La matriarche, la cuisinière, l’amazone :

des histoires pour les hommes…

« Les pre­mières femmes un jour inven­tèrent l’arc et les flèches. Elles se mirent à chas­ser, mais elles ne savaient pas se ser­vir de l’arc et le tenaient dans le mau­vais sens, la par­tie concave tour­née vers elles. Elles tuaient ain­si trop de gibier, elles tuaient à tort et à tra­vers. À la fin, les hommes s’emparèrent de l’arc et le remirent à l’en­droit. Depuis, ils ne tuent que ce qu’il faut, quand il le faut, et ils ont inter­dit aux femmes l’u­sage de ces arcs. » (mythe Baruya)

Dans son ouvrage Le com­mu­nisme pri­mi­tif n’est plus ce qu’il était, Chris­tophe Dar­man­geat pro­pose une mise à jour des théo­ries déve­lop­pées par Engels en 1884 dans L’o­ri­gine de la famille, de la pro­prié­té pri­vée et de l’É­tat. S’ap­puyant sur les tra­vaux de nom­breux eth­no­logues et anthro­po­logues, il piste les condi­tions de la domi­na­tion mas­cu­line chez les peuples indi­gènes pour appré­hen­der l’o­ri­gine de cette domi­na­tion et sa per­sis­tance dans nos socié­tés capi­ta­listes.

Dans un pre­mier temps, Dar­man­geat décons­truit le mythe du matriar­cat pri­mi­tif. D’a­bord inven­té par Bacho­fen, juriste bâlois du 19ème siècle qui s’ap­puie sur les mythes grecs (l’O­res­tie et les Ama­zones), le mythe est repris par L.H. Mor­gan, anthro­po­logue amé­ri­cain du XIXème, qui vécut par­mi les Iro­quois, peuple pra­ti­quant la matri­lo­ca­li­té et la matri­li­néa­ri­té et dont les femmes ont un cer­tain pou­voir poli­tique. Les tra­vaux de Mor­gan et la concep­tion maté­ria­liste de l’his­toire éla­bo­rée par K. Marx ins­pi­re­ront Engels :

« La divi­sion du tra­vail (chez les Iro­quois) est toute spon­ta­née ; elle n’existe qu’entre les deux sexes. L’homme fait la guerre, va à la chasse et à la pêche, pro­cure la matière pre­mière de l’a­li­men­ta­tion et les ins­tru­ments que cela néces­site. La femme s’oc­cupe de la mai­son, pré­pare la nour­ri­ture et les vête­ments ; elle fait la cui­sine, elle tisse, elle coud. Cha­cun des deux est maître en son domaine : l’homme dans la forêt, la femme dans la mai­son. Cha­cun d’eux est pro­prié­taire des ins­tru­ments qu’il fabrique et uti­lise : l’homme des armes, des engins de chasse et de pêche ; la femme des objets de ménage. » (Engels, 124)

Engels, et à sa suite la doc­trine mar­xiste, s’empare du mythe pour éla­bo­rer une évo­lu­tion éco­no­mique et his­to­rique des socié­tés humaines : l’en­fance de l’hu­ma­ni­té était sous le pou­voir de la sphère domes­tique, fémi­nine, mater­nelle, nour­ri­cière, étape impor­tante, certes, mais que l’homme se devait de dépas­ser pour s’ac­com­plir, et cet accom­plis­se­ment ne pou­vait se faire sans pas­ser par l’é­tape cru­ciale du patriar­cat. Ain­si Engels écrit :

« La gran­deur, mais aus­si l’é­troi­tesse de l’or­ga­ni­sa­tion gen­ti­lice, c’est qu’elle n’a point de place pour la domi­na­tion et la ser­vi­tude. » (p. 124)

et, citant Mor­gan :

« La démo­cra­tie dans l’ad­mi­nis­tra­tion, la fra­ter­ni­té dans la socié­té, l’é­ga­li­té des droits, l’ins­truc­tion uni­ver­selle inau­gu­re­ront la pro­chaine étape supé­rieure de la socié­té, à laquelle tra­vaillent constam­ment l’ex­pé­rience, la rai­son et la science. Ce sera une revi­vis­cence — mais sous une forme supé­rieure — de la liber­té, de l’é­ga­li­té et de la fra­ter­ni­té des antiques gentes. » (p. 137)

Le mythe du matriar­cat, de Bacho­fen à nos jours, qu’il soit défen­du ou contes­té est inti­me­ment lié à une vision pro­gres­siste des socié­tés humaines. Dar­man­geat lui-même écrit dès son intro­duc­tion : « La conclu­sion revien­dra en par­ti­cu­lier sur le rôle révo­lu­tion­naire du capi­ta­lisme, et sur la manière dont les struc­tures éco­no­miques de ce sys­tème ont per­mis que soit posée, pour la pre­mière fois dans l’his­toire des socié­tés humaines, la ques­tion d’une authen­tique éga­li­té des sexes. » (p. 23)

