Ce long texte a pour moi de l’importance. Mais pour vous ? Nul n’est heu­reu­se­ment obli­gé de me suivre. Il est clair que la taille de l’objet du délit contre­dit les usages ordi­naires du net, qui se rap­prochent comme il se doit de ceux de la télé. On zappe dès qu’un grain de sable se met de la par­tie. Dès que Michel Dru­cker annonce sur une autre chaîne l’arrivée de Car­la Bru­ni. J’en suis bien déso­lé, mais la lec­ture toute facul­ta­tive de ce qui suit demande un peu de temps.

Bien enten­du, il y a de quoi déses­pé­rer. Le dérè­gle­ment cli­ma­tique menace de dis­lo­ca­tion nos fra­giles digues et bar­rières poli­tiques et morales. Le monde va réel­le­ment mal, plus mal que jamais, semble-t-il. À ce stade, le pire serait de se perdre dans l’un des si nom­breux fan­tasmes mis à dis­po­si­tion par la machine cen­trale, celle qui pro­duit les images que tant de gens prennent pour la réa­li­té. Il faut, il vaut mieux, je le crois en tout cas, se pen­cher une fois de plus sur l’histoire.

Je ne sais pas exac­te­ment ce qu’est une géné­ra­tion poli­tique, mais je suis sûr que cette notion existe pour­tant. Elle n’est qu’une par­tie de son temps, mais elle l’exprime mieux que bien d’autres défi­ni­tions. Elle est cette frac­tion d’un peuple, enga­gée, qui donne le sen­ti­ment, fon­dé ou non, de don­ner le la à la socié­té entière. On lui prête le pou­voir d’orienter, d’infléchir au moins, de déci­der au mieux. De ce point de vue, et pour ne pas remon­ter à notre cher vieux Mathu­sa­lem, la géné­ra­tion poli­tique d’avant 1914 pré­sente un bilan de faillite com­plet.

Et pour­tant ! Le mou­ve­ment ouvrier fran­çais d’avant la bou­che­rie était contre la guerre, au point d’organiser contre elle, le 16 décembre 1912, une grève géné­rale. La CGT, seul véri­table syn­di­cat, alors proche de l’action directe dite syn­di­ca­liste-révo­lu­tion­naire, pro­cla­mait pré­fé­rer l’insurrection au car­nage guer­rier. Regar­dez par vous-même :

Grève générale contre la guerre organisée par la CGT le 16 décembre 1912

De son côté, la gauche offi­cielle – l’Internationale socia­liste, dont était membre la SFIO, ancêtre de nos socia­listes – avait, dès 1891,  invi­té « tous les tra­vailleurs à pro­tes­ter, par une agi­ta­tion inces­sante, contre toutes les ten­ta­tives de guerre ». Cer­tains socia­listes, comme Gus­tave Her­vé, appe­laient même à la « guerre sociale » contre la bour­geoi­sie, plu­tôt que de ser­vir ses inté­rêts sous l’uniforme. Jau­rès, le grand Jau­rès, décla­rait dans son ultime dis­cours du 25 juillet 1914, peu de temps avant son assas­si­nat : « La poli­tique colo­niale de la France, la poli­tique sour­noise de la Rus­sie et la volon­té bru­tale de l’Autriche ont contri­bué à créer l’état de choses hor­rible où nous sommes. L’Europe se débat comme dans un cau­che­mar. Eh bien ! citoyens, dans l’obscurité qui nous envi­ronne, dans l’incertitude pro­fonde où nous sommes de ce que sera demain, je ne veux pro­non­cer aucune parole témé­raire, j’espère encore mal­gré tout qu’en rai­son même de l’énormité du désastre dont nous sommes mena­cés, à la der­nière minute, les gou­ver­ne­ments se res­sai­si­ront et que nous n’aurons pas à fré­mir d’horreur à la pen­sée du cata­clysme qu’entraînerait aujourd’hui pour les hommes une guerre euro­péenne ».

