Ce qu’est une génération politique — un hommage à Pierre Fournier (par Fabrice Nicolino)

Ce long texte a pour moi de l’importance. Mais pour vous ? Nul n’est heu­reu­se­ment obli­gé de me suivre. Il est clair que la taille de l’objet du délit contre­dit les usages ordi­naires du net, qui se rap­prochent comme il se doit de ceux de la télé. On zappe dès qu’un grain de sable se met de la par­tie. Dès que Michel Dru­cker annonce sur une autre chaîne l’arrivée de Car­la Bru­ni. J’en suis bien déso­lé, mais la lec­ture toute facul­ta­tive de ce qui suit demande un peu de temps.

Bien enten­du, il y a de quoi déses­pé­rer. Le dérè­gle­ment cli­ma­tique menace de dis­lo­ca­tion nos fra­giles digues et bar­rières poli­tiques et morales. Le monde va réel­le­ment mal, plus mal que jamais, semble-t-il. À ce stade, le pire serait de se perdre dans l’un des si nom­breux fan­tasmes mis à dis­po­si­tion par la machine cen­trale, celle qui pro­duit les images que tant de gens prennent pour la réa­li­té. Il faut, il vaut mieux, je le crois en tout cas, se pen­cher une fois de plus sur l’histoire.

Je ne sais pas exac­te­ment ce qu’est une géné­ra­tion poli­tique, mais je suis sûr que cette notion existe pour­tant. Elle n’est qu’une par­tie de son temps, mais elle l’exprime mieux que bien d’autres défi­ni­tions. Elle est cette frac­tion d’un peuple, enga­gée, qui donne le sen­ti­ment, fon­dé ou non, de don­ner le la à la socié­té entière. On lui prête le pou­voir d’orienter, d’infléchir au moins, de déci­der au mieux. De ce point de vue, et pour ne pas remon­ter à notre cher vieux Mathu­sa­lem, la géné­ra­tion poli­tique d’avant 1914 pré­sente un bilan de faillite complet.

Et pour­tant ! Le mou­ve­ment ouvrier fran­çais d’avant la bou­che­rie était contre la guerre, au point d’organiser contre elle, le 16 décembre 1912, une grève géné­rale. La CGT, seul véri­table syn­di­cat, alors proche de l’action directe dite syn­di­ca­liste-révo­lu­tion­naire, pro­cla­mait pré­fé­rer l’insurrection au car­nage guer­rier. Regar­dez par vous-même :

Grève générale contre la guerre organisée par la CGT le 16 décembre 1912

De son côté, la gauche offi­cielle – l’Internationale socia­liste, dont était membre la SFIO, ancêtre de nos socia­listes – avait, dès 1891,  invi­té « tous les tra­vailleurs à pro­tes­ter, par une agi­ta­tion inces­sante, contre toutes les ten­ta­tives de guerre ». Cer­tains socia­listes, comme Gus­tave Her­vé, appe­laient même à la « guerre sociale » contre la bour­geoi­sie, plu­tôt que de ser­vir ses inté­rêts sous l’uniforme. Jau­rès, le grand Jau­rès, décla­rait dans son ultime dis­cours du 25 juillet 1914, peu de temps avant son assas­si­nat : « La poli­tique colo­niale de la France, la poli­tique sour­noise de la Rus­sie et la volon­té bru­tale de l’Autriche ont contri­bué à créer l’état de choses hor­rible où nous sommes. L’Europe se débat comme dans un cau­che­mar. Eh bien ! citoyens, dans l’obscurité qui nous envi­ronne, dans l’incertitude pro­fonde où nous sommes de ce que sera demain, je ne veux pro­non­cer aucune parole témé­raire, j’espère encore mal­gré tout qu’en rai­son même de l’énormité du désastre dont nous sommes mena­cés, à la der­nière minute, les gou­ver­ne­ments se res­sai­si­ront et que nous n’aurons pas à fré­mir d’horreur à la pen­sée du cata­clysme qu’entraînerait aujourd’hui pour les hommes une guerre européenne ». 

