Article ori­gi­nal publié en anglais sur le site de Dahr Jamail, le 23 novembre 2015.
Dahr Jamail est un jour­na­liste indé­pen­dant qui couvre les évé­ne­ments du Moyen Orient depuis plus de cinq ans, et qui a pas­sé un cer­tain temps en Irak. Il écrit actuel­le­ment pour des rares jour­naux encore indé­pen­dants ce qui lui a valu de nom­breuses dis­tinc­tions, dont le prix de jour­na­lisme Mar­tha Gel­horn en 2008, la bourse décer­née par la Fon­da­tion Lan­nan (Lan­nan Foun­da­tion Wri­ting Resi­den­cy Fel­low­ship), le Prix de jour­na­lisme pour la jus­tice sociale James Aron­son, le Prix au cou­rage civique Joe A. Cal­la­way et quatre prix Pro­jet cen­su­ré. Il est l’auteur de Beyond the Green Zone : Dis­patches from an Inde­pendent Jour­na­list in Occu­pied Iraq, et Mili­ta­ry Resis­ters : Sol­diers Who Refuse to Fight in Iraq and Afgha­nis­tan.


« Mais c’est ici, à la source de la rivière, au pied des cimes ennei­gées, et de la chute d’eau qui gronde sur le lac magique, que je pas­se­rai d’un monde à l’autre »

Peter Mat­thies­sen

Dans le livre « La pan­thère des neiges », le voyage de Peter Mat­thies­sen dans l’Hi­ma­laya népa­lais dans le but d’ob­ser­ver une pan­thère des neiges n’est que la par­tie émer­gée de son voyage inté­rieur. La nature, et nos expé­riences en et avec elle, sont, selon moi, le reflet de nous-mêmes le plus clair que nous pour­rions sou­hai­ter.

J’ai dit à mon père que je reli­sais ce livre, et il m’a répon­du : « J’ai ado­ré ce livre. C’é­tait une époque, à cet endroit du monde, où les choses étaient encore intactes, avant que le tou­risme n’ap­porte le genre de gens qui n’au­raient jamais dû pol­luer cet envi­ron­ne­ment sacré. »

Tout en étant d’ac­cord avec lui, je lui racon­tais ce en quoi j’a­vais tou­jours cru, ou ce en quoi j’a­vais tou­jours vou­lu croire : qu’il y a tou­jours de tels endroits intacts à trou­ver — c’est juste qu’il nous faut voya­ger plus loin, jus­qu’aux « marges » pour les trou­ver.

J’a­do­re­rais que cela soit pos­sible, mais je sais que ça ne l’est plus. Plus main­te­nant, étant don­né ce qu’a fait et ce que fait la socié­té de crois­sance indus­trielle à la pla­nète. Il n’y a plus un seul endroit sur terre ou dans l’at­mo­sphère ou dans les pro­fon­deurs océa­niques où l’empreinte toxique de l’in­dus­trie n’ait lais­sé sa marque indé­lé­bile.

Durant la pre­mière semaine de décembre, des délé­ga­tions de presque 200 pays conver­ge­ront à Paris pour la 21ème Confé­rence des Par­ties (COP21) sur le cli­mat. On dit d’elle, comme des der­nières, qu’elle est la plus impor­tante confé­rence cli­ma­tique de tous les temps. Le but, qui était le même lors des pré­cé­dentes COP, est de par­ve­nir à un accord entre gou­ver­ne­ments, visant à faire bais­ser les émis­sions de dioxyde de car­bone, afin de limi­ter le réchauf­fe­ment cli­ma­tique à 2 degrés Cel­sius au-des­sus de la tem­pé­ra­ture de réfé­rence, pré­in­dus­trielle.

Mais cette limite résulte d’un accord poli­tique, elle ne se base pas sur la science.

Le célèbre cli­ma­to­logue James Han­sen, et nombre d’autres scien­ti­fiques ont d’ores et déjà démon­tré qu’un réchauf­fe­ment cli­ma­tique d’1 degré Cel­sius de plus que la tem­pé­ra­ture de réfé­rence pré­in­dus­trielle était suf­fi­sant pour entrai­ner des boucles d’emballement cli­ma­tique, des évè­ne­ments météo­ro­lo­giques extrêmes et une mon­tée désas­treuse du niveau des océans.