Si vous le per­met­tez, deux choses. La pre­mière : alors que la guerre est aux portes, Jau­rès n’hésite pas à pla­cer sur le même plan la poli­tique fran­çaise et les autres. Beau. La seconde : ne se croi­rait-on pas, au-delà des détails, à Copen­hague, au som­met sur le cli­mat ? Quoi qu’il en soit, Jau­rès fut, comme on sait, assas­si­né le 31 juillet 1914, moins d’une semaine après ce dis­cours. À son enter­re­ment le 4 août, qui fut celui d’un monde, le secré­taire de la CGT Léon Jou­haux révé­la un for­mi­dable revi­re­ment, décla­rant : « Ce n’est pas la haine du peuple alle­mand qui nous pous­se­ra sur les champs de bataille, c’est la haine de l’impérialisme alle­mand ».

La messe était tra­gi­que­ment dite. La CGT se cou­chait, la SFIO aus­si, Gus­tave Her­vé devien­drait un ultra­na­tio­na­liste, et l’Europe mour­rait dans les tran­chées, pré­pa­rant mal­gré elle l’avènement d’un petit capo­ral nom­mé Adolf Hit­ler, et l’autre guerre. Pour­quoi remuer de tels sou­ve­nirs jau­nis ? Parce qu’il le faut bien. La géné­ra­tion poli­tique d’avant 1914 s’est donc mon­trée inca­pable de res­pec­ter ses enga­ge­ments pré­ten­du­ment sacrés. Et celle de l’entre-deux-guerres, pour­tant née de l’opposition au grand mas­sacre, fut elle inca­pable de sai­sir la nature du sta­li­nisme, tache indé­lé­bile au front des intel­lec­tuels fran­çais, et tra­gi­que­ment impuis­sante devant la mon­tée du fas­cisme.

Votez communiste

La toute neuve, à peine sor­tie de ces cata­combes en 1944, ardente, géné­reuse, résis­tante, héri­tait pour­tant d’un far­deau insup­por­table. Celui de la ques­tion sta­li­nienne, qu’elle dut, volens nolens, por­ter sur le dos. À tout prendre, et mal­gré tant d’erreurs et de four­voie­ments, elle me paraît être la moins mau­vaise de toutes celles qui occu­pèrent le temps du siècle pas­sé. Elle ne par­vint pas à évi­ter les guerres colo­niales, mais elle mit en musique, tant bien que mal, le pro­gramme du Conseil natio­nal de la résis­tance (CNR), qui appa­raît, dans la situa­tion où nous sommes plon­gés en cette fin 2009, un miracle de fer­me­té et de jus­tice.

La suite est moins agréable. Les résis­tants prirent de la bedaine, et cer­tains d’entre eux – Robert Lacoste ! – n’hésitèrent pas à cou­vrir et même encou­ra­ger la tor­ture de masse contre les Algé­riens, entre 1954 et 1962. Sous la cendre, une nou­velle géné­ra­tion poin­tait le nez. Celle des années soixante, avec deux branches prin­ci­pales et des rameaux secon­daires. La pre­mière des branches majeures s’appelle le gaul­lisme. Nul n’est tenu de le croire, mais Sar­ko­zy y demeure accro­ché, vaille que vaille. Car c’est ain­si avec les vieux arbres. Les racines en 1942, de Londres à Paris, la mitraillette Sten en ban­dou­lière. Et les ultimes rejets en 2009, sous les applau­dis­se­ments conju­gués de Jean-Marie Bigard et Mireille Mathieu.

Le gaul­lisme, donc, et les années soixante. Les tech­no­crates au pou­voir, l’industrialisation d’un pays qui résiste mal au rou­leau-com­pres­seur. L’anéantissement des cam­pagnes et la créa­tion des cités per­dues, de Sar­celles à Mont­fer­meil. Le règne de la bagnole et de la spé­cu­la­tion immo­bi­lière. Le triomphe de la chi­mie de syn­thèse, l’assassinat de Paris. Pom­pi­dou. Gis­card. Chi­rac. Une géné­ra­tion, un nou­veau pays.