Si vous le per­met­tez, deux choses. La pre­mière : alors que la guerre est aux portes, Jau­rès n’hésite pas à pla­cer sur le même plan la poli­tique fran­çaise et les autres. Beau. La seconde : ne se croi­rait-on pas, au-delà des détails, à Copen­hague, au som­met sur le cli­mat ? Quoi qu’il en soit, Jau­rès fut, comme on sait, assas­si­né le 31 juillet 1914, moins d’une semaine après ce dis­cours. À son enter­re­ment le 4 août, qui fut celui d’un monde, le secré­taire de la CGT Léon Jou­haux révé­la un for­mi­dable revi­re­ment, décla­rant : « Ce n’est pas la haine du peuple alle­mand qui nous pous­se­ra sur les champs de bataille, c’est la haine de l’impérialisme allemand ».

La messe était tra­gi­que­ment dite. La CGT se cou­chait, la SFIO aus­si, Gus­tave Her­vé devien­drait un ultra­na­tio­na­liste, et l’Europe mour­rait dans les tran­chées, pré­pa­rant mal­gré elle l’avènement d’un petit capo­ral nom­mé Adolf Hit­ler, et l’autre guerre. Pour­quoi remuer de tels sou­ve­nirs jau­nis ? Parce qu’il le faut bien. La géné­ra­tion poli­tique d’avant 1914 s’est donc mon­trée inca­pable de res­pec­ter ses enga­ge­ments pré­ten­du­ment sacrés. Et celle de l’entre-deux-guerres, pour­tant née de l’opposition au grand mas­sacre, fut elle inca­pable de sai­sir la nature du sta­li­nisme, tache indé­lé­bile au front des intel­lec­tuels fran­çais, et tra­gi­que­ment impuis­sante devant la mon­tée du fascisme.

Votez communiste

La toute neuve, à peine sor­tie de ces cata­combes en 1944, ardente, géné­reuse, résis­tante, héri­tait pour­tant d’un far­deau insup­por­table. Celui de la ques­tion sta­li­nienne, qu’elle dut, volens nolens, por­ter sur le dos. À tout prendre, et mal­gré tant d’erreurs et de four­voie­ments, elle me paraît être la moins mau­vaise de toutes celles qui occu­pèrent le temps du siècle pas­sé. Elle ne par­vint pas à évi­ter les guerres colo­niales, mais elle mit en musique, tant bien que mal, le pro­gramme du Conseil natio­nal de la résis­tance (CNR), qui appa­raît, dans la situa­tion où nous sommes plon­gés en cette fin 2009, un miracle de fer­me­té et de justice.

La suite est moins agréable. Les résis­tants prirent de la bedaine, et cer­tains d’entre eux – Robert Lacoste ! – n’hésitèrent pas à cou­vrir et même encou­ra­ger la tor­ture de masse contre les Algé­riens, entre 1954 et 1962. Sous la cendre, une nou­velle géné­ra­tion poin­tait le nez. Celle des années soixante, avec deux branches prin­ci­pales et des rameaux secon­daires. La pre­mière des branches majeures s’appelle le gaul­lisme. Nul n’est tenu de le croire, mais Sar­ko­zy y demeure accro­ché, vaille que vaille. Car c’est ain­si avec les vieux arbres. Les racines en 1942, de Londres à Paris, la mitraillette Sten en ban­dou­lière. Et les ultimes rejets en 2009, sous les applau­dis­se­ments conju­gués de Jean-Marie Bigard et Mireille Mathieu.

Le gaul­lisme, donc, et les années soixante. Les tech­no­crates au pou­voir, l’industrialisation d’un pays qui résiste mal au rou­leau-com­pres­seur. L’anéantissement des cam­pagnes et la créa­tion des cités per­dues, de Sar­celles à Mont­fer­meil. Le règne de la bagnole et de la spé­cu­la­tion immo­bi­lière. Le triomphe de la chi­mie de syn­thèse, l’assassinat de Paris. Pom­pi­dou. Gis­card. Chi­rac. Une géné­ra­tion, un nou­veau pays.