Sur plus de deux cents pages Dar­man­geat réfute non seule­ment l’exis­tence du matriar­cat mais aus­si celle de l’é­ga­li­té entre les sexes. S’il est tout à fait jus­ti­fié, au vu des nom­breux témoi­gnages récol­tés par les anthro­po­logues, d’i­den­ti­fier une domi­na­tion mas­cu­line plus ou moins mar­quée dans toutes les socié­tés étu­diées par les occi­den­taux, abso­lu­ment rien ne per­met de pro­je­ter ces études aux socié­tés du Pléis­to­cène. Cette affir­ma­tion n’est basée sur aucun argu­ment archéo­lo­gique, c’est un glis­se­ment séman­tique per­mis par l’u­sage de cer­tains mots. Dar­man­geat nomme tou­jours ces autres les « peuples pri­mi­tifs ». Pour­tant, en 2009, date de la pre­mière paru­tion de l’ou­vrage, il n’é­tait plus ques­tion de peuple « pri­mi­tif », cet adjec­tif mani­fes­tant un sen­ti­ment de supé­rio­ri­té et relé­guant les peuples indi­gènes au pas­sé le plus fruste de l’hu­ma­ni­té. La dis­tance géo­gra­phique n’est pas un voyage dans le temps et il n’est plus pos­sible de nos jours de croire en l’im­mo­bi­li­té his­to­rique de ces peuples qui ont aus­si une Pré­his­toire, comme en témoignent les recherches archéo­lo­giques actuelles.

Il est impor­tant de noter par exemple qu’a­vant l’ar­ri­vée des Euro­péens, la fin de la Pré­his­toire (1000 – 1500 de notre ère) chez les peuples Iro­quois du Nord-Est

« repré­sente une époque durant laquelle se pro­duisent des chan­ge­ments majeurs dans l’habitat et l’organisation sociale. L’un de ces chan­ge­ments est le pas­sage d’une stra­té­gie de sub­sis­tance de chasse et de cueillette à une autre basée sur la culture du maïs, des hari­cots et de la courge. Les sché­mas d’implantation de ces pre­miers groupes connurent des chan­ge­ments les fai­sant pas­ser de camps occu­pés sai­son­niè­re­ment et loca­li­sés le long des prin­ci­paux cours d’eau à de grands vil­lages mul­ti­fa­mi­liaux pla­cés au som­met de ter­rasses défen­dables. »[1]

De même chez les peuples de Nou­velle-Gui­née :

« Les pre­mières épices des Moluques semblent par­ve­nir en très petit nombre et à haut prix sur les tables romaines dès la fin du Ier siècle avant J.C., ce qui démontre que l’axe com­mer­cial est-ouest le long de l’ar­chi­pel indo­né­sien fonc­tion­nait déjà depuis un moment. La répar­ti­tion des grands tam­bours de bronze Dong­son de type I, il y a envi­ron deux mil­lé­naires, montre une répar­ti­tion à peu près conti­nue depuis la région d’o­ri­gine tech­nique et sty­lis­tique jus­qu’à l’ex­tré­mi­té occi­den­tale de la Nou­velle-Gui­née…. »[2]

Dar­man­geat pré­sente les Baruya de Nou­velle-Gui­née comme une tri­bu « qui pos­sède la par­ti­cu­la­ri­té d’a­voir été étu­dié (par Mau­rice Gode­lier) très peu de temps après ses pre­miers contacts avec les blancs… » (p. 127) Pour­tant, un pre­mier contact eut lieu en 1951 par un jeune offi­cier, Jim Sin­clair, qui rap­porte que tous les hommes Baruya étaient équi­pés d’ou­tils d’a­cier, haches et machettes qu’ils s’é­taient pro­cu­rés en échan­geant leur sel avec les tri­bus voi­sines qui les avaient elles-mêmes obte­nus des blancs. Dar­man­geat qua­li­fie éga­le­ment les Baruya de peuple sans richesse. Si l’on consi­dère que la richesse est un objet maté­riel qui per­met à l’homme de s’ap­pro­prier, conser­ver, thé­sau­ri­ser ou échan­ger, il est dif­fi­cile de ne pas l’en­vi­sa­ger pour les Baruya. C’est en effet par l’é­change de barres de sel que les Baruya se pro­curent la matière pre­mière pour fabri­quer leurs outils. Des guerres régu­lières entre dif­fé­rents groupes obligent les Baruyas à créer de nou­veaux réseaux d’é­changes et ils pra­tiquent la stra­té­gie poli­tique de paix armée pour main­te­nir la main­mise sur les échanges. L’ap­pa­ri­tion des lames d’a­cier a per­mis d’aug­men­ter la sur­face d’ex­ploi­ta­tion, l’é­le­vage des cochons et la culture de la patate douce.[3]

