Tra­duc­tion d’une inter­view de Guy McPher­son par le jour­na­liste indé­pen­dant Dahr Jamail, publiée le 1er décembre 2014, sur le site de Tru­thout


Cer­tains scien­ti­fiques, dont Guy McPher­son, craignent que la per­tur­ba­tion cli­ma­tique ne soit si grave, et qu’elle ne com­porte tel­le­ment de boucles de rétro­ac­tions déjà enclen­chées, que les humains ne soient actuel­le­ment en train de pro­vo­quer leur propre extinc­tion.

Août, Sep­tembre et Octobre ont été les mois les plus chauds jamais enre­gis­trés, res­pec­ti­ve­ment. Tout comme cette année, en bonne voie pour deve­nir l’an­née la plus chaude jamais enre­gis­trée, 13 des 16 der­nières années ont été les plus chaudes jamais enre­gis­trées.

Le char­bon dépas­se­ra pro­ba­ble­ment le pétrole comme source d’éner­gie domi­nante d’i­ci 2017, et sans virage majeur lais­sant de côté le char­bon, les tem­pé­ra­tures mon­diales moyennes pour­raient aug­men­ter de 6°C d’i­ci 2050, entraî­nant un chan­ge­ment cli­ma­tique dévas­ta­teur.

Il s’a­git d’un pro­nos­tic bien pire que la pire des pré­vi­sions du Groupe inter­gou­ver­ne­men­tal sur l’é­vo­lu­tion du cli­mat (GIEC), qui pré­dit une aug­men­ta­tion d’au moins 5 degrés Cel­sius d’i­ci 2100 dans son pire scé­na­rio, si le com­merce conti­nue comme d’ha­bi­tude, sans efforts majeurs de réduc­tion.

Et pour­tant les choses conti­nuent d’empirer tel­le­ment rapi­de­ment que le GIEC ne peut suivre.

Le maga­zine Scien­ti­fic Ame­ri­can a dit du GIEC : « à tra­vers deux décen­nies et des mil­liers de pages de rap­ports, la prin­ci­pale auto­ri­té du monde en termes de cli­ma­to­lo­gie a conti­nuel­le­ment sous-esti­mé le taux et l’in­ten­si­té du chan­ge­ment cli­ma­tique et le dan­ger que ces impacts repré­sentent ».

Et rien n’in­dique, dans le monde poli­tique ou cor­po­ra­tiste, qu’un chan­ge­ment majeur, ou quoi que ce soit s’en rap­pro­chant, visant à réduire dras­ti­que­ment la per­tur­ba­tion anthro­pique du cli­mat (PAC), ne voie le jour.

Guy McPher­son est un pro­fes­seur émé­rite en res­sources natu­relles, en éco­lo­gie et en bio­lo­gie de l’é­vo­lu­tion, de l’u­ni­ver­si­té d’A­ri­zo­na, qui étu­die la PAC depuis près de 30 ans.

Guy McPher­son

Son blog, Nature Bats Last [« la nature aura le der­nier mot », à peu près, en fran­çais] attire un nombre crois­sant de lec­teurs, et depuis 6 ans, McPher­son voyage à tra­vers la pla­nète en pré­sen­tant des confé­rences sur un sujet qui, même pour les ini­tiés, est à la fois cho­quant et contro­ver­sé : la pos­si­bi­li­té de l’ex­tinc­tion de l’hu­ma­ni­té à court terme, à cause de l’emballement de la PAC.

Comme McPher­son l’a expli­qué à Tru­thout : « Nous n’a­vons jamais connu cela en tant qu’es­pèce, et les impli­ca­tions sont vrai­ment extrêmes et pro­fondes pour notre espèce et le reste de la pla­nète vivante. » Il a éga­le­ment expli­qué à Tru­thout qu’il pen­sait que l’ex­tinc­tion de l’hu­ma­ni­té à court terme pour­rait éven­tuel­le­ment résul­ter de la perte de la glace de la mer Arc­tique, ce qui consti­tue l’une des 40 boucles de rétro­ac­tions qui s’au­to-ren­forcent de la PAC. « Un monde sans glace Arc­tique sera une chose entiè­re­ment nou­velle pour les humains », explique-t-il.

