Comment la non-violence protège l’État – Chapitre 1 : La non-violence est inefficace (par Peter Gelderloos)

Une tra­duc­tion inédite (réa­li­sée par « Vio­lence ? Par­fois oui… ») du pre­mier cha­pitre (cli­quez ici pour lire l’in­tro­duc­tion) du livre de l’activiste et anar­chiste amé­ri­cain Peter Gel­der­loos « How non-vio­lence pro­tects the state » (« Com­ment la non-vio­lence pro­tège l’État »), paru en 2007 aux édi­tions AK Press.

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Comment la Non-violence protège l’état

CHAPITRE 1 : LA NON-VIOLENCE EST INEFFICACE

par Peter Gelderloos

Je pour­rais pas­ser beau­coup de temps à par­ler des échecs de la non-vio­lence. Tou­te­fois, il semble plus utile de par­ler des suc­cès de la non-vio­lence. Le paci­fisme atti­re­rait dif­fi­ci­le­ment des sup­por­ters si son idéo­lo­gie n’avait pro­duit aucune vic­toire his­to­rique. Exa­mi­nons ces suc­cès emblé­ma­tiques : l’indépendance de l’Inde gagnée contre l’empire colo­nial bri­tan­nique, l’acceptation d’un nombre maxi­mum d’armes nucléaires par les puis­sances en com­pé­ti­tion, les pla­fonds impo­sés au nombre d’armes nucléaires par les négo­cia­tions SALT (Stra­te­gic Arms Limi­ta­tion Talk), le mou­ve­ment pour les droits civiques des Noirs amé­ri­cains dans les années 1960 et le mou­ve­ment paci­fiste pen­dant la guerre contre le Viet­nam. Et bien qu’elles n’aient pas encore été saluées comme une vic­toire, les pro­tes­ta­tions mas­sives de 2003 contre l’invasion de l’Irak par les États-Unis ont été très applau­dies par les acti­vistes non-vio­lents ! On peut dis­cer­ner un sché­ma récur­rent de mani­pu­la­tion his­to­rique et de blan­chi­ment, fla­grant dans cha­cune des vic­toires reven­di­quées par les acti­vistes non-vio­lents. La posi­tion paci­fiste requiert que le suc­cès soit attri­buable aux tac­tiques paci­fistes et à elles seules, alors que nous autres pen­sons que le chan­ge­ment pro­vient de l’ensemble des tac­tiques uti­li­sées dans toute situa­tion révo­lu­tion­naire, pour­vu qu’elles soient déployées de façon effi­cace. Parce qu’aucun conflit social majeur ne pré­sente une uni­for­mi­té de tac­tiques et d’idéologies autre­ment dit, qu’on trouve dans tous les conflits de ce genre le recours à des tac­tiques paci­fistes ain­si qu’à des tac­tiques réso­lu­ment non-paci­fistes les paci­fistes doivent effa­cer la part d’histoire qui est en désac­cord avec leurs affir­ma­tions ou au contraire attri­buer leurs échecs à la pré­sence au sein du mou­ve­ment concer­né d’une forme vio­lente de lutte.

On nous raconte qu’en Inde, gui­dés par leur lea­der Gand­hi, les gens construi­sirent au fil des décen­nies un mou­ve­ment non-violent de masse et s’engagèrent dans la pro­tes­ta­tion, la non-coopé­ra­tion, les boy­cotts éco­no­miques, des grèves de la faim exem­plaires et des actes de déso­béis­sance pour blo­quer la machi­ne­rie de l’impérialisme bri­tan­nique. Ils endu­rèrent des mas­sacres et répli­quèrent avec une ou deux émeutes mais, dans l’ensemble, le mou­ve­ment fut non-violent et, après avoir per­sé­vé­ré pen­dant des décen­nies, le peuple indien gagna son indé­pen­dance, déli­vrant ain­si une vic­toire paci­fiste cer­ti­fiée. L’histoire réelle est plus com­pli­quée, puisque des pous­sées vio­lentes ont éga­le­ment influen­cé la déci­sion de retrait des Bri­tan­niques. Ceux-ci avaient per­du la capa­ci­té de main­te­nir leur pou­voir colo­nial, ayant vu des mil­lions de leurs sol­dats mou­rir et une grande quan­ti­té de res­sources diverses anéan­ties au cours de deux guerres mon­diales extrê­me­ment vio­lentes, dont la seconde dévas­ta tout spé­cia­le­ment la mère patrie. Les luttes armées des mili­tants arabes et juifs en Pales­tine entre 1945 et 1948 conti­nuèrent d’affaiblir l’empire bri­tan­nique, et ren­dirent évi­dente la menace que les Indiens pour­raient aban­don­ner la déso­béis­sance civile et prendre les armes en masse si on conti­nuait de les igno­rer encore long­temps ; tout ceci ne peut être igno­ré par­mi les fac­teurs qui déter­mi­nèrent la déci­sion des Bri­tan­niques de renon­cer à une admi­nis­tra­tion colo­niale directe.

On réa­lise d’autant mieux que cette menace était directe, lorsqu’on com­prend que l’histoire paci­fiste du mou­ve­ment d’indépendance indien brosse un tableau sélec­tif et incom­plet : la non-vio­lence n’était pas uni­ver­selle en Inde. La résis­tance à la colo­ni­sa­tion bri­tan­nique com­pre­nait bien assez de lutte armée pour que l’on consi­dère de façon plus exacte que la méthode gand­hienne était l’une des dif­fé­rentes formes concur­rentes de résis­tance popu­laire. Dans leur déran­geante démarche d’universalisation, les paci­fistes effacent ces autres formes de résis­tance et contri­buent à pro­pa­ger l’histoire fausse selon laquelle Gand­hi et ses dis­ciples étaient la seule bous­sole de la résis­tance indienne. Sont ain­si pas­sés sous silence d’importants diri­geants mili­tants comme Chan­dra­se­khar Azad, qui com­bat­tit les armes à la main contre les colons bri­tan­niques, et des révo­lu­tion­naires comme Bha­gat Singh, qui s’attira un sou­tien mas­sif en com­met­tant des atten­tats à la bombe et des assas­si­nats au pro­fit d’une lutte visant le ren­ver­se­ment du capi­ta­lisme tant indien que britannique.

L’histoire paci­fiste de la lutte indienne ne peut rendre compte du fait que Sub­has Chan­dra Bose, le can­di­dat favo­rable à la lutte armée, fut élu deux fois pré­sident du Congrès Natio­nal Indien, en 1938 et 1939. Si Gand­hi fut peut-être la figure la plus remar­qua­ble­ment influente et popu­laire dans la lutte pour l’indépendance de l’Inde, la posi­tion diri­geante qu’il assu­ma ne lui valut pas tou­jours un sou­tien una­nime des masses. Il per­dit tel­le­ment le sou­tien des Indiens lorsqu’il appe­la au calme après l’émeute de 1922 que pas le moindre mur­mure de pro­tes­ta­tion ne se fit entendre en Inde quand les Bri­tan­niques l’arrêtèrent ensuite.