La pré­his­toire des autres nous lance un défi moral, celui d’é­chap­per à l’eth­no­cen­trisme et aux modèles dif­fu­sion­nistes dont le centre serait l’Eu­rope.[4]

Si Dar­man­geat semble avoir conscience de la dif­fé­rence entre socié­tés indi­gènes et socié­tés pré­his­to­riques, « …refu­ser d’u­ti­li­ser les obser­va­tions sur les socié­tés vivantes pour rai­son­ner sur les formes sociales du pas­sé est un prin­cipe qui, appli­qué avec fer­me­té, abou­ti­rait à inter­dire de pen­ser et de dire quoi que ce soit du pas­sé en ques­tion, au-delà de la plate et aride des­crip­tion de ses ves­tiges maté­riels. » (p. 24) : il se refuse à une pru­dence trop plate et aride à son goût.

Le mot pré­his­toire est éga­le­ment employé abu­si­ve­ment puisque sous le cla­vier de Dar­man­geat Paléo­li­thique et Néo­li­thique se confondent sou­vent. La dif­fé­rence entre ces deux périodes n’est pour­tant pas négli­geable. Même si le Néo­li­thique n’est pas la révo­lu­tion bru­tale si sou­vent décrite, cette période est pla­cée par cer­tains archéo­logues (Jean Gui­laine et Mar­cel Otte) non plus dans la Pré­his­toire mais dans la Pro­to­his­toire tant les dif­fé­rences éco­no­miques entre Paléo­li­thique et Néo­li­thique leurs semblent plus impor­tantes qu’entre Néo­li­thique et Âge du cuivre. Ils dis­tinguent l’ap­pa­ri­tion d’une éco­no­mie de pro­duc­tion, visible notam­ment dans l’im­por­tant déve­lop­pe­ment des échanges. Il est éton­nant que Dar­man­geat n’ait pas davan­tage pis­té ces échanges entre peuples indi­gènes. Engels lui-même affirme :

« Dès que les pro­duc­teurs ne consom­mèrent plus eux-mêmes direc­te­ment leurs pro­duits, mais s’en des­sai­sirent par l’é­change, ils en per­dirent le contrôle. Ils ne sur­ent plus ce qu’il en adve­nait, et il devint pos­sible que le pro­duit fût employé quelque jour contre le pro­duc­teur, pour l’ex­ploi­ter et l’op­pri­mer. C’est pour­quoi aucune socié­té ne peut, à la longue, res­ter maî­tresse de sa propre pro­duc­tion, ni conser­ver le contrôle sur les effets sociaux de son pro­cès de pro­duc­tion, si elle ne sup­prime pas l’é­change entre indi­vi­dus. » (p. 87)

Quoi­qu’il en soit, Dar­man­geat n’ap­porte aucun argu­ment per­met­tant de déduire que l’é­ga­li­té des sexes était inexis­tante au Paléo­li­thique. Dans l’é­tat actuel des connais­sances, ni l’ar­chéo­lo­gie funé­raire, ni l’a­na­lyse des indus­tries lithiques ou osseuses, des habi­tats, de l’art du Paléo­li­thique ne per­mettent de confir­mer ou infir­mer l’exis­tence d’une divi­sion sexuelle du tra­vail.

L’ap­port de cette étude mar­xiste n’est cepen­dant pas négli­geable, elle per­met de mettre en lumière ce que Pao­la Tabet[5] avait iden­ti­fié en 1979 : quelle que soit la forme éco­no­mique des socié­tés indi­gènes étu­diées, l’u­ti­li­sa­tion des armes est tou­jours inter­dite aux femmes, même chez les peuples les plus éga­li­taires : les !Kung, les Anda­ma­nais, les Mbu­ti. Selon Tes­tart cette inter­dic­tion serait d’ordre idéo­lo­gique : au sang qui coule du corps de la femme ne sau­rait s’a­jou­ter le sang de la chasse ou de la guerre.[6] La théo­rie éla­bo­rée par Tes­tart est inté­res­sante mais n’est pas uni­ver­selle. Dar­man­geat en pro­pose donc une autre :