Au moment de notre inter­view, il y a moins d’un an, McPher­son avait iden­ti­fié 24 boucles de rétro­ac­tions ren­for­cées posi­tives. Aujourd’­hui leur nombre s’é­lève à 40.

Une boucle de rétro­ac­tion peut se pen­ser comme un cercle vicieux, en ce qu’elle accé­lère les impacts de la PAC. Un exemple, les émis­sions de méthane dans l’Arc­tique. Des quan­ti­tés mas­sives de méthane sont actuel­le­ment enfer­mées dans le per­ma­frost, qui fond aujourd’­hui rapi­de­ment. A mesure de la fonte du per­ma­frost, le méthane, un gaz à effet de serre 100 fois plus puis­sant que le dioxyde de car­bone sur une courte période de temps, est relâ­ché dans l’at­mo­sphère, la réchauf­fant, ce qui entraîne plus de fonte du per­ma­frost, etc.

Bien que la pers­pec­tive de McPher­son puisse sem­bler extra­va­gante et comme droit sor­tie de la science-fic­tion, des choses simi­laires se sont déjà pro­duites sur la pla­nète par le pas­sé. Il y a 55 mil­lions d’an­nées, une aug­men­ta­tion de 5°C des tem­pé­ra­tures mon­diales moyennes semble avoir eu lieu en l’es­pace de 13 ans, selon une étude publiée en Octobre 2013 dans les comptes ren­dus de l’A­ca­dé­mie amé­ri­caine des sciences. Un rap­port dans le numé­ro d’août 2013 du maga­zine Science a révé­lé que dans un futur proche, le cli­mat de la Terre allait chan­ger 10 fois plus vite qu’à n’im­porte quel moment de ces der­nières 65 mil­lions d’an­nées.

Avant cela, l’ex­tinc­tion de masse du Per­mien qui avait eu lieu il y a 250 mil­lions d’an­nées, aus­si appe­lée « la Grande Mort » (« The Great Dying »), a été déclen­chée par une cou­lée mas­sive de lave dans une région de la Sibé­rie, qui entraî­na une aug­men­ta­tion des tem­pé­ra­tures mon­diales de 6°C. Ceci, en retour, a entraî­né la fonte de dépôts gelés de méthane sous-marins. Une fois dans l’at­mo­sphère, ces gaz ont entrai­né une aug­men­ta­tion des tem­pé­ra­tures encore plus impor­tante. Tout ceci s’est pro­duit sur une période d’en­vi­ron 80 000 ans. Le chan­ge­ment de cli­mat semble être l’élé­ment clé de la plu­part des extinc­tions de la pla­nète. Lors de cette extinc­tion, on estime que 95% des espèces furent éra­di­quées.

Les preuves scien­ti­fiques actuel­le­ment obser­vables sug­gèrent for­te­ment que nous soyons au cœur du même pro­ces­sus — seule­ment cette fois, il serait d’o­ri­gine anthro­pique, et se dérou­le­rait plus rapi­de­ment que l’ex­tinc­tion de la fin du Per­mien.

Nous allons pro­ba­ble­ment com­men­cer à voir des périodes d’Arc­tique sans aucune glace dès l’é­té pro­chain, ou l’é­té 2016 au plus tard.

Une fois que la glace d’é­té com­men­ce­ra à fondre, les émis­sions de méthane aug­men­te­ront for­te­ment.

Nous sommes actuel­le­ment au cœur de ce que la plu­part des scien­ti­fiques appellent la sixième extinc­tion de masse de l’his­toire de la pla­nète, avec la dis­pa­ri­tion de 150 à 200 espèces chaque jour — un taux 1000 fois plus éle­vé que le taux d’ex­tinc­tion « natu­rel » ou « d’ar­rière-plan ». L’ex­tinc­tion actuelle dépasse déjà en vitesse, et dépas­se­ra peut-être en inten­si­té, celle du Per­mien. La dif­fé­rence c’est que cette extinc­tion est cau­sée par les humains, qu’elle ne pren­dra pas 80 000 ans, qu’elle n’a duré que quelques siècles et qu’elle prend de la vitesse de façon non-linéaire.

