Dru Oja Jay est le co-fon­da­teur de http://www.mediacoop.ca/, co-auteur de http://www.pavedwithgoodintentions.ca/ et de http://www.offsettingresistance.ca/.


“Pour les éco­lo­gistes tra­di­tion­nels, c’était un peu comme décou­vrir que Amnes­ty Inter­na­tio­nal avait ouvert sa propre aile dans la pri­son de Guan­ta­na­mo”. Voi­là com­ment Nao­mi Klein décrit la déci­sion de Nature Conser­van­cy de per­mettre des forages pétro­liers sur des terres que l’organisme pro­tège en fonc­tion de l’habitat d’un oiseau mena­cé, en 1999.

Comme les choses ont chan­gé !

Depuis lors, les pri­sons estam­pillées Amnes­ty Inter­na­tio­nal — ou tout au moins leurs équi­va­lents envi­ron­ne­men­taux — sont deve­nus de rigueur par­mi les ONG bien finan­cées. Cette ten­dance a atteint une sorte de point de bas­cu­le­ment la semaine der­nière, lorsque le Finan­cial Post a révé­lé que quatre groupes envi­ron­ne­men­taux cana­diens émi­nents ont tenu des négo­cia­tions secrètes avec des com­pa­gnies pétro­lières pen­dant des mois, et qu’ils auraient accep­té, selon le rap­port, de ces­ser leurs cam­pagnes contre cer­tains pro­jets de pipe­lines de sables bitu­mi­neux en échange des mesures cli­ma­tiques tièdes pro­po­sées fin novembre par le gou­ver­ne­ment néo-démo­crate de l’Alberta. Le pro­blème : les mesures du NPD per­mettent une aug­men­ta­tion de 40% dans l’extraction des sables bitu­mi­neux, et bafouent le consen­sus scien­ti­fique à pro­pos des mesures néces­saires pour évi­ter un désastre cli­ma­tique.

Depuis 1999, le Cana­da a vu deux grands accords entre des cor­po­ra­tions et les groupes éco­lo­gistes.

L’Accord de Great Bear Rain­fo­rest (GBR) avait com­men­cé comme une énorme bataille entre les éco­lo­gistes et les Pre­mières nations d’un côté, et les entre­prises d’exploitation fores­tière sur l’autre. L’accord lui-même est arri­vé quand les bailleurs de fonds ont cou­pé les vivres aux prin­ci­paux groupes envi­ron­ne­men­taux, qui se sont alors joint aux négo­cia­tions secrètes avec les com­pa­gnies fores­tières. Le résul­tat fut une capi­tu­la­tion monu­men­tale aux com­pa­gnies fores­tières pré­sen­tée au public comme une vic­toire. Le fait que ces grands groupes verts ont chan­gé de camp a réduit les chances, déjà impro­bables, de voir une résis­tance effi­cace à l’exploitation fores­tière conti­nuer, à nulles. Car affron­ter Weye­rhaeu­ser est une chose ; affron­ter Weye­rhaeu­ser et Green­peace, le Sier­ra Club et Fores­tE­thics est tout autre.

En 2009, Mac­do­nald Stains­by et moi-même avons écrit un rap­port sur l’affaire GBR, inti­tu­lé « Off­set­ting Resis­tance », dans lequel nous avions émis un aver­tis­se­ment : “le plan émer­geant de cam­pagne contre les sables bitu­mi­neux suit dans les traces de l’accord du « Great Bear Rain­fo­rest », en incluant plu­sieurs des mêmes joueurs et tac­tiques”.

Peut-être à leur cré­dit, les éco­lo­gistes n’ont pas pas­sé beau­coup de temps à s’entre-déchirer publi­que­ment au sujet de l’accord GBR.

Mais en 2010, de grandes diver­gences poli­tiques et stra­té­giques ont été mises en évi­dence, lorsqu’un cer­tain nombre de groupes cana­diens a signé (l’Entente sur la forêt boréale cana­dienne), qui a notam­ment exclu les Pre­mières nations. Cette fois-ci, la nou­velle a sus­ci­té bien plus de réac­tions.

