Comment le « progrès », sous la forme, entre autres, du déploiement des énergies dites « renouvelables », ou « vertes », détruit les communautés humaines et le monde naturel / Pourquoi la société hautement technologique, verte et démocratique fantasmée par beaucoup n’existe pas

À travers l’exemple de l’archipel des Tokelau

Si l’écologie est aujourd’hui essentiellement associée au développement des énergies dites « renouvelables », c’est en grande partie à cause des médias de masse. Depuis des décennies, ceux-ci propagent une image, une vision de ce qu’est l’écologie, calibrée et formatée afin de garantir la perpétuation de la civilisation techno-industrielle. Une image compatible avec l’industrialisme, le capitalisme, avec le maintien des structures politiques et économiques actuelles, une image qui sied aux dirigeants étatiques — qui contrôlent les médias de masse dits « de service public » — comme aux magnats des nombreuses industries qui constituent la civilisation industrielle — qui contrôlent largement le reste des médias de masse, qui leur appartiennent, et qui financent, via leurs fondations ou leurs fonds privées, les principales associations que le grand public associe à l’écologie (le WWF, 350.org, etc.) ainsi que les principales célébrités associées à l’écologie (comme Yann Arthus-Bertrand et Nicolas Hulot, qui sont, ou ont été, financés par Bouygues, Total, EDF, etc.). Ainsi le déploiement des énergies dites « renouvelables » se retrouve-t-il épinglé comme la principale revendication écologiste.

Au travers de la promotion de ces énergies aussi dites « vertes », et des technologies dites « vertes » en général, est véhiculée l’idée selon laquelle la civilisation techno-industrielle peut devenir écologique. Idée associée, à gauche, à l’idée selon laquelle elle peut également devenir véritablement (ou davantage) démocratique. L’idée selon laquelle nous pourrions vivre dans une société hautement technologique et démocratique de manière soutenable.

Afin d’illustrer le non-sens, l’absurdité d’une telle idée, de ce qu’ils présentent comme une solution aux problèmes de notre temps, nous étudierons ici le déploiement d’une des technologies soi-disant « renouvelables » en nous intéressant à un petit archipel du Pacifique Sud : l’archipel des Tokelau, et en nous basant, en partie, sur un documentaire commandé par la chaîne allemande SWR et diffusé en 2015 sur Arte, intitulé Le paradis solaire des Tokelau. Documentaire manifestement produit afin de promouvoir l’idée selon laquelle l’implantation de technologies de production d’énergie dite « verte » sur les îles des Tokelau, « devenues pionnières en matière d’énergies renouvelables », constitue un fabuleux progrès, une réussite, et que l’archipel incarnent le magnifique futur 100% écologique qui nous attend tous.

À mi-chemin entre Hawaï et la Nouvelle-Zélande, et sur une étendue de 170 km, trois petits atolls polynésiens, Fakaofo (2,6 km²), Nukunonu (5,4 km²) et Atafu (2,2 km²), composent l’archipel des Tokelau. 1400 habitants y vivent sur environ 10 kilomètres carrés.

L’État de Tokelau fait partie intégrante de celui de la Nouvelle-Zélande, tout en étant doté d’un statut particulier et d’un système juridique autonome. C’est un « territoire associé à la Nouvelle-Zélande ».

Les insulaires sont de confession chrétienne. Mais le christianisme n’est évidemment pas leur religion originelle : il y a été introduit en 1850 par des missionnaires catholiques et protestants (de la London Missionary Society, experte en la matière). Ainsi qu’on l’apprend dans le documentaire diffusé sur Arte :

« Les premiers missionnaires catholiques sont arrivés ici il y a 150 ans, depuis, Nukunonu est presque à 100% catholique, contrairement aux deux autres atolls, où les protestants ont été plus rapides. »

L’archipel a donc subi le même sort que de nombreux autres, et qu’une large partie du monde plus généralement. Une colonisation religieuse, culturelle.