De façon signi­fi­ca­tive, l’histoire se sou­vient de Gand­hi plus que de tous les autres non pas parce qu’il repré­sen­tait la voix una­nime de l’Inde, mais en rai­son de l’attention par­ti­cu­lière que lui por­ta la presse bri­tan­nique et la pré­émi­nence que lui valut le fait d’être pris comme inter­lo­cu­teur lors d’importantes négo­cia­tions avec le gou­ver­ne­ment colo­nial bri­tan­nique. Si l’on se rap­pelle que l’histoire est écrite par les vain­queurs, un autre pan du mythe de l’indépendance indienne s’effondre.

Mais l’affirmation des paci­fistes que l’indépendance de l’Inde est une vic­toire pour la non-vio­lence est déso­lante au plus haut point du fait qu’elle donne tête bais­sée dans la mani­pu­la­tion his­to­rique éla­bo­rée dans l’intérêt des États impé­ria­listes et par­ti­sans de la supré­ma­tie blanche, qui ont colo­ni­sé les pays du Sud. Le mou­ve­ment de libé­ra­tion de l’Inde échoua. Les Bri­tan­niques ne furent pas contraints à quit­ter l’Inde. Au contraire, ils choi­sirent de trans­fé­rer le ter­ri­toire entre les mains d’une admi­nis­tra­tion néo­co­lo­niale. Quelle sorte de vic­toire auto­rise les per­dants à dic­ter le calen­drier et les moda­li­tés de l’ascension des vain­queurs ? Les Bri­tan­niques rédi­gèrent la nou­velle consti­tu­tion et remirent le pou­voir entre les mains de suc­ces­seurs qu’ils choi­sirent. Ils atti­sèrent les flammes du sépa­ra­tisme eth­nique et reli­gieux afin que l’Inde soit affai­blie par des divi­sions internes, empê­chée de béné­fi­cier de la paix et de la pros­pé­ri­té, et dépen­dante de l’aide mili­taire et autres formes de sou­tien de la part des États euro-américains.

L’Inde est tou­jours exploi­tée par des entre­prises euro-amé­ri­caines (bien que plu­sieurs nou­velles entre­prises indiennes, prin­ci­pa­le­ment des filiales, se soient jointes au pillage), et conti­nue de four­nir des res­sources et des mar­chés aux États impé­ria­listes. De bien des manières, la pau­vre­té de son peuple s’est aggra­vée et son exploi­ta­tion est deve­nue plus effi­cace. L’indépendance à l’égard du pou­voir colo­nial a don­né à l’Inde plus d’autonomie dans quelques domaines, et a cer­tai­ne­ment per­mis à une poi­gnée d’Indiens de s’asseoir dans les fau­teuils du pou­voir, mais l’exploitation et la mar­chan­di­sa­tion des com­muns s’est appro­fon­die. Qui plus est, l’Inde a per­du la nette oppor­tu­ni­té que repré­sen­tait une lutte d’émancipation riche de sens menée contre un oppres­seur étran­ger aisé­ment iden­ti­fiable. Aujourd’hui, un mou­ve­ment d’émancipation aurait a s’opposer aux dyna­miques décon­cer­tantes du natio­na­lisme et de la riva­li­té eth­nique et reli­gieuse pour abo­lir un capi­ta­lisme et un gou­ver­ne­ment domes­tiques bien plus déve­lop­pés que dans leurs formes d’alors. Tout bien pesé, le mou­ve­ment d’indépendance a donc bien échoué.

Il est quelque peu étrange que les paci­fistes reven­diquent comme vic­toire l’arrêt de la course aux arme­ments nucléaires. Une fois encore, le mou­ve­ment ne fut pas exclu­si­ve­ment non-violent ; il com­pre­nait des groupes qui menèrent un nombre consi­dé­rable d’attentats à la bombe et autres actes de sabo­tage ou de gué­rilla. Et, à nou­veau, c’est une vic­toire dou­teuse. Les trai­tés de non-pro­li­fé­ra­tion, si peu res­pec­tés au demeu­rant, n’ont été signés qu’après que la course aux arme­ments eut été gagnée, les États-Unis exer­çant une hégé­mo­nie incon­tes­tée par la pos­ses­sion de plus d’armes nucléaires qu’il ne pour­rait être uti­li­sé en pra­tique. Et il paraît clair que la pro­li­fé­ra­tion conti­nue en fonc­tion des besoins, actuel­le­ment au tra­vers du déve­lop­pe­ment d’armes nucléaires tac­tiques et de la pla­ni­fi­ca­tion d’une nou­velle vague de cen­trales nucléaires. Il semble véri­ta­ble­ment que toute la ques­tion ait été sol­dée plus comme un pro­blème poli­tique interne au gou­ver­ne­ment lui-même que comme un conflit entre un mou­ve­ment social et un gou­ver­ne­ment. Tcher­no­byl et plu­sieurs fusions évi­tées de jus­tesse aux États-Unis ont mon­tré que l’utilisation de l’énergie nucléaire (un com­po­sant indis­pen­sable du déve­lop­pe­ment des armes nucléaires) n’était pas la moindre des res­pon­sa­bi­li­tés, et il n’est pas besoin de pro­tes­ta­taires pour mettre en ques­tion l’utilité, même pour un gou­ver­ne­ment s’obstinant à conqué­rir le monde, de gas­piller d’incroyables res­sources dans la pro­li­fé­ra­tion nucléaire lorsqu’on a déjà assez de bombes pour faire explo­ser toute la pla­nète, et alors que les guerres et les actions clan­des­tines menées depuis 1945 l’ont toutes été, sans excep­tion, avec d’autres technologies.

Le mou­ve­ment pour les droits civiques des Noirs amé­ri­cains est l’un des épi­sodes les plus impor­tants de l’histoire paci­fiste. Dans le monde entier, les gens le consi­dèrent comme un exemple de vic­toire non-vio­lente. Mais, à l’instar des autres exemples dis­cu­tés ici, ce mou­ve­ment ne fut ni une vic­toire ni non-violent. Il réus­sit à abo­lir la ségré­ga­tion en droit et à per­mettre l’expansion de la minus­cule et insi­gni­fiante bour­geoi­sie noire, mais ce n’était pas là les seules exi­gences de la majo­ri­té des per­sonnes qui prirent part au mou­ve­ment. Ils vou­laient une com­plète éga­li­té poli­tique et éco­no­mique, et beau­coup vou­laient éga­le­ment l’émancipation des Noirs sous la forme du natio­na­lisme noir, de l’inter-communalisme noir, ou autre forme d’indépendance à l’égard de l’impérialisme blanc. Aucune de ces exi­gences ne fut rem­plie – pas l’égalité, et cer­tai­ne­ment pas l’émancipation.