La jour­na­liste Dawn Paley a ame­né ces voix à l’avant plan, dans une série de rap­ports per­cu­tants.

« Je pense que la CBFA a cau­sé une grande frac­ture, non seule­ment dans le sec­teur des ONGE, mais aus­si chez les Pre­mières Nations », dit à l’époque Clay­ton Tho­mas-Mul­ler, qui mili­tait alors contre les sables bitu­mi­neux avec le Indi­ge­nous Envi­ron­men­tal Net­work.

Des sug­ges­tions d’un éven­tuel accord au sujet des sables bitu­mi­neux fai­saient déjà sur­face en 2010. Alors qu’il était clair qu’il y avait peu d’appétit pour un accord avec les com­pa­gnies pétro­lières de part et d’autre de la table, la pres­sion des bailleurs de fonds a per­mit à l’i­dée de res­ter vivante.

En 2013, Paley a publié un nou­veau rap­port, avec un même aver­tis­se­ment : que les groupes envi­ron­ne­men­taux se pré­pa­raient à un accord simi­laire rela­tif aux sables bitu­mi­neux. Tze­po­rah Ber­man — qui était un des prin­ci­paux archi­tectes des ententes de la GBR et de la CBFA — a répon­du dans un poste publique Face­book, écri­vant « Je suis tel­le­ment fati­gué de ces attaques, qui n’ont aucun fon­de­ment dans les faits ».

L’édition 2015 — ver­sion sables bitu­mi­neux — de l’accord secret a fina­le­ment été dévoi­lé. Selon le Finan­cial Post :

En plus de [direc­teur géné­ral de Envi­ron­men­tal Defense, Tim] Gray, les lea­ders envi­ron­ne­men­taux qui ont par­ti­ci­pé aux dis­cus­sions étaient Karen Mahon, direc­teur de Forest Ethics Cana­da ; Ed Whit­tin­gham, direc­teur exé­cu­tif de l’Institut Pem­bi­na ; et Ste­ven Guil­beault, direc­teur et fon­da­teur d’Équiterre.

Contrai­re­ment aux accords pré­cé­dents, aucun des groupes impli­qués ne sem­blaient vou­loir voir leur par­ti­ci­pa­tion deve­nir affaire publique. Plus d’une semaine s’est écou­lée et rien ne laisse sug­gé­rer que quel­conque par­mi eux ai déci­dé de ces­ser ses acti­vi­tés anti-pipe­line.

Fores­tE­thics, qui se posi­tionne désor­mais en figure de proue dans les mani­fes­ta­tions contre le pipe­line de Kin­der Mor­gan, et ceci après avoir prê­té peu d’attention au dos­sier pen­dant des années, a même envoyé des cour­riels pour deman­der des dons après l’épreuve de force à Bur­na­by Moun­tain.

Tze­po­rah Ber­man, qui est le prin­ci­pal repré­sen­tant des bailleurs de fonds amé­ri­cains dans la lutte contre les sables bitu­mi­neux, ne fait aucune men­tion des conces­sions dans un article d’opinion du 1er décembre, dans lequel elle louange le gou­ver­ne­ment alber­tain pour son lea­der­ship. Mais elle y a lais­sé pla­ner un cer­tain doute, quant à l’opposition de cer­tains groupes à un ou plu­sieurs pipe­lines :

« Nous avons créé un espace poli­tique pour per­mettre au gou­ver­ne­ment de faire la bonne chose. Est-ce à dire qu’ils veulent tou­jours d’un pipe­line ? Pro­ba­ble­ment. Mais il est cer­tain qu’ils n’en ont pas besoin de quatre, main­te­nant. »

Main­te­nant que le chat est sor­ti du sac, Ber­man et les quatre orga­ni­sa­tions envi­ron­ne­men­tales devront faire face à des ques­tions dif­fi­ciles de leurs membres. Fores­tE­thics va-t-il user de sa posi­tion pour per­mettre à Kin­der Mor­gan de pro­cé­der, tout en blo­quant le Nor­thern Gate­way ? Équi­terre regar­de­ra-t-elle ailleurs alors que pas­se­ront les pro­jets de la ligne 9 ou Ener­gy est ? Envi­ron­men­tal Defense aban­don­ne­ra-t-elle son tra­vail contre la ligne 9 en Onta­rio ?