Le passé pré-chrétien des Tokelau semble peu connu, ainsi que l’explique Jacques Leclerc, un linguiste et sociolinguiste de l’université de Laval : « nous ignorons l’histoire ancienne des populations de ce petit archipel du Pacifique-Sud. Nous pouvons présumer que la plupart des habitants des îles descendent de colons polynésiens venus par canoë de Tonga, des Samoa et des Fiji, il y a environ 1000 ans. Ces Polynésiens ont développé leur propre langue et leur culture. »

Nous savons cependant que les habitants de cet archipel tiraient leur subsistance, entre autres, du poisson, de la noix de coco, de la banane, du taro, de l’arbre à pain et de la papaye.

Le rapport d’une expédition états-unienne de 1841 dans l’archipel, publié dans le livre Migration and Health in a Small Society: the Case of Tokelau (en français : « Migration et santé dans une petite société : le cas des Tokelau »), en 1992, nous apprend que :

« les habitants qui y vivaient étaient beaux et en bonne santé. Ils semblaient prospérer grâce à un “maigre régime” de poissons et de noix de coco, puisqu’aucune trace d’agriculture n’y était visible. Les gens des deux sexes étaient tatoués avec des formes géométriques, de tortues et de poissons. Les nombreux rapports et journaux de l’expédition donnent l’impression d’un peuple admirable, aimable (quoique prudent), paisible, ordonné et ingénieux. »

On y apprend également qu’après

« l’adoption par les habitants des Tokelau d’un régime alimentaire plus occidental, la qualité de leur dentition déclina de manière dramatique. La nourriture riche en fibre, les noix de coco et le fruit à pain furent graduellement remplacés par le sucre raffiné et la farine blanche, et en résultat, dans la catégorie des 15–19 ans, l’incidence des caries dentaires fut multiplié par 8 (de 0–1 dent à 8 dents), tandis qu’elle quadruplait dans la catégorie des 35–44 ans (de 4 dents à 17 dents), et ce, en à peine 35 ans. »

Le passage au régime alimentaire occidental a également généré un net phénomène de prise de poids chez les habitants de l’archipel.

Contrairement à ce qu’a écrit le linguiste Jacques Leclerc  sur son site, à savoir que « l’avenir de cette société est pour le moment relativement assuré, tant et aussi longtemps qu’elle restera à l’écart du monde moderne », les problèmes, pour les Tokelau, ont donc commencé en 1765, lorsque le commodore britannique John Byron a « découvert » cet archipel, jusqu’alors inconnu (des Blancs, des Occidentaux, des Civilisés, ces êtres suprêmes).

En effet, si, auparavant, la culture y était de type polynésienne, elle commença à changer radicalement dès l’arrivée des missionnaires chrétiens, sous l’influence de la culture (de la civilisation) qu’ils apportaient.

Avec le temps, la modernité technologique commença à s’y installer. Doucement, cependant — l’archipel ne fut raccordé au réseau téléphonique mondial qu’en 1994 — en raison de la situation géographique des îles, très isolées ; des générateurs fonctionnant au diesel y furent implantés au cours des dernières décennies. Tant que l’archipel était dépendant du pétrole importé des Samoa — à raison de 200 litres quotidiens, le courant n’était disponible que quelques heures par jour.

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Ce n’est plus le cas aujourd’hui : le courant y est désormais disponible 24h sur 24 depuis qu’une « centrale solaire » (en photo ci-dessus) y a été installée en 2012 ; 4032 panneaux solaires, totalisant une puissance d’1 MW, ont en effet été importés sur l’archipel par l’entreprise néo-zélandaise Powersmart Solar en collaboration avec IT Power Australia :

« En second lieu 1344 batteries de 250 kg chacune, soit 336 tonnes au total, assistent le parc. […] Enfin, les générateurs diesel déjà en place ne vont pas être éliminés. Ils serviront en appoint (back-up) les jours où la production solaire est vraiment très faible [et lors des journées de maintenance de la centrale solaire, NdA]. […] Au final, plus de 95% de l’électricité consommée dans les 3 atolls sera solaire, et moins de 5% sera d’origine fossile ou biomasse. »

