Pourquoi les négociations de Paris sur le climat sont vouées à l’échec, comme toutes les autres (par Steffen Böhm)

Article ori­gi­nal publié (en anglais) le 30 novembre 2015, sur le site de The­Con­ver­sa­tion, à l’a­dresse suivante :
https://theconversation.com/why-the-paris-climate-talks-are-doomed-to-failure-like-all-the-others-50815


Même si le monde célé­brait un accord cli­ma­tique à Paris le 11 décembre, ce pro­ces­sus sera à consi­dé­rer comme un échec. Lais­sez-moi vous expli­quer pourquoi…

La rai­son prin­ci­pale, c’est que l’inégale dis­tri­bu­tion des émis­sions de car­bone n’est même pas au pro­gramme de leur négo­cia­tion. La res­pon­sa­bi­li­té his­to­rique de l’Occident n’est pas sur la table, pas plus qu’une méthode de cal­cul des émis­sions pre­nant en compte la consom­ma­tion d’un pays au lieu de sa pro­duc­tion. Au lieu de cela, ce qui est au pro­gramme, ce sont de nou­veaux méca­nismes plus éten­dus qui vont per­mettre aux riches pays occi­den­taux de conti­nuer à exter­na­li­ser leurs réduc­tions d’émissions afin de repeindre leur façade en vert.

Lorsque les chiffres seront dis­po­nibles, 2015 sera pro­ba­ble­ment l’année la plus chaude jamais enre­gis­trée, et nous venons d’atteindre le 1er degré Cel­sius d’augmentation de la tem­pé­ra­ture mon­diale, depuis la révo­lu­tion indus­trielle ; nous sommes à mi-che­min du seuil des 2 degrés Cel­sius, ce seuil consi­dé­ré consen­suel­le­ment comme limite supé­rieure tolé­rable de réchauf­fe­ment glo­bal. Il s’agit de l’augmentation de la tem­pé­ra­ture de sur­face la plus rapide de l’histoire géo­lo­gique connue de la pla­nète. Nous entrons aujourd’hui en ter­ri­toire inconnu.

Les dan­gers du réchauf­fe­ment cli­ma­tique sont connus – même par les diri­geants des com­pa­gnies pétro­lières – au moins depuis le début des années 1980, au mini­mum. Et pour­tant, mal­gré 25 ans de négo­cia­tions cli­ma­tiques diri­gées par l’ONU, le monde brûle plus de com­bus­tibles fos­siles que jamais.

Ce n’est pas sim­ple­ment la faute des grandes éco­no­mies émer­gentes comme la Chine, l’Inde ou le Bré­sil. Non, nous fai­sons face aujourd’hui à l’échec fon­da­men­tal du capi­ta­lisme néo­li­bé­ral, le sys­tème éco­no­mique domi­nant, nous sommes confron­tés à sa faim de crois­sance expo­nen­tielle, ren­due pos­sible uni­que­ment en rai­son de la den­si­té éner­gé­tique unique des com­bus­tibles fos­siles comme le char­bon, le pétrole et le gaz.

http://tlaxcala-int.org/upload/gal_12339.jpg
Manu­fac­ture de verre hol­lan­daise car­bu­rant à la tourbe, XVIIème siècle

Res­pon­sa­bi­li­té historique

Un coup d’œil sur l’histoire mon­diale révèle le lien étroit entre éner­gie et crois­sance éco­no­mique. Les Pays-Bas furent le pre­mier pays à deve­nir accro à la crois­sance indus­trielle aux 16ème et 17ème siècles – l’empire néer­lan­dais s’était construit sur la dis­po­ni­bi­li­té de tourbe domes­tique bon mar­ché ain­si que sur l’exploitation du bois des forêts nor­vé­giennes et baltiques.

Une des rai­sons pour les­quelles les Bri­tan­niques pas­sèrent devant les Néer­lan­dais comme lea­ders impé­riaux, c’était leurs vastes réserves de char­bon bon mar­ché, qui a com­men­cé à être brû­lé à la fin du 18ème siècle, crois­sant expo­nen­tiel­le­ment au 19ème siècle. Puis ce fut le tour du pétrole et du gaz, qui aidèrent les USA à deve­nir le maitre impé­ria­liste à comp­ter du début du 20ème siècle, et jusqu’à aujourd’hui, encore.

La mine de char­bon de Het­ton, près de Sun­der­land, avait l’une des pre­mières lignes de che­min de fer à vapeur, ouverte en 1822

Il y a donc plus de 300 ans d’utilisation mas­sive de com­bus­tible fos­sile par l’Occident à prendre en compte. Et alors que cette res­pon­sa­bi­li­té his­to­rique a joué un rôle signi­fi­ca­tif à Kyo­to en 1997 – résul­tant en des réduc­tions d’émissions qui n’étaient juri­di­que­ment contrai­gnantes que pour les pays indus­tria­li­sés – elle a pro­gres­si­ve­ment été mise de côté.