De plus, le bureau météo­ro­lo­gique bri­tan­nique a expli­qué que la tem­pé­ra­ture moyenne de cette année avait déjà dépas­sé cette limite d’1 degré Cel­sius.

Bien avant les négo­cia­tions pari­siennes, l’O­NU avait annon­cé que la quan­ti­té de dioxyde de car­bone déjà émise dans l’at­mo­sphère garan­tis­sait un réchauf­fe­ment d’au moins 2.7 degrés Cel­sius, et cela, même si les pays met­taient en place leurs pro­messes de réduc­tions d’é­mis­sions. Par consé­quent, la limite de 2 degrés Cel­sius est d’ores-et-déjà inat­tei­gnable. Cepen­dant, tout comme les élec­tions natio­nales aux USA conti­nuent à main­te­nir l’illu­sion de la démo­cra­tie, et de la légi­ti­mi­té de la repré­sen­ta­tion de « Nous, le peuple » à Washing­ton D.C., les illu­sions doivent être pré­ser­vées lors de la COP21.

D’où l’ob­jec­tif bidon de 2 degrés Cel­sius qui conti­nue à être dis­cu­té. Pen­dant ce temps-là, la pla­nète brûle.

Le bureau météo­ro­lo­gique du Japon a annon­cé que le mois de sep­tembre der­nier était, de loin, le plus chaud des mois de sep­tembre jamais enre­gis­trés, et les archives montrent actuel­le­ment que le mois d’oc­tobre der­nier est aus­si le plus chaud des mois d’oc­tobre enre­gis­trés. Dans l’en­semble, 2015 est très bien par­tie pour être l’an­née la plus chaude jamais enre­gis­trée.

Comme pour pla­cer un point d’ex­cla­ma­tion sur toute ces infor­ma­tions, les niveaux atmo­sphé­riques de dioxyde de car­bone ont dépas­sé un nou­veau record, en attei­gnant les 400 par­ties par mil­lion, début 2015 — une aug­men­ta­tion de 45% par rap­port aux niveaux pré­in­dus­triels.

Les évè­ne­ments météo­ro­lo­giques extrêmes engen­drés par la per­tur­ba­tion anthro­pique du cli­mat (PAC) abondent ces der­niers mois.

L’ou­ra­gan Patri­cia a sac­ca­gé la côte Ouest du Mexique, deve­nant l’ou­ra­gan le plus puis­sant jamais enre­gis­tré, avec des vents sou­te­nus attei­gnant les 320 km/h.

Le Yémen a été frap­pé, pour la pre­mière fois de son his­toire, par un oura­gan, qui a au pas­sage déver­sé  la quan­ti­té d’une  décen­nie de pluies en à peine deux jours. Comme si cela ne suf­fi­sait pas pour faire com­prendre l’im­por­tance de la PAC dans la mul­ti­pli­ca­tion des évè­ne­ments météo­ro­lo­giques mon­diaux, moins d’une semaine après, le second oura­gan de l’his­toire du Yémen a frap­pé ses côtes, appor­tant des vents de force oura­gan, des pluies tor­ren­tielles, des inon­da­tions- éclair et des morts.

Le phé­no­mène cli­ma­tique El Niño, boos­té par la PAC, a appor­té des tem­pêtes, qui, en octobre, ont rava­gé le sud de la Cali­for­nie. Ces tem­pêtes record dans le Désert des Mojaves et les mon­tagnes du Sud de cet État, ont entrai­né des cou­lées de boues mas­sives sur les auto­routes prin­ci­pales, qui ont recou­vert des cen­taines de véhi­cules, avec une hau­teur de boue attei­gnant les 6 mètres ; des auto­mo­bi­listes y ont pas­sé la nuit. Les pluies de ces tem­pêtes, qui, en cer­tains endroits, ont déver­sé plus de 4,59 cm d’eau en à peine 30 minutes, ont été décrites par le ser­vice météo­ro­lo­gique natio­nal comme « un évè­ne­ment qui se pro­duit tous les 1000 ans ».