L’autre branche essen­tielle n’est autre que celle sur laquelle Mit­ter­rand a fait son nid. Un homme qui a tou­jours été de droite, d’une droite dure et atlan­tiste, devient le maître de l’opposition offi­cielle en 1971, au congrès de fon­da­tion du par­ti socia­liste, ci-devant SFIO. Tous les autres, pour­tant pré­ve­nus de ce remar­quable sens de l’opportunité en poli­tique, suivent d’un seul mou­ve­ment. Pour­quoi ? Bonne ques­tion. Tous. Jos­pin, l’adversaire épou­van­té de la SFIO du temps de l’Algérie. Rocard, le vibrion­nant inven­teur d’un par­ti per­pé­tuel­le­ment cocu et cocu­fiant, le PSU. Che­vè­ne­ment, l’ancien par­ti­san de l’Algérie fran­çaise, deve­nu plus sta­li­nien que les sta­li­niens. Estier, l’ami de Mos­cou. Mau­roy, le déjà social-démo­crate. Qui­lès, affû­teur de guillo­tines en car­ton bouilli. Tous. Sans oublier la pha­lange des amis de la guerre froide. Les Roland Dumas, les André Rous­se­let, les Louis Mer­maz, cette garde rap­pro­chée qui n’a, elle, jamais eu le moindre doute sur les objec­tifs réels de Mit­ter­rand.

Arri­vée au pou­voir, cette géné­ra­tion poli­tique-là aura fait le contraire de ce qu’elle pro­met­tait pour­tant. Non seule­ment elle n’a pas rom­pu avec le capi­ta­lisme, mais elle l’a ins­tal­lé dans le moindre recoin, y com­pris dans les têtes à prio­ri les plus rétives. Elle a ven­du la télé, cano­ni­sé Tapie, mani­pu­lé le mou­ve­ment immi­gré, et bien enten­du fait explo­ser les inéga­li­tés sociales. Sur le plan éco­lo­gique, inutile même de se fati­guer à écrire, car il n’y a rien à dire. Rien. C’est-à-dire tout : au moment où l’action volon­taire et col­lec­tive nous aurait tant aidés, la gauche regar­dait à la loupe bino­cu­laire la carte élec­to­rale. Quant aux sta­li­niens, déjà pro­fon­dé­ment social-démo­cra­ti­sés, ils trou­vèrent en Mit­ter­rand un maître dans l’art du go. Ils pen­saient encer­cler au moment même où l’autre les enser­rait jusqu’à les étouf­fer. Le 10 mai 1981 ? Un orage sur Paris, sui­vi de tant d’années d’hiver.

Par­lons rameaux et radi­celles. Mai 68. Le même arbre, au fond les mêmes bour­geons, mais en musique s’il vous plaît. Le pire : Geis­mar, Glucks­mann, Sol­lers, July, Kouch­ner. Tous ayant été sta­li­niens, à des titres divers, tous finis­sant dans la cari­ca­ture de leurs cari­ca­tures d’il y a qua­rante ans. Je pré­fère ne pas même insis­ter. Le meilleur : Kri­vine, Ben­saïd et ces mil­liers de jeunes qui pen­sèrent de bonne foi s’attaquer aux bonne causes. Et qui se trom­pèrent. Sur les causes. Sur les moyens de la confron­ta­tion. Quoi qu’il en fût, mai 68 est le reje­ton de la culture poli­tique née dans les années 60. De cet après-guerre sans rivages où l’individu impo­sait d’autant plus faci­le­ment ses droits sup­po­sés qu’il jouait ain­si le rôle dévo­lu par la machine. Car ne rêvez pas : la pro­duc­tion de masse des objets avait besoin de jeunes gens auda­cieux, ingé­nieux, inven­tifs et même révol­tés. Il fal­lait quelqu’un pour conduire la cara­vane publi­ci­taire de la mar­chan­dise pour tous et pour cha­cun. Fon­da­men­ta­le­ment, essen­tiel­le­ment, le capi­ta­lisme de 1968, qui l’ignorait bien sûr, avait besoin de chan­ge­ment cos­mé­tique et bruyant. Il en eut pour son compte.