Est-il pos­sible, en plus des vastes quan­ti­tés records de dioxyde de car­bone qui conti­nuent à être émises dans l’at­mo­sphère en rai­son de l’u­ti­li­sa­tion de com­bus­tibles fos­siles, qu’une émis­sion crois­sante de méthane déclenche le genre de pro­ces­sus ayant mené à la Grande Extinc­tion ? Cer­tains scien­ti­fiques, dont Guy McPher­son, craignent que la per­tur­ba­tion cli­ma­tique ne soit si grave, et qu’elle ne com­porte tel­le­ment de boucles de rétro­ac­tions déjà enclen­chées, que les humains ne soient actuel­le­ment en train de pro­vo­quer leur propre extinc­tion. Pire encore, cer­tains sont convain­cus que cela pour­rait se pro­duire bien plus rapi­de­ment que ce qui est géné­ra­le­ment consi­dé­ré comme pos­sible — même au cours des quelques décen­nies à venir.

Truh­tout s’est entre­te­nu avec le pro­fes­seur McPher­son lors de la confé­rence « Earth at Risk » (« Terre en Dan­ger ») à San Fran­cis­co, récem­ment, pour lui poser des ques­tions sur son pro­nos­tic d’ex­tinc­tion de l’hu­ma­ni­té, et ce que cela signi­fie­rait pour nos vies aujourd’­hui.

Dahr Jamail (DJ) : Quels sont les signes actuels et les rap­ports qui vous décon­certent, et qui vous donnent matière à réflexion ?

Je voyage depuis quelques temps, donc je n’ai pas sui­vi ce qu’il s’est pas­sé ces 10 der­niers jours. Mais disons, la tem­pête de neige de Buf­fa­lo, état de New York, qui a été la plus impor­tante jamais enre­gis­trée à Buf­fa­lo, avec près d’1,90 mètres de neige en moins de 24 heures. C’est la plus impor­tante jamais enre­gis­trée aux USA.

L’Aus­tra­lie, pen­dant ce temps-là, est en feu. Je reviens de Nou­velle-Zélande, le prin­temps vient d’y com­men­cer, puis­qu’il s’a­git de l’hé­mi­sphère Sud. Durant tout mon séjour là-bas, les gens par­laient de la cha­leur qu’il y fai­sait, et « d’à quel point nous sommes déjà en été », et il ne s’a­gis­sait que des pre­miers jours du milieu du prin­temps.

Il y a donc toutes sortes de faits mis en évi­dence par l’ob­ser­va­tion.

Nous avons mis en route une autre boucle de rétro­ac­tion, la 40ème, il y a à peine 2 semaines ; puis, il y a à peine une semaine, un rap­port scien­ti­fique a été publié qui expli­quait que pour chaque degré d’aug­men­ta­tion de la tem­pé­ra­ture, il y a 7% (de risque) d’in­ci­dences d’é­clairs en plus. Cela contri­bue au ren­for­ce­ment d’une autre boucle de rétro­ac­tion, celle des feux, par­ti­cu­liè­re­ment dans l’hé­mi­sphère nord, et par­ti­cu­liè­re­ment dans les forêts boréales. Donc, à mesure que cela se réchauffe et s’as­sèche, il y a plus d’in­cen­dies, et leur inten­si­té aug­mente, et cela émet encore plus de car­bone dans l’at­mo­sphère, ce qui, bien évi­dem­ment, accé­lère la per­tur­ba­tion du cli­mat.

Donc, la foudre est un élé­ment de tout ça. Comme il y a plus d’hu­mi­di­té dans l’at­mo­sphère et plus de cha­leur mon­tant dans l’at­mo­sphère, réchauf­fant la pla­nète, il y a plus d’é­clairs. Toute l’at­mo­sphère devient plus dyna­mique. Voi­là quelques-unes des choses qui me viennent à l’es­prit.

Dahr Jamail

DJ : D’a­près vous, com­bien de temps reste-t-il à l’hu­ma­ni­té avant son extinc­tion ?