L’autre branche essen­tielle n’est autre que celle sur laquelle Mit­ter­rand a fait son nid. Un homme qui a tou­jours été de droite, d’une droite dure et atlan­tiste, devient le maître de l’opposition offi­cielle en 1971, au congrès de fon­da­tion du par­ti socia­liste, ci-devant SFIO. Tous les autres, pour­tant pré­ve­nus de ce remar­quable sens de l’opportunité en poli­tique, suivent d’un seul mou­ve­ment. Pour­quoi ? Bonne ques­tion. Tous. Jos­pin, l’adversaire épou­van­té de la SFIO du temps de l’Algérie. Rocard, le vibrion­nant inven­teur d’un par­ti per­pé­tuel­le­ment cocu et cocu­fiant, le PSU. Che­vè­ne­ment, l’ancien par­ti­san de l’Algérie fran­çaise, deve­nu plus sta­li­nien que les sta­li­niens. Estier, l’ami de Mos­cou. Mau­roy, le déjà social-démo­crate. Qui­lès, affû­teur de guillo­tines en car­ton bouilli. Tous. Sans oublier la pha­lange des amis de la guerre froide. Les Roland Dumas, les André Rous­se­let, les Louis Mer­maz, cette garde rap­pro­chée qui n’a, elle, jamais eu le moindre doute sur les objec­tifs réels de Mitterrand.

Arri­vée au pou­voir, cette géné­ra­tion poli­tique-là aura fait le contraire de ce qu’elle pro­met­tait pour­tant. Non seule­ment elle n’a pas rom­pu avec le capi­ta­lisme, mais elle l’a ins­tal­lé dans le moindre recoin, y com­pris dans les têtes à prio­ri les plus rétives. Elle a ven­du la télé, cano­ni­sé Tapie, mani­pu­lé le mou­ve­ment immi­gré, et bien enten­du fait explo­ser les inéga­li­tés sociales. Sur le plan éco­lo­gique, inutile même de se fati­guer à écrire, car il n’y a rien à dire. Rien. C’est-à-dire tout : au moment où l’action volon­taire et col­lec­tive nous aurait tant aidés, la gauche regar­dait à la loupe bino­cu­laire la carte élec­to­rale. Quant aux sta­li­niens, déjà pro­fon­dé­ment social-démo­cra­ti­sés, ils trou­vèrent en Mit­ter­rand un maître dans l’art du go. Ils pen­saient encer­cler au moment même où l’autre les enser­rait jusqu’à les étouf­fer. Le 10 mai 1981 ? Un orage sur Paris, sui­vi de tant d’années d’hiver.

Par­lons rameaux et radi­celles. Mai 68. Le même arbre, au fond les mêmes bour­geons, mais en musique s’il vous plaît. Le pire : Geis­mar, Glucks­mann, Sol­lers, July, Kouch­ner. Tous ayant été sta­li­niens, à des titres divers, tous finis­sant dans la cari­ca­ture de leurs cari­ca­tures d’il y a qua­rante ans. Je pré­fère ne pas même insis­ter. Le meilleur : Kri­vine, Ben­saïd et ces mil­liers de jeunes qui pen­sèrent de bonne foi s’attaquer aux bonne causes. Et qui se trom­pèrent. Sur les causes. Sur les moyens de la confron­ta­tion. Quoi qu’il en fût, mai 68 est le reje­ton de la culture poli­tique née dans les années 60. De cet après-guerre sans rivages où l’individu impo­sait d’autant plus faci­le­ment ses droits sup­po­sés qu’il jouait ain­si le rôle dévo­lu par la machine. Car ne rêvez pas : la pro­duc­tion de masse des objets avait besoin de jeunes gens auda­cieux, ingé­nieux, inven­tifs et même révol­tés. Il fal­lait quelqu’un pour conduire la cara­vane publi­ci­taire de la mar­chan­dise pour tous et pour cha­cun. Fon­da­men­ta­le­ment, essen­tiel­le­ment, le capi­ta­lisme de 1968, qui l’ignorait bien sûr, avait besoin de chan­ge­ment cos­mé­tique et bruyant. Il en eut pour son compte.

Reste la cri­tique éco­lo­giste. Oui, à qui appar­tient donc celle-là, si elle existe seule­ment ? Vous allez me trou­ver bien dur, mais je place sans hési­ter le mou­ve­ment asso­cia­tif et le mou­ve­ment poli­tique incar­né par les Verts dans le même sac, l’attachant à la traîne de 1968. Je crois, sans esprit de pro­vo­ca­tion, que les deux sont, dans leur plus grande masse, une queue de comète des évé­ne­ments du prin­temps 68. Avec le recul – je recon­nais que tout est bien plus simple avec le recul -, que peut-on dire des asso­cia­tions éco­lo­gistes et de pro­tec­tion de la nature ? Petit un, elles sont appa­rues parce qu’une jeu­nesse com­ba­tive se met­tait enfin de la par­tie. Aupa­ra­vant, avant 1968, n’existaient qu’une pous­sière de socié­tés savantes, et qui le seraient res­tées sans les bar­ri­cades. Des socié­tés savantes. Une poussière.