Récapitulons. Un archipel du Pacifique Sud où vivent quelques centaines de personnes, qui subsistaient très bien de façon traditionnelle, de manière autonome, voit son quotidien bouleversé par l’arrivée de missionnaires chrétiens puis, au fur et à mesure, par l’industrialisme que ces derniers apportent et qui chamboule intégralement leur mode de vie. Le reportage de la chaîne SWR affirme pourtant que :

« Les Tokelau sont ainsi devenues le premier territoire autonome grâce uniquement à l’énergie solaire. »

L’autonomie peut se définir par « la capacité de quelqu’un à être autonome, à ne pas être dépendant d’autrui ; caractère de quelque chose qui fonctionne ou évolue indépendamment d’autre chose » ; elle relève donc du fait de ne pas dépendre de. La perte de l’autonomie mène à la dépendance. Or le documentaire d’Ulli Weissbach affirme que ce territoire [par quoi il faut entendre, les êtres humains qui y vivent] est devenu autonome depuis qu’il dépend [qu’ils dépendent, au quotidien] de la production d’électricité d’une centrale solaire, et de tout ce que celle-ci requiert : capitalisme mondialisé, infrastructures industrielles, exploitation des ressources planétaires, extractions minières, etc., en bref, une civilisation industrielle globalisée. Parler d’autonomie est donc un non-sens ou un mensonge.

Les habitants des Tokelau, autrefois autonomes avant que ne soit implanté/imposé chez eux le mode de vie industriel sont désormais entièrement dépendants (ils l’étaient déjà en partie vis-à-vis des générateurs au diesel) de la production d’électricité générée par la centrale solaire qui a été construite sur leur archipel. De l’électricité, et des appareils qu’elle alimente. De la civilisation industrielle mondialisée qui produit le tout, panneaux solaires et autres appareils (batteries, câbles, etc.). De cette civilisation dont il devrait être sacrement évident qu’elle est profondément insoutenable, écologiquement, qu’elle constitue un désastre sans avenir, voué à ravager la planète jusqu’à s’autodétruire dans le processus. Dépendre d’une telle monstruosité, est-ce bien souhaitable ?

Par ailleurs, si l’alimentation des habitants des Tokelau ne dépendait autrefois que de leur environnement immédiat, que des écosystèmes dans lesquels ils évoluaient, elle dépend aujourd’hui de tout un tas de produits importés ils cuisaient auparavant leurs plats dans des feuilles de bananier, aujourd’hui, progrès oblige, ils cuisent leurs plats dans des feuilles d’aluminium qui, elles, ne poussent pas dans les arbres ; ils importent également du riz, des sodas, de l’alcool et bien d’autres choses encore. Ainsi que le documentaire sur ce petit paradis nous l’apprend :

« Désormais on ne peut plus se passer du papier aluminium dans la cuisine des mers du Sud ; autrefois, on enroulait les aliments dans des feuilles de bananier. » (L’emphase est mienne, elle vise à faire ressortir la profonde autonomie dont ils jouissent aujourd’hui).

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Autre fait notable :

« Le délit le plus fréquent est l’abus d’alcool chez les mineurs, ici l’âge légal pour en consommer est de 20 ans, mais en général, les jeunes commencent à boire dès 16 ans […] Au magasin du village, la bière est rationnée, il n’y a ni vin, ni alcool fort. »

Le numéro 251 du magazine New Internationalist (un média à but non-lucratif, spécialisé dans les droits humains, la politique et la justice sociale et environnementale, qui existe depuis plus de 40 ans), en date de janvier 1994, nous apprend que « l’alcoolisme est devenu commun sur l’archipel, ainsi que l’obésité ». Progrès oblige.

Si leur mode de vie était auparavant exempt de plastique et épargné par ses pollutions, ce n’est plus le cas. De nombreux objets en contenant, vêtements, outils et ustensiles en tous genres, sont désormais régulièrement importés sur leur archipel.