Reste la cri­tique éco­lo­giste. Oui, à qui appar­tient donc celle-là, si elle existe seule­ment ? Vous allez me trou­ver bien dur, mais je place sans hési­ter le mou­ve­ment asso­cia­tif et le mou­ve­ment poli­tique incar­né par les Verts dans le même sac, l’attachant à la traîne de 1968. Je crois, sans esprit de pro­vo­ca­tion, que les deux sont, dans leur plus grande masse, une queue de comète des évé­ne­ments du prin­temps 68. Avec le recul – je recon­nais que tout est bien plus simple avec le recul -, que peut-on dire des asso­cia­tions éco­lo­gistes et de pro­tec­tion de la nature ? Petit un, elles sont appa­rues parce qu’une jeu­nesse com­ba­tive se met­tait enfin de la par­tie. Aupa­ra­vant, avant 1968, n’existaient qu’une pous­sière de socié­tés savantes, et qui le seraient res­tées sans les bar­ri­cades. Des socié­tés savantes. Une pous­sière.

Petit deux, la jeu­nesse de 68 se mit à construire des huttes et des niches à par­tir des­quelles, pen­sait-elle, on pour­rait sau­ver cette nature qu’on savait mena­cée. Mais la pen­sée res­tait prise dans la glu d’un para­digme qui n’a pas dit son der­nier mot qua­rante années plus tard : le pro­grès. Le déve­lop­pe­ment. Les super­mar­chés. L’industrie nucléaire. Le pro­duit inté­rieur brut. La crois­sance. L’économie. En refu­sant de sor­tir du cadre impo­sé par les droites et les gauches, en refu­sant d’assumer la rup­ture avec ce monde, les Frap­na, Bre­tagne Vivante, WWF, Amis de la terre, Green­peace ont fini par lui don­ner rai­son. Ce monde avait rai­son sur le fond, et ses cri­tiques n’entendaient le réfor­mer qu’à la marge, dans la forme extrême que pre­naient les pol­lu­tions les plus évi­dentes, comme les marées noires. Les asso­cia­tions, dès lors, ne pou­vaient, tôt ou tard, que se trou­ver inté­grées au pro­ces­sus de la des­truc­tion en cours. Elles se croyaient dif­fé­rentes, elles n’étaient – hélas – que com­plé­men­taires.

Quant aux Verts, ce mou­ve­ment né offi­ciel­le­ment en 1984, il est l’héritier en droite ligne d’un des legs les plus détes­tables de 1968. C’est-à-dire ce mélange d’individualisme petit-bour­geois et d’hédonisme que sym­bo­lisent si bien la « bataille » pour le haschisch et celle pour le mariage gay. Je prends la pré­cau­tion de dire que je suis pour la dépé­na­li­sa­tion totale des usages du shit, et que le mariage homo ne me pose pas davan­tage de pro­blème que l’autre. Je le pré­cise, à toutes fins utiles. Mais pour le reste ! Je sais qu’il existe quan­ti­té de mili­tants for­mi­dables chez les Verts. Je le sais, car je les ai ren­con­trés. En nombre. Mais je sais que leur par­ti n’exprime rien d’autre qu’une douillette contes­ta­tion fran­chouillarde du monde réel. J’assume : fran­chouillarde. Oh certes, vous trou­ve­rez tou­jours un com­mu­ni­qué sous la pile, qui condamne tout ce que vous vou­lez, et son contraire.

Certes. L’un des der­niers que j’ai lus m’a d’autant plus sai­si qu’il par­lait de viande et de bio­car­bu­rants, sujets aux­quels j’ai consa­cré deux livres. Que disait le com­mu­ni­qué des Verts du 8 décembre 2009 ? Que « deux dérives doivent être par­ti­cu­liè­re­ment com­bat­tues pour lut­ter contre le chan­ge­ment cli­ma­tique : la sur­con­som­ma­tion de viande, d’origine indus­trielle, et les agro­car­bu­rants indus­triels ». Je devrais m’écrier : hour­rah !, car je ne doute pas d’avoir joué mon rôle dans cette tar­dive prise de conscience. Mais je ne le peux. Car ce com­mu­ni­qué n’est hélas qu’un chif­fon de papier. Rien d’autre.

