Je te tutoie, Onfray, car après tout, ne sommes-nous pas frères de classe ? J’ai gran­di dans ce qu’on appelle aujourd’hui la Seine-Saint-Denis, où j’ai habi­té quelques riantes cités mau­dites, comme celle des Bos­quets, à Mont­fer­meil. Je te la conseille.

Mon vieux, Ber­nard, était un de ces pro­los qui bos­saient 60 heures par semaine, same­di com­pris, donc. Mais comme il est mort quand j’étais gosse, d’épuisement j’imagine, il s’est en fina­le­ment bien tiré. Les cinq mioches de la famille ont alors plon­gé dans le pit­to­resque quo­ti­dien du sous-pro­lé­ta­riat. Ma mère, quand elle tra­vaillait chez Kré­ma comme OS, pleu­rait le dimanche soir à l’idée d’y retour­ner le lun­di. On ache­tait notre bouffe à cré­dit, uti­li­sant un mot que toute notre ban­lieue connais­sait : à croume. On vivait à croume, toute l’année, toute la vie. À cré­dit.

Cela pour te dire que tes innom­brables tré­mo­los à la gloire de ton père ouvrier agri­cole et de ta mère femme de ménage ont fini par me faire chier. Tu n’es pas le seul fils de pauvre sur cette Terre, mon gars. Mais chez moi, on révé­rait la Résis­tance anti­fas­ciste, le com­bat armé contre la peste brune, la détes­ta­tion de tous ces salo­pards repliés aujourd’hui dans le Front Natio­nal. Oui, je sais, ça fait drôle.

Mais ce n’est encore rien, car il y a bien mieux au pro­gramme. Défi­ni­tion de l’imbécile : « Qui est peu capable de rai­son­ner, de com­prendre et d’agir judi­cieu­se­ment ». Ben mon cor­niaud. Pour ne prendre qu’un exemple, Bové. En 2007, voi­là que tu sou­tiens sa can­di­da­ture à la pré­si­den­tielle, avant de te ravi­ser in extre­mis, pour la rai­son que le mous­ta­chu fait des OGM un « com­bat mono­ma­niaque ». Eh ! Per­sonne ne t’avait donc mis au cou­rant ? Tu ral­lies aus­si­tôt la can­di­da­ture Besan­ce­not, qui devien­dra plus tard, à tes yeux, le (lieu)tenant d’une secte. Rions un peu : toi qui ne condamnes pas le capi­ta­lisme, mais seule­ment sa forme libé­rale, sou­te­nir un Besan­ce­not (1) !  La même farce se pro­duit quelques années plus tard avec le Front de Gauche, d’abord encen­sé, puis expul­sé sans ména­ge­ment vers tes pro­li­fé­rantes ténèbres exté­rieures. Je gage que tu aurais aimé ce vieux canas­son d’Edgar Faure, aus­si insai­sis­sable que le vif-argent, qui répé­tait sou­vent cette phrase dont il était l’auteur : « Ce n’est pas la girouette qui tourne, c’est le vent ».

Mais ce n’est encore rien, car tu es l’homme des records. Tu es radieu­se­ment pour l’atome, les OGM et la trans­gé­nèse, la science et la tech­nique les plus débri­dées. Cita­tion de 2006 dans un hors-série du maga­zine Épe­ron : « L’opinion publique est tou­jours en retard sur la pointe avan­cée de la recherche scien­ti­fique (…)  Il faut que les cher­cheurs et les scien­ti­fiques pra­tiquent avec audace, à rebours de l’actuelle reli­gion du prin­cipe de pré­cau­tion qui est sur­tout très utile pour immo­bi­li­ser tout, entra­ver la recherche et empê­cher le pro­grès ». L’audace, évi­dem­ment. La liber­té pleine et entière pour ceux de la chi­mie de syn­thèse, du nucléaire, du clo­nage, du trans­hu­ma­nisme. Tu me fais pen­ser à cette baderne de Napo­léon, qui allait répé­tant au matin des grands mas­sacres : « On avance, et puis on voit ». Et on a vu, n’est-ce pas ?

Je ne résiste pas à l’idée de char­ger encore ta lourde barque. Sur le nucléaire (In Féé­ries ana­to­miques, Gras­set) : « Les peurs dues au trans­gé­nisme res­semblent à s’y méprendre à celles qui accom­pa­gnèrent la nais­sance de l’électricité ou du che­min de fer, voire de l’énergie nucléaire – qui rap­pe­lons-le, n’a jamais cau­sé aucun mort : Hiro­shi­ma et Naga­sa­ki, puis Tcher­no­byl pro­cèdent du délire mili­taire amé­ri­cain, puis de (…) sovié­tique, en aucun cas du nucléaire civil en tant que tel ». Ce que c’est qu’un phi­lo­sophe, qui reco­pie mot pour mot les com­mu­ni­qués de l’Agence inter­na­tio­nale de l’énergie ato­mique.

