Tra­duc­tion d’un article ini­tia­le­ment publié (en anglais) sur le site du Guar­dian le 1er décembre 2015.


Alors que la pré­si­dence de Cris­ti­na Fernán­dez de Kirch­ner en Argen­tine touche à sa fin, le pro­jet le plus grand et pro­ba­ble­ment plus contro­ver­sé qu’elle laisse en héri­tage vient d’en­trer dans sa phase de réa­li­sa­tion, au fin fond de la Pata­go­nie.

Le gla­cier du Per­ito More­no en Pata­go­nie. Pho­to Jona­than Watts pour le Guar­dian

Ici, par­mi les trou­peaux de gua­na­cos sau­vages, les nids de condors et quelques nan­dous, une équipe d’in­gé­nieurs finan­cés par la Chine com­men­ce­ra bien­tôt à dyna­mi­ter les flancs de col­lines et à déver­ser des mil­lions de tonnes de béton pour construire deux bar­rages hydro­élec­triques géants qui sub­mer­ge­ront une région de la taille de Bue­nos Aires.

Les struc­tures mas­sives — qui s’é­ten­dront sur 3 kilo­mètres à l’en­droit le plus large — trans­for­me­ront l’É­tat de San­ta Cruz, appor­tant des emplois, de l’argent et le déve­lop­pe­ment au bas­tion du kirch­né­risme — mais pro­voquent aus­si des inquié­tudes quant à l’in­fluence crois­sante de la Chine et aux effets [envi­ron­ne­men­taux] sur une région connue pour ses eaux cris­tal­lines et ses gla­ciers spec­ta­cu­laires.

Bien que l’é­tude d’im­pact envi­ron­ne­men­tal pour ce pro­jet de 5,7 mil­liards de dol­lars doive encore être annon­cée et approu­vée, les tra­vaux pré­pa­ra­toires sont déjà bien enta­més à côté de la val­lée de la rivière San­ta Cruz, autre­fois explo­rée par Charles Dar­win.

Des dou­zaines de camions-bennes chi­nois immenses et de foreuses sont actuel­le­ment entre­po­sés au milieu de la vaste plaine. Des puits et des tun­nels sont creu­sés dans les flancs, près du site prin­ci­pal. Et un camp de base — avec des can­tines, des salles de jeux, et des dor­toirs mobiles qui sentent encore la pein­ture — a été mis en place dans cette zone semi-déser­tique.

Un ingé­nieur chi­nois au tra­vail sur le chan­tier. Pho­to Jona­than Watts pour le Guar­dian

Les condi­tions sont dures. En hiver, les tem­pé­ra­tures des­cendent sous les ‑20°C et le sol est sou­vent recou­vert de neige.

« Le prin­ci­pal défi c’est de s’a­dap­ter à la Pata­go­nie — en rai­son du froid, de l’hi­ver et des dis­tances impli­quées », explique Nes­tor Aya­la, le chef de chan­tier. « S’il vous manque une seule vis, vous devez faire 300 km pour trou­ver la pre­mière quin­caille­rie ».

Quelques cen­taines de tra­vailleurs vivent déjà sur le site, mais d’i­ci un an, Aya­la s’at­tend à ce que cette com­mu­nau­té tem­po­raire se trans­forme en petite ville de plus de 5 000 per­sonnes.

Cris­ti­na — comme on appelle la pré­si­dente là-bas — quit­te­ra ses fonc­tions le 10 décembre, mais le nom Kirch­ner, sa célé­bri­té et sa noto­rié­té, vivront encore à tra­vers le bar­rage et ses consé­quences sociales, poli­tiques et envi­ron­ne­men­tales.

Dans la droite ligne de son idéal péro­niste, c’est un pro­jet ambi­tieux d’en­ver­gure natio­nale et créa­teur d’emploi. Avec une capa­ci­té d’1,7 giga­watts, la cen­trale hydro­élec­trique sera la plus impor­tante d’Ar­gen­tine (il y a des bar­rages encore plus grands, mais ils sont sur des fron­tières et sont donc par­ta­gés avec des voi­sins). Fernán­dez  l’a décrit comme « le plus impor­tant pro­jet hydro­élec­trique » de l’his­toire du pays.

Mais c’est aus­si un pro­jet pro­fon­dé­ment dynas­tique. L’un des deux bar­rages por­te­ra le nom du mari défunt et pré­dé­ces­seur de la pré­si­dente, Nés­tor Kirch­ner. La région qui béné­fi­cie­ra le plus du flot d’argent, d’hy­dro­élec­tri­ci­té et d’emplois est le bas­tion des Kirch­ner, l’É­tat de San­ta Cruz. La pré­si­dente a une mai­son dans la ville la plus proche, El Cala­fate, et pos­sède plu­sieurs hôtels locaux. Sa belle-sœur Ali­cia vient d’être élue gou­ver­neur de l’É­tat et son fils Máxi­mo s’est assu­ré ici un siège au Congrès (par­le­ment).

