents au foyer, aux per­sonnes âgées et à ceux qui ne sont pas en mesure de tra­vailler vous n’êtes pas socia­liste. Si vous n’a­bro­gez pas les lois anti-syn­di­cales, comme le « Taft-Hart­ley Act » (loi de 1947 qui régit les rela­tions entre syn­di­cat et patro­nat), et les accords de libre-échange inter­na­tio­naux comme le TAFTA, vous n’êtes pas socia­liste. Si vous ne garan­tis­sez pas une pen­sion de retraite à tous les amé­ri­cains, vous n’êtes pas socia­liste. Si vous n’ap­puyez pas l’oc­troi d’un congé mater­ni­té de deux ans, ain­si que la réduc­tion de la semaine de tra­vail sans perte de salaire et d’a­van­tages sociaux, vous n’êtes pas socia­liste. Si vous ne sup­pri­mez pas le « Patriot Act » et la sec­tion 1021 du « Natio­nal Defense Autho­ri­za­tion Act » (loi sur l’au­to­ri­sa­tion de défense natio­nale) ain­si que l’es­pion­nage des citoyens par le gou­ver­ne­ment et l’in­car­cé­ra­tion de masse, vous n’êtes pas socia­liste. Si vous ne met­tez pas en place des lois inter­di­sant toute forme de vio­lence mas­cu­line contre les femmes et qui cri­mi­na­li­se­raient le proxé­né­tisme et la traite des pros­ti­tuées sans cri­mi­na­li­ser les vic­times exploi­tées, vous n’êtes pas socia­liste. Si vous n’êtes pas pour le droit des femmes de contrô­ler leur propre corps, vous n’êtes pas socia­liste. Si vous n’êtes pas pour l’é­ga­li­té totale de notre com­mu­nau­té LGBT, vous n’êtes pas socia­liste. Si vous ne décla­rez pas que le réchauf­fe­ment cli­ma­tique est une urgence natio­nale et mon­diale et que pour sau­ver la pla­nète, il fau­dra réin­ves­tir dans les éner­gies renou­ve­lables à tra­vers des inves­tis­se­ments publics et mettre un terme à notre dépen­dance aux éner­gies fos­siles, vous n’êtes pas socia­liste. Si vous ne natio­na­li­sez pas les ser­vices publics, dont les che­mins de fer, les com­pa­gnies éner­gé­tiques et les banques, vous n’êtes pas socia­liste. Si vous ne sou­te­nez pas des aides finan­cières gou­ver­ne­men­tales pour les arts et la radio­dif­fu­sion publique en vue de créer des lieux où la créa­ti­vi­té, l’ex­pres­sion libre et les voix dis­si­dentes puissent être vues et enten­dues, vous n’êtes pas socia­liste. Si vous n’an­nu­lez pas notre pro­gramme d’ar­me­ment nucléaire pour construire un monde sans nucléaire, vous n’êtes pas socia­liste. Si vous ne démi­li­ta­ri­sez pas notre police, c’est-à-dire que la police ne por­te­ra plus d’armes lors­qu’elle patrouille­ra dans nos rues mais dépen­dra d’u­ni­tés spé­ciales armées qui n’in­ter­vien­dront qu’au cas par cas, vous n’êtes pas socia­liste. Si vous ne sou­te­nez pas des pro­grammes de for­ma­tion et de réha­bi­li­ta­tion gou­ver­ne­men­taux des­ti­nés aux pauvres et aux pri­son­niers, ain­si que l’a­bo­li­tion de la peine de mort, vous n’êtes pas socia­liste. Si vous n’ac­cor­dez pas la pleine citoyen­ne­té aux tra­vailleurs sans papiers, vous n’êtes pas socia­liste. Si vous ne déci­dez pas un mora­toire sur les sai­sies immo­bi­lières, vous n’êtes pas socia­liste. Si vous n’of­frez pas la gra­tui­té sco­laire de la petite enfance à l’u­ni­ver­si­té et que vous n’ef­fa­cez pas toutes la dette étu­diante, vous n’êtes pas socia­liste. Si vous ne four­nis­sez pas de soins psy­chia­triques gra­tuits et gérés par l’é­tat, par­ti­cu­liè­re­ment à ceux qui sont enfer­més dans nos pri­sons, vous n’êtes pas socia­liste. Si vous ne déman­te­lez pas notre empire et que vous ne rapa­triez pas nos sol­dats et nos Marines, vous n’êtes pas socialiste.

Les socia­listes ne sacri­fient pas les faibles et les vul­né­rables, sur­tout les enfants, sur l’au­tel du pro­fit.  Et la mesure d’une socié­té pros­père pour un socia­liste ne se fait pas en fonc­tion du PNB ou des hausses de la Bourse mais du droit de cha­cun, sur­tout des enfants, de ne jamais se cou­cher le ventre vide, de vivre en sécu­ri­té, d’être nour­ri et ins­truit et de gran­dir pour s’épanouir.

Le tra­vail n’est pas uni­que­ment une ques­tion de salaire. C’est aus­si une ques­tion de digni­té et d’es­time de soi.