Si leur mode de vie était auparavant lié à la nature, s’il impliquait de connaître ses secrets, ses voies, et s’il nécessitait des efforts physiques conséquents, les choses ont bien changé. Depuis que l’archipel possède sa propre centrale solaire, tous les habitants possèdent, dans leurs maisons, des télévisions à écrans plats, des smartphones, des tablettes, des congélateurs et ont accès à internet. Le documentaire de Weissbach en témoigne sans ambages :

« Conséquence : les gens regardent plus la télévision, et pas seulement les enfants ; auparavant les générateurs étaient coupés le soir, à présent, les postes restent allumés presque tout le temps. »

Génial. Quel progrès.

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Depuis l’avènement de leur bénédiction solaire, ils peuvent effectivement commander tout et n’importe quoi sur Amazon, comme le font les civilisés ; se faire livrer des réfrigérateurs, des congélateurs, des machines à laver, et tous ces objets dont la fabrication, l’utilisation et la maintenance participent allègrement à la pollution de l’air, de l’eau et des sols de la planète (comme tout ce qui dépend de l’industrie de l’extraction minière, de l’industrie chimique, de l’industrie du plastique, des transports mondialisés, eux-mêmes sources de pollutions colossales, etc.).

Comble du ridicule, le documentaire d’Arte nous montre qu’ils possèdent désormais des petites voiturettes de golf électriques pour se déplacer sur leurs îles minuscules.

Soulignons au passage que toute cette autonomie dépendance n’a pu être mise en place qu’à l’aide des subventions de l’État néo-zélandais, et que les habitants de l’archipel doivent, en contrepartie, effectuer des travaux d’intérêts collectifs, comme « la construction de route » (écologie, bonsoir).

Plusieurs articles que nous avons publiés sur notre site exposent les raisons pour lesquelles les énergies soi-disant « renouvelables » ne sont pas des solutions, mais des problèmes. Ce reportage d’Arte l’illustre formidablement.

Les panneaux solaires ne poussent pas dans les arbres, pas plus que les feuilles d’aluminium. L’industrie de la construction des panneaux solaires requiert de nombreux matériaux listés en avril 2016 par le site Resource Investor, dont, entre autres : l’arsenic (semi-conducteur), l’aluminium, le bore (semi-conducteur), le cadmium (utilisé dans certains types de cellules photovoltaïques), le cuivre (câblage et certains types de cellules photovoltaïques), le gallium, l’indium (utilisé dans les cellules photovoltaïques), le minerai de fer (acier), le molybdène (cellules PV), le phosphore, le sélénium, le silicium, l’argent, le tellure et le titane. Elle requiert également des terres rares, principalement extraites et traitées en Chine, où ces processus entrainent de nombreuses dégradations environnementales (à ce propos, vous pouvez lire cet article du Monde, intitulé « En Chine, les terres rares tuent des villages ») ; les déchets des usines de traitement des terres rares polluent lacs et rivières, tuant la faune et la flore qui y vivent. Tout ceci (extractions, transports, assemblages, etc.) consomme énormément de combustibles fossiles, participe à émettre quantité de gaz à effet de serre (GES) dans l’atmosphère, et requiert les structures sociales coercitives des États modernes (de l’État en général).

L’industrie de la construction des panneaux solaires a entraîné une augmentation de 1057% (entre 1990 et 2015) des émissions de trifluorure d’azote (NF3), un gaz à effet de serre 17 200 fois plus puissant que le CO2, utilisé dans la fabrication des panneaux, aux USA (en Chine et dans les autres pays qui fabriquent les panneaux solaires, pas de données disponibles, on n’ose pas imaginer l’augmentation).

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Les batteries propres, vertes et renouvelables pour stocker l’énergie propre, verte et renouvelable.

Afin de transformer le courant continu produit par les panneaux solaires en courant alternatif pour l’usage domestique, « des centaines d’onduleurs, fabriqués en Allemagne » par l’entreprise SolarWorld, ont également été installés, qui ont eux aussi, comme les panneaux solaires, une durée de vie limitée, encore plus réduite, et doivent être changés tous les 10 ans, environ (avec le transport que cela induit, les extractions des matières premières nécessaires, les émissions de GES et la consommation d’énergie du tout). L’industrie de la fabrication des onduleurs, comme celle de la fabrication des panneaux solaires, laisse dans son sillon une traînée de destructions liée aux extractions minières et à ses conséquences, mais aussi aux émissions de divers polluants.