Entre­temps, un rap­port récent démontre que les chaines ali­men­taires marines sont au bord de l’ef­fon­dre­ment en rai­son des impacts de la PAC, la sur­pêche et la pol­lu­tion. La PAC anéan­tit lit­té­ra­le­ment des espèces dans les récifs coral­liens, en pleine mer, dans les eaux de l’Arc­tique et de l’An­tarc­tique, et dans les tro­piques.

En plus de cela, un nou­veau rap­port révèle que le blan­chi­ment et les mala­dies se com­binent, et détruisent le plus impor­tant des récifs coral­liens des USA, un récif de 240 km, au large des côtes de la Flo­ride. Selon l’Ad­mi­nis­tra­tion natio­nale des affaires océa­niques et atmo­sphé­riques, il s’a­git du troi­sième récif coral­lien le plus impor­tant de la pla­nète.

Une étude cru­ciale de cher­cheurs aus­tra­liens récem­ment publiée dans la revue scien­ti­fique Pro­cee­dings of the Natio­nal Aca­de­my of Sciences (PNAS), inti­tu­lée « Alté­ra­tion mon­diale du fonc­tion­ne­ment de l’é­co­sys­tème océan en rai­son de l’aug­men­ta­tion des émis­sions de CO2 par l’être humain », nous aver­tit : « la sim­pli­fi­ca­tion [= recul mar­qué de la bio­di­ver­si­té, NdE] future de nos océans a des consé­quences très pro­fondes sur notre mode de vie actuel, par­ti­cu­liè­re­ment pour les popu­la­tions côtières, et celles qui dépendent de l’o­céan pour la nour­ri­ture et le com­merce ».

C’est un rap­port scien­ti­fique de plus qui montre que la PAC est, lit­té­ra­le­ment, en train d’a­néan­tir la vie océa­nique de la pla­nète.

À pro­pos de cela, une étude récem­ment publiée dans la revue The Anthro­po­cene Review nous rap­pelle un fait peu réjouis­sant, que d’autres études, exa­mi­nées par des pairs, ont confir­mé : nous vivons bien à l’ère de la sixième extinc­tion de masse, que nous avons nous-mêmes déclen­chée.

Et lorsque nous obser­vons les rap­ports sur ce qui s’est pas­sé ce der­nier moi, sur la pla­nète, tous les signes semblent l’in­di­quer.

http://tlaxcala-int.org/upload/gal_12326.jpg
Pro­gres­sion de la fonte de la glace arc­tique


La Terre

Les signes de la PAC dans ce sec­teur de la pla­nète conti­nuent à être fla­grants.

Dans la région du Paci­fique Sud, plus d’un tiers de la popu­la­tion totale de Papoua­sie Nou­velle-Gui­née souffre de la pire séche­resse de ce siècle. Près de 2.5 mil­lions de per­sonnes doivent, dans ce pays, faire avec un manque d’eau et de nour­ri­ture cri­tique, et la séche­resse dure­ra appa­rem­ment jus­qu’à mars 2016.

Dans le Sud-Est de l’A­las­ka, des com­mu­nau­tés natives luttent pour conti­nuer à récol­ter leur nour­ri­ture tra­di­tion­nelle en rai­son des impacts de la PAC dans cette région. Du hareng aux myr­tilles, en pas­sant par les crus­ta­cés, nombre de plantes et d’a­ni­maux ori­gi­nels de la région dis­pa­raissent.

Au Cana­da, non loin de là, ain­si qu’à tra­vers l’A­las­ka, une bonne par­tie du Nord des USA, la Scan­di­na­vie et l’Eu­ra­sie, les immenses forêts boréales, qui repré­sentent plus d’un tiers du cou­vert fores­tier de la pla­nète, connaissent un grave déclin en rai­son de la PAC. Cela s’ex­plique par la fonte du per­ma­frost qui entraine des feux de forêts, par les assauts d’in­sectes qui ravagent les arbres, et par le dépla­ce­ment des zones cli­ma­tiques qui est 10 fois plus rapide que la vitesse de migra­tion des forêts. Ces forêts sont éga­le­ment déci­mées par la défo­res­ta­tion, et les forages pétro­liers et gaziers.