Les per­sonnes de cou­leur ont tou­jours un reve­nu moyen infé­rieur, un accès dégra­dé au loge­ment et aux ser­vices de san­té, et une san­té moins bonne que les per­sonnes blanches. La ségré­ga­tion de fait existe tou­jours. On cherche encore l’égalité poli­tique. Des mil­lions d’électeurs, noirs pour la plu­part, se voient refu­ser le droit de vote lorsque les inté­rêts domi­nants le néces­sitent, et seule­ment quatre séna­teurs noirs ont sié­gé depuis la Recons­truc­tion, cette période qui sui­vit la Guerre de Séces­sion ache­vée en 1865. Les autres eth­nies ont éga­le­ment été oubliées dans la dis­tri­bu­tion des fruits mythiques des droits civiques. Les immi­grants lati­nos et asia­tiques sont par­ti­cu­liè­re­ment expo­sés aux abus, aux expul­sions, à la pri­va­tion de ser­vice sociaux pour les­quels ils paient des impôts, aux formes de tra­vail dan­ge­reuses pour la san­té dans des sweat­shops ou en tant que tra­vailleurs agri­coles migrants. Les musul­mans et les Arabes font les frais de la répres­sion de l’après 11 Sep­tembre, tan­dis qu’une socié­té qui s’est elle-même sanc­ti­fiée comme étant « insen­sible à la cou­leur de peau » [« color-blind »] ne se sent pas le moins du monde hypo­crite. Quant aux per­sonnes indi­gènes, elles sont main­te­nues aus­si bas que néces­saire sur l’échelle socio-éco­no­mique pour res­ter invi­sibles, sauf pour les mani­fes­ta­tions sym­bo­liques et occa­sion­nelles du mul­ti­cul­tu­ra­lisme amé­ri­cain – le sté­réo­type de la mas­cotte spor­tive ou de la figu­rine de dan­seuse hawaïenne qui dis­si­mule la réa­li­té des véri­tables per­sonnes indigènes.

Selon sa repré­sen­ta­tion habi­tuelle (avant tout chez les pro­gres­sistes blancs, les paci­fistes, les édu­ca­teurs, les his­to­riens et les offi­ciels du gou­ver­ne­ment), le mou­ve­ment contre l’oppression raciale aux États-Unis était avant tout non-violent. Au contraire, même si des groupes paci­fistes comme la SCLC (Sou­thern Chris­tian Lea­der­ship Confe­rence) de Mar­tin Luther King Jr ont eu un pou­voir et une influence consi­dé­rables, le sou­tien popu­laire au sein du mou­ve­ment, par­ti­cu­liè­re­ment de la part des Noirs pauvres, se cris­tal­li­sait de façon crois­sante autour de groupes révo­lu­tion­naires comme le Black Pan­ther Par­ty. Selon un son­dage conduit en 1970 par l’institut Har­ris, 66 % des Afro-Amé­ri­cains décla­raient que les acti­vi­tés du Black Pan­ther Par­ty les ren­daient fiers, et 43 % que ce par­ti incar­nait leurs propres vues. En fait, la lutte armée a long­temps été par­tie inté­grante de la résis­tance des Noirs à la supré­ma­tie blanche. Mumia Abu-Jamal docu­mente de façon solide cette his­toire dans son livre de 2004, « We want free­dom » (Nous vou­lons la liber­té).

Il écrit : « Les racines de la résis­tance armée plongent en pro­fon­deur dans l’histoire des Afro-Amé­ri­cains. Seuls ceux qui ignorent ce fait consi­dèrent le Black Pan­ther Par­ty comme quelque chose d’étranger à notre héri­tage his­to­rique com­mun. En réa­li­té, les frac­tions non-vio­lentes ne peuvent être dis­til­lées et sépa­rées des frac­tions révo­lu­tion­naires du mou­ve­ment (même si la désaf­fec­tion et les ran­cunes, encou­ra­gées par l’État, ont sou­vent exis­té entre elles). Les acti­vistes paci­fistes de la classe moyenne, y com­pris Luther King, ont tiré une grande part de leur pou­voir du spectre de la résis­tance noire et de l’existence de révo­lu­tion­naires noirs armés. »

Au prin­temps de 1963, la cam­pagne de Bir­min­gham lan­cée par Mar­tin Luther King sem­blait clai­re­ment devoir être une répé­ti­tion de l’action qui avait lamen­ta­ble­ment échoué à Alba­ny, en Géor­gie, où une cam­pagne de déso­béis­sance civile menée pen­dant 9 mois en 1961 démon­tra l’impuissance des pro­tes­ta­taires non-vio­lents contre un gou­ver­ne­ment dis­po­sant de pri­sons appa­rem­ment sans fond, et où, le 24 juillet 1962, de jeunes émeu­tiers occu­pèrent des blocs entiers pen­dant une nuit et for­cèrent la police à se reti­rer du ghet­to, démon­trant qu’après un an de cam­pagne non-vio­lente, les Noirs d’Albany conti­nuaient de com­battre le racisme mais avaient renon­cé à pré­fé­rer la non-vio­lence. Et voi­là que le 7 mai à Bir­min­gham, à la suite de conti­nuelles vio­lences poli­cières, trois mille Noirs com­men­cèrent à contre-atta­quer, cri­blant la police de pierres et de bou­teilles. À peine deux jours plus tard, la ville de Bir­min­gham, qui avait été jusque-là un inflexible bas­tion de la ségré­ga­tion, accep­ta de mettre fin à la ségré­ga­tion dans les maga­sins du centre-ville, et le Pré­sident Ken­ne­dy sou­tint cette déci­sion en accor­dant des garan­ties fédé­rales. Le len­de­main, après que des supré­ma­tistes blancs de l’endroit eurent fait explo­ser des bombes dans un domi­cile noir et dans un com­merce noir, des mil­liers de Noirs se déchai­nèrent à nou­veau, s’emparant d’une zone de neuf blocs, détrui­sant des voi­tures de police, bles­sant plu­sieurs poli­ciers (dont l’inspecteur en chef), et incen­diant des entre­prises blanches. Un mois et un jour plus tard, le Pré­sident Ken­ne­dy en appe­lait au Congrès pour qu’il adopte le Civil Rights Act, met­tant ain­si fin à plu­sieurs années d’une stra­té­gie visant à embour­ber le mou­ve­ment pour les droits civiques. Il est donc per­mis de pen­ser que les prin­ci­pales des vic­toires limi­tées (sinon creuses) du mou­ve­ment des droits civiques sur­vinrent lorsque les Noirs mon­trèrent qu’ils ne res­te­raient pas paci­fiques éternellement.