C’est une ques­tion très com­plexe, et nous sommes une espèce si intel­li­gente. Il est clair que le chan­ge­ment cli­ma­tique abrupt est en cours. La concen­tra­tion de méthane dans l’at­mo­sphère aug­mente expo­nen­tiel­le­ment. Paul Beck­with, un cli­ma­to­logue de l’u­ni­ver­si­té d’Ot­ta­wa, indique que nous pour­rions connaitre une aug­men­ta­tion de 6 degrés Cel­sius en une décen­nie. Il pense que nous sur­vi­vrons à cela. Je ne vois pas com­ment. C’est un phy­si­cien et ingé­nieur spé­cia­liste du laser, je pense donc qu’il ne com­prend pas la bio­lo­gie et le type d’ha­bi­tat dont nous avons besoin pour sur­vivre.

Il est donc dif­fi­cile pour moi d’i­ma­gi­ner un scé­na­rio dans lequel nous sur­vi­vrions à une aug­men­ta­tion de ne serait-ce que 4 °C [par rap­port aux niveaux pré­in­dus­triels] de la tem­pé­ra­ture, et nous connaî­trons cela dans un futur très proche, aux envi­rons de 2030, plus ou moins. Il est donc dif­fi­cile pour moi d’i­ma­gi­ner que notre espèce soit encore là en 2030.

Mais lorsque je pro­pose des confé­rences j’es­saie de ne pas me concen­trer sur une date en par­ti­cu­lier ; j’es­saie juste de rap­pe­ler aux gens qu’ils sont mor­tels. Que la nais­sance est létale, et que nous n’a­vons pas beau­coup de temps à vivre sur cette Terre, même si nous vivions 100 ans, et que nous ferions donc mieux de pour­suivre ce que nous aimons, au lieu de pour­suivre le pro­chain dol­lar.

DJ : A un niveau plus micro, que voyez- vous se pro­duire aux USA, si Beck­with et d’autres scien­ti­fiques pré­di­sant une aug­men­ta­tion rapide des tem­pé­ra­tures en si peu de temps ont rai­son ?

L’in­té­rieur des conti­nents se réchauffe au moins deux fois plus vite que la moyenne mon­diale. Donc une aug­men­ta­tion de 6°C en moyenne signi­fie au moins 12 degrés Cel­sius d’aug­men­ta­tion à l’in­té­rieur des conti­nents — il n’y a donc aucune chance pour que celui-ci soit viable pour les humains. Donc il fau­drait se trou­ver dans un envi­ron­ne­ment mari­time.

Je pense qu’a­vant même d’at­teindre 6 degrés Cel­sius d’aug­men­ta­tion, nous per­drons tous les habi­tats. Nous per­drons la qua­si-tota­li­té du phy­to­planc­ton des océans, qui est déjà en sérieux déclin en rai­son de l’aug­men­ta­tion de l’a­ci­di­té des océans. Il est dif­fi­cile pour moi d’i­ma­gi­ner une situa­tion dans laquelle les plantes, même les plantes ter­restres, sur­vi­vraient, parce qu’elles ne peuvent pas se lever et se dépla­cer. Et sans plantes, pas d’ha­bi­tat.

A 6 degrés Cel­sius d’aug­men­ta­tion en l’es­pace de quelques décen­nies, l’é­vo­lu­tion par sélec­tion natu­relle ne pour­ra pas suivre. Déjà, le chan­ge­ment cli­ma­tique — qui est actuel­le­ment assez lent, assez linéaire — est plus rapide que l’é­vo­lu­tion par sélec­tion natu­relle par un fac­teur d’au moins 10 000, je ne vois donc pas com­ment la pla­nète pour­rait suivre.

Nous sommes intel­li­gents. Nous pour­rons nous dépla­cer. Et si quel­qu’un a un peu de nour­ri­ture en stock, il est pos­sible de sur­vivre un temps, mais le chan­ge­ment cli­ma­tique entraine un effon­dre­ment social, ou peut-être que l’ef­fon­dre­ment social entraine encore plus de chan­ge­ment cli­ma­tique… dans tous les cas, si nous arrê­tons d’en­voyer des sul­fates dans l’at­mo­sphère, même au niveau des USA, de l’Eu­rope et de la Chine, cela va entrai­ner une forte aug­men­ta­tion de la tem­pé­ra­ture pla­né­taire. Selon des rap­ports, une réduc­tion de 35 à 80% des émis­sions de sul­fate entraine une aug­men­ta­tion de la tem­pé­ra­ture de 1°C. Et en quelques jours, peut-être quelques semaines. Donc lorsque le sys­tème s’ef­fondre, cela signi­fie que nous serons bien au-des­sus de la limite poli­tique ridi­cule de 2°C, qui n’a jamais été une cible scien­ti­fique mal­gré ce que Michael Mann, et d’autres soi-disant scien­ti­fiques de pre­mier plan, pré­tendent. 1°C est un objec­tif scien­ti­fique depuis que le groupe de l’O­NU de mesure des émis­sions de gaz à effet de serre a éta­bli cela en 1990.