Une récente étude sug­gère qu’aux USA, nous devrions déve­lop­per de nou­veaux modèles de conser­va­tion et de pré­ser­va­tion de nos parcs natio­naux. L’ap­proche tra­di­tion­nelle visant à iso­ler des terres pour pro­té­ger la bio­di­ver­si­té ne suf­fit plus, étant don­né que les impacts de la PAC comme les séche­resses, les infes­ta­tions d’in­sectes et les incen­dies ne res­pectent pas les limites des parcs.

Dans la même veine, la très rare pan­thère des neiges du fameux livre de Mat­thies­sen est main­te­nant encore plus en dan­ger d’ex­tinc­tion en rai­son de la PAC, à mesure que l’é­lé­va­tion des tem­pé­ra­tures conti­nue à faire rétré­cir son habi­tat.

A tra­vers la pla­nète, la PAC fait éga­le­ment rétré­cir l’ha­bi­tat d’oi­seaux par­mi les plus rares d’Ha­wai’i, dont le Tan­ga­ra jaune, selon un rap­port récent. On s’at­tend à ce que l’ha­bi­tat de cet oiseau ait entiè­re­ment dis­pa­ru d’i­ci la fin du siècle.

Plus au Sud, dans les cli­mats plus froids, le man­chot royal a connu un déclin de popu­la­tion de 34% en rai­son des tem­pé­ra­tures extrê­me­ment chaudes des eaux nor­ma­le­ment froides de cet envi­ron­ne­ment du Sud océa­nique, sur la der­nière année. Le cli­mat chan­geant les force à nager plus loin pour de la nour­ri­ture, et nombre d’entre eux finissent par mou­rir de faim.

La séche­resse conti­nue à tour­men­ter d’im­menses pans de la pla­nète à mesure des pro­grès de la PAC.

En Éthio­pie, la pire séche­resse de la décen­nie dévaste le sec­teur agri­cole du pays, dont dépendent la plu­part des gens pour leur sub­sis­tance.

Ayant pris du recul sur les séche­resses du monde, l’O­NU a récem­ment annon­cé qu’elle s’at­ten­dait à ce qu’au moins 50 mil­lions de gens deviennent des réfu­giés au cours des 5 pro­chaines années, puisque leurs terres se chan­ge­ront lit­té­ra­le­ment en désert.

L’Eau

Comme d’ha­bi­tude, les preuves d’im­pacts de la PAC abondent dans les royaumes aqua­tiques de la pla­nète.

La Cali­for­nie fait face à un futur qui appor­te­ra deux fois plus de séche­resses et trois fois plus d’i­non­da­tions, selon une récente étude publiée dans la revue Nature Com­mu­ni­ca­tions. Bien sûr, l’É­tat est déjà très occu­pé par les désas­treuses séche­resses et inon­da­tions actuelles — et à moins que des chan­ge­ments dras­tiques n’aient lieux, ces sché­mas météo­ro­lo­giques ne feront qu’empirer.

En regar­dant la perte actuelle de glace à tra­vers le globe, une étude réa­li­sée par des scien­ti­fiques aus­tra­liens et néo-zélan­dais, publiée dans la revue Nature, explique que la pla­nète va être pié­gée par la mon­tée irré­ver­sible du niveau des mers, pour des mil­lé­naires, en rai­son de la fonte de l’An­tarc­tique, dans la mesure où l’é­lé­va­tion des tem­pé­ra­tures d’à peine 1.5 ou 2 degrés Cel­sius fera fondre la glace. Rap­pe­lez-vous que l’ONU a d’ores et déjà annon­cé qu’un réchauf­fe­ment de 2.7 degrés Cel­sius était déjà garan­ti, même si les pays tenaient les pro­messes qu’ils apportent à Paris pour la COP21.

De récentes don­nées de la NASA expliquent que la fonte des glaces dans l’Ouest de l’An­tarc­tique est un « recul irré­ver­sible ». Cette fonte, à elle seule, est déjà sus­cep­tible d’en­trai­ner une élé­va­tion du niveau des mers de 3 mètres.

L’o­céan Antarc­tique qui se réchauffe, ce qui entraine la fonte de l’Ouest de l’An­tarc­tique, menace main­te­nant le krill d’ex­tinc­tion, cet orga­nisme, véri­table fon­da­tion de l’é­co­sys­tème antarc­tique, selon des bio­lo­gistes de la divi­sion Antarc­tique du gou­ver­ne­ment aus­tra­lien.