Confron­tée à l’alternative, la struc­ture du pou­voir des Blancs choi­sit de négo­cier avec les paci­fistes, et nous avons vu les résultats.

L’affirmation que le mou­ve­ment paci­fiste amé­ri­cain réus­sit à mettre fin à la guerre contre le Viet­nam pré­sente le même ensemble de fai­blesses. Ward Chur­chill et d’autres ont déjà fort bien for­mu­lé la cri­tique, je me conten­te­rai donc de la résu­mer. Avec une impar­don­nable suf­fi­sance, les acti­vistes paci­fistes négligent que trois à cinq mil­lions d’Indochinois sont morts dans leur com­bat contre l’armée amé­ri­caine ; que des dizaines de mil­liers de sol­dats amé­ri­cains furent tués et des cen­taines de mil­liers bles­sés ; que bien d’autres, démo­ra­li­sés par le bain de sang, étaient deve­nus hau­te­ment inef­fi­caces et réfrac­taires, et que les États-Unis étaient en train de perdre de leur capi­tal poli­tique (et de s’acheminer vers une ban­que­route fis­cale) à tel point que les poli­ti­ciens pro-guerre com­men­cèrent à récla­mer un retrait stra­té­gique (en par­ti­cu­lier une fois que l’offensive du Têt eut démon­tré que la guerre était « inga­gnable », comme beau­coup le dirent à l’époque). Le gou­ver­ne­ment amé­ri­cain ne fut pas contraint à se reti­rer par les pro­tes­ta­tions paci­fiques ; il fut défait poli­ti­que­ment et mili­tai­re­ment. À l’appui de cette affir­ma­tion, Ward Chur­chill cite la vic­toire du Répu­bli­cain Richard Nixon et l’absence du moindre can­di­dat paci­fiste au sein du Par­ti Démo­crate en 1968, presque à l’apogée du mou­ve­ment anti-guerre. On pour­rait y ajou­ter la réélec­tion de Nixon en 1972, après quatre années d’escalade et de géno­cide, pour démon­trer l’impuissance du mou­ve­ment paci­fiste à « dire la véri­té au pou­voir ». En fait, le mou­ve­ment paci­fiste imbu de prin­cipes se dis­sout en même temps que les États-Unis reti­rèrent leurs troupes (un retrait ache­vé en 1973). Il fut moins sen­sible à la cam­pagne de bom­bar­de­ment de civils la plus intense de l’histoire, qui s’intensifia après le retrait des troupes, ain­si qu’à l’occupation conti­nuée du Sud-Viet­nam par une dic­ta­ture mili­taire entraî­née et finan­cée par les États-Unis. En d’autres termes, le mou­ve­ment se replia (et récom­pen­sa Nixon en le rééli­sant) une fois que les Amé­ri­cains, et non les Viet­na­miens, furent en sécu­ri­té. Le mou­ve­ment paci­fiste amé­ri­cain échoua à appor­ter la paix. L’impérialisme amé­ri­cain conti­nua de plus belle, et bien que leur stra­té­gie mili­taire qu’il avait choi­sie ait été défaite par les Viet­na­miens, les États-Unis attei­gnirent dans l’ensemble leurs objec­tifs poli­tiques en temps vou­lu, pré­ci­sé­ment parce que le mou­ve­ment paci­fiste échoua à faire adve­nir un quel­conque chan­ge­ment sur le plan intérieur.

Cer­tains paci­fistes poin­te­ront le grand nombre d’objecteurs de conscience qui refu­sèrent de com­battre, pour sau­ver une appa­rence de vic­toire non-vio­lente. Mais il devrait être évident que la mul­ti­pli­ca­tion d’objecteurs et de réfrac­taires à la conscrip­tion ne peut rache­ter les tac­tiques paci­fistes. Par­ti­cu­liè­re­ment dans une socié­té aus­si mili­ta­riste, la pro­ba­bi­li­té que des sol­dats refusent de com­battre est pro­por­tion­nelle à leur crainte d’être confron­tés à une résis­tance vio­lente qui pour­rait les tuer ou les muti­ler. Sans la résis­tance vio­lente des Viet­na­miens, il n’y aurait pas eu besoin de conscrip­tion ; sans conscrip­tion, la résis­tance non-vio­lente en Amé­rique du Nord qui cher­chait à y sous­traire ses par­ti­ci­pants aurait dif­fi­ci­le­ment pu exis­ter. Les rébel­lions crois­santes, par­ti­cu­liè­re­ment par­mi les sol­dats noirs, lati­nos et amé­rin­diens, au sein même de l’armée, furent autre­ment plus signi­fi­ca­tives que les objec­teurs de conscience pas­sifs. Le gou­ver­ne­ment vit se retour­ner contre lui la stra­té­gie qu’il avait adop­tée en réponse aux émeutes urbaines des Noirs en recru­tant dans l’armée de jeunes hommes noirs sans emploi pour en vider les rues.

Des offi­ciels de Washing­ton visi­tant des bases de l’armée furent sérieu­se­ment per­tur­bés par le déve­lop­pe­ment de la culture de la mili­tance noire… Des gra­dés éber­lués obser­vaient com­ment des offi­ciers blancs recru­tés par­mi les colons locaux se retrou­vaient for­cés de rendre leur salut à des sol­dats noirs du mou­ve­ment New Afri­kans qui les saluaient en bran­dis­sant le poing dres­sé du Black Power… Nixon devait sor­tir ses troupes du Viet­nam rapi­de­ment ou ris­quer de perdre son armée.