Je sais bien que cer­tains de vous me trou­ve­ront plus injuste encore que sévère. À ceux-là, je pose­rai une ques­tion : où sont leurs cam­pagnes ? Où ? Écrire un com­mu­ni­qué prend trois minutes, et démontre aux naïfs que, déci­dé­ment, rien n’échappe à la saga­ci­té du par­ti. Mais veuillez plu­tôt me citer une mobi­li­sa­tion authen­tique et popu­laire, depuis vingt-cinq ans que les Verts existent, sur un thème vrai­ment cen­tral. Allez, je vous aide, en vous pro­po­sant quelques exemples : l’ours, le cli­mat, le loup, le nucléaire, la mai­son pas­sive, la sur­pêche, l’élevage indus­triel, les bio­car­bu­rants, l’amiante, la qua­li­té des eaux douces, les pes­ti­cides, l’agriculture bio­lo­gique, la forêt, le Rwan­da, le bar­rage chi­nois des Trois-Gorges et ses tur­bines made in France, etc, etc.

Vingt-cinq ans d’existence, des dizaines de mil­lions d’euros dépen­sés, mais aucun mou­ve­ment d’envergure  jamais sus­ci­té. Est-ce bien nor­mal, alors que tant de mil­liers d’heures ont été gas­pillées pour des postes, des conflits de per­sonnes, des causes subal­ternes ? Est-ce bien nor­mal ? Je per­drai mon temps et le vôtre en rap­pe­lant tant d’épisodes que nous ne sommes plus que quelques-uns à savoir, et qui ne ser­vi­ront plus à per­sonne. Mon sen­ti­ment peut aisé­ment se résu­mer : les Verts n’auront ser­vi à rien. À rien d’autre qu’à mimer l’action tout en res­tant sur place. Ils n’auront pas même été capables de nouer des liens durables avec cette frange d’intellectuels cri­tiques qui ne deman­daient que cela. Avez-vous enten­du par­ler d’un seul col­loque mar­quant son temps, qui aurait été orga­ni­sé par les Verts ? Contem­po­rains de la crise fan­tas­tique et oppres­sante de la vie sur terre, ils n’ont rien su mener, rien su éle­ver, ni su inven­ter. En revanche, oui, ils ont des séna­teurs.

Une autre voie était pos­sible, mais elle n’a pas été sui­vie. Elle ne fut par­cou­rue que par une poi­gnée de valeu­reux et d’inconscients. Je mets au pre­mier rang d’entre eux, à jamais, Pierre Four­nier l’inflexible. Cet homme unique, né en 1937, mou­rut hélas très jeune, en 1973. Il avait eu le temps, dans Hara-Kiri heb­do, puis Char­lie-Heb­do, dans La Gueule ouverte enfin, de for­mu­ler une cri­tique fon­da­men­tale de l’industrialisation du monde. Je feuillette en ce moment même Y en a plus pour long­temps, un livre paru après sa mort, qui reprend des articles sélec­tion­nés par l’ami Roland de Mil­ler, oui, celui de la Grande Biblio­thèque de l’Écologie.

For­mi­dable Four­nier ! Je vous offre une cita­tion, qui vous fera com­prendre qu’il était loi­sible de se battre autre­ment qu’il ne fut fait. Mais jugez plu­tôt :