La fonte conti­nue éga­le­ment tou­jours aus­si rapi­de­ment au Groen­land, où des don­nées récem­ment publiées révèlent com­ment un gla­cier basé sur l’o­céan com­mence à net­te­ment recu­ler, et ajou­te­ra 45 cen­ti­mètres au niveau des océans à lui tout seul. De plus, et c’est décon­cer­tant, un autre gla­cier aux alen­tours fond éga­le­ment rapi­de­ment, à eux deux ils ajou­te­ront plus de 90 cm au niveau mon­dial des océans.

D’i­ci 2050, la côte Arc­tique, ain­si que la majeure par­tie l’o­céan Arc­tique, sera com­plè­te­ment dénuée de ban­quise, au moins un mois ou deux de plus par année, selon une étude publiée dans Nature Cli­mate Change le 4 novembre. Cette absence de glace chan­ge­ra dra­ma­ti­que­ment à la fois l’Arc­tique et la pla­nète dans son ensemble. L’Arc­tique réflé­chi­ra beau­coup moins de lumière solaire dans l’es­pace, aug­men­tant ain­si la vitesse du réchauf­fe­ment pla­né­taire.

Le pro­blème de la mon­tée du niveau des océans a moti­vé une coa­li­tion de petites nations de l’o­céan Paci­fique, dont les Tuva­lu, les Toke­lau, les Kiri­ba­ti et les Fid­ji, à s’as­so­cier afin d’exi­ger des pays riches qu’ils tra­vaillent à l’as­sis­tance à la migra­tion de leurs habi­tants, et à leur four­nir des emplois, lors­qu’ils fui­ront vers des terres plus éle­vées. Ces pays ont par­lé de « défis exis­ten­tiels majeurs » pour leurs popu­la­tions en rai­son des impacts de la PAC.

Dans la même veine que la crise à laquelle font face ces pays-îles du Paci­fique Sud, les iles du Del­ta de Saloum au Séné­gal voient aus­si leur mode de vie — et leur exis­tence même — sous le feu des impacts de la PAC. Étant don­né que leur sub­sis­tance dépend de la pêche et de l’a­gri­cul­ture en zone de faible alti­tude, et que les deux dis­pa­raissent, en rai­son des prises de plus en plus maigres et de la mon­tée des eaux, les habi­tants de ces îles se retrouvent sans reve­nus et mena­cés par la famine.

De retour aux USA, les habi­tants de la nation Indienne Qui­nault, de la pénin­sule Olym­pique de l’É­tat de Washing­ton, font face à une mon­tée des eaux qui menace éga­le­ment leur mode de vie. Un mur de 60 mètres est en train d’être construit pour pro­té­ger leurs mai­sons, mais cela ne leur donne qu’un peu plus de temps ; la mon­tée du niveau des océans ne s’ar­rê­te­ra pas. Cette tri­bu a déve­lop­pé un plan de 60 mil­lions de dol­lars de relo­ca­li­sa­tion de son vil­lage entier, vers des zones de plus haute alti­tude.

La mon­tée du niveau des océans est, bien évi­dem­ment, déjà en train d’im­pac­ter la côte des USA. Une étude récem­ment publiée dans les Pro­cee­dings of the Natio­nal Aca­de­my of Sciences montre com­ment les villes prin­ci­pales comme New York, Jack­son­ville, Sacra­men­to, Bos­ton, La Nou­velle-Orléans et Mia­mi font face à un risque exis­ten­tiel étant don­né que les efforts d’at­té­nua­tion des émis­sions de dioxyde de car­bone ne sont tou­jours aux abon­nés absents. Rap­pe­lez-vous que nous sommes déjà dans un cycle de réchauf­fe­ment d’au moins 2.7 degrés Cel­sius d’i­ci 2100, même si des efforts dras­tiques d’at­té­nua­tion sont entre­pris immé­dia­te­ment et au niveau mon­dial. Le futur des villes côtières US semble sombre.