« Les gens à San­ta Cruz sont contents que Cris­ti­na place cet endroit au centre du débat poli­tique, après qu’il a été consi­dé­ré comme le bout du monde pen­dant des décen­nies », explique le jour­na­liste local Ernes­to Cas­tillo.

Mais le sou­tien est loin d’être uni­ver­sel. Les cri­tiques disent que le pro­jet est construit à la va-vite à la fin des fonc­tions de la pré­si­dente et en dépit de ses impli­ca­tions géos­tra­té­giques et envi­ron­ne­men­tales immenses.

Les banques chi­noises four­nissent le finan­ce­ment : le groupe chi­nois Gez­hou­ba construi­ra le bar­rage avec un par­te­naire argen­tin Elec­troin­ge­nie­ria, et le gère­ra pen­dant 20 ans. Après cela, les bar­rages seront trans­fé­rés au gou­ver­ne­ment de la pro­vince.

C’est le plus impor­tant de plu­sieurs énormes accords d’in­ves­tis­se­ment conclus l’an der­nier lors d’un som­met entre Fernán­dez  et le pré­sident Chi­nois, Xi Jin­ping. D’autres pro­jets incluent deux voies ver­rées et une base de loca­li­sa­tion par satel­lite contro­ver­sée en Pata­go­nie, qui offri­ra à l’ar­mée chi­noise une sta­tion de sur­veillance spa­tiale en Argen­tine. Il y a aus­si un pro­jet chi­nois de construc­tion d’une cen­trale nucléaire, bien que le suc­ces­seur de centre-droit de Fernán­dez , Mau­ri­cio Macri, ait pro­mis de reve­nir sur cette déci­sion.

Des liens ren­for­cés avec la Chine servent à res­ter dans la droite ligne de la stra­té­gie péro­niste de jouer les super­puis­sances l’une contre l’autre, et d’une ten­dance régio­nale récente qui a vu plu­sieurs gou­ver­ne­ments d’A­mé­rique latine, dont le Bré­sil, le Vene­zue­la, l’É­qua­teur et la Boli­vie, ren­for­cer leurs liens avec Bei­jing.

Carte du Guar­dian

Dans le cas du pro­jet de bar­rage, cela a fait naitre une inquié­tude proche de la xéno­pho­bie. Dans un écho du « péril jaune » du pas­sé, cer­tains, dans la Pata­go­nie fai­ble­ment peu­plée, craignent une arri­vée de colons chi­nois.

Ces inquié­tudes sont infon­dées. Seuls 150 ingé­nieurs chi­nois tra­vaille­ront sur le pro­jet, moins de 4% de l’en­semble de la main d’œuvre.

Le débat plus signi­fi­ca­tif concerne la ques­tion de savoir si l’Ar­gen­tine n’a pas été pure­ment et sim­ple­ment bra­dée.

Ariel Sli­pak, un éco­no­miste de l’U­ni­ver­si­té natio­nale de More­no à Bue­nos Aires, dit que la pré­si­dente est cou­pable d’a­voir pen­sé à court-terme dans les accords conclus avec Xi, qui au bout du compte ne s’a­vè­re­ront pas meilleurs que les plus anciennes rela­tions dés­équi­li­brées  avec les USA et l’Eu­rope. Il pense que la Chine finance la cen­trale hydro­élec­trique pour parer aux pénu­ries éner­gé­tiques en Argen­tine, afin de pou­voir impor­ter plus de pétrole depuis cette der­nière. Les béné­fices, dit-il, seront pour les élites affai­riste des deux pays, tan­dis que les consé­quences seront res­sen­ties long­temps après le chan­ge­ment de pré­sident.

« L’hé­ri­tage de Cris­ti­na c’est de créer une nou­velle rela­tion de dépen­dance à la Chine », explique-t-il. « La Chine ne cherche pas de gains à court-termes ici. Ils font un mou­ve­ment géos­tra­té­gique pour s’as­su­rer l’ac­cès aux res­sources ».

En retour, l’Ar­gen­tine obtien­dra des inves­tis­se­ments et une nou­velle source d’élec­tri­ci­té — mais pas néces­sai­re­ment celle qui convient à ses besoins ou à sa géo­gra­phie.