Mais sur­tout : ces groupes ont-ils accep­té (comme cer­tains l’ont fait dans les accords secrets pré­cé­dents) de ten­ter de convaincre d’autres acteurs de l’environnement d’arrêter leurs oppo­si­tion aux pipe­lines ?

Avec l’entente sur la forêt boréale, par exemple, les par­te­naires envi­ron­ne­men­taux avaient accep­té d’aider les entre­prises fores­tières à com­mer­cia­li­ser leurs pro­duits comme étant res­pec­tueux de l’environnement. Cela a créé une situa­tion où les com­mu­nau­tés qui s’opposaient à l’exploitation fores­tière sur leurs terres devaient désor­mais affron­ter­non-seule­ment des géants mul­ti­na­tio­naux comme Weye­rhau­ser, mais aus­si les orga­ni­sa­tions envi­ron­ne­men­tales. Ça a éga­le­ment mon­té les Pre­mières nations les unes contre les autres.

Dans le cas des sables bitu­mi­neux, le public est trop bien infor­mé pour croire aux pré­ten­tions exa­gé­rées selon les­quelles la forêt a été « sau­vée ». La rhé­to­rique, cette fois, est beau­coup plus tor­tu­rée.

Ce qui est dif­fé­rent à pro­pos de cet accord secret est le nombre de groupes qui vont tra­vailler direc­te­ment en contra­dic­tion avec l’accord secret. Cer­tains ont été directs à pro­pos de leur rejet de la détente. “Le seul moment où nous allons arrê­ter notre lutte contre les pipe­lines c’est une fois que les pipe­lines seront arrê­tés”, a décla­ré Came­ron Fen­ton, mili­tant pour 350.org, au Finan­cial Post.

Il est trop tôt pour décla­rer la mort des efforts de col­la­bo­ra­tion for­cée par les bailleurs de fonds, mais il est aus­si trop tôt pour en décla­rer le déclin. Les mili­tants pour la jus­tice cli­ma­tique ont long­temps reje­té le para­digme d’une grande cam­pagne mon­tée dans le but de “faire un deal” sur un hori­zon de cinq ans, pour per­mettre aux bailleurs de fonds de pas­ser à d’autres choses. Cet accord pour­rait gal­va­ni­ser cette convic­tion.

Alors que cer­taines fon­da­tions très riches sont tou­jours dési­reuses de pous­ser des accords secrets, il ne s’agit pas d’une posi­tion una­nime et des fis­sures appa­raissent dans les rangs des bailleurs de fonds. Par hasard, Farhad Ebra­hi­mi, de la Fon­da­tion Cho­rus, a publié, un jour avant les nou­velles de l’accord secret, un long article enjoi­gnant les dona­teurs à four­nir un finan­ce­ment à long terme aux com­mu­nau­tés qui résistent aux pro­jets dan­ge­reux pour le cli­mat et qui font la pro­mo­tion de modes alter­na­tifs. Il leur a éga­le­ment deman­dé d’abandonner le contrôle qui conduit à des accords secrets :

« Une tran­si­tion véri­ta­ble­ment juste néces­si­te­ra un tra­vail à long terme, et le tra­vail à long terme néces­site des enga­ge­ments à long terme de la com­mu­nau­té phi­lan­thro­pique. Des enga­ge­ments de finan­ce­ment à long terme ne donnent pas seule­ment des outils de tra­vail aux orga­ni­sa­tions — ils les libèrent éga­le­ment du rituel annuel de la ré-appli­ca­tion. Dans une culture qui féti­chise sou­vent le « risque », je pro­pose que ceci est une façon impor­tante pour les bailleurs de fonds à prendre davan­tage de risques — en allouant plus de nos bud­gets à long terme — au nom des mou­ve­ments sociaux que nous cher­chons à sou­te­nir. »