Pen­dant ce temps, de l’autre côté de la pla­nète, la mon­tée du niveau des océans va faire dis­pa­raitre la man­grove, sur d’im­menses par­ties des côtes aus­tra­liennes, d’i­ci la fin du siècle, selon une recherche récem­ment publiée. « Sans les forêts de man­grove, les pois­sons déclinent, la pro­tec­tion côtière est réduite, l’ab­sorp­tion du car­bone côtier est réduite », explique la cher­cheuse Cathe­rine Love­lock de l’u­ni­ver­si­té du Queens­land, à pro­pos de la situa­tion.

Sur la côte Est des USA, la morue de l’At­lan­tique, un pois­son qui a long­temps été cru­cial pour l’in­dus­trie halieu­tique de la Nou­velle-Angle­terre, est main­te­nant sur le point de dis­pa­raitre com­plè­te­ment. La repro­duc­tion et la sur­vie de ce pois­son sont entra­vées par le réchauf­fe­ment rapide des eaux du Golfe du Maine, lar­ge­ment en rai­son de la PAC.

Plus au Sud, une récente recherche US  explique que nous devrions nous attendre à des chan­ge­ments abrupts et dra­ma­tiques dans la chaine ali­men­taire océa­nique de l’o­céan Aus­tral, au fur et à mesure de son aci­di­fi­ca­tion, qui se pro­duit à un rythme dra­ma­tique. Cer­tains des orga­nismes clés de cette chaine ali­men­taire auront dis­pa­ru d’i­ci 15 ans.

http://tlaxcala-int.org/upload/gal_12328.jpg
Les incen­dies en Asie du Sud-est


Le Feu

Bien que la plus intense sai­son d’in­cen­dies de l’his­toire des USA soit ter­mi­née, 2015 est offi­ciel­le­ment deve­nue la pire sai­son d’in­cen­dies de l’his­toire de l’In­do­né­sie. A la mi-octobre, ce pays insu­laire avait connu plus de 100 000 incen­dies dif­fé­rents, les dom­mages à la fin de ce mois dépas­saient les 30 mil­liards de dol­lars, et plus d’un demi-mil­lion de per­sonnes étaient malades en rai­son des fumées.

Cette car­to­gra­phie mon­diale par­lante montre com­ment les incen­dies liés à la PAC conti­nuent à sac­ca­ger une bonne par­tie de l’hé­mi­sphère Sud alors que leur été approche.

L’Air

L’Ad­mi­nis­tra­tion océa­nique et atmo­sphé­rique natio­nale des USA a publié un gra­phique qui montre, très clai­re­ment, com­ment les tem­pé­ra­tures mon­diales de l’an­née 2015 dépassent de beau­coup les normes his­to­riques.

Les tem­pé­ra­tures de l’air deviennent si éle­vées à mesure que pro­gresse la PAC, d’ailleurs, que les pays du Golfe, pro­duc­teurs de pétrole et de gaz, comme le Qatar et les Émi­rats Arabes Unis, entre autres, seront bien­tôt inha­bi­tables en rai­son de l’hu­mi­di­té et la cha­leur extrême, selon un rap­port de la revue Nature Cli­mate Change.

Dans le royaume du cli­mat extrême, bien que cela soit une sai­son rela­ti­ve­ment calme pour les oura­gans de l’At­lan­tique, il y a eu, néan­moins, 21 oura­gans et typhons record, tous, sauf un, se sont pro­duits dans l’o­céan Paci­fique. Sur le front du méthane, des nou­velles nous sont par­ve­nues depuis le Centre de recherche Woods Hole, qui a publié un rap­port poli­tique concluant que l’IPCC ne prend pas bien en compte la boucle de réchauf­fe­ment qui est à la fois cause et consé­quence des émis­sions de méthane dans l’at­mo­sphère. Le méthane étant, selon l’é­chelle tem­po­relle uti­li­sée pour mesu­rer son impact, envi­ron 30 fois plus puis­sant que le dioxyde de car­bone comme gaz à effet de serre.