Et, plus grave encore, selon David Spratt, lors d’une pré­sen­ta­tion qu’il a récem­ment pro­po­sée, 1°C était un objec­tif ridi­cule. 0,8 °C sem­blait une cible plus rai­son­nable, et selon son esti­ma­tion, 0,5°C était le Rubi­con que nous n’au­rions jamais dû fran­chir. Nous l’a­vons fran­chi il y a long­temps, il y a un demi-siècle, et il sou­ligne que nous avons pas­sé tous ces points de bas­cu­le­ment, toutes ces boucles de rétro­ac­tion, et qu’1°C n’est que pur non-sens, que 0,5°C serait plus rai­son­nable, mais que c’est dans notre rétro­vi­seur, et ce depuis long­temps.

Pro­chaine cen­taine d’an­nées : Extinc­tion de masse — Incen­dies — Séche­resses

DJ : Que diriez-vous aux jeunes couples qui ont des enfants aujourd’­hui, ou qui essaient d’en avoir ?

Nous avons des moyens pour empê­cher cela. [McPher­son sou­rit et s’in­ter­rompt].

J’es­saie d’en­cou­ra­ger les gens à pour­suivre leur pas­sion, à faire ce qu’ils aiment, et appa­rem­ment cer­taines per­sonnes aiment avoir des enfants.

Mani­fes­te­ment, je pense que c’est une tra­gé­die ter­rible, étant don­né le peu de temps que nous avons encore sur cette pla­nète en tant qu’es­pèce, mais qui suis-je pour entra­ver le droit à la repro­duc­tion de quel­qu’un d’autre ?

Donc, si vous aimez avoir des enfants, ayez des enfants et aimez- les, et peu importe la durée de leurs vies, faites en sorte qu’elles soient des années joyeuses. Je crois qu’il en va de même pour nous tous, et si cela vous pousse à mettre au monde des enfants, qui suis-je pour vous empê­cher de faire ce que vous aimez ? C’est ce que j’en­cou­rage les gens à faire.

DJ : Étant don­né que nous avons déjà dépas­sé le bord du pré­ci­pice, quelle est notre res­pon­sa­bi­li­té sociale et spi­ri­tuelle, envers nous-même, envers les autres, et envers la pla­nète, à mesure de l’ap­proche de notre extinc­tion ?

Je pense que notre res­pon­sa­bi­li­té sociale c’est de vivre ici, main­te­nant et de contri­buer à la joie des vies de ceux qui nous entourent. Comme dans une situa­tion d’hos­pice. Je crois que nous devrions être les témoins de notre propre sort, ain­si que ceux des nom­breuses espèces que nous fai­sons dis­pa­raître.

De plus, je pense que nous nous devons de ne pas faire empi­rer les choses pour les autres espèces de la pla­nète. Il sem­ble­rait que nous ayons plon­gé dans l’a­bîme, mais nous n’a­vons pas à empor­ter toutes les autres espèces de la pla­nète dans notre chute.

C’est pour cela que j’ap­pré­cie beau­coup ce qu’il se passe ici, à la confé­rence « Terre en Dan­ger » (« Earth at Risk »), parce qu’on reste concen­tré sur les espèces au-delà de la nôtre propre, et sur les socié­tés et cultures au-delà des nôtres ; nous avons ten­dance à pen­ser que tout tourne autour de « nous », peu importe ce que ce « nous » signi­fie, et d’un point de vue cos­mo­lo­gique notre espèce est très récem­ment appa­rue, et pour­tant nous nous pen­sons le centre de tout.

Donc, peut-être que nous pour­rions, pour chan­ger, pen­ser aux autres, pour com­men­cer.