Mais tu es aus­si un excellent imi­ta­teur. De Claude Allègre ? De Laurent Cabrol, l’immense pré­sen­ta­teur météo ? Cita­tion tirée de ton blog, publiée en mars 2012 : « Je ne sache pas que les tenants éco­lo­gistes du tri sélec­tif, (…) les fau­cheurs d’OGM et autres oppo­sants aux nano­tech­no­lo­gies (…) refusent la chi­mio­thé­ra­pie quand, pour leur mal­heur, un can­cer s’abat sur eux. Or ces médi­ca­ments ter­ribles ne se fabriquent pas comme des tisanes de per­sil ou des décoc­tions d’échalotes… »

Le seul mot qui me vienne à l’esprit est celui de scien­tisme, dans son accep­tion la plus rin­garde. Cher grand et magni­fique rebelle de poche, tu es un scien­tiste. Les plus ima­gi­na­tifs de cette véri­table secte – qui ne mour­ra jamais, dors tran­quille – pensent que le pou­voir devrait reve­nir aux grands Sachants que sont les scien­ti­fiques, ceux qui cherchent et trouvent. Les seuls au fond qui changent réel­le­ment le monde, pas ? Tout le ving­tième siècle est rem­pli d’hymnes niais au « pro­grès » tech­nique et scien­ti­fique.

Que la tech­nos­cience ait empoi­son­né tous les milieux de la vie par la chi­mie, jusqu’à la rosée du matin, ne compte pas. Qu’elle ait ima­gi­né l’atome et des radio­nu­cléides capables de frap­per pen­dant des cen­taines de mil­liers d’années, pas davan­tage. Qu’elle change le monde en une vaste pri­son sur­veillée numé­ri­que­ment, jusqu’au moindre dépla­ce­ment, et c’est encore un bien­fait. Ton scien­tisme est d’évidence un mythe, celui de l’alliance – sup­po­sée ver­tueuse – entre la rai­son et la science, entre l’esprit et la tech­nique. Cette pauvre pen­sée est inca­pable de sai­sir le neuf, inca­pable de com­prendre les points de rup­ture et de bas­cu­le­ment, inca­pable en consé­quence de pro­po­ser la moindre pers­pec­tive.

Cette idéo­lo­gie concen­trée a grand besoin des éco­lo­gistes, autre nom des char­la­tans et des obs­cu­ran­tistes, pour res­plen­dir. Eux, ces grands Hommes, main­tien­draient dans la tem­pête la flamme des Lumières. Pathé­tique ? Oui, je dois avouer que je trouve cela pathé­tique. Des hommes qui ont eu le pri­vi­lège insigne d’étudier, de réflé­chir, de s’informer, acceptent de faire la courte échelle à une entre­prise de des­truc­tion orga­ni­sée du monde exis­tant.

Mais ce n’est encore rien, car avec toi, les limites ordi­naires sont chaque jour pul­vé­ri­sées. Il paraît que le jour­nal Marianne a loué le palais de la Mutua­li­té pour toi seul, le 20 octobre. Tu devrais y réunir tes amis Régis Debray, Alain Fin­kiel­kraut, Pas­cal Bru­ck­ner, Jean-Fran­çois Kahn, et l’inusable culotte de peau Jean-Pierre Che­vè­ne­ment. Ma foi, tu vises haut ! Tant de grands noms, tant de braves gens ! Il est sans doute d’autres liens entre eux, mais celui qui me saute aux yeux est celui de fran­chouillar­dise. Ces gran­dioses intel­lec­tuels sont tous obsé­dés par ce minus­cule ter­ri­toire que le hasard nous fait habi­ter.

J’en ai bien­tôt fini. Toi, qui serais un grand phi­lo­sophe, ne trouves aucun mot, aucune idée à appor­ter au seul débat poli­tique, moral et phi­lo­so­phique qui tienne. Je veux évi­dem­ment par­ler de la crise éco­lo­gique pla­né­taire, dont tu ne sais rien, car cela com­man­de­rait cette fois de pen­ser sans filet, ce qui peut faire mal au cul lorsque l’on tombe.

Ta petite per­sonne – et la mienne – sommes les contem­po­rains de la sixième crise d’extinction mas­sive des espèces, mais tu t’en tapes. Les sols agri­coles dis­pa­raissent par éro­sion ou sont empoi­son­nés pour des décen­nies ou des siècles par la chi­mie de tes amis tech­ni­ciens, mais tu t’en cognes. La vie sous les eaux et ses équi­libres vieux de mil­lions d’années est atteinte par la pêche indus­trielle et les filets de 100 kilo­mètres de long par­fois, mais tu t’en fous. Les forêts sont cra­mées pour en faire des éta­gères ou des allu­mettes, l’élevage indus­triel a chan­gé les ani­maux, com­pa­gnons de dix mil­lé­naires, en tristes chairs mar­ty­ri­sées, les fleuves sont deve­nus par­tout sur Terre des dégueu­loirs pour nos orgies de consom­ma­tion, mais tu arranges ta mèche et cherches le meilleur pro­fil pos­sible. Hum. Com­ment te dire ?