L’assassinat d’officiers à la gre­nade, le sabo­tage, le refus de com­battre, les émeutes dans les camps d’internement de pri­son­niers et l’aide à l’ennemi, toutes ces acti­vi­tés de sol­dats amé­ri­cains contri­buèrent signi­fi­ca­ti­ve­ment à la déci­sion du gou­ver­ne­ment de reti­rer ses troupes au sol. Comme le décla­ra le Colo­nel Robert D. Heinl en juin 1971 :

« Selon tous les indi­ca­teurs conce­vables, notre armée encore pré­sente au Viet­nam est dans un état qui approche l’effondrement, cer­taines uni­tés évi­tant ou ayant refu­sé le com­bat, assas­si­nant leurs offi­ciers et sous-offi­ciers, dro­guées et désen­chan­tées lorsqu’elles ne sont pas muti­nées. Nulle part ailleurs qu’au Viet­nam la situa­tion n’est aus­si grave. »

Le Penta­gone a esti­mé que trois pour cent des offi­ciers et des sous-offi­ciers tués au Viet­nam de 1961 à 1972 le furent à la gre­nade par leurs propres sol­dats. Cette esti­ma­tion ne prend même pas en compte les offi­ciers poi­gnar­dés ou tués par balle. Dans de nom­breux cas, les sol­dats d’une uni­té se coti­sèrent pour embau­cher un tueur à gages afin qu’il assas­sine un offi­cier impo­pu­laire. Selon Mat­thew Rinal­di, les Noirs et Lati­nos de la classe ouvrière enga­gés dans l’armée, qui ne s’identifiaient pas avec les tac­tiques du paci­fisme-à-tout-prix du mou­ve­ment pour les droits civiques qui les avait pré­cé­dé, furent des acteurs majeurs de la résis­tance armée qui affai­blit l’armée amé­ri­caine pen­dant la guerre contre le Vietnam.

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Per­tur­bants bien que d’une impor­tance poli­tique moindre que la résis­tance dans l’armée en géné­ral, les atten­tats à la bombe et autres actes de vio­lence com­mis pour pro­tes­ter contre la guerre sur les cam­pus des facul­tés blanches, y com­pris la plu­part des uni­ver­si­tés d’élite, ne doivent pas être pas­sés sous silence au pro­fit du « blan­chi­ment » paci­fiste. Au cours de l’année sco­laire 1969–1970 (de sep­tembre à mai), une esti­ma­tion pru­dente compte 174 atten­tats à la bombe sur les cam­pus et au moins 70 atten­tats à la bombe et autres attaques vio­lentes en dehors des cam­pus, visant des bâti­ments du Reserve Offi­cers’ Trai­ning Corpse (Corps d’entraînement des offi­ciers de réserve) et du gou­ver­ne­ment ain­si que des bureaux d’entreprises. À quoi il faut ajou­ter 230 pro­tes­ta­tions sur les cam­pus ayant don­né lieu à de la vio­lence phy­sique, et 410 à des dom­mages matériels.

En conclu­sion, ce qui ne fut qu’une vic­toire très limi­tée – le retrait des troupes au sol après de nom­breuses années de guerre – peut être très clai­re­ment attri­bué à deux fac­teurs : la résis­tance vio­lente opi­niâtre et effi­cace des Viet­na­miens, qui ame­na les diri­geants amé­ri­cains à réa­li­ser qu’ils ne pou­vaient pas vaincre ; et la résis­tance armée et sou­vent meur­trière des troupes amé­ri­caines au sol elles-mêmes, engen­drée par la démo­ra­li­sa­tion face à la vio­lence bien réelle de l’ennemi et par l’activisme poli­tique éma­nant du mou­ve­ment de libé­ra­tion noir qui se déve­lop­pait à la même période. Le mou­ve­ment anti-guerre à l’intérieur inquié­tait bien sûr les diri­geants amé­ri­cains, mais en aucun cas on ne peut pré­tendre qu’il avait acquis un pou­voir tel qu’il aurait « for­cé » le gou­ver­ne­ment à faire quoi que ce soit, et, en tout cas, ses frac­tions les plus éner­giques ont mené des pro­tes­ta­tions vio­lentes, des atten­tats à la bombe et des des­truc­tions matérielles.

Peut-être leur­rés par leur propre his­toire erro­née du mou­ve­ment paci­fique pen­dant la guerre contre le Viet­nam, les orga­ni­sa­teurs paci­fistes amé­ri­cains du XXIe siècle sem­blaient s’attendre à ce que leurs plans pour stop­per l’invasion de l’Irak abou­tissent à une répé­ti­tion de cette vic­toire ima­gi­naire. Le 15 février 2003, tan­dis que le gou­ver­ne­ment amé­ri­cain se pré­pa­rait à entrer en guerre contre l’Irak, « des mil­lions d’activistes anti-guerre, ras­sem­blés pour des mani­fes­ta­tions domi­ni­cales, envoyèrent un mes­sage de reproche cui­sant à Washing­ton et ses alliés… Cette vague de mani­fes­ta­tions sans pré­cé­dent… assom­brit les plans bel­li­queux des États-Unis », si l’on en croit un article publié sur le site web du groupe anti-guerre non-violent Uni­ted for Peace and Jus­tice. Exul­tant à la vue de cet « affi­chage mas­sif d’un sen­ti­ment paci­fiste », l’article s’imaginait ensuite que « la Mai­son-Blanche… semble avoir été ébran­lée par la vague de résis­tance à ses appels à une action mili­taire rapide. » Les mani­fes­ta­tions furent les plus grandes de l’histoire ; mis à part quelques échauf­fou­rées mineures, elles furent entiè­re­ment non-vio­lentes ; et leurs orga­ni­sa­teurs célé­brèrent jusqu’à satié­té leur carac­tère mas­sif et paci­fiste. Cer­tains groupes, comme Uni­ted for Peace and Jus­tice, sug­gé­rèrent même que les pro­tes­ta­tions pour­raient évi­ter la guerre. Bien sûr, ils étaient com­plè­te­ment dans l’erreur, et les pro­tes­ta­tions furent tota­le­ment inef­fi­caces. L’invasion se pro­dui­sit comme pré­vu, en dépit des mil­lions de gens qui s’y oppo­saient paci­fi­que­ment, pour la forme et en toute impuis­sance. Le mou­ve­ment contre la guerre ne fit rien pour chan­ger les rap­ports de force aux États-Unis mêmes. Bush gagna un capi­tal poli­tique sub­stan­tiel pour avoir enva­hi l’Irak, et n’eut pas à affron­ter de retour de bâton avant que les efforts de guerre et d’occupation ne com­mencent à mon­trer des signes d’échec, à cause de la résis­tance armée effi­cace du peuple ira­kien. La soi-disant oppo­si­tion ne se mani­fes­ta même pas dans le pay­sage poli­tique offi­ciel. Den­nis Kuci­nich, le seul can­di­dat anti-guerre au sein du Par­ti Démo­crate, ne fut pas une seconde consi­dé­ré comme un concur­rent sérieux, et lui et ses sou­tiens aban­don­nèrent fina­le­ment leur pos­ture ver­tueuse pour prê­ter allé­geance à la plate-forme du Par­ti Démo­crate affir­mant son sou­tien à l’occupation de l’Irak.

