Ce samedi soir de l’accord « historique » (par Fabrice Nicolino)

Je le sais, soyez-en cer­tains. On vous a, on nous a ser­vi un bon mil­lier de fois le rap­pro­che­ment avec les Accords de Munich. Ce ne sera donc qu’une fois de plus. Comme je l’ai écrit constam­ment depuis des mois, il était cer­tain que la COP21 se fini­rait sur un texte pro­di­gieux, « his­to­rique », jamais vu, etc. Et tel est bien le cas.

Rap­pel : les 28 et 29 sep­tembre 1938, Dala­dier, Cham­ber­lain, Mus­so­li­ni et Hit­ler se retrouvent en Bavière pour ten­ter, offi­ciel­le­ment du moins, d’éviter la guerre. Les deux pre­miers sont le pré­sident du Conseil fran­çais et le Pre­mier ministre bri­tan­nique. On ne pré­sente pas les deux autres. La crise des Sudètes – cette région du nord-est de la Tché­co­slo­va­quie peu­plée d’Allemands « de souche » – menace une paix euro­péenne qui date de vingt ans tout juste et cette confé­rence qua­dri­par­tite se pro­pose de trou­ver une solution.

Hit­ler ne songe qu’à une chose : enva­hir les Sudètes, puis cro­quer la répu­blique tché­co­slo­vaque, qu’il déteste avec la vio­lence qu’on lui connaît. Il n’entend faire aucune conces­sion et comme les Fran­çais et les Anglais ne veulent à aucun prix d’un affron­te­ment, il emporte le mor­ceau. Les Sudètes iront à l’Allemagne nazie, avant que ne vienne le tour du pré­sident tché­co­slo­vaque Edvard Beneš et de son pays.

Dans l’avion du retour, Dala­dier a peur. Quand approche la piste d’atterrissage du Bour­get, voyant la foule qui enva­hit les pistes, il craint qu’on ne soit venu le lapi­der pour avoir cédé encore une fois au chef nazi. Mais non, on l’acclame ! N’a‑t-il pas sau­vé la paix du monde ? La suite montre que non. Et qu’il aurait fal­lu une tout autre poli­tique pour empê­cher Hit­ler de tuer des dizaines de mil­lions d’êtres humains.

Bon, la leçon est ter­mi­née. Que veux-je dire ? Non pas que l’accord signé ce same­di à la COP21 est de même nature que celui conclu à Munich il y a 77 ans. Non pas. Mais en tout cas, que les hommes s’illusionnent volon­tiers, avec un sou­la­ge­ment qui res­semble fort à de l’obscénité, quand leur peur est si haute qu’elle brouille leur enten­de­ment. C’est arri­vé maintes fois, cela conti­nue­ra de se produire.

Est-ce le cas aujourd’hui ? Je le répète, je ne sais pas. Mais en toute sin­cé­ri­té, je le crois. N’est-il pas épou­van­table de voir cette armée de jour­na­listes ser­vir sans dis­con­ti­nuer la pauvre pro­pa­gande ima­gi­née par Laurent Fabius, pré­sident de la COP, et ses nom­breux ser­vices de com­mu­ni­cants ? Je tombe par le hasard de Google Actua­li­tés sur la prose d’un jour­na­liste du Nou­vel Obser­va­teur, Arnaud Gon­zague (ici). Je vous jure que je n’ai rien contre sa per­sonne. Je ne le connais pas, je ne l’ai jamais vu. Lisons ensemble : « Mais il est incon­tes­table que Laurent Fabius, pré­sident de cette COP, dont tout le monde a salué l’implication depuis un an et demi, a rem­por­té son pari. La pla­nète des hommes n’est pas gué­rie de son addic­tion mor­ti­fère aux éner­gies car­bo­nées, loin de là. Mais sans jouer les béni oui-oui de ser­vice, on peut dire que cette fois, elle s’est mis sérieu­se­ment sur le che­min de l’être ».