DJ : Pen­sez-vous que la réa­li­té de la PAC, qui est déjà bien avan­cée, la réa­li­té dont vous par­lez depuis des années, com­mence à entrer dans la conscience mains­tream ?

De façon très limi­tée. De temps en temps un article ou repor­tage indique la proxi­mi­té d’un point de bas­cu­le­ment. On voit pas­ser des réfé­rences à la bar­rière de glace de l’Ouest de l’An­tarc­tique qui s’ef­fon­dre­ra dans l’o­céan dans un futur pas si loin­tain. Vous voyez un repor­tage sur le Groen­land et sur la glace qui y fond très vite.

Mais notre cycle d’in­for­ma­tion n’est pas de 24h ; il est de 24 secondes. Ces choses vont et viennent rapi­de­ment et puis boum, retour sur les Kar­da­shians ; retour à la culture des célé­bri­tés.

Il est dif­fi­cile de faire en sorte que cette culture se concentre de façon signi­fi­ca­tive sur des sujets qui importent, pen­dant long­temps.

DJ : Pour­quoi la dis­cus­sion sur la PAC n’est-elle pas plus vive et répan­due ? Elle devrait être la conver­sa­tion prin­ci­pale pour tout le monde… toute la pla­nète devrait se deman­der, « Qu’al­lons-nous faire ? », et agir en réponse à ces ques­tions, mais ce n’est pas le cas. Pour­quoi ?

Les médias cor­po­ra­tistes. Une poi­gnée de cor­po­ra­tions contrôle plus de 90% des médias dans ce pays, et à peu de choses près, c’est la même chose dans le reste du monde. Nous avons donc des médias cor­po­ra­tistes, et un gou­ver­ne­ment cor­po­ra­tiste, ce que Mus­so­li­ni appe­lait le fas­cisme.

Il n’y a aucun béné­fice à tirer du fait de rap­pe­ler aux gens que leurs vies sont courtes. Inver­se­ment, il y a des béné­fices à tirer de la vente de pro­duits dont les gens n’ont pas besoin, qu’ils ne peuvent pas se payer et qui ne servent qu’à rem­plir les poches des PDG et des cor­po­ra­tions. Je pense que le fond du pro­blème ce sont les cor­po­ra­tions et le contrôle qu’elles exercent sur les mes­sages que nous rece­vons aujourd’­hui.

DJ : Votre pro­nos­tic d’une extinc­tion à court terme, est, cela va sans dire, contro­ver­sée. Que diriez-vous aux gens qui vous qua­li­fient d’ex­trême à cause de cela ?

Je ne fais que rap­por­ter les décou­vertes d’autres scien­ti­fiques. La qua­si-tota­li­té de ces résul­tats sont publiés dans des organes recon­nus. Je ne pense pas que les gens aient de pro­blèmes avec la NASA, ou la revue Nature, ou Science, ou l’A­ca­dé­mie natio­nale des sciences… ce que je rap­porte pro­vient de sources légi­times et assez connues comme la NOAA [Natio­nal Ocea­nic and Atmos­phe­ric Admi­nis­tra­tion ‑Admi­nis­tra­tion Natio­nale Amé­ri­caine des Affaires Océa­niques et Atmo­sphé­riques], d’autres sources de la NASA, etc… Je n’in­vente rien, je connecte des points entre eux, et c’est quelque chose que les gens ont du mal à faire.

DJ : En ce qui vous concerne, qu’al­lez- vous faire main­te­nant, à quoi bon ? Qu’est-ce qui vous fait conti­nuer ?

Je ne peux pas m’en empê­cher. Lorsque j’a­vais 6 ans je suis ren­tré chez moi avec un numé­ro de David et Jeanne, je l’ai mon­tré à ma sœur de 4 ans, j’ai ouvert une page, [et] j’ai deman­dé « Qu’est-ce que c’est que ça ? », « c’est un chien », a‑t-elle répon­du, et tota­le­ment dégoû­té, j’ai répon­du, « non, c’est Spot. » J’é­tais déjà éner­vé parce qu’elle ne connais­sait pas la réponse. J’ai tour­né la page et j’ai deman­dé « qu’est-ce que c’est que ça ? », « c’est un chat », a‑t-elle répon­du. Sur un ton dégou­té j’ai dit, « non, c’est Puff ! ». J’en­sei­gnais déjà à 6 ans. Ce n’est pas ce que je fais ; c’est qui je suis. Je ne peux pas m’en empê­cher.