« L’o­ri­gine de la divi­sion sexuelle du tra­vail reste aujourd’­hui une ques­tion aus­si impor­tante que dif­fi­cile. Impor­tante, car peut-être même davan­tage que le lan­gage ou la fabri­ca­tion d’ou­tils, elle appa­raît comme le trait dis­tinc­tif de l’es­pèce humaine. Mais ô com­bien dif­fi­cile éga­le­ment, car même sur des aspects essen­tiels, les meilleurs spé­cia­listes avouent l’é­ten­due de leur igno­rance : entre autres, on n’est tou­jours pas en mesure de dire avec cer­ti­tude à quel stade de l’ho­mi­ni­sa­tion elle remonte. » (p. 217)

La divi­sion sexuelle du tra­vail appa­raî­trait à un stade de l’é­vo­lu­tion des homi­ni­nés, serait le propre des hommes et vrai­sem­bla­ble­ment liée aux contraintes pesant sur la chasse avant de se pro­pa­ger à l’en­semble des acti­vi­tés éco­no­miques. Il ajoute : « C’est donc dans ce mono­pole de la guerre et des armes, autre­ment dit de celui de la poli­tique (exté­rieure ou non), que se situe le levier fon­da­men­tal de la domi­na­tion mas­cu­line. » (p. 226)

On retrouve ici un pré­sup­po­sé mar­xiste et déve­lop­pé par Engels :

« Plus une acti­vi­té sociale, une série de faits sociaux échappent au contrôle conscient des hommes et les dépassent, plus ils semblent livrés au pur hasard, et plus leurs lois propres, inhé­rentes, s’im­posent dans ce hasard, comme par une néces­si­té de la nature. » (p. 135)

L’o­ri­gine de l’op­pres­sion des femmes per­met ain­si de jus­ti­fier à nou­veau le mythe por­tant les lam­beaux du matriar­cat : celui du pro­grès. Dar­man­geat nous pro­met, au terme du capi­ta­lisme, une éga­li­té encore inéga­lée dans toute l’his­toire du mâle sapiens. Il nous apprend que la domi­na­tion mas­cu­line n’est pas vrai­ment une stra­té­gie éco­no­mique, ni une stra­té­gie poli­tique mais plu­tôt le fruit du hasard de l’ho­mi­ni­sa­tion. Les peuples pri­mi­tifs, plon­gés encore dans l’en­fance de l’hu­ma­ni­té, ne peuvent avoir plei­ne­ment conscience de cette domi­na­tion et c’est donc par néces­si­té que la nature engendre le capi­ta­lisme. Heu­reu­se­ment pour les femmes, les hommes se sont empa­rés des armes et donc du poli­tique (puisque pour Dar­man­geat il n’y a pas de poli­tique sans arme) pour, à coups de viols col­lec­tifs et de coups de poings, affer­mir la rai­son jus­qu’au déve­lop­pe­ment d’une pen­sée scien­ti­fique à la mer­veilleuse escha­to­lo­gie.

Tout l’ar­gu­men­taire de Dar­man­geat est tenu par ce mythe que le pro­grès est ins­crit dans la nature même de l’être humain. Il semble inca­pable de dis­tin­guer la rai­son de la science, le pro­grès de la rai­son et, à réduire la poli­tique aux armes et à la guerre, il est mys­ti­fié par les récits des chas­seurs de mam­mouths.[7]

Pour conclure, je cite­rai Andrea Dwor­kin :

« … les a prio­ri qui sous-tendent nos sys­tèmes poli­tiques sont eux aus­si basés sur ce que n’ont pas dit les femmes. Nos idées de démo­cra­tie et d’é­ga­li­té – des idées créées par les hommes, des idées qui expriment ce que les hommes pensent que sont la démo­cra­tie et l’é­ga­li­té – ont évo­lué en l’ab­sence des voix, des expé­riences, des vies, des réa­li­tés des femmes. »

Ana Mins­ki


  1. Rieth C. B., 2016 — Archéo­lo­gie de la mai­son­née de la fin de la pré­his­toire dans l’est de l’État de New York : http://blogs.univ-tlse2.fr/palethnologie/2016–04-Rieth/
  2. Pétre­quin A.-M. et P., 2006 – Objets de pou­voir en Nou­velle-Gui­née
  3. Gode­lier M., 1973 — Outils de pierre, outils d’a­cier chez les Baruya de Nou­velle-Gui­née : http://www.persee.fr/doc/hom_0439-4216_1973_num_13_3_367374
  4. https://www.inrap.fr/colloque-la-prehistoire-des-autres-comment-l-archeologie-et-l-anthropologie-5074
  5. http://www.persee.fr/doc/hom_0439-4216_1979_num_19_3_367998
  6. Tes­tart A., 1986 — Essai sur les fon­de­ments de la divi­sion sexuelle du tra­vail chez les chas­seurs-cueilleurs.
  7. https://partage-le.com/2018/01/8645/
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