Animal, femme, indi­gène :

trois figures pour une même peur

« Il existe des héri­tages encom­brants qu’il convient de rendre visibles, faute de quoi les repro­duc­tions des mêmes pièges idéo­lo­giques se déploient et abou­tissent aux mêmes céci­tés et aux mêmes impasses poli­tiques. » (Saïd Boua­mama)

La science n’échappe pas aux fluc­tua­tions idéo­lo­giques diffi­ci­le­ment extir­pables des contextes sociaux dont elles sont à la fois origine et débou­ché. L’an­thro­po­lo­gie et la préhis­toire ne font pas excep­tion. Tout au long des XVIIIe et XIXe siècles, natu­ra­listes et anthro­po­logues instru­men­ta­lisent les indi­gènes qui jouent tour à tour le rôle du chaî­non manquant, de l’ignoble sauvage ou, parce que « le moins homme »[1], du noble sauvage.

En 1758, Linné, fonda­teur de la taxi­no­mie moderne, établit une « clas­si­fi­ca­tion conti­nen­tale des races ». L’homme est pour la première fois classé avec les primates et l’homme « pâle » couronne la pyra­mide humaine. L’in­fluence et l’au­to­rité de G. Cuvier, de ses congé­nères et de leurs succes­seurs au Muséum d’His­toire natu­relle, cris­tal­li­se­ront cette hiérar­chi­sa­tion clas­sant les « Boschi­mans » et « Hotten­tots » au plus bas de l’échelle humaine, à la char­nière de l’ani­ma­lité.

En 1864, à Lauge­rie-Basse en Dordogne, est décou­verte la Vénus dite impu­dique en raison de la taille exagé­rée de son sexe. Depuis, un nombre impor­tant de statuettes fémi­nines ont été régu­liè­re­ment décou­vertes. Présentes de l’Océan Atlan­tique jusqu’en Sibé­rie les plus connues restent celles de Lespugue et de Willen­dorf, arché­types de la statuaire fémi­nine paléo­li­thique. Pour­tant, nombreuses sont les figu­ra­tions fémi­nines du Paléo­li­thique qui ne sont pas stéa­to­pyges. Le nom de Vénus leur est attri­bué dès 1864 en réfé­rence à Sarah Baart­man dite la « Vénus Hotten­tote ». Ces statuettes sont immé­dia­te­ment inves­ties d’une valeur mythique et origi­nelle, tradui­sant la vision linéaire de l’évo­lu­tion qui domi­nait alors. C’est ainsi qu’É­douard Piette, en 1894, distingue deux races : les stéa­to­pyges, et les astéa­to­gynes plus civi­li­sées.[2]

 

C’est en 1810 que Sarah Baart­man est emme­née d’Afrique du Sud à Londres et exhi­bée dans toute l’An­gle­terre avant d’être expo­sée en 1814 à Paris. Elle est expo­sée nue pour trois francs l’en­trée par un montreur d’ani­maux puis au jardin du Roi (actuel jardin des Plantes) devant un parterre de natu­ra­listes (G. Cuvier, E. G. Saint-Hilaire, H. de Blain­ville). Morte à l’âge de 25 ans en 1815 son corps a été autop­sié pour l’Aca­dé­mie royale de méde­cine par G. Cuvier. Si pour le célèbre paléon­to­logue les attri­buts sexuels de Sarah Baart­man ne permettent pas de défi­nir une espèce à part, elle incar­nera néan­moins l’autre huma­nité, celle regrou­pant les « races à crâne déprimé et comprimé ». Quant à Geof­froy Saint-Hilaire, il n’hé­site pas, par des descrip­tions expli­cites, à reje­ter Sarah dans l’ani­ma­lité.[3] En 1889, le direc­teur du cabi­net d’an­thro­po­lo­gie, le docteur Letour­neau, déclare : « L’an­thro­po­lo­gie anato­mique nous apprend que les races nègres sont au bas de l’échelle et les races blanches au sommet. »[4]

Les organes géni­taux et le cerveau de Sarah Baart­man sont préle­vés, la peau, dit-on, est vendue, le moulage en plâtre de son corps et son sque­lette seront expo­sés jusqu’en 1976. Ses restes seront resti­tués à l’Afrique du Sud en 2002.