Donc, ser­vir de témoin, divul­guer l’in­for­ma­tion, connec­ter des choses que les médias mains­tream semblent avoir aban­don­nées, c’est ce que j’ai en moi.

Et la suite, c’est que je vais dépas­ser le stade de super-geek du cer­veau gauche scien­ti­fique pré­sen­tant l’in­for­ma­tion, et je vais rap­pe­ler aux gens que leurs vies sont courtes, en me diri­geant vers le domaine du cœur, ou ce que cer­tains appellent l’es­pace spi­ri­tuel, ou sur com­ment affron­ter cela. Ce qu’on fait main­te­nant ? Com­ment agir en tant qu’être humain ? Quelle part de mon huma­ni­té sert de rap­pel du fait que nos vies sont courtes ? Peut-être que nous ne devrions pas nous concen­trer sur le maté­ria­lisme aux dépens de tout le reste.

Voi­là pour la suite. Et c’est ce que je fais depuis plu­sieurs mois, et j’es­saie d’af­fi­ner et d’ai­gui­ser ce mes­sage pour qu’il soit plus audible, et de me connec­ter avec d’autres alliés qui le trans­mettent, parce que c’est le plus impor­tant des mes­sages qu’il y ait pour notre espèce.

DJ : Avez-vous vu, à tra­vers votre tra­vail, un chan­ge­ment après que vous ayez pré­sen­té les faits et mon­tré aux gens où nous en sommes en tant qu’es­pèce, vers ce que vous décri­vez ?

Oui, abso­lu­ment. Et deux choses se pro­duisent. La pre­mière, lorsque j’ai com­men­cé à déli­vrer cette infor­ma­tion, j’é­tais le doc­teur avec des mau­vaises manières.

Je ren­trais donc dans la pièce, je regar­dais mes gra­phiques, en regar­dant à peine les patients dans les yeux, en leur disant, « il sem­ble­rait que vous ayez 6 semaines à vivre ; n’ou­bliez pas de payer le récep­tion­niste en sor­tant, j’ai une par­tie de golf qui m’at­tend, je vous vois la semaine pro­chaine, si vous êtes encore en vie ». Et puis je par­tais.

Voi­là la façon dont je pré­sen­tais mes confé­rences. Et les gens m’ont fait remar­quer que c’é­tait vrai­ment un com­por­te­ment inap­pro­prié, et pour le scien­ti­fique que j’é­tais, c’é­tait assez dur à ava­ler, mais je le com­prends aujourd’­hui.

Et ce qui m’a beau­coup aidé c’est la par­ti­ci­pa­tion il y a un peu moins d’un an à un ate­lier d’ac­cep­ta­tion du pro­ces­sus de deuil, et j’ai réa­li­sé que j’é­tais en deuil, plus spé­ci­fi­que­ment en doléance atten­due. L’é­tape sui­vante est d’es­sayer d’aug­men­ter l’é­chelle de la doléance atten­due, afin qu’elle atteigne plus de gens, tout en expli­quant ce dont il s’a­git. Nous ne pou­vons pas res­ter blo­qués sur ce qui « devrait être », nous ne devons pas nous enli­ser dans le « devrait ».

Au lieu de cela, comme Byron Katie le sou­ligne dans son der­nier livre, nous devons aimer ce qui « est ». Et ce qui « est », c’est la réa­li­té. Alors accep­tons cela, et aimons cette pla­nète vivante, même si nous sommes en train de la rendre bien moins vivante. Res­sen­tons et appor­tons des moments de joie à ceux qui nous entourent.


Tra­duc­tion : Nico­las Casaux

Édi­tion & Révi­sion : Hélé­na Delau­nay, Chris­tine Kor­nog

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Comments to: L’espèce humaine va-t-elle s’éteindre ? (par Dahr Jamail & Guy McPherson)
  • 15 décembre 2015

    Nan mais hé c’est n’im­porte quoi comme ana­lyse ! Autant cre­ver tout de suite ça ira plus vite ! Ce fata­lisme pro­fond et abso­lu ça com­mence à cas­ser les couilles.