L’installation est reliée à internet 24h/24 pour être surveillée, contrôlée, et au besoin gérée. Une dépendance de plus. Et un désastre industriel de plus. L’impact environnemental de l’internet est colossal, et croissant.

En outre, l’économie des Tokelau repose désormais en partie sur internet. En raison, ainsi que nous le rapporte un article de Franceinfo, d’un

« partenariat entre le gouvernement de Tokelau, l’opérateur télécoms du pays Teletok et une société privée néerlandaise qui donne la société Dot TK, gérée depuis Amsterdam. Depuis, l’archipel a été connecté au haut débit et a vu fleurir les cyber cafés. Tokelau s’est ainsi créé une petite économie.

Si les noms de domaine sont gratuits (avec affichage publicitaire), l’entreprise propose aussi de les vendre à ceux qui voudraient en devenir propriétaires. Les recettes ainsi récoltées représentent 10% de son PIB.  »

Sur les îles, « la création et la maintenance des noms de domaine […] sont totalement gratuites, avec l’affichage d’un petit bandeau publicitaire. L’archipel compte ainsi 31 millions de noms de domaines. »

Donc. Pour leurs onduleurs, leurs panneaux solaires, internet, et tout ce qui constitue leur nouvelle vie quotidienne (leur nouveau mode de vie), les habitants des Tokelau dépendent désormais de l’existence de la civilisation industrielle mondialisée. Mais dans le langage de SWR, d’Arte et des médias grand public, cette dépendance (dont les implications sont colossales) s’appelle autonomie. Le documentaire nous apprend d’ailleurs que :

« Quand le bateau ne passe pas, des produits vitaux viennent à manquer, comme les cannes à pêche, l’essence pour les hors-bords, le riz, sans oublier la bière des Samoa. » (L’emphase est encore mienne et vise encore à souligner la merveilleuse autonomie dont disposent désormais les Tokelauans.)

Ce n’est pas tout. L’imbécilité du désastre en cours est plus vaste encore. Les populations de poissons des eaux environnant l’archipel sont en déclin « nous ne prenons plus autant de poissons qu’avant », explique un habitant. Avec l’expansion de la civilisation industrielle, et donc de la pêche industrielle (légale et illégale), les habitants des Tokelau voient disparaître les poissons dont ils dépendaient auparavant, de manière vitale contrairement aux cannes à pêches, à l’essence et à la bière, qui n’ont rien de vital, au contraire ; considérer que l’essence est une ressource vitale, c’est la marque de la civilisation industrielle, qui ne s’arrêtera pas avant d’avoir extrait et brûlé jusqu’à la dernière goutte de cette « ressource vitale ».

Si l’arrivée des missionnaires chrétiens constituait le début du processus qui allait rendre la population de l’archipel dépendante du fonctionnement d’une économie mondialisée fondamentalement polluante et destructrice, les générateurs au fuel, la centrale solaire et l’intégration des Tokelau à un réseau de transport maritime de marchandises industrielles l’ont achevé.

Le mode de vie traditionnel des habitants de l’île uniquement basé sur la nature du territoire écologique dans lequel ils évoluaient, sur leurs propres savoir-faire a été phagocyté et remplacé par une dépendance à une organisation sociale autoritaire. En effet, encore une fois, si la vie et la survie des Tokelauans d’avant le débarquement de la civilisation industrielle ne dépendaient que d’eux-mêmes, s’ils contrôlaient eux-mêmes tous les aspects de leur existence principalement la provenance de leur alimentation, leur habitat, leurs moyens de subsistance élémentaires , ils dépendent aujourd’hui des infrastructures de la civilisation industrielle, ne savent plus cuisiner sans électricité industrielle, sans produits comme les feuilles d’aluminium, sans outils modernes, se nourrissent de produits importés, vivent dans des bâtiments construits à l’aide de machines industrielles, et ainsi de suite (ce qui renvoie à la distinction de Lewis Mumford entre les techniques autoritaires et les techniques démocratiques).