Petit deux, la jeu­nesse de 68 se mit à construire des huttes et des niches à par­tir des­quelles, pen­sait-elle, on pour­rait sau­ver cette nature qu’on savait mena­cée. Mais la pen­sée res­tait prise dans la glu d’un para­digme qui n’a pas dit son der­nier mot qua­rante années plus tard : le pro­grès. Le déve­lop­pe­ment. Les super­mar­chés. L’industrie nucléaire. Le pro­duit inté­rieur brut. La crois­sance. L’économie. En refu­sant de sor­tir du cadre impo­sé par les droites et les gauches, en refu­sant d’assumer la rup­ture avec ce monde, les Frap­na, Bre­tagne Vivante, WWF, Amis de la terre, Green­peace ont fini par lui don­ner rai­son. Ce monde avait rai­son sur le fond, et ses cri­tiques n’entendaient le réfor­mer qu’à la marge, dans la forme extrême que pre­naient les pol­lu­tions les plus évi­dentes, comme les marées noires. Les asso­cia­tions, dès lors, ne pou­vaient, tôt ou tard, que se trou­ver inté­grées au pro­ces­sus de la des­truc­tion en cours. Elles se croyaient dif­fé­rentes, elles n’étaient – hélas – que complémentaires.

Quant aux Verts, ce mou­ve­ment né offi­ciel­le­ment en 1984, il est l’héritier en droite ligne d’un des legs les plus détes­tables de 1968. C’est-à-dire ce mélange d’individualisme petit-bour­geois et d’hédonisme que sym­bo­lisent si bien la « bataille » pour le haschisch et celle pour le mariage gay. Je prends la pré­cau­tion de dire que je suis pour la dépé­na­li­sa­tion totale des usages du shit, et que le mariage homo ne me pose pas davan­tage de pro­blème que l’autre. Je le pré­cise, à toutes fins utiles. Mais pour le reste ! Je sais qu’il existe quan­ti­té de mili­tants for­mi­dables chez les Verts. Je le sais, car je les ai ren­con­trés. En nombre. Mais je sais que leur par­ti n’exprime rien d’autre qu’une douillette contes­ta­tion fran­chouillarde du monde réel. J’assume : fran­chouillarde. Oh certes, vous trou­ve­rez tou­jours un com­mu­ni­qué sous la pile, qui condamne tout ce que vous vou­lez, et son contraire.

Certes. L’un des der­niers que j’ai lus m’a d’autant plus sai­si qu’il par­lait de viande et de bio­car­bu­rants, sujets aux­quels j’ai consa­cré deux livres. Que disait le com­mu­ni­qué des Verts du 8 décembre 2009 ? Que « deux dérives doivent être par­ti­cu­liè­re­ment com­bat­tues pour lut­ter contre le chan­ge­ment cli­ma­tique : la sur­con­som­ma­tion de viande, d’origine indus­trielle, et les agro­car­bu­rants indus­triels ». Je devrais m’écrier : hour­rah !, car je ne doute pas d’avoir joué mon rôle dans cette tar­dive prise de conscience. Mais je ne le peux. Car ce com­mu­ni­qué n’est hélas qu’un chif­fon de papier. Rien d’autre.

Je sais bien que cer­tains de vous me trou­ve­ront plus injuste encore que sévère. À ceux-là, je pose­rai une ques­tion : où sont leurs cam­pagnes ? Où ? Écrire un com­mu­ni­qué prend trois minutes, et démontre aux naïfs que, déci­dé­ment, rien n’échappe à la saga­ci­té du par­ti. Mais veuillez plu­tôt me citer une mobi­li­sa­tion authen­tique et popu­laire, depuis vingt-cinq ans que les Verts existent, sur un thème vrai­ment cen­tral. Allez, je vous aide, en vous pro­po­sant quelques exemples : l’ours, le cli­mat, le loup, le nucléaire, la mai­son pas­sive, la sur­pêche, l’élevage indus­triel, les bio­car­bu­rants, l’amiante, la qua­li­té des eaux douces, les pes­ti­cides, l’agriculture bio­lo­gique, la forêt, le Rwan­da, le bar­rage chi­nois des Trois-Gorges et ses tur­bines made in France, etc, etc.

