USA : À Flint, dans le Michigan, il y a tellement de plomb dans le sang des enfants qu’un état d’urgence a été déclaré

Tra­duc­tion d’un article du Washing­ton Post, publié le 15 décembre 2015, à cette adresse, écrit par Yanan Wang.


Pen­dant des mois, des parents inquiets, à Flint, dans le Michi­gan, se sont ren­dus en grand nombre aux cabi­nets de leurs pédiatres. Leur enfant tenu par la main ou dans les bras, ils avaient tous la même ques­tion : leurs enfants étaient-ils en train d’être empoisonnés ?

Pour le savoir, une piqûre au doigt suf­fit, pour pré­le­ver une goutte de sang. Si les tests sont posi­tifs, les consé­quences poten­tiel­le­ment sérieuses sont plus dif­fi­ciles à discerner.

C’est ain­si que le plomb agit. Il laisse sa marque dis­crè­te­ment, sans trace appa­rente. Mais des années plus tard, lorsqu’un enfant montre des signes de trouble de l’apprentissage, ou du com­por­te­ment, la pré­sence du plomb dans le sang devient inéluctable.

Selon l’OMS, « le plomb affecte le déve­lop­pe­ment du cer­veau de l’enfant, entrai­nant une dimi­nu­tion du quo­tient intel­lec­tuel (QI), des chan­ge­ments com­por­te­men­taux comme un défi­cit de l’attention et une atti­tude anti­so­ciale accrue et un niveau sco­laire dimi­nué. L’exposition au plomb entraîne aus­si l’anémie, l’hypertension, l’insuffisance rénale, l’immunotoxicité* et affecte les organes repro­duc­tifs [cause de sté­ri­li­té mas­cu­line, NdE]. Les effets neu­ro­lo­giques et com­por­te­men­taux du satur­nisme sont consi­dé­rés comme irré­ver­sibles ».

Lyla McCal­lun, 4 ans, ancien­ne­ment de Flint, des­sine sur une feuille de papier, assise sur les genoux de sa grand-mère, Jac­que­line Pem­ber­ton, habi­tante de Flint, une des six plai­gnantes du recours col­lec­tif (Jake May /Flint Journal-MLive.com via AP)

Le centre médi­cal de Hur­ley, à Flint, a publié en sep­tembre une étude confir­mant ce que beau­coup de parents à Flint crai­gnaient depuis un an : la pro­por­tion d’enfants et de bébés avec des niveaux de plomb dans le sang supé­rieurs à la moyenne a presque dou­blé depuis que la ville est pas­sée du réseau hydrau­lique de Detroit à l’utilisation de la rivière Flint comme source d’approvisionnement en eau, en 2014.

La crise a atteint son apo­gée Lun­di soir, lorsque la mai­resse de Flint Karen Wea­ver a décla­ré l’état d’urgence.

« La ville de Flint connait un désastre cau­sé par l’homme », a décla­ré Wea­ver dans un communiqué.

5 mars 2015 : Tony Paloa­de­no, une vic­times de l’emposonnement au plomb, engueule le maire durant la pre­mière réunion de la Com­mis­sion consul­ta­tive sur l’eau de Flint. Cette affaire pro­vo­que­ra la chute du maire. Pho­to Jake May/Flint Journal-MLive.com via AP

La mai­resse — élue après que son pré­dé­ces­seur, Dayne Wal­ling, avait fait les frais de la ges­tion par son admi­nis­tra­tion des pro­blèmes liés à l’eau — explique dans le com­mu­ni­qué qu’elle demande le sou­tien du gou­ver­ne­ment fédé­ral pour gérer les effets « irré­ver­sibles » de l’exposition au plomb des enfants de la ville. Wea­ver pense que ces consé­quences sani­taires entraî­ne­ront un besoin plus impor­tant en édu­ca­tion spé­cia­li­sée et en ser­vices de san­té men­tale, ain­si que des déve­lop­pe­ments dans le sys­tème de jus­tice des mineurs.

« Rem­plis­sons-nous les cri­tères [de zone sinis­trée] ? Je ne sais pas », a‑t-elle dit à Michi­gan Live. Mais Wea­ver ne pense pas que la ville puisse rece­voir l’aide dont elle a besoin sans aler­ter les auto­ri­tés fédé­rales sur l’urgence du problème.

La mai­resse de Flint Karen Wea­ver, à droite, et l’administratrice de la ville Nata­sha Hen­der­son, répondent aux ques­tions sur l’ajout de phos­phates sup­plé­men­taire à l’eau de la ville, durant une confé­rence de presse en décembre. (Jake May/Flint Journal-MLive.com via AP)

Pour ceux qui vivent à Flint, l’annonce peut être per­çue comme atten­due depuis longtemps.