Pen­dant ce temps, une preuve d’é­mis­sions de méthane sup­plé­men­taires appa­rait, sous la forme « d’ac­cé­lé­ra­tion » du réchauf­fe­ment du per­ma­frost sur de vastes por­tions de l’A­las­ka. Ce réchauf­fe­ment a été mis en lumière dans un autre rap­port récent, qui décrit com­ment, lorsque le per­ma­frost fond, le méthane qu’il conte­nait est relâ­ché, ce qui accé­lère encore plus le réchauf­fe­ment. Cela entraine une accé­lé­ra­tion de la fonte du per­ma­frost, d’où la boucle qui s’au­toa­li­mente.

Avec 2014 déjà enre­gis­trée comme l’an­née la plus chaude pour l’A­las­ka — et 2015 sur le point de la détrô­ner — l’a­gri­cul­ture se déve­loppe rapi­de­ment dans cet État, avec l’aug­men­ta­tion des tem­pé­ra­tures. Pensez‑y un moment : l’a­gri­cul­ture devient un busi­ness flo­ris­sant en Alas­ka parce que le plus sep­ten­trio­nal des États des USA se réchauffe dra­ma­ti­que­ment vite. Le monde devient rapi­de­ment  un endroit où vivre dif­fé­rem­ment.

Déni et Réa­li­té

Étant don­né que les can­di­dats répu­bli­cains à la pré­si­den­tielle cherchent à se dis­pu­ter le titre de « plus retar­dé », nous ne man­quons pas de déni de PAC ce mois-ci.

Le séna­teur texan Ted Cruz a publi­que­ment décla­ré qu’il pen­sait que la PAC était une « reli­gion ».

« Le chan­ge­ment cli­ma­tique n’est pas scien­ti­fique. C’est une reli­gion », c’est ce que Cruz a dit à Glenn Beck.

Plus d’in­for­ma­tions ont récem­ment été dévoi­lées sur la façon dont Exxon Mobil, en col­la­bo­rant étroi­te­ment avec la Mai­son blanche des Bush et Che­ney, avait semé le doute sur la science cli­ma­tique pen­dant des décen­nies en jouant la carte de « l’in­cer­ti­tude ».

La bonne nou­velle concer­nant ce paquet mas­sif de néga­tion­nisme avi­da­dol­la­resque, c’est ce mes­sage d’une ancienne pro­cu­reur géné­ral du minis­tère de la Jus­tice US, Sha­ron Eubanks. Elle a à la fois pour­sui­vi et rem­por­té son affaire de racket contre Big Tobac­co (le lob­by du tabac), et pense main­te­nant que le minis­tère devrait pen­ser à enquê­ter sur Big Oil (le lob­by du pétrole) pour les mêmes affir­ma­tions que celles de Big Tobac­co : des affir­ma­tions qui ont déli­bé­ré­ment induit en erreur le grand public sur le risque de leur pro­duit.

Eubanks pense qu’Exxon Mobil, ain­si que les autres entre­prises de com­bus­tibles fos­siles, pour­rait bien être tenue res­pon­sable de vio­la­tion de la Loi sur les orga­ni­sa­tions influen­cées par le racket et la cor­rup­tion (RICO), s’il s’a­vé­rait que ces com­pa­gnies ont tra­vaillé ensemble à sup­pri­mer les infor­ma­tions sur la réa­li­té de la PAC.

À ce pro­pos, le bureau du pro­cu­reur de l’É­tat de New York, en novembre, a ouvert une enquête pré­li­mi­naire sur Exxon Mobil, et cette enquête pour­rait bien entrai­ner l’ou­ver­ture d’en­quêtes judi­ciaires sur les autres prin­ci­pales com­pa­gnies pétro­lières pour des actions simi­laires. Les enquêtes pour­raient entrai­ner des pour­suites judi­ciaires contre toutes les com­pa­gnies.

Des bonnes nou­velles encore sur le front de la réa­li­té : un récent son­dage a mon­tré qu’au moins 70% des US-Amé­ri­cains pensent aujourd’­hui que la PAC, sur ces 40 der­nières années, est réelle et étayée par des preuves scien­ti­fiques impor­tantes. Le même son­dage révèle une forte baisse du scep­ti­cisme des son­dés se récla­mant des Répu­bli­cains, concer­nant la PAC, qui passe de 41% à 26%.