L’implication de l’Espagne dans l’occupation menée par la coa­li­tion sous com­man­de­ment amé­ri­cain four­nit un bon cas d’école pour jau­ger l’efficacité de la pro­tes­ta­tion non-vio­lente. Avec 1300 sol­dats enga­gés, l’Espagne était l’un des prin­ci­paux par­te­naires de la « Coa­li­tion of the Willing » (coa­li­tion des pays volon­taires). Plus d’un mil­lion d’Espagnols mani­fes­tèrent contre l’invasion, et 80 % de la popu­la­tion ibé­rique s’y décla­raient oppo­sés, mais leur enga­ge­ment pour la paix n’alla pas plus loin – ils ne firent rien pour empê­cher effec­ti­ve­ment l’armée espa­gnole de sou­te­nir l’invasion et l’occupation. Parce qu’ils res­tèrent pas­sifs et ne firent rien pour affai­blir leurs diri­geants, ils demeu­rèrent aus­si impuis­sants que les citoyens de n’importe quelle démo­cra­tie. Non seule­ment le Pre­mier ministre José Maria Aznar eut la pos­si­bi­li­té et l’autorisation d’entrer en guerre, mais en plus toutes les pré­vi­sions le don­naient gagnant aux élec­tions qui appro­chaient – jusqu’aux atten­tats à la bombe. Le 11 mars 2004, à peine quelques jours avant l’ouverture des bureaux de vote, plu­sieurs bombes posées par une cel­lule liée à Al Qai­da explo­sèrent dans les gares de Madrid, tuant 191 per­sonnes et en bles­sant des mil­liers d’autres. Ces atten­tats furent la cause directe de la dégrin­go­lade d’Aznar et de son par­ti dans les son­dages, et le Par­ti Socia­liste, seul grand par­ti oppo­sé à la guerre, fut por­té au pou­voir. La coa­li­tion se rétré­cit avec le retrait des 1300 sol­dats espa­gnols, puis se rétré­cit bien­tôt à nou­veau, la Répu­blique Domi­ni­caine et le Hon­du­ras ayant éga­le­ment reti­ré leurs troupes. Tan­dis que des mil­lions d’activistes paci­fiques votant avec leurs pieds en défi­lant dans la rue comme des mou­tons n’avaient pas affai­bli d’un iota l’occupation bru­tale de l’Irak, quelques dou­zaines de ter­ro­ristes prêts à mas­sa­crer des non-com­bat­tants furent capables de pro­vo­quer le retrait de plus d’un mil­lier de soldats.

Les actions et les com­mu­ni­qués des cel­lules affi­liées à Al-Qai­da ne laissent pas à pen­ser qu’elles veulent une paix véri­table en Irak, pas plus qu’ils ne démontrent un sou­ci du bien-être des Ira­kiens (dont un grand nombre ont été pul­vé­ri­sés par ces mêmes cel­lules) ; on y décèle plu­tôt la volon­té de pro­mou­voir une vision par­ti­cu­lière de la socié­té ira­kienne, une vision extrê­me­ment auto­ri­taire, patriar­cale et fondamentaliste.

Et il ne fait pas de doute que la déci­sion peut-être faci­le­ment prise de tuer et muti­ler des cen­taines de per­sonnes désar­mées, quelle qu’ait pu sem­bler être la néces­si­té stra­té­gique d’une telle action, est en rap­port avec l’autoritarisme et la bru­ta­li­té de ces ter­ro­ristes, et avant tout avec la culture intel­lec­tua­liste dont ils pro­viennent comme une majo­ri­té de leurs sem­blables (mais ceci est un tout autre sujet).

L’évaluation morale de la situa­tion devient tou­te­fois plus com­pli­quée lorsqu’on la com­pare avec les bom­bar­de­ments mas­sifs par les­quels les Amé­ri­cains tuèrent volon­tai­re­ment des cen­taines de mil­liers de civils en Alle­magne et au Japon pen­dant la seconde guerre mon­diale. Alors que cette cam­pagne fut bien plus bru­tale que les atten­tats de Madrid, elle est habi­tuel­le­ment consi­dé­rée comme accep­table. Le déca­lage que nous pour­rions res­sen­tir entre la condam­na­tion (facile) des ter­ro­ristes de Madrid et celle des pilotes amé­ri­cains aux mains encore plus ensan­glan­tées (bien moins facile, peut-être parce qu’on pour­rait trou­ver par­mi eux cer­tains de nos parents – mon propre grand-père, par exemple) devrait nous inci­ter à nous inter­ro­ger pour savoir si le fait que nous condam­nions le ter­ro­risme a véri­ta­ble­ment quelque chose à voir avec le res­pect de la vie. Puisque nous ne nous bat­tons pas pour un monde auto­ri­taire, ni pour un monde dans lequel on répand le sang en fonc­tion de rai­son­ne­ments cal­cu­la­toires, les atten­tats de Madrid ne repré­sentent pas un modèle pour l’action, mais, plu­tôt, un para­doxe impor­tant. Les gens qui se cram­ponnent à des tac­tiques paci­fiques qui ont démon­tré leur inef­fi­ca­ci­té à mettre fin à la guerre contre l’Irak se sou­cient-ils réel­le­ment plus de la vie humaine que les ter­ro­ristes qui ont frap­pé Madrid ? Après tout, ce sont bien plus de 191 Ira­kiens qui ont été tué pour cha­cun des 1300 sol­dats espa­gnols sta­tion­nés dans le pays. S’il faut que quelqu’un meure (et c’est une tra­gé­die que l’invasion amé­ri­caine rend inévi­table), les citoyens espa­gnols ont une res­pon­sa­bi­li­té plus lourde que les Ira­kiens (exac­te­ment de la même façon que les Alle­mands et les Japo­nais étaient plus res­pon­sables que les autres vic­times de la seconde guerre mon­diale). Jusqu’à pré­sent, aucune alter­na­tive au ter­ro­risme n’a été mise en œuvre dans le ventre rela­ti­ve­ment vul­né­rable de la bête pour affai­blir signi­fi­ca­ti­ve­ment l’occupation. La seule véri­table résis­tance est donc celle qui se pro­duit en Irak même, là où les États-Unis et leurs alliés sont le plus pré­pa­rés à la ren­con­trer, et à un coût très éle­vé en vies d’insurgés et de non-combattants.

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Assez par­lé des vic­toires du pacifisme.

