Les marches mondiales pour le climat ou le triomphe de l’ingénierie sociale (par Nicolas Casaux)

Les marches mondiales pour le climat ou le triomphe de l’ingénierie sociale

Produire de l’électricité n’est pas sauver la planète

Cer­tains d’entre nous se join­dront pro­ba­ble­ment à la marche mon­diale orga­ni­sée ce 8 sep­tembre, mais non pour sou­te­nir les objec­tifs de ses orga­ni­sa­teurs. Cer­tains d’entre nous croyaient aupa­ra­vant aux mirages absurdes dénon­cés dans le texte qui suit. Loin de nous l’intention de blâ­mer les mani­fes­tant-e‑s.

« Pre­nez part au mou­ve­ment qui met fin à l’ère des com­bus­tibles fos­siles et déve­loppe une éner­gie 100% renou­ve­lable, acces­sible à tou.te.s. »

-Rise for Cli­mate[1]

Tel est l’objectif de la marche mon­diale pour le cli­mat édi­tion 2018, le même que celui des marches pré­cé­dentes. Année après année, le mou­ve­ment éco­lo­giste mon­dial tend à se réduire à ce mou­ve­ment pour le cli­mat. C’en est fini du mou­ve­ment envi­ron­ne­men­tal ou éco­lo­giste, du mou­ve­ment « pour sau­ver l’environnement » qui était celui de la mobi­li­sa­tion du 22 avril 1990, orga­ni­sée pour la Jour­née de la Terre, en France, qui reste à ce jour la plus impor­tante de l’histoire du mou­ve­ment éco­lo­giste fran­çais [pos­sible que la marche pour le cli­mat de sep­tembre 2018 ait bat­tu ce record, si c’est le cas, ce n’est pas de beau­coup]. Ce jour-là, on mani­fes­tait contre toutes les pol­lu­tions, contre le nucléaire, pour la pré­ser­va­tion de la forêt ama­zo­nienne et des forêts fran­çaises, etc., et même Haroun Tazieff, lors de son pas­sage au jour­nal télé­vi­sé, dénon­çait « la pol­lu­tion des eaux », « la pol­lu­tion des sols » et « la pol­lu­tion de l’air ».

En revanche, aujourd’hui :

« La plu­part d’entre nous sommes moins déran­gés par l’idée de vivre dans un monde sans martres des pins, sans abeilles mel­li­fères, sans loutres et sans loups qu’à l’idée de vivre dans un monde sans médias sociaux, sans cap­puc­ci­nos, sans vols éco­no­miques et sans lave-vais­selle. Même l’écologisme, qui a un temps été moti­vé par l’amour du monde natu­rel, semble désor­mais plus concer­né par la recherche de pro­cé­dés un peu moins des­truc­teurs qui per­met­traient à une civi­li­sa­tion sur­pri­vi­lé­giée de conti­nuer à sur­fer sur inter­net, à ache­ter des ordi­na­teurs por­tables et des tapis de yoga, que par la pro­tec­tion de la vie sau­vage[2]. »

C’est ain­si que la pré­oc­cu­pa­tion éco­lo­giste tend à se réduire à la seule ques­tion des émis­sions de CO² et du réchauf­fe­ment cli­ma­tique. L’important n’est plus de défendre le monde vivant, le monde natu­rel, mais d’éviter un dérè­gle