    C’est du sen­sa­tion­na­lisme pur c’est tout. Dans cet article, un homme sor­ti du cha­peau nous dit qu’on va dépas­ser les 6°C en moins de 50 ans, dans un autre j’ai lu un homme qui disais une autre pré­vi­sions, etc etc. Des articles comme ça y’en à une infi­ni­té en ce moment. Et c’est pas en ven­dant de nou­veaux faux pro­phètes cli­ma­tiques qu’on va trou­ver des solu­tions.

    Où sont les putains de solu­tions ? Pour­quoi on perd notre temps à se mor­fondre dans le fata­lisme au lieu de tour­ner nos esprit vers l’a­ve­nir et d’ap­por­ter de quoi rebon­dir ?

    J’ai pas d’é­van­gile, j’ai pas les connais­sances pour mais je m’in­forme et je constate. J’ai­me­rai pro­fon­dé­ment qu’on arrête de pondre des articles si ça n’ap­porte rien au débat.

    Je pense sin­cè­re­ment qu’à chaque pro­blème il y a une infi­ni­té de solu­tions, avec leur lot de conces­sions et de sacri­fices, mais les solu­tions existes. Il y a des cen­taines de Kicks­tar­ter pour net­toyer la pla­nète, pré­ser­ver les espèces, mais on conti­nue de se mettre les oeillères de la peur sur les yeux, on tourne en rond et la majo­ri­té tremble devant le des­tin. Mais putain non ! Faites mar­cher votre ima­gi­na­tion ! On est tous capable de faire de grandes choses, de par­ti­ci­per à un effort col­lec­tif à notre échelle, alors arrê­tons de réagir et com­men­çons à agir.

    Merde.

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    • 15 décembre 2015

      Guy McPher­son est loin d’être sor­ti du cha­peau. Si tu as bien lu l’ar­ticle tu devrais voir que c’est sérieux. C’est dur, oui. Mais même en France, les col­lap­so­logues fran­çais que sont Pablo Ser­vigne et Raphael Ste­vens (l’ex­cellent livre « com­ment tout peut s’ef­fon­drer ») rejoignent ces ana­lyses. Par­tout sur terre des scien­ti­fiques et des gens par­viennent à ces mêmes conclu­sions, à peu près.

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  • 15 décembre 2015

    j AIME PAS L HIVER !!!!!!! vive le réchauf­fe­ment !!! je vais vous dire un secret , sur­tout gar­dez le pour vous : c est moi qui ai le bou­ton de réglage pour la tem­pé­ra­ture !!!!!!!

    Bonne chance à tous !!!!

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  • 17 décembre 2015

    Que nous allons dans le mur est une chose , faire une méta­na­lyse en liant des don­nés à droite et gauche aus­si
    dire que nous allons tous dis­pa­raitre c’est juste faux comme toute les géné­ra­li­tés sauf celle ci 🙂

    oui l ave­nir est sombre et oui beau­coup vont mour­rir
    aprés des solu­tions existent pour s’a­dap­ter et nous ne sommes tous sim­ple­ment pas assez intel­li­gent pour cal­cu­ler toute les impli­ca­tions des modi­fi­ca­tions à venir

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  • […] nous asser­vit garan­tit que nous ne le puis­sions pas. Si l’on observe les don­nées et la science comme le fait Guy McPher­son, il est clair que nous avons déjà dépas­sé les limites maxi­males (1°C) éta­blies […]

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  • […] que nous ne le puis­sions pas. Si l’on observe les don­nées et la science comme le fait Guy McPher­son, il est clair que nous avons déjà dépas­sé les limites […]

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  • […] Guy McPher­son uti­lise l’ex­pres­sion « déri­vés des combus­tibles fos­siles », ce qui corres­pond à votre ana­lyse. Est-ce une meilleure manière d’en­ca­drer le débat : combus­tibles fos­siles VS déri­vés des combus­tibles fos­siles ? Il n’y a pas d’éner­gie « propre » alors, pas vrai ? Pas de source d’éner­gie « miracle », ou est-ce que la « solu­tion miracle » serait de créer un monde diffé­rent ? […]

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