Ils dépendent désormais entièrement comme nous tous qui vivons au sein de la civilisation industrielle de machines, d’outils et de produits dont ils ne contrôlent ni la conception, ni la fabrication, ni le transport, ni la maintenance et qui sont, en termes écologiques, autant de nuisances pour la planète.

Et comble du comble, la plus cruciale de leurs ressources (même si le terme est effectivement problématique), celle qui leur a véritablement permis de vivre de manière autonome sur cet archipel et ce, pendant des siècles —, le poisson, décline. Pourrait-on faire plus stupide ? Oui. Tout à fait. Car, cerise sur le gâteau du Progrès, la civilisation industrielle et son économie mondialisée, dont ils sont entièrement dépendants aujourd’hui, va, très certainement au cours de ce siècle, entraîner une élévation du niveau des océans qui submergera totalement leurs îles ils ont déjà construits plusieurs digues pour se protéger des inondations et des raz-de-marée, de plus en plus fréquents.

Résumons ; une population qui vivait autrefois de la pêche et de la cueillette, principalement, qui était en très bonne santé, qui dépendait uniquement de ce que les communautés naturelles (on parle aussi d’écosystèmes) avec lesquelles elle évoluait pouvait lui fournir, qui se passait très bien du plastique, des télévisions, des smartphones, d’internet, des feuilles d’aluminium, des congélateurs, du coca-cola, des bières et des voiturettes de golf, a vu sa santé et son bien-être décliner au fur et à mesure qu’elle était rendue dépendante de toutes ces choses. Et cette catastrophe est présentée, dans les médias dominants, comme un « progrès ». Et cette ultra-dépendance est appelée « autonomie » par les progressistes du monde entier. Et la civilisation dont ils sont désormais dépendants extermine les poissons qui leur permettaient autrefois de vivre. Et ce n’est pas tout. Car elle va également engloutir leur archipel sous les eaux, et continuer de ravager le monde naturel jusqu’à étouffer la planète sous ses déchets et s’autodétruire dans le processus.

Note de fin : L’actualité de ce petit archipel nous dévoile (ou nous rappelle) l’objectif du développement par les États et les corporations des énergies soi-disant « vertes », qui était déjà l’objectif du déploiement du réseau électrique basé sur les combustibles fossiles (auxquels les « renouvelables » viennent simplement s’ajouter, cf. « Pour une histoire désorientée de l’énergie » de Jean-Baptiste Fressoz), et qui consiste finalement en un raccordement de tous puisque chaque être humain est un consommateur ou ouvrier potentiel et donc un profit potentiel, ou simplement un rouage de plus pour faire tourner la machine infernale du soi-disant Progrès à la société de consommation industrielle, à son marché planétaire qui se dessine. Telle est la mission civilisatrice.

Tout comme il était (et est) inconcevable pour les Européens des siècles précédents (et pour certains de notre temps) de ne pas chercher à apporter le christianisme et la civilisation à tous les peuples d’une planète que leur idéologie les poussait à conquérir, il est inconcevable pour tous ceux qui font actuellement partie d’une culture expansionniste (et suprémaciste), de ne pas encourager son expansion ; ainsi, il parait impensable pour les humains industriels de ne pas chercher à intégrer l’humanité entière dans la société de consommation industrielle (ou pour les technocrates de ne pas intégrer l’humanité entière à leur technocratie). Aucun endroit ne doit ni ne peut être laissé tranquille. Peu importe les dégâts sociaux et environnementaux. Peu importe que de tous temps des individus et des peuples se soient battus contre la colonisation, contre l’occidentalisation du monde ; peu importe qu’ils aient été soit détruits soit assimilés de force par la marche autoritaire du progrès ; peu importe que certains soient encore là à se battre contre, comme l’affirme Ati Quigua des Arhuacos du territoire que l’on nomme Colombie :