Je ne fais pas preuve de naï­ve­té quant aux forces déployées contre nous. Je connais la dif­fi­cul­té de notre lutte. Mais nous ne réus­si­rons jamais si nous ten­tons de com­po­ser avec les struc­tures du pou­voir actuelles. Notre force réside dans notre fer­me­té et notre inté­gri­té. Elle réside dans notre apti­tude à nous tenir à nos idéaux ain­si qu’à notre déter­mi­na­tion à nous dévouer pour ces idéaux. Nous devons refu­ser de coopé­rer. Nous devons mar­cher au son d’une musique dif­fé­rente. Nous devons nous rebel­ler. Et nous devons com­prendre que la rébel­lion ne s’ef­fec­tue pas pour ce qu’elle accom­plit mais pour qui elle nous per­met de deve­nir. La rébel­lion, dans cette sombre époque, nour­rit l’es­poir et la capa­ci­té d’ai­mer. La rébel­lion doit deve­nir notre vocation.

« Vous ne deve­nez pas « dis­si­dent » uni­que­ment parce que vous avez un beau jour déci­dé de vous enga­ger dans cette voie fort inso­lite », disait Vaclav Havel quand il com­bat­tait le régime com­mu­niste en Tché­co­slo­va­quie. Vous y êtes ame­né par votre sens des res­pon­sa­bi­li­tés conju­gué à un ensemble com­plexe de cir­cons­tances exté­rieures. Vous êtes ban­ni des struc­tures exis­tantes et pla­cé dans une posi­tion de conflit vis-à-vis de ces mêmes struc­tures. Cela com­mence par une ten­ta­tive de faire votre tra­vail cor­rec­te­ment et puis vous finis­sez par être consi­dé­ré comme un enne­mi de la socié­té. …Le dis­si­dent ne joue abso­lu­ment aucun rôle dans le domaine du pou­voir pro­pre­ment dit. Il ne recherche pas le pou­voir. Il n’a nul­le­ment l’in­ten­tion de bri­guer un poste et de recueillir des voix. Il ne cherche pas à séduire le public. Il n’offre rien et ne pro­met rien. Il peut offrir — à tout le moins — sa propre peau et cela uni­que­ment parce qu’il ne dis­pose pas d’un autre moyen de faire entendre la véri­té qu’il défend. Ses actions ne font qu’ar­ti­cu­ler sa digni­té en tant que citoyen, quel que soit le prix à payer. »

Ces forces néo­li­bé­rales sont en train de détruite la terre à toute vitesse. Les calottes polaires et les gla­ciers fondent. Les tem­pé­ra­tures et le niveau des mers s’é­lèvent. Des espèces dis­pa­raissent. Des inon­da­tions, des oura­gans mons­trueux, des méga-séche­resses et des incen­dies de forêts ont com­men­cé à dévo­rer la pla­nète. Les grandes migra­tions de masse pré­vues par les scien­ti­fiques ont com­men­cé. Et même si nous met­tions fin à toutes les émis­sions de CO2 aujourd’­hui, nous subi­rions quand même les consé­quences catas­tro­phiques du chan­ge­ment cli­ma­tique. Et sur­gis­sant de ce monde en dés­in­té­gra­tion, appa­raît la vio­lence nihi­liste carac­té­ris­tique des socié­tés qui s’ef­fondrent — des tue­ries de masse sur notre sol et des per­sé­cu­tions reli­gieuses, des déca­pi­ta­tions et des exé­cu­tions com­mises par des indi­vi­dus que le néo­li­bé­ra­lisme et la mon­dia­li­sa­tion ont dia­bo­li­sés, atta­qués et réduits à l’é­tat de déchets humains.

Je ne peux vous pro­mettre que nous allons gagner. Je ne peux même pas vous pro­mettre que nous allons sur­vivre en tant qu’es­pèce. Mais je peux vous pro­mettre que défier ouver­te­ment et de manière constante le capi­ta­lisme mon­dial et les mar­chands de la mort, tout en construi­sant un mou­ve­ment socia­liste, consti­tue notre seul espoir. Je suis parent, comme beau­coup d’entre vous. Nous avons tra­hi nos enfants. Nous avons gâché leur ave­nir. Et si nous nous sou­le­vons, même si nous échouons, les géné­ra­tions futures, par­ti­cu­liè­re­ment ceux qui nous sont chers, pour­ront dire que nous avons essayé, que nous nous sommes dres­sés et que nous nous sommes bat­tus pour leur sur­vie. L’ap­pel à la résis­tance, qui ne se fera pas sans déso­béis­sance civile et sans empri­son­ne­ment, est fina­le­ment un appel à la mora­li­té. La résis­tance ne réside pas dans ce que nous accom­plis­sons mais dans ce qu’elle nous per­met de deve­nir. Fina­le­ment, je ne com­bats pas les fas­cistes parce que je vais les vaincre. Je com­bats les fas­cistes parce que ce sont des fascistes.

Chris Hedges


Tra­duc­tion : Hélé­na Delaunay

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