Aujourd’hui, à Paris, cela semble Presque oublié. Mais le fait que près de 80% des émis­sions de car­bone his­to­riques doivent être attri­buées aux pays déve­lop­pés ne peut pas être écar­té d’un revers de main.

La hausse rapide des émis­sions, en par­ti­cu­lier en Chine et en Inde, est sou­vent citée comme une rai­son pour laquelle ces pays à l’industrialisation rapide doivent eux aus­si frei­ner leurs émis­sions. Je ne dis pas qu’ils ne devraient pas. Ces deux pays ont clai­re­ment leurs propres ambi­tions impé­ria­listes, qu’ils espèrent accom­plir en sti­mu­lant une expan­sion indus­trielle massive.

Mais gar­dons en tête le fait que les émis­sions de car­bone par tête en Inde sont tou­jours 10 fois plus basses que celles des USA. Et les émis­sions en hausse rapide de la Chine sont majo­ri­tai­re­ment liées aux indus­tries d’exportation, qui pro­duisent des biens de consom­ma­tion pour les Occidentaux.

Mesure créa­tive du carbone

En réa­li­té si l’approche basée sur la consom­ma­tion était uti­li­sée, les émis­sions de car­bone du Royaume-Uni seraient le double de ce qu’elles sont offi­ciel­le­ment. Ce serait éga­le­ment le cas pour la plu­part des pays d’Europe occi­den­tale, et pour les USA, qui connaissent un impor­tant phé­no­mène de dés­in­dus­tria­li­sa­tion depuis deux décen­nies, qui entraine non seule­ment la délo­ca­li­sa­tion des emplois, mais aus­si celle des émis­sions de car­bone. En retour l’Occident reçoit des biens de consom­ma­tion bon mar­ché sans recon­naitre sa res­pon­sa­bi­li­té vis-à-vis des émis­sions de car­bone qui leurs sont asso­ciées. Un forme évi­dente de colo­nia­lisme carboné.

Bien sûr, une par­tie de la crois­sance expo­nen­tielle des émis­sions de car­bone de l’Inde et de la Chine est liée à leur consom­ma­tion domes­tique crois­sante. La Chine pos­sède appa­rem­ment la plus large classe moyenne du monde. Cepen­dant, si l’on se base sur le point de vue de la consom­ma­tion, alors même les émis­sions de car­bone, en Chine et par per­sonne, n’atteindront pas celles des USA avant un cer­tain temps – et l’Inde est loin derrière.

Pro­vince de Zhe­jiang , Chine, 2014. Pho­to William Hong/Reuters

Et pour­tant les pays riches conti­nuent allè­gre­ment à exter­na­li­ser leurs res­pon­sa­bi­li­tés. La com­pen­sa­tion car­bone va croitre à une vitesse sans pré­cé­dent dans les années à venir. Les pays comme la Nor­vège et la Suisse vont conti­nuer à mettre en place des accords bila­té­raux avec les pays pauvres qui ont un besoin criant d’argent. Les sys­tèmes d’échanges de quo­tas d’émissions (ETS) vont offrir aux entre­prises une flexi­bi­li­té maxi­male quant à leurs exter­na­li­sa­tions d’émissions.

Tous ces méca­nismes sont conçus pour main­te­nir le sta­tu quo. Le sys­tème ETS de l’UE n’a entrai­né aucun chan­ge­ment signi­fi­ca­tif sur le prin­ci­pal bloc des émis­sions de car­bone depuis sa concep­tion en 2005, ce qui per­met au direc­teur exé­cu­tif de Shell, Ben Van Beur­den, de sou­li­gner, encore en 2015 ( !), que « la réa­li­té de la crois­sance de la demande est telle que les com­bus­tibles fos­siles seront néces­saires pour les décen­nies qui viennent ».

Rien de signi­fi­ca­tif n’a chan­gé depuis Rio en 1992, ou Kyo­to en 1997. Paris 2015 ne fera pas excep­tion. La négo­cia­tion va conti­nuer jusqu’à ce que l’on réa­lise que le chan­ge­ment cli­ma­tique est l’échec d’un sys­tème, qui – sur le dos des com­bus­tibles fos­siles – est axé vers la crois­sance éco­no­mique expo­nen­tielle. Per­sonne, à la table des négo­cia­tions de Paris, n’a le man­dat ou l’envie de poser les ques­tions sys­té­miques fon­da­men­tales sur la logique du sys­tème éco­no­mique domi­nant et sur la façon dont nous consom­mons les res­sources de cette planète.

Empreinte car­bone « Rap­pelle-toi : ‘les objets dans le miroir sont plus prèc qu’ils n’apparaissent’ »

Tra­duc­tion : Nico­las Casaux

Édi­tion & Révi­sion : Faus­to Giudice

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