Il serait éga­le­ment utile de sai­sir l’étendue des échecs du prin­cipe de non-vio­lence. Un exemple contro­ver­sé mais qu’il nous faut exa­mi­ner est celui de l’Holocauste. Pen­dant la majeure par­tie de « la Des­truc­tion », la résis­tance armée était pra­ti­que­ment absente, aus­si pou­vons-nous mesu­rer iso­lé­ment l’efficacité de la résis­tance non-vio­lente. L’Holocauste est éga­le­ment l’un des quelques cas dans les­quels le fait de blâ­mer les vic­times est consi­dé­ré à juste titre comme un sou­tien ou une sym­pa­thie envers l’oppresseur ; les sou­lè­ve­ments vio­lents occa­sion­nels ne peuvent donc pas être uti­li­sés pour jus­ti­fier la répres­sion et le géno­cide, contrai­re­ment à tous les cas où les paci­fistes mettent la vio­lence auto­ri­taire sur le compte de l’audace des oppri­més qui s’engage dans l’action armée contre le pou­voir. Cer­tains paci­fistes ont eu le culot d’utiliser des exemples de résis­tance aux Nazis, comme la déso­béis­sance menée par les Danois, pour avan­cer que la résis­tance non-vio­lente peut mar­cher même dans les pires condi­tions. Est-il vrai­ment néces­saire de rap­pe­ler que les Danois, en tant qu’Aryens, encour­raient du fait de leur résis­tance des risques quelque peu dif­fé­rents que les cibles pre­mières des Nazis ? L’Holocauste ne fut arrê­té que par le déchaî­ne­ment de vio­lence concer­té de la part des gou­ver­ne­ments alliés qui détrui­sirent le régime nazi (bien que, soyons hon­nêtes, ils se pré­oc­cu­paient bien plus de redes­si­ner la carte de l’Europe que de sau­ver la vie des Roms, des Juifs, des homo­sexuels, des gau­chistes, des pri­son­niers de guerre sovié­tiques et des autres ; les Sovié­tiques eurent ten­dance à faire des purges par­mi les pri­son­niers de guerre libé­rés, de peur que, même s’ils ne s’étaient pas ren­dus et donc cou­pables de déser­tion, leurs contacts avec des étran­gers dans les camps de concen­tra­tion les aient conta­mi­nés idéologiquement.)

Tou­te­fois, les vic­times de l’Holocauste ne furent pas toutes pas­sives. Un nombre consé­quent d’entre elles agit pour sau­ver des vies et pour sabo­ter la machine de mort nazie. Yehu­da Bauer, qui traite exclu­si­ve­ment des vic­times juives de l’Holocauste, docu­mente avec force cette résis­tance. Jusqu’en 1942, « les rab­bins et autres figures de la com­mu­nau­té… décou­ra­gèrent le pas­sage à l’action armée » mais ils ne se firent pas pour autant les avo­cats de la pas­si­vi­té ; c’est plu­tôt que « la résis­tance fut non-vio­lente ». Indu­bi­ta­ble­ment, cette résis­tance ne frei­na nul­le­ment le géno­cide ni n’affaiblit d’un iota les Nazis. À par­tir de 1942, les Juifs com­men­cèrent à résis­ter vio­lem­ment, même s’il y eut encore bien des exemples de résis­tance non-vio­lente. En 1943, des Danois aidèrent la plu­part des sept mille Juifs du pays à fuir vers la Suède res­tée neutre. De façon com­pa­rable, la même année, le gou­ver­ne­ment, l’Église et le peuple de Bul­ga­rie stop­pèrent la dépor­ta­tion de Juifs de ce pays. Dans les deux cas, les Juifs res­ca­pés furent au final pro­té­gé par la force armée et abri­tés der­rière les fron­tières d’un pays qui n’était pas direc­te­ment sous occu­pa­tion alle­mande, à une époque où la guerre com­men­çait tour­ner à l’aigre pour les Nazis. (Du fait de l’assaut violent des Sovié­tiques, les Nazis négli­gèrent tem­po­rai­re­ment la contra­rié­té mineure que la Suède et la Bul­ga­rie oppo­saient à leurs plans.) En 1941, les habi­tants d’un ghet­to de Vil­nius, en Litua­nie, se livrèrent à un sit-in mas­sif lorsque les Nazis et les auto­ri­tés locales se pré­pa­rèrent à les dépor­ter. Cette action de déso­béis­sance civile a peut-être repor­té de peu la dépor­ta­tion, mais elle échoua à sau­ver la moindre vie.

Un cer­tain nombre de diri­geants des Juden­rat (les Conseils juifs mis sur pied par les Nazis pour gou­ver­ner les ghet­tos selon leurs ordres) s’accommodèrent du joug nazi dans une ten­ta­tive de ne pas faire de vagues, espé­rant qu’autant de Juifs que pos­sible seraient encore en vie à la fin de la guerre. (C’est un exemple per­ti­nent, car de nos jours, de nom­breux paci­fistes amé­ri­cains pensent éga­le­ment que si vous faites des vagues ou pro­vo­quez un conflit, vous faites quelque chose de mal.) Bauer ajoute : « Cette stra­té­gie finit par échouer, et ceux qui avaient ten­té d’y recou­rir décou­vrirent avec hor­reur qu’ils s’étaient ren­dus com­plices du mas­sacre pla­ni­fié par les Nazis. » D’autres membres des Juden­rat furent plus har­dis et refu­sèrent ouver­te­ment de coopé­rer avec les Nazis. À Lvov, en Pologne, le pre­mier pré­sident du conseil refu­sa de coopé­rer, et fut dûment assas­si­né et rem­pla­cé. Comme l’indique Bauer, les rem­pla­çants furent beau­coup plus conci­liants (pour autant, l’obéissance ne les sau­va pas, puisqu’ils étaient tous des­ti­nés aux camps de la mort ; en ce qui concerne le cas de Lvov, le rem­pla­çant obéis­sant fut tué sur un simple soup­çon de résis­tance). À Borszc­zow en Pologne, le pré­sident du conseil refu­sa de se confor­mer aux ordres nazis et fut envoyé au camp d’extermination de Belzec.

D’autres membres de Conseils juifs eurent recours à une diver­si­té de tac­tiques et furent net­te­ment plus effi­caces. À Kov­no, en Litua­nie, ils firent sem­blant d’obéir aux ordres nazis mais prirent part clan­des­ti­ne­ment à la résis­tance. Ils réus­sirent à cacher des enfants sur le point d’être dépor­tés et firent éva­der du ghet­to de jeunes hommes et femmes pour qu’ils puissent com­battre au côté des par­ti­sans. En France, « les deux branches [du Conseil] étaient dans la clan­des­ti­ni­té et en contact per­ma­nent avec les résis­tants… et contri­buèrent de façon signi­fi­ca­tive à sau­ver la plu­part des Juifs du pays. » Même là où ils ne prirent pas per­son­nel­le­ment part à la résis­tance vio­lente, ils mul­ti­plièrent leur effi­ca­ci­té de beau­coup en sou­te­nant ceux qui y participaient.