onfray2Et puis ce fou­tu dérè­gle­ment cli­ma­tique, bien sûr. Qui rebat toutes les cartes. Qui menace toutes les socié­tés humaines de dis­lo­ca­tion. Cette seule ques­tion, par-delà l’angoisse qu’elle ren­ferme, pour­rait être pour un phi­lo­sophe une occa­sion unique de repen­ser le monde dans sa tota­li­té. Voi­là qui devrait pas­sion­ner. Mais il fau­drait pour cela quit­ter cette France fan­tas­ma­tique et déri­soire qui te dis­pense tant de ronds de ser­viette à la rédac­tion des gazettes et des télés. Il fau­drait prendre le large. Il fau­drait deve­nir un pen­seur de l’humanité. Tu pré­fé­re­ras tou­jours les cou­ver­tures du Point et les inter­views sur TF1.

Ce n’est encore rien, car ce ne sera jamais assez. Toi et le Front Natio­nal. Je ne t’accuse pas d’en être, car tu es bien trop adroit pour cela. Mais il ne fait aucun doute que lorsque tu trouves excel­lente l’idée d’unir les sou­ve­rai­nistes de droite et de gauche, Marine Le Pen com­prise, tu tra­vailles à l’égal d’un sapeur qui mine un bar­rage sur la Vol­ga. Tu pré­pares – en conscience je l’espère – une crue dévas­ta­trice des eaux les plus brunes. Vois-tu, arri­vé là, je me dois de l’avouer : tu me dégoûtes.

Tu me dégoûtes d’autant plus que je conti­nue, moi, à pen­ser aux pauvres. Pas seule­ment à mon père parce qu’il serait mon père. Aux pauvres de ce monde en furie. Au mil­liard d’affamés chro­niques, « ceux qui ont le pain quo­ti­dien rela­ti­ve­ment heb­do­ma­daire ». Au mil­liard d’habitants des slums, fave­las, bus­tee ou town­ships de cet infra­monde dont tu ne dis jamais un mot, toi le si grand esprit. Au mil­liard de réfu­giés cli­ma­tiques que nous pré­pare l’avenir.

En réa­li­té, je crois que tu appar­tiens à cette gauche d’épouvante qui envoya à la mort des mil­lions de jeunes pro­los et pay­sans de 1914. Qui ne bou­gea pas un orteil lorsque les impec­cables che­mises brunes et noires ont com­men­cé d’habiter les rues. Qui mena les guerres colo­niales que l’on sait, pour sau­ver cette soi-disant « France, de Dun­kerque à Taman­ras­set ». Il y a encore quelques per­sonnes, au coin du bois, qui rêvent d’un monde sans chefs ni patrons, sans patrie ni fron­tières. Et par­mi eux, moi. Moi qui t’emmerde autant qu’il m’est pos­sible, Onfray. Moi qui te dirai merde sans jamais me las­ser.

Fabrice Nico­li­no


(1) Onfray est fati­gué d’entendre « les vieilles scies mili­tantes d’hier et d’avant-hier : cos­mo­po­li­tisme des citoyens du monde, fra­ter­ni­té uni­ver­selle, abo­li­tion des classes et des races, dis­pa­ri­tion du tra­vail et du sala­riat, sup­pres­sion du capi­ta­lisme, pul­vé­ri­sa­tion de toutes les alié­na­tions, éga­li­ta­risme radi­cal ». In L’Archipel des comètes, Gras­set.

Mer­ci aux textes de Ber­trand Louart, qui m’ont appor­té de pré­cieuses infor­ma­tions.


Source : http://fabrice-nicolino.com/index.php/?p=2102

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Comments to: Onfray, je te dis merde (par Fabrice Nicolino)
  • 14 décembre 2015

    Les lamen­ta­tions réac­tion­naires d’un cré­tin scien­ti­fi­que­ment illet­tré.

    Reply
  • 15 décembre 2015

    Qu’On­fray aille se faire enfler au Pakis­tan ! Il est plai­sant de lire ce mas­sacre à la tron­çon­neuse, ça change.

    Reply
  • 15 décembre 2015

    Moi cette article inutile qui lui pue l ego m’as cent fois plus fait chier que la lec­ture d’on­fray

    Reply
    • 15 décembre 2015

      O‑K

      Reply
    • 20 décembre 2015

      100% d’ac­cord, cet article est bas

      Reply
      • 20 décembre 2015

        Ce qui est bien, c’est vos argu­ments.

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  • 27 mars 2016

    DEUX MEMBRES EMINENTS DE LA SOCIETE DU SPECTACLE, NON ?!

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