« Autre­fois, pour empê­cher les rats de bouf­fer les récoltes, les pay­sans des Alpes et de Scan­di­na­vie se cre­vaient la paillasse à construire d’admirables petites mai­sons de madriers empi­lés, her­mé­ti­que­ment closes d’une archi­tec­ture aus­si par­faite que les habi­ta­tions japo­naises tra­di­tion­nelles sur les­quelles il fut de mode, il y a dix ans, de se pâmer. Aujourd’hui, ces gre­niers deve­nus inutiles sont reta­pés à mort par des ban­lieu­sards qui les amé­nagent avec goût pour y pas­ser les vacances, et les semences de céréales sont conser­vées de manière ration­nelle par enro­bage au méthyl mer­cure. Lequel, entraî­né par les eaux de ruis­sel­le­ment dans les lacs et les mers, se concentre dans le planc­ton, les coquillages, les crus­ta­cés, les petits pois­sons, les gros pois­sons, les ani­maux nour­ris de farine de pois­son, les œufs, le lard et la mar­ga­rine “végé­tale” à tel point que la France est obli­gée d’admettre comme “inof­fen­sive” la dose de 0,7 ppm de mer­cure dans l’alimentation, dose 15 fois supé­rieure à celle tolé­rée par l’OMS (Orga­ni­sa­tion mon­diale de la san­té), mais ras­su­rez-vous, les contrôles sont extrê­me­ment sévères et l’on vous jure que cette dose, mul­ti­pliée par 15, qui couvre lar­ge­ment les besoins de l’industrie fran­çaise, n’est jamais dépas­sée ».

Lisez, reli­sez, et encore une autre fois. Moi, je ne m’en lasse pas. Il exis­tait une autre voie que celle de l’acceptation de l’empoisonnement uni­ver­sel. Qui pas­sait par le com­bat, ce gros mot qui fait cla­quer les dents de toutes les rosières de notre mou­ve­ment éco­lo­giste offi­ciel. Est-il pos­sible d’en sor­tir ? Est-il encore pos­sible d’imaginer une géné­ra­tion poli­tique autre que toutes celles, si sem­blables, qui tiennent la parole publique ? Je ne sais, je suis seule­ment cer­tain que si l’on espère y par­ve­nir, il fau­dra rompre. Les amarres. Non sans état d’âme, non sans crainte, non sans regret. Mais rompre, oui ! car aucune autre voie ne s’offre à nous. Tenez, encore quelques lignes de Four­nier, qui datent, elles, d’avril 1969, dans Hara-Kiri heb­do :

« Pen­dant qu’on nous amuse avec des guerres et des révo­lu­tions qui s’engendrent les unes les autres en répé­tant tou­jours la même chose, l’homme est en train, à force d’exploitation tech­no­lo­gique incon­trô­lée, de rendre la terre inha­bi­table, non seule­ment pour lui mais pour toutes les formes de vie supé­rieures qui s’étaient jusqu’alors accom­mo­dées de sa pré­sence… Au mois de mai 68, on a cru un ins­tant que les gens allaient deve­nir intel­li­gents, se mettre à poser des ques­tions, ces­ser d’avoir honte de leur sin­gu­la­ri­té, ces­ser de s’en remettre aux spé­cia­listes pour pen­ser à leur place. Et puis la Révo­lu­tion, renon­çant à deve­nir une Renais­sance, est retom­bée dans l’ornière clas­sique des vieux slo­gans, s’est faite, sous pré­texte d’efficacité, aus­si into­lé­rante et bor­née que ses adver­saires. »

Four­nier, ce frère.

Fabrice Nico­li­no

21 décembre 2009


Une autre cita­tion de Pierre Four­nier (Char­lie Heb­do du 12 février 1973):

Un fou à diplômes, qui se croit rai­son­nable, comme tous les fous, explique à ses étu­diants, car il est pro­fes­seur d’économie poli­tique, comme beau­coup de fous, que le seul et unique pro­blème actuel est celui de la crois­sance démo­gra­phique. Or, c’est un fait d’expérience, le taux de nata­li­té ne dimi­nue qu’à par­tir d’un cer­tain niveau de vie. Lequel niveau de vie ne peut ne peut être atteint que par l’industrialisation à outrance.  Laquelle indus­tria­li­sa­tion exige une main‑d’œuvre abon­dante et donc un taux de nata­li­té éle­vé. Le seul moyen de résoudre à long terme le pro­blème de la sur­po­pu­la­tion, c’est donc d’encourager (dans un « pre­mier » temps) la sur­na­ta­li­té. CQFD.

La cita­tion (uti­li­sée par Nico­li­no dans son billet) de Pierre Four­nier, en entier, pour finir :

Comments to: Ce qu’est une génération politique — un hommage à Pierre Fournier (par Fabrice Nicolino)

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