C’est en usant d’images, de récits et d’émo­tions, qu’une repré­sen­ta­tion inégale des races se construit. Un des moyens de construire cette supé­rio­rité est de mettre en scène les sauvages. Ainsi, lors de l’ex­po­si­tion univer­selle de 1889 la recons­ti­tu­tion, aux pieds de la Tour Eiffel toute neuve, de villages afri­cains dont les occu­pants sont à moitié nus fonde la distinc­tion entre blancs civi­li­sés et sauvages de couleur. En France, les exhi­bi­tions d’êtres humains d’Afrique, de Sibé­rie, des Andes, se déroulent au Jardin d’ac­cli­ma­ta­tion de Paris de 1877 jusqu’en 1893, et ce sont plus de 30 millions de français qui iront, en famille, obser­ver les humains dans les zoos.

À cette époque, la grande majo­rité des Occi­den­taux ont donc eu leurs premiers contacts avec les popu­la­tions indi­gènes à travers une grille, une barrière, un enclos. Les êtres humains ainsi exhi­bés étaient placés au même niveau que les animaux.

Si une hiérar­chi­sa­tion des races humaines est théo­ri­sée au XIXe siècle, le senti­ment de supé­rio­rité du mâle blanc existe depuis bien plus long­temps dans la pensée de nombreux occi­den­taux. Ce n’est pas un hasard si c’est essen­tiel­le­ment par le corps de la femme que les races sont décrites. Nul n’ignore que la femme a long­temps été perçue comme une espèce diffé­rente de l’homme, espèce infé­rieure bien sûr, proche de l’ani­mal et de l’im­ma­nence de la nature. Ainsi, l’image du sauvage, de la femme, de l’ani­mal, de l’en­fance de l’hu­ma­nité sont-elles liées.

Il est éton­nant de consta­ter à quel point cette vision de la femme peut être présente chez les femmes elles-mêmes, jusque chez les théo­ri­ciennes du fémi­nisme. En 1948 Simone de Beau­voir publie Le Deuxième sexe dans lequel elle décrit les hommes de la Préhis­toire, avant la séden­ta­ri­sa­tion et l’agri­cul­ture, comme des hordes primi­tives dans lesquelles les femmes étaient, pour des raisons pratiques, asser­vies à la repro­duc­tion. Si Beau­voir recon­naît à l’homme la capa­cité de reprendre la nature à son compte pour la mode­ler selon ses besoins et ses désirs, la femme quant à elle est soumise à sa condi­tion biolo­gique qui l’a mise « dans la dépen­dance du mâle ». La mater­nité, perçue comme handi­cap, néces­site la protec­tion des guer­riers et la femme de la Préhis­toire enchaî­ne­rait les gros­sesses : «  la fécon­dité absurde de la femme l’em­pê­chait de parti­ci­per acti­ve­ment à l’ac­crois­se­ment des ressources, tandis qu’elle créait indé­fi­ni­ment de nouveaux besoins. Néces­saire à la perpé­tua­tion de l’es­pèce, elle la perpé­tuait avec trop d’abon­dance : c’est l’homme qui assu­rait l’équi­libre de la produc­tion et de la repro­duc­tion. » Pour Beau­voir, c’est la femme qui est l’unique respon­sable de la procréa­tion et elle « subit passi­ve­ment son destin biolo­gique ». Pour­tant, et cela était connu dès les années 1950, chez les peuples de chas­seurs-cueilleurs les nais­sances sont contrô­lées afin de main­te­nir des petites commu­nau­tés mobiles en confor­mité avec les ressources de leur terri­toire.

Victime de la vision bour­geoise de son époque qui se réper­cute sur les études préhis­to­rique et ethno­lo­gique, Simone de Beau­voir décrit la femme comme un être inca­pable d’une quel­conque inno­va­tion. Elle consi­dère, comme le mâle domi­nant de son époque, que lui seul invente, chasse, pêche, collecte, conquiert, modèle la face du monde. La femme est imma­nence, l’homme trans­cen­dance : « ce n’est pas en donnant la vie, c’est en risquant sa vie que l’homme s’élève au-dessus de l’ani­mal ; c’est pourquoi dans l’hu­ma­nité la supé­rio­rité est accor­dée non au sexe qui engendre mais à celui qui tue. »

Le mâle blanc serait le seul à inno­ver, à se confron­ter aux événe­ments qui engendrent l’his­toire. L’in­di­gène quant à lui est un enfant qu’il faut prendre par la main pour le conduire jusqu’aux lumières de la connais­sance ration­nelle.