Vingt-cinq ans d’existence, des dizaines de mil­lions d’euros dépen­sés, mais aucun mou­ve­ment d’envergure  jamais sus­ci­té. Est-ce bien nor­mal, alors que tant de mil­liers d’heures ont été gas­pillées pour des postes, des conflits de per­sonnes, des causes subal­ternes ? Est-ce bien nor­mal ? Je per­drai mon temps et le vôtre en rap­pe­lant tant d’épisodes que nous ne sommes plus que quelques-uns à savoir, et qui ne ser­vi­ront plus à per­sonne. Mon sen­ti­ment peut aisé­ment se résu­mer : les Verts n’auront ser­vi à rien. À rien d’autre qu’à mimer l’action tout en res­tant sur place. Ils n’auront pas même été capables de nouer des liens durables avec cette frange d’intellectuels cri­tiques qui ne deman­daient que cela. Avez-vous enten­du par­ler d’un seul col­loque mar­quant son temps, qui aurait été orga­ni­sé par les Verts ? Contem­po­rains de la crise fan­tas­tique et oppres­sante de la vie sur terre, ils n’ont rien su mener, rien su éle­ver, ni su inven­ter. En revanche, oui, ils ont des sénateurs.

Une autre voie était pos­sible, mais elle n’a pas été sui­vie. Elle ne fut par­cou­rue que par une poi­gnée de valeu­reux et d’inconscients. Je mets au pre­mier rang d’entre eux, à jamais, Pierre Four­nier l’inflexible. Cet homme unique, né en 1937, mou­rut hélas très jeune, en 1973. Il avait eu le temps, dans Hara-Kiri heb­do, puis Char­lie-Heb­do, dans La Gueule ouverte enfin, de for­mu­ler une cri­tique fon­da­men­tale de l’industrialisation du monde. Je feuillette en ce moment même Y en a plus pour long­temps, un livre paru après sa mort, qui reprend des articles sélec­tion­nés par l’ami Roland de Mil­ler, oui, celui de la Grande Biblio­thèque de l’Écologie.

For­mi­dable Four­nier ! Je vous offre une cita­tion, qui vous fera com­prendre qu’il était loi­sible de se battre autre­ment qu’il ne fut fait. Mais jugez plutôt :

« Autre­fois, pour empê­cher les rats de bouf­fer les récoltes, les pay­sans des Alpes et de Scan­di­na­vie se cre­vaient la paillasse à construire d’admirables petites mai­sons de madriers empi­lés, her­mé­ti­que­ment closes d’une archi­tec­ture aus­si par­faite que les habi­ta­tions japo­naises tra­di­tion­nelles sur les­quelles il fut de mode, il y a dix ans, de se pâmer. Aujourd’hui, ces gre­niers deve­nus inutiles sont reta­pés à mort par des ban­lieu­sards qui les amé­nagent avec goût pour y pas­ser les vacances, et les semences de céréales sont conser­vées de manière ration­nelle par enro­bage au méthyl mer­cure. Lequel, entraî­né par les eaux de ruis­sel­le­ment dans les lacs et les mers, se concentre dans le planc­ton, les coquillages, les crus­ta­cés, les petits pois­sons, les gros pois­sons, les ani­maux nour­ris de farine de pois­son, les œufs, le lard et la mar­ga­rine “végé­tale” à tel point que la France est obli­gée d’admettre comme “inof­fen­sive” la dose de 0,7 ppm de mer­cure dans l’alimentation, dose 15 fois supé­rieure à celle tolé­rée par l’OMS (Orga­ni­sa­tion mon­diale de la san­té), mais ras­su­rez-vous, les contrôles sont extrê­me­ment sévères et l’on vous jure que cette dose, mul­ti­pliée par 15, qui couvre lar­ge­ment les besoins de l’industrie fran­çaise, n’est jamais dépassée ».