Gon­zague n’est certes pas le plus déli­rant des opti­mistes de la place. Il ne manque pas de prendre de petites pré­cau­tions, car on ne sait jamais. Mais enfin, le tout est sim­ple­ment déli­rant. Ce gar­çon de 36 ans s’occupe à l’Obs des ques­tions d’éducation. Qui a jugé bon de le dépla­cer sou­dain pour suivre le dérou­le­ment de la COP21 ? Je ne sais et je m’en moque bien, mais c’est plei­ne­ment ridi­cule. Il ne sait rien de la crise cli­ma­tique, et de la sorte, se trouve être la per­sonne rêvée à qui faire ava­ler ce que les poli­tiques sou­haitent lire et entendre. N’insistons pas. Le triomphe était pro­gram­mé, il est là.

Moi, qui suis de près les ques­tions cli­ma­tiques depuis un quart de siècle, ne peux que rica­ner – ou pleu­rer, c’est égal – à l’écoute des réac­tions imbé­ciles et si mal infor­mées d’Emmanuelle Cosse, res­pon­sable d’Europe Éco­lo­gie-Les Verts, ou de Pas­cal Can­fin, ci-devant ministre deve­nu ces der­niers jours le direc­teur-géné­ral du WWF-France. Vous cher­che­rez par vous ‑même et pen­se­rez par vous-même. Le sen­ti­ment géné­ral est celui d’une déroute com­plète de toute pen­sée cri­tique. Notez que je ne demande à per­sonne de suivre mon pro­pos, radi­cal et noir, j’en ai conscience. Mais pour­quoi diable se vau­trer dans des satis­fe­cit sans queue ni tête ?

« C’est énorme : presque chaque pays du monde a signé l’ac­cord de Paris — grâce au lea­der américain »

La crise cli­ma­tique impose des choix poli­tiques et éco­no­miques tels qu’aucune des élites en place, ici au Nord, là-bas au Sud, n’est en mesure de les faire. Cette cour tour­billon­nante, autour de Fabius, Hol­lande et consorts, me fait imman­qua­ble­ment pen­ser à Ver­sailles au début de l’été 1789. Le bal est éblouis­sant, cha­cun se trouve beau et plein d’avenir, les manants sont au pied, au che­nil, au cachot. On sait la suite. Je sais pour ma part où est mon chemin.

Fabrice Nico­li­no


Source : son blog

Print Friendly, PDF & Email
Total
0
Shares
Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Attach images - Only PNG, JPG, JPEG and GIF are supported.

Articles connexes
Lire

Résistance et activisme : comprendre la dépression grâce à l’écopsychologie (par Will Falk)

Je suis un activiste écologiste. Je souffre de dépression. Être un activiste tout en souffrant de dépression me place directement face à un dilemme sans issue : la destruction du monde naturel engendre un stress qui exacerbe la dépression. Mettre un terme à la destruction du monde naturel soulagerait le stress que je ressens, et, dès lors, apaiserait cette dépression. Cependant, agir pour mettre fin à la destruction du monde naturel m’expose à une grande quantité de stress, ce qui alimente à nouveau ma dépression. [...]
Lire

En soutien à Baltimore ! — [ou] — Éclater des voitures de police est une stratégie politique logique !

La non-violence est un type de performance politique destinée à conscientiser et à gagner la sympathie des privilégiés. Lorsque ceux qui sont en dehors de la lutte — le blanc, le riche, l’hétéro, le non-handicapé, le mâle — ont à plusieurs reprises démontré qu’ils n’en avaient rien à faire, qu’ils ne s’investiraient pas, qu’ils n’iraient pas au front afin de défendre les opprimés, c’est alors une stratégie politique futile. Non seulement elle ne parvient pas à répondre aux besoins de la communauté, mais en plus elle aggrave le danger de violences auxquelles sont soumis les opprimés.
Lire

Produire ou ne pas produire : Classe, modernité et identité (par Kevin Tucker)

La classe constitue une relation sociale. Ramenée à l’essentiel, elle est un fait économique. Elle distingue le producteur du distributeur et du propriétaire des moyens et des fruits de la production. Quelle que soit sa catégorie, elle définit l’identité d’une personne. Avec qui vous identifiez-vous ? Ou plus précisément, avec quoi vous identifiez-vous ? Nous pouvons tous être rangés dans un certain nombre de catégories socio-professionnelles. Mais là n’est pas la question. Votre identité est-elle définie par votre travail ? Par votre niche économique ?