« Le drame de l’Afrique, c’est que l’homme afri­cain n’est pas assez entré dans l’His­toire. Le paysan afri­cain qui, depuis des millé­naires, vit avec les saisons, dont l’idéal de vie est d’être en harmo­nie avec la nature, ne connaît que l’éter­nel recom­men­ce­ment du temps rythmé par la répé­ti­tion sans fin des mêmes gestes et des mêmes paroles. Dans cet imagi­naire où tout recom­mence toujours, il n’y a de place ni pour l’aven­ture humaine, ni pour l’idée de progrès. »

— Nico­las Sarkozy, 26 juillet 2007[5]

Derrière le masque du progrès huma­niste c’est bien une idéo­lo­gie patriar­cale et guer­rière qui domine.

Comme l’in­dique Saïd Boua­mama, socio­logue, les colo­ni­sa­tions des XIXe et XXe siècles, l’in­dus­tria­li­sa­tion et le néo-colo­nia­lisme actuel, se situent dans le prolon­ge­ment de l’ex­pan­sion euro­péenne des trois siècles précé­dents. On ne peut comprendre la situa­tion actuelle et la construc­tion de la supé­rio­rité du Blanc sans tenir compte de cet événe­ment majeur qu’a été la décou­verte du conti­nent améri­cain.

La conquête de l’Amé­rique est marquée par la destruc­tion presque totale des civi­li­sa­tions amérin­diennes. Entre 1500 et 1650 la popu­la­tion du conti­nent a chuté d’au moins 75 %, victime du travail forcé, des massacres, des famines, des épidé­mies… Dès 1500, La France, avec le Portu­gal et l’An­gle­terre, ont été les premiers béné­fi­ciaires de la traite de l’es­cla­vage des Afri­cains. Au total au moins 11 millions de personnes furent victimes de la traite euro­péenne. Si l’es­cla­vage exis­tait en Afrique, c’est bel et bien l’Eu­rope qui a créé et orga­nisé la traite trans­at­lan­tique et qui a étendu cette pratique barbare à des régions d’Afrique où elle était absente.

L’es­cla­vage est codi­fié sous le règne de Louis XIV en 1685 par le code noir puis complété en 1724 sous le règne de Louis XV. Le code noir prévoit offi­ciel­le­ment le fouet ou le marquage au fer, souvent sur le visage, pour des actes comme s’at­trou­per de jour comme de nuit et, en cas de tenta­tive de fuite, pres­crit qu’on leur coupe les oreilles, puis qu’on leur coupe le jarret en cas de première réci­dive et, pour une seconde réci­dive, qu’on les mette à mort.

Après avoir été ache­tés sur les côtes afri­caines, les captifs, liés deux par deux par des entraves spécia­le­ment forgées qui leur enserrent le cou, sont trans­por­tés à bord des navires négriers. Entiè­re­ment mis à nu et souvent rasés, entas­sés comme des marchan­dises, ils sont arri­més par des fers dans un entre­pôt où l’air est rare. On estime que le taux de morta­lité moyen pendant le char­ge­ment et la traver­sée est au moins de 10 à 15 %, compte tenu de ce que le manque de vent, qui épuise les réserves d’eau, oblige parfois à sacri­fier pure­ment et simple­ment ce qu’ils nomment la « marchan­dise ». Nombre d’Afri­cains préfèrent se lais­ser mourir de faim que subir ces tortures, mais l’homme blanc a inventé le specu­lum oris, sorte de compas aux pointes dente­lées, intro­duit dans la bouche et qui permet d’écar­ter les mâchoires pour verser une sorte de bouillie à l’aide d’un enton­noir.

En 1765 Dide­rot écrit « Nous les avons réduits, je ne dis pas à la condi­tion d’es­claves, mais à celle de bêtes de somme… »