Lisez, reli­sez, et encore une autre fois. Moi, je ne m’en lasse pas. Il exis­tait une autre voie que celle de l’acceptation de l’empoisonnement uni­ver­sel. Qui pas­sait par le com­bat, ce gros mot qui fait cla­quer les dents de toutes les rosières de notre mou­ve­ment éco­lo­giste offi­ciel. Est-il pos­sible d’en sor­tir ? Est-il encore pos­sible d’imaginer une géné­ra­tion poli­tique autre que toutes celles, si sem­blables, qui tiennent la parole publique ? Je ne sais, je suis seule­ment cer­tain que si l’on espère y par­ve­nir, il fau­dra rompre. Les amarres. Non sans état d’âme, non sans crainte, non sans regret. Mais rompre, oui ! car aucune autre voie ne s’offre à nous. Tenez, encore quelques lignes de Four­nier, qui datent, elles, d’avril 1969, dans Hara-Kiri heb­do :

« Pen­dant qu’on nous amuse avec des guerres et des révo­lu­tions qui s’engendrent les unes les autres en répé­tant tou­jours la même chose, l’homme est en train, à force d’exploitation tech­no­lo­gique incon­trô­lée, de rendre la terre inha­bi­table, non seule­ment pour lui mais pour toutes les formes de vie supé­rieures qui s’étaient jusqu’alors accom­mo­dées de sa pré­sence… Au mois de mai 68, on a cru un ins­tant que les gens allaient deve­nir intel­li­gents, se mettre à poser des ques­tions, ces­ser d’avoir honte de leur sin­gu­la­ri­té, ces­ser de s’en remettre aux spé­cia­listes pour pen­ser à leur place. Et puis la Révo­lu­tion, renon­çant à deve­nir une Renais­sance, est retom­bée dans l’ornière clas­sique des vieux slo­gans, s’est faite, sous pré­texte d’efficacité, aus­si into­lé­rante et bor­née que ses adversaires. »

Four­nier, ce frère.

Fabrice Nico­li­no

21 décembre 2009


Une autre cita­tion de Pierre Four­nier (Char­lie Heb­do du 12 février 1973):

Un fou à diplômes, qui se croit rai­son­nable, comme tous les fous, explique à ses étu­diants, car il est pro­fes­seur d’économie poli­tique, comme beau­coup de fous, que le seul et unique pro­blème actuel est celui de la crois­sance démo­gra­phique. Or, c’est un fait d’expérience, le taux de nata­li­té ne dimi­nue qu’à par­tir d’un cer­tain niveau de vie. Lequel niveau de vie ne peut ne peut être atteint que par l’industrialisation à outrance.  Laquelle indus­tria­li­sa­tion exige une main‑d’œuvre abon­dante et donc un taux de nata­li­té éle­vé. Le seul moyen de résoudre à long terme le pro­blème de la sur­po­pu­la­tion, c’est donc d’encourager (dans un « pre­mier » temps) la sur­na­ta­li­té. CQFD.

La cita­tion (uti­li­sée par Nico­li­no dans son billet) de Pierre Four­nier, en entier, pour finir :

Print Friendly, PDF & Email
Total
0
Shares
2 comments
  1. Mer­ci Fabrice et Nico­las de me faire décou­vrir ce sacré­ment authen­tique écolo.
    Un vrai ani­mal qui aime les vies et le combat.
    Un autre article sur Pierre Four­nier « Le Grand » serait bien­ve­nu pour tous les lec­teurs et l’a­dresse d’un pub où on parle encore de lui !

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Attach images - Only PNG, JPG, JPEG and GIF are supported.

Articles connexes
C
Lire

Si on ne l’arrête pas, la civilisation industrielle pourrait détruire toute la biosphère (par Theodore Kaczynski)

Traduction et illustration d'un extrait du dernier livre de Theodore Kaczynski, « Anti-Tech Revolution : Why and How » (en français : « Révolution Anti-Tech : Pourquoi et Comment ») publié en 2016 aux États-Unis, à mettre en lien avec l'article précédent (L’étrange logique derrière la quête d’énergies « renouvelables »). Ici, lorsque Kaczynski parle de « systèmes autopropagateurs », il fait référence aux puissances corporatistes (multinationales) et étatiques, qui sont les institutions de pouvoir dominantes de notre temps. Un texte court, un avertissement. Sauf accident de parcours, et/ou sauf s'il fait face à une résistance assez efficace, le système technologique mondial se comportera très certainement comme suit :