Les groupes envi­ron­ne­men­taux pensent qu’au lieu d’un bar­rage géant, il serait bien plus sen­sé de déve­lop­per des éner­gies alter­na­tives dans cette région célèbre pour ses  rafales de vent.

« San­ta Cruz pour­rait être le Koweït de l’éo­lien », dit Emi­lia­no Ezcur­ra de l’or­ga­ni­sa­tion envi­ron­ne­men­tale Ban­co de Bosques (Banque fores­tière). « Cris­ti­na aurait pu lais­ser un héri­tage de tech­no­lo­gie envi­ron­ne­men­tale d’a­vant-garde, au lieu de cela, elle laisse der­rière elle une hor­rible cica­trice sur notre terre magni­fique ».

L’in­quié­tude prin­ci­pale concerne l’im­pact poten­tiel sur la faune et le pay­sage.

San­tia­go Imber­ti, un mili­tant local pour la conser­va­tion des espèces, explique que le bar­rage inon­de­rait les sites de repro­duc­tions et d’hi­ber­na­tion de dizaines de mil­liers d’oi­seaux, y com­pris du grèbe mitré, gra­ve­ment mena­cé — une espèce autoch­tone, qui ne compte plus que 800 repré­sen­tants.

Les groupes conser­va­tion­nistes ont lan­cé une contes­ta­tion judi­ciaire contre le pro­jet en octobre. Ils affirment qu’il a été lan­cé sans la néces­saire étude d’im­pact envi­ron­ne­men­tal, que cela viole la loi sur les parcs natio­naux, qui inter­dit le déve­lop­pe­ment dans les zones pro­té­gées ; et que cela va à l’en­contre de la loi de pro­tec­tion des gla­ciers, qui inter­dit toute acti­vi­té qui mena­ce­rait les gla­ciers du pays.

Les craintes se foca­lisent sur le gla­cier Per­ito More­no, un site du patri­moine mon­dial et l’une des prin­ci­pales attrac­tions tou­ris­tiques de l’Ar­gen­tine. À une heure de route d’El Cala­fate, la forêt bleue et verte de rochers gelés et tor­dus s’é­tend des mon­tagnes loin­taines jus­qu’aux eaux tur­quoises du lac Argen­ti­no. Tous les 2 à 12 ans, le gla­cier bloque le lac, jus­qu’à une rup­ture spec­ta­cu­laire, qui attire des hordes de tou­ristes.

On s’in­quiète que les bar­rages pour­raient per­tur­ber ce cycle. Geral­do Bar­to­lo­mé, un ingé­nieur civil, a lan­cé une péti­tion en ligne qui affirme que la baisse et hausse inces­sante du niveau d’eau du réser­voir éro­de­rait le pont de glace. Après qu’il eut col­lec­té plus de 60 000 signa­tures, les concep­teurs du bar­rage ont recon­fi­gu­ré le pro­jet afin que le réser­voir ne soit pas connec­té au lac Argen­ti­no. Cela devrait pro­té­ger le gla­cier, mais Bar­to­lo­mé reste pré­oc­cu­pé par le fait que le pro­jet soit lan­cé sans consi­dé­ra­tion pour ses consé­quences pro­bables.

« Aucune étude envi­ron­ne­men­tale sérieuse n’a été entre­prise », explique-t-il. « Je suis ingé­nieur. Je ne suis pas contre le pro­grès. Mais ils doivent prou­ver qu’ils n’af­fectent pas le gla­cier ».

Ceci est réfu­té par Elec­troin­ge­nie­ria. Mais non­obs­tant les impacts sur la glace, la contro­verse sur les bar­rages va faire rage long­temps après que Fernán­dez  aura quit­té le palais pré­si­den­tiel et sera retour­née à El Cala­fate.

Dans les années à venir, la Pata­go­nie va s’ou­vrir comme jamais aupa­ra­vant. Plus de colons vont arri­ver. Plus de loge­ments seront néces­saires. Les routes devront être amé­lio­rées. Une nou­velle ligne de trans­mis­sion élec­trique à haute ten­sion sera néces­saire pour connec­ter les cen­trales hydro­élec­triques à Bue­nos Aires, à plus de 3 000 km. Une fois tout cela en place, l’a­gri­cul­ture indus­trielle sera ren­due pos­sible, l’ex­trac­tion minière devien­dra moins coû­teuse, et des inves­tis­se­ments seront pro­bables, pour d’autres pro­jets de cen­trales.

Pour le meilleur ou pour le pire, le « bout du monde » ne sera plus jamais le même.

Jona­than Watts


Tra­duc­tion : Nico­las Casaux

Édi­tion & Révi­sion : Faus­to Giu­dice

 

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