Presque immé­dia­te­ment après que la ville eut com­men­cé à pom­per l’eau de la rivière Flint en avril 2014, les habi­tants ont com­men­cé à se plaindre de l’eau, dont ils disaient qu’elle était trouble et sen­tait mauvais.

Depuis, les pro­blèmes liés à l’eau de la rivière n’ont fait que s’accumuler. Bien que la ville et les repré­sen­tants de l’État aient com­men­cé par nier la dan­ge­ro­si­té de l’eau, l’État a publié une notice infor­mant les habi­tants de Flint du fait que leur eau conte­nait des niveaux non-auto­ri­sés de tri­ha­lo­mé­thanes**, un sous-pro­duit du chlore, lié au can­cer et à d’autres maladies.

25 April 2014 : les fonc­tion­naires de Clint fêtent le pas­sage à l’eau « trai­tée » de la rivière Flint, déci­dé pour des rai­sons d’é­co­no­mies bud­gé­taires. Pho­to Samuel Wilson/Flint Jour­nal via AP

Des mani­fes­tants se sont ren­dus à la mai­rie, bra­vant le froid intense du Michi­gan, pour deman­der aux élus de recon­nec­ter l’eau de Flint au sys­tème hydrau­lique de Detroit. L’utilisation de la rivière Flint était cen­sée être tem­po­raire, et finir en 2016 après qu’une conduite vers le Lac Huron Kare­gnon­di sera achevée.

Une péti­tion deman­dant que Flint cesse de prendre son eau dans la rivière Flint a ras­sem­blé 26 000 signatures.

25 avril 2015 : Gla­dyes William­son, habi­tante de Flint, dans le Michi­gan, enrage à tra­vers ses larmes, sub­mer­gée par la frus­tra­tion, lors d’une mani­fes­ta­tion pour le pre­mier anni­ver­saire du pas­sage à l’eau de la rivière Flint (Jake May /Flint Journal-MLive.com via AP)

Face aux mani­fes­ta­tions conti­nues des habi­tants de Flint et aux preuves scien­ti­fiques crois­santes sur la toxi­ci­té de l’eau, les élus et les repré­sen­tants de l’État ont pro­po­sé diverses solu­tions — du conseil aux habi­tants de faire bouillir l’eau à la four­ni­ture de filtres — fai­sant tout pour contour­ner la demande de recon­nexion au sys­tème de Detroit.

Mani­fes­ta­tion récla­mant de l’eau propre devant la mai­rie le 7 octobre 2015

Cette déci­sion a été fina­le­ment prise par le gou­ver­neur répu­bli­cain Rick Sny­der le 8 octobre. Il a annon­cé avoir un plan pour trou­ver les 12 mil­lions de dol­lars néces­saires pour recon­nec­ter Flint au sys­tème de Detroit.

Le 16 octobre, l’eau cou­lait à nou­veau entre Detroit et Flint.

Cela aus­si fut accom­pa­gné du sen­ti­ment que c’était déjà trop tard, en par­ti­cu­lier pour les parents des enfants qui avaient été affec­tés de façon permanente.

Ces parents, et d’autres habi­tants de Flint ont entre­pris un recours judi­ciaire fédé­ral en nom col­lec­tif contre Sny­der, l’État, la ville et 13 élus, en novembre, en rai­son des dom­mages subis   à cause de l’eau conta­mi­née par le plomb. La plainte, qui dit repré­sen­ter « des dizaines de mil­liers d’habitants », allègue que les élus de la ville et les repré­sen­tants de l’État les ont « déli­bé­ré­ment pri­vés » de leurs droits liés au 14ème amen­de­ment de la Consti­tu­tion*** en rem­pla­çant une source d’eau potable saine par une alter­na­tive à meilleur mar­ché dont la haute toxi­ci­té était connue.

15 sep­tembre 2015 le pro­fes­seur Marc Edwards de Vir­gi­nia Tech montre la dif­fé­rence de qua­li­té entre l’eau de Detroit et celle de Flint durant une confé­rence de presse devant la mai­rie. Pho­to Jake May/Flint Jour­nal via AP

« Pen­dant plus de 18 mois, les res­pon­sables locaux et gou­ver­ne­men­taux ont igno­ré des preuves irré­fu­tables mon­trant l’extrême toxi­ci­té de l’eau pom­pée dans le rivière Flint », peut-on lire dans la plainte. « Les déné­ga­tions déli­bé­rées et men­son­gères sur la sécu­ri­té de l’eau de la rivière Flint étaient aus­si mor­telles qu’arrogantes ».