« Nous nous battons pour ne pas avoir de routes et d’électricité — cette forme d’auto-destruction qui est appelée “développement” c’est précisément ce que nous essayons d’éviter. »

Autrefois, ceux qui défendaient la colonisation vantaient tout le bien (le progrès !) que celle-ci apportait à des peuples considérés comme à moitié ou pleinement barbares, grâce aux institutions qu’elle mettait en place. Aujourd’hui, la civilisation continue et cherche à apporter (à imposer) l’électricité et ses bienfaits à tous les peuples du monde, même les plus isolés ; on apporte l’électricité comme on apportait l’évangile : du fiat lux divin, nous sommes simplement passés à la lumière électrique, non moins divine. De l’illumination religieuse à la luminescence d’une ampoule Philips™. Et l’ethnocide (et l’écocide) suit son cours.

Que ce soit à travers l’électrification du monde, ou à travers sa scolarisation, chaque jour qui passe, avec la mondialisation progresse la standardisation du monde que décrit James C. Scott dans l’extrait qui suit, tiré de son livre Petit éloge de l’anarchisme , qui n’en est finalement qu’une autre appellation :

« L’essor du module politique moderne et aujourd’hui hégémonique de l’État-nation a déplacé et ensuite écrasé toute une série de formes politiques vernaculaires : des bandes sans État, des tribus, des cités libres, des confédérations de villes aux contours souples, des communautés d’esclaves marrons et des empires. À leur place, désormais, se trouve partout un modèle vernaculaire unique : l’État-nation de l’Atlantique Nord, tel que codifié au XVIIème siècle et subséquemment déguisé en système universel. En prenant plusieurs centaines de mètres de recul et en ouvrant grand les yeux, il est étonnant de constater à quel point on trouve, partout dans le monde, pratiquement le même ordre institutionnel: un drapeau national, un hymne national, des théâtres nationaux, des orchestres nationaux, des chefs d’État, un parlement (réel ou fictif), une banque centrale, une liste de ministères, tous plus ou moins les mêmes et tous organisés de la même façon, un appareil de sécurité, etc. Les empires coloniaux et l’émulation “moderniste” ont joué un rôle de propagande pour ce modèle, mais son emprise n’est viable que dans la mesure où ces institutions sont des mécanismes universels qui intègrent une unité politique aux systèmes internationaux établis. Il y avait, jusqu’à 1989, deux pôles d’émulation. Dans le bloc socialiste, on pouvait passer de la Tchécoslovaquie au Mozambique, en passant par Cuba, le Vietnam, le Laos et la Mongolie et observer plus ou moins le même appareil central de planification, les mêmes fermes collectives et les mêmes plans quinquennaux. Depuis, à quelques exceptions près, un seul et unique standard s’est imposé. […]

Aujourd’hui, au-delà de l’État-nation comme tel, les forces de la standardisation sont représentées par des organisations internationales. L’objectif principal d’institutions comme la Banque mondiale, le FMI, I’OMC, l’Unesco et même l’Unicef et la Cour internationale est de propager partout dans le monde des standards normatifs (des “pratiques exemplaires”) originaires, encore une fois, des nations de l’Atlantique Nord. Le poids financier de ces agences est tel que le fait de ne pas se conformer à leurs recommandations entraîne des pénalités considérables qui prennent la forme d’annulations de prêts et de l’aide internationale. Le charmant euphémisme “harmonisation” désigne maintenant ce processus d’alignement institutionnel. Les sociétés multinationales jouent également un rôle déterminant dans ce projet de standardisation. Elles aussi prospèrent dans des contextes cosmopolites familiers et homogénéisés où l’ordre légal, la réglementation commerciale, le système monétaire, etc. sont uniformes. De plus, elles travaillent constamment, par la vente de leurs produits et services et par la publicité, à fabriquer des consommateurs, dont les goûts et les besoins sont leur matière première. […]