La volon­té des groupes envi­ron­ne­men­taux de pre­mier plan de se mettre secrè­te­ment en contra­dic­tion avec d’autres cam­pagnes — et avec un consen­sus scien­ti­fique — est moins cho­quante que cela était en 1999. Cela a cepen­dant plus de chances d’être jugé inac­cep­table par leurs dona­teurs et béné­voles.

Nous avons aver­ti d’une entente secrète au sujet des sables bitu­mi­neux en 2009, et beau­coup ont tra­vaillé dur pour l’arrêter dans les années depuis. En fin de compte, nous avons obte­nu un com­pro­mis insa­tis­fai­sant : l’affaire n’a pas été aus­si impor­tante que ce que nous avions pré­vue, mais elle s’est conclue quand même.

Le moment semble bon pour fer­mer les livres sur huit années de ce volet jour­na­lis­tique par­ti­cu­lier, por­tant sur la cri­tique des modes de finan­ce­ment des ONG. Il n’a pas été par­ti­cu­liè­re­ment amu­sant, mais il va pro­ba­ble­ment conti­nuer à être néces­saire. Je ter­mi­ne­rai par une der­nière pré­dic­tion cou­ra­geuse : le modèle d’accord secret se ter­mi­ne­ra avec un gémis­se­ment, et non avec éclat.

Les mou­ve­ments ont la trans­for­ma­tion comme objec­tif, et ils sont de moins en moins inté­res­sés par la décla­ra­tion de “vic­toires” pitoyables sui­vie d’un pas­sage à autre chose. Nous vou­lons tout : une pla­nète vivable, une dis­tri­bu­tion équi­table des richesses dura­ble­ment pro­duites, une déco­lo­ni­sa­tion des modes de contrôle des terres, et des orga­ni­sa­tions démo­cra­tiques qui reflè­te­ront ces objec­tifs. Lais­ser inex­ploi­tés l’essentiel des sables bitu­mi­neux qui nous res­tent en arrê­tant tous les pipe­lines pro­po­sés, c’est la pre­mière étape néces­saire.

Dru Oja Jay


Tra­duc­tion : Nata Porows­ka, Iles de la Made­leine.


Une note de Frank­lin Lopez à pro­pos de cet (excellent article):

Quelques petites remarques : Nao­mi Klein est citée en ouver­ture, alors qu’elle par­ti­cipe elle-même, en tant que membre du conseil d’ad­mi­nis­tra­tion de 350.org, à l’ON­Gi­sa­tion du mou­ve­ment éco­lo­gique, qu’elle cri­tique à tra­vers sa propre cita­tion, le type d’ON­Gi­sa­tion que cri­tiquent éga­le­ment Dru et Mac­do­nald. C’est aus­si iro­nique parce que Tze­po­rah Ber­man était une des contri­bu­trices du « Leap Mani­fes­to » de Nao­mi Klein, que Forest Ethics avait d’ailleurs aus­si signé. La ques­tion est donc de savoir si Klein, 350 et les autres mili­tants vont se dis­tan­cer de Tze­po­rah et de Forest Ethics une fois que tout ceci sera divul­gé ? Une autre remarque, il parle pas du fait que Came­ron Fen­ton, qui est cité dans cet article, est aus­si membre du comi­té de direc­tion, ain­si que Tze­po­rah Ber­man, du réseau « Tar Sands Solu­tions » (Le réseau des solu­tions aux sables bitu­mi­neux).
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Comments to: Une entente secrète entre des groupes environnementaux et des compagnies pétrolières marque la fin d’une époque.
  • 9 décembre 2015

    Les putins

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