Disant que le com­por­te­ment des res­pon­sables est « si énorme et scan­da­leux que cela choque la conscience », la plainte cite les expé­riences par­ti­cu­lières de quelques plai­gnants et de leurs familles, qui expliquent avoir tous connu des pro­blèmes de san­té simi­laires depuis que des hauts niveaux de plomb et de cuivre se retrouvent dans leur sang.

Par­mi les effets : des lésions cuta­nées, des pertes de che­veux, une hyper­ten­sion chi­mi­que­ment induite, de la perte de vision et de la dépres­sion. Des quatre familles décrites dans la plainte, deux ont ces­sé de boire l’eau de Flint après un temps — et ne l’utilisaient plus que pour le lavage et la cui­sine — mais disent avoir encore été expo­sées aux mêmes effets.

L’attaché de presse de Sny­der, Mur­ray, a écrit un cour­riel à notre jour­nal pour expli­quer que l’administration est en désac­cord avec plu­sieurs points de la plainte, mais a refu­sé de dis­cu­ter des détails du litige en suspens.

Comme la Detroit Free Press l’a rap­por­té en octobre, évi­ter l’eau de Flint est deve­nu une habi­tude chez les habi­tants de la ville.

Ceux qui pou­vaient se le payer optaient pour l’eau en bou­teille, l’achetant par gal­lons [3,7 l.]. Ceux qui ne le pou­vaient pas la buvaient tou­jours au robi­net, en sachant le prix qu’ils auraient à payer plus tard. En ce qui concerne les bains, cer­tains rem­plis­saient len­te­ment leurs bai­gnoires avec des cas­se­roles d’eau bouillie pour leurs enfants.

(La ville a émis un com­mu­ni­qué pour conseiller de faire bouillir l’eau en sep­tembre 2014. Cette recom­man­da­tion est contraire aux lignes direc­trices du Centre US de pré­ven­tion et de contrôle des mala­dies (CDC) concer­nant le plomb dans l’eau, qui éta­blissent que faire chauf­fer ou bouillir l’eau n’en retire pas le plomb. De fait, « Vu qu’une par­tie de l’eau s’évapore durant le pro­ces­sus, la concen­tra­tion du plomb dans l’eau peut aug­men­ter légè­re­ment », selon le CDC).

LeeAnn Wal­ters, une habi­tante de Flint et mère de jumeaux de 4 ans, a pris toute les pré­cau­tions néces­saires après que des tests san­guins avaient révé­lé que le taux de plomb dans le sang de l’un de ses fils avait grim­pé en flèche après le pas­sage à l’eau de la rivière Flint.

« J’étais hys­té­rique », a expli­qué Wal­ters à la Free Press. « J’ai pleu­ré lorsqu’ils m’ont remis les pre­mières ana­lyses sur le plomb ».

Elle crai­gnait que le plomb ne fût res­pon­sable lorsque toute sa famille a com­men­cé à déve­lop­per des érup­tions cuta­nées, et que son fils a ces­sé de prendre du poids.

Main­te­nant, explique Wal­ters, lorsque ses enfants auront des pro­blèmes en gran­dis­sant, elle se deman­de­ra tou­jours si les choses auraient été dif­fé­rentes — si leurs vies auraient été meilleures — s’il n’y avait pas eu cette eau.


 

Tra­duc­tion : Nico­las Casaux

Édi­tion & Révi­sion : Faus­to Giudice

NdE

*Immu­no­toxi­ci­té : l’ensemble des effets délé­tères pro­vo­qués par un xéno­bio­tique sur le sys­tème immu­ni­taire. Xéno­bio­tique : sub­stance pré­sente dans un orga­nisme vivant mais qui lui est étran­gère ; il n’est ni pro­duit par l’or­ga­nisme lui-même, ni par son ali­men­ta­tion naturelle.

** Tri­ha­lo­mé­thanes : com­po­sés consti­tués d’un seul atome de car­bone lié à des halo­gènes, sous-pro­duits de la chlo­ra­tion de l’eau for­més prin­ci­pa­le­ment par réac­tion du chlore avec des sub­stances orga­niques naturelles.

***Le XIVe amen­de­ment à la Consti­tu­tion US, rati­fié en 1868, vise à pro­té­ger le droit des anciens esclaves, en par­ti­cu­lier dans les États du sud. Il garan­tit la citoyen­ne­té à toute per­sonne née aux USA, et affirme la néces­si­té de garan­tir l’é­gale pro­tec­tion de tous ceux qui se trouvent sur son territoire.

 

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