Le résultat est une sévère réduction de la diversité culturelle, politique et économique, c’est-à-dire une homogénéisation massive des langues, des cultures, des systèmes de propriété, des formes politiques et, surtout, des sensibilités et des mondes vécus qui leur permettent de perdurer.Il est maintenant possible de se projeter avec angoisse au jour, dans un avenir rapproché, où l’homme d’affaires de l’Atlantique Nord, en sortant de l’avion, trouvera partout dans le monde un ordre institutionnel (des lois, des codes de commerce, des ministères, des systèmes de circulation, des formes de propriétés, des régimes fonciers, etc.) tout à fait familier. Et pourquoi pas ? Ces formes sont essentiellement les siennes. Seuls la cuisine, la musique, les danses et les costumes traditionnels demeureront exotiques et folkloriques… bien que complètement commercialisés. »

***

La focalisation de la question écologique sur la seule problématique de la production énergétique permet de dissimuler l’ampleur de ce qui pose réellement problème : à savoir que toutes les productions industrielles sont polluantes, que toutes sont toxiques, que toutes sont insoutenables (de l’industrie chimique, à l’industrie textile, en passant par les industries agricole, automobile, électro-informatique, du jouet, de l’armement, cosmétique, etc.). Et que toutes reposent sur une organisation sociale technocratique, autoritaire, antidémocratique. Si l’écologie est aujourd’hui associée au déploiement des « renouvelables », c’est parce que cela arrange les industriels, les classes dirigeantes, le système dans son ensemble. En réalité, le développement de l’industrie des énergies dites « renouvelables » ne sert qu’à produire toujours plus d’électricité et à étendre la société techno-industrielle. Cette électricité sert à faire fonctionner les innombrables appareils électro-informatiques dont les productions en masse, par la civilisation industrielle, sont autant de catastrophes sociales et écologiques. Associer cela à la protection de la planète, à la défense du monde naturel (à ce que devrait être l’écologie), relève du contresens.

D’aucuns prétendront que le déploiement des « renouvelables » permet une sorte de décroissance, ce qui est complètement faux. Le déploiement des « renouvelables » s’effectue en parallèle du déploiement des industries des combustibles fossiles et nucléaire. On construit actuellement des centrales solaires, des parcs éoliens, ET des centrales au charbon, ET des centrales nucléaires, ET des barrages, ET des centrales au gaz (on assiste d’ailleurs actuellement au début de l’exploitation des hydrates de méthane) ET toujours plus de téléphones portables, de télévisions, d’ordinateurs, de voitures, de tablettes, etc. Bref, les soi-disant « renouvelables » s’ajoutent simplement à différents moyens de produire de l’énergie pour alimenter les appareils hautement nocifs d’une civilisation techno-marchande dont toutes les productions sont hautement nuisibles pour la planète.

D’aucuns diront et croiront qu’il pourrait en être autrement. Qu’une autre civilisation techno-industrielle est possible, bio et/ou démocrato-socialiste. Comme s’il existait des hautes technologies réellement vertes. Comme s’il était possible de concevoir une société hautement technologique sans hiérarchies (sans d’importantes division et spécialisation du travail, et tout ce que cela implique), sans classes sociales, sans inégalités, sans domination. Comme si le développement de n’importe quelle technologie ne dépendait pas de circonstances socio-écologiques particulière.

Et en attendant, tout empire.

Nicolas Casaux


Le documentaire de SWR, « Le paradis solaire des Tokelau » :

arnaque civilisation électricité énergies renouvelables

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  1. J’approuve entièrement, mais en même temps, on ne peut nier que l’électricité simplifie vachement la vie 🙂 j’ai vécu dans une île en Thaïlande avec six heures d’électricité par soirée/début de nuit, et lorsque le ventilateur s’arrêtait, c’était l’enfer qui commençait…

    1. Simplifie… D’une manière générale ça a tendance à la complexifier infiniment, un appareil électrique en appelle un autre, ce n’est pas juste le ventilateur, c’est le réfrigérateur, le congélateur, le four, etc. C’est du confort. Oui. Qui s’obtient au détriment de l’environnement et de savoir-faire inestimables, puisque la société industrielle court à sa perte.