En France, un pré­sen­ta­teur météo répu­té, Phi­lippe Ver­dier, a été pri­vé d’an­tenne après qu’il a écrit un livre remet­tant en ques­tion la réa­li­té de la PAC. Dans son livre, il jette le doute sur les conclu­sions de cli­ma­to­logues et lea­ders poli­tiques de pre­mier plan, et dit qu’ils ont « pris le monde en otage ».

« J’ai reçu une lettre me deman­dant de ne pas venir [tra­vailler] », a dit Ver­dier aux médias. « Je n’en sais pas plus que ça, je ne sais pas com­bien de temps ça va durer. C’est en rap­port avec mon livre ».

Pour en finir avec le rap­port de ce mois-ci : une récente étude révèle 41 situa­tions dans les­quelles « le chan­ge­ment cli­ma­tique abrupt » au niveau du per­ma­frost, de la ban­quise, de la cou­ver­ture nei­geuse, de la bio­sphère océa­nique et ter­restre, pour­rait entrai­ner des catas­trophes natu­relles. Le résu­mé de l’é­tude, qui a été publié dans les Pro­cee­dings of the Natio­nal Aca­de­my of Sciences, explique : « 18 des 37 situa­tions se pro­duisent à un niveau de réchauf­fe­ment infé­rieur à 2 [degrés Cel­sius], un seuil par­fois pré­sen­té comme une limite sûre ».

Cela signi­fie que ces scien­ti­fiques ont iden­ti­fié ces « points de bas­cu­le­ment » vers un chan­ge­ment cli­ma­tique abrupt en rai­son de la PAC.

Pré­voir quand ils se pro­dui­ront reste dif­fi­cile, mais les résul­tats de l’é­tude montrent que toutes les modé­li­sa­tions cli­ma­tiques de pointe démontrent que des chan­ge­ments abrupts sont pro­bables. Les deux pre­miers oura­gans enre­gis­trés de l’his­toire du Yémen frap­pant le pays en l’es­pace de 6 jours et en déver­sant des décen­nies de pluies en 48 heures, en sont un exemple.

« Nos résul­tats montrent qu’au­cun seuil sûr n’existe et que de nom­breux chan­ge­ments abrupts se pro­duisent déjà à des niveaux de réchauf­fe­ment bien infé­rieurs à 2 dégrés », explique l’au­teur prin­ci­pal, le pro­fes­seur Sybren Drif­j­hout de la Facul­té des Sciences de l’O­céan et de la Terre, à l’U­ni­ver­si­té de Sou­thamp­ton.

Mal­gré l’a­ver­tis­se­ment aujourd’­hui com­mun sur « l’ab­sence de limite sûre » quant à l’aug­men­ta­tion de la tem­pé­ra­ture mon­diale, la COP21 aura lieu, avec ses fan­fares, cou­ver­tures média­tiques et mani­fes­ta­tions.

Les diri­geants mon­diaux vont don­ner l’im­pres­sion de faire quelque chose pour s’at­ta­quer à la plus grave crise que l’hu­ma­ni­té n’ait jamais eu à affron­ter, mal­gré le fait que les plus res­pec­tées et pres­ti­gieuses ins­ti­tu­tions scien­ti­fiques du monde ont pro­duit rap­port sur rap­port expli­quant que nous n’a­vions plus le temps de faire virer de bord le navire, étant don­né que l’i­ce­berg en avait per­fo­ré la cale depuis long­temps.

Plu­tôt que de mettre de faux espoirs dans la COP21, peut-être devrions-nous tous prendre le temps de nous asseoir cal­me­ment, de res­sen­tir ce qui se passe, et d’é­cou­ter la Terre atten­ti­ve­ment. Si nous le fai­sions, nous pour­rions savoir au plus pro­fond de nous, ce qui importe le plus, et ce qui nous reste alors à faire.

Dahr Jamail


Retrou­vez éga­le­ment Dahr Jamail dans l’é­pi­sode d’ac­tus vidéo (ci-des­sus)

http://tlaxcala-int.org/upload/gal_12329.jpg
Ici, il y avait de l’hu­ma­ni­té

 

Comments to: COP 21 : trop peu, trop tard ? (par Dahr Jamail)

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Attach images - Only PNG, JPG, JPEG and GIF are supported.