Et puis il y eut les gué­rillas urbaines et les par­ti­sans qui com­bat­tirent vio­lem­ment contre les Nazis. En avril et mai 1943, des Juifs du ghet­to de Var­so­vie se sou­le­vèrent, munis d’armes de contre­bande, volées ou faites de bric et de broc. Sept cents jeunes hommes et femmes se bat­tirent pen­dant des semaines jusqu’à la mort, mobi­li­sant des mil­liers de sol­dats nazis et d’autres res­sources qui auraient été néces­saires sur le front de l’Est où les Alle­mands étaient en pleine débâcle. Ils savaient qu’ils seraient tués, qu’ils demeurent paci­fiques ou non. Par la révolte armée, ils vécurent les der­nières semaines de leurs vies dans la résis­tance et en êtres humains libres, et ralen­tirent la machine de guerre nazie. Une autre rébel­lion armée écla­ta dans le ghet­to de Bia­lys­tok, éga­le­ment en Pologne, le 16 août 1943, et fit rage pen­dant des semaines.

Des groupes de gué­rilla urbaine, comme celui com­po­sé de sio­nistes et de com­mu­nistes juifs agis­sant à Cra­co­vie, réus­sirent à faire explo­ser des trains de ravi­taille­ment et des voies fer­rées, à sabo­ter des usines de guerre, et à assas­si­ner des fonc­tion­naires gou­ver­ne­men­taux. À tra­vers la Pologne, la Tché­co­slo­va­quie, le Béla­rus, l’Ukraine et les pays baltes, des groupes de par­ti­sans, juifs ou autres, se livrèrent à des actes de sabo­tage contre les filières d’approvisionnement alle­mandes et repous­sèrent des troupes SS. Selon Bauer, « Dans l’est de la Pologne, en Litua­nie et dans l’ouest de l’URSS, au moins 15 000 par­ti­sans juifs com­bat­taient dans les bois, et au moins 5 000 Juifs non-com­bat­tants y vivaient, pro­té­gés tout ou par­tie du temps par les par­ti­sans armés. En Pologne, un groupe de par­ti­sans conduit par les frères Bels­ky sau­va plus de 1200 hommes, femmes et enfants juifs, notam­ment en menant des repré­sailles meur­trières contre ceux qui cap­tu­raient ou dénon­çaient les fugi­tifs. D’autres groupes de par­ti­sans du même genre, en France et en Bel­gique, sabo­taient l’infrastructure de guerre, assas­si­naient des offi­ciels nazis et aidaient les gens à échap­per aux camps d’extermination. En Bel­gique, un groupe de com­mu­nistes juifs fit dérailler un train qui emme­nait des gens vers Ausch­witz et aida plu­sieurs cen­taines d’entre eux à s’échapper. Au cours d’une révolte dans les camps d’extermination de Sobi­bor en octobre 1943, les insur­gés tuèrent plu­sieurs offi­ciers nazis et per­mirent que quatre cents à six cents pri­son­niers s’échappent. La plu­part furent rapi­de­ment tués, mais envi­ron soixante réus­sirent à rejoindre les par­ti­sans. Deux jours après la révolte, Sobi­bor fut fer­mé. En août 1943, une révolte détrui­sit le camp d’extermination de Tre­blin­ka, qui ne fut pas recons­truit. Des dépor­tés qui prirent part à une autre insur­rec­tion à Ausch­witz en octobre 1944 détrui­sirent l’un des fours cré­ma­toires. » Tous ces sou­lè­ve­ments vio­lents ralen­tirent l’Holocauste. En com­pa­rai­son, les tac­tiques non-vio­lentes (et d’ailleurs aus­si les gou­ver­ne­ments alliés dont les bom­bar­diers auraient pu aisé­ment atteindre Ausch­witz et les autres camps) échouèrent à pro­vo­quer l’arrêt ou la des­truc­tion d’un camp de la mort quel qu’il soit.

Au cours de l’Holocauste, et dans les cas moins extrêmes de l’Inde et de Bir­min­gham, la non-vio­lence ne per­mit pas à ceux qui la pra­ti­quèrent de gagner en puis­sance, alors que l’usage d’une diver­si­té de tac­tiques obtint des résul­tats. Pour le dire sim­ple­ment, si un mou­ve­ment ne consti­tue pas une menace, il ne peut pas chan­ger un sys­tème fon­dé sur la coer­ci­tion et la vio­lence cen­tra­li­sées, et si ce mou­ve­ment ne dis­tingue pas et n’exerce pas le pou­voir qui lui per­met de deve­nir une menace, il ne peut pas détruire un tel sys­tème. Dans le monde actuel, les gou­ver­ne­ment et les grandes entre­prises détiennent le mono­pole qua­si total du pou­voir, dont la vio­lence est une dimen­sion majeure. À moins que nous chan­gions les rela­tions de pou­voir (et, de pré­fé­rence, que nous détrui­sions l’infrastructure et la culture du pou­voir cen­tra­li­sé pour rendre impos­sible la sub­ju­ga­tion d’une majo­ri­té par une mino­ri­té), ceux qui tirent aujourd’hui pro­fit de la vio­lence struc­tu­relle omni­pré­sente, qui contrôlent les armées, les banques, les bureau­cra­ties et les entre­prises, conti­nue­ront à exer­cer le pou­voir. On ne peut pas per­sua­der l’élite en fai­sant appel à sa conscience. Les indi­vi­dus qui changent de convic­tion et par­viennent à plus de mora­li­té seront virés, mis en accu­sa­tion, rem­pla­cés, révo­qués, assassinés.

Encore et encore, les gens qui luttent non pas pour une réforme sym­bo­lique mais pour une éman­ci­pa­tion com­plète – la récu­pé­ra­tion du contrôle de nos propres vies et le pou­voir de négo­cier nos propres rela­tions avec les gens et le monde autour de nous – s’apercevront que la non-vio­lence ne fonc­tionne pas, que nous sommes confron­tés à une struc­ture de pou­voir qui s’auto-perpétue, est immu­ni­sée contre les appels à la conscience, et suf­fi­sam­ment forte pour mater ceux qui déso­béissent ou refusent de coopé­rer. Nous devons nous réap­pro­prier l’histoire des résis­tances pas­sées pour com­prendre pour­quoi nous avons échoué et com­ment, exac­te­ment, nous sommes par­ve­nus aux réus­sites limi­tées qui sont les nôtres. Nous devons aus­si accep­ter que toutes les luttes sociales, excep­tées celles menées par des per­sonnes tota­le­ment paci­fistes et donc inef­fi­caces, com­portent une varié­té de tac­tiques. Une fois que l’on a réa­li­sé que jamais dans l’histoire la non-vio­lence n’a mené à des vic­toires véri­ta­ble­ment révo­lu­tion­naires, on peut alors exa­mi­ner d’autres graves défauts de la non-violence.

Peter Gel­der­loos


Tra­duc­tion : « Vio­lence ? Par­fois oui… » – https://violenceparfoisoui.wordpress.com

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