Lorsque l’es­cla­vage devient problé­ma­tique c’est une nouvelle forme de domi­na­tion qui se met en place : la colo­ni­sa­tion. Le but est toujours le même : exploi­ter le Sud au profit du Nord et pour cela, il faut expro­prier des tribus de leur terre, trans­for­mer ce qui était propriété collec­tive en propriété indi­vi­duelle. Avec les guerres d’in­dé­pen­dance, il fallait repen­ser cette domi­na­tion et c’est ainsi que les élites occi­den­tales ont mis en place le néo-colo­nia­lisme qui est une indé­pen­dance pure­ment formelle puisque l’éco­no­mie, la défense et les affaires étran­gères restent aux mains des pays du Nord. Pour donner un exemple, l’or du Mali est contrôlé par le Trésor français, et lorsque, dans les années 1990, la France décide de déva­luer le franc CFA, le pouvoir d’achat est réduit de 50 %. Les gouver­ne­ments euro­péens poussent les pays du Sud à faire des crédits puis, lorsque la dette est si élevée qu’elle ne peut être rembour­sée, ils proposent un plan d’ajus­te­ment struc­tu­rel : destruc­tion du service public, libé­ra­li­sa­tion du commerce, pillage des pauvres. Le néo-colo­nia­lisme existe bel et bien et refu­ser de parler de la colo­ni­sa­tion et de l’es­cla­vage c’est tout simple­ment refu­ser de comprendre l’ori­gine de la domi­na­tion écono­mique, poli­tique et sociale que les pays riches exercent contre les pays du Sud.

Avant la séden­ta­ri­sa­tion et l’agri­cul­ture, les Homo sapiens parcou­rurent, pendant plus de 200 000 ans, un vaste terri­toire. De ces 2000 siècles, il nous est à l’heure actuelle impos­sible d’af­fir­mer que les hommes y pratiquaient la guerre, les hiérar­chi­sa­tions, la divi­sion sexuelle du travail, ou une quel­conque domi­na­tion.

Si l’idée du rôle civi­li­sa­teur de la France n’a pas seule­ment été un argu­ment de propa­gande destiné à couvrir des inté­rêts et des pratiques cyniques, si il a aussi été un idéal pour des huma­nistes croyant sincè­re­ment aux vertus du progrès, il est plus que temps de comprendre les liens qui unissent ces trois figures : l’ani­mal, la femme, l’in­di­gène. Pour certains archéo­logues, la femme serait le premier animal domes­tiqué de l’homme : contrôle de la repro­duc­tion, contrôle de la sexua­lité, confi­ne­ment dans l’es­pace domes­tique. L’ana­lo­gie du père de la psycha­na­lyse est égale­ment remarquable : « les femmes, c’est le conti­nent noir ».

Le contrôle des corps et de la repro­duc­tion sont encore l’ob­ses­sion d’une élite prête à tout pour réduire le monde en zoo et ses habi­tants en bêtes de somme. Le besoin de contrôle et de domi­na­tion, inhé­rent à la peur du vivant, à sa fragi­lité, à sa tempo­ra­lité, est indis­so­ciable d’une écono­mie guer­rière et destruc­trice.

« […] je suis un monde. Mes vête­ments n’ont qu’à tomber, et tu décou­vri­ras sur ma personne une succes­sion de mystères »[6] paroles de femme, d’ani­mal, d’in­di­gène, paroles d’un Autre toujours muet ; délire de posses­sion de l’homme civi­lisé, armé de son scal­pel, qui s’obs­tine à démem­brer, dépe­cer, les sauvages richesses de la Terre.

Ana Minski


  1. Diction­naire de Trévoux
  2. https://www.persee.fr/doc/bmsap_0301–8644_1894_num_5_1_5525
  3. G. Badou, L’énigme de la Vénus Hotten­tote
  4. G. Mance­ron, Marianne et ses colo­nies
  5. https://partage-le.com/2018/02/8946/
  6. G. Flau­bert, la tenta­tion de Saint-Antoine
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Comments to: Animal, femme, indi­gène : trois figures pour une même peur (par Ana Minski)
  • 30 avril 2018

    Les états du nord doivent reconnaitre le mal qu’ils ont fait subir et qu’ils continuent de faire subir aux peuples écologiques de naissance. Demander pardon pour les actes d’atrocités commis et procéder à un changement de politique économique envers ces pays du sud seraient un premier pas vers une reconnaissance historique du génocide commis……….

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  • 22 décembre 2018

    Il faut avoir une haine viscérale Pour la vie pour essayer ainsi a tout prix de l’étouffer.
    Vouloir faire passer des peuples évolués pour des sauvages primitifs, afin de légitimer une pseudo évolution (toujours matériel).
    Le Manque de spiritualité et de profondeur de ces derniers ne fait aucun doute.
    Ce qui reste rassurant c’est qu’aucun peuple n’est épargné, encore moins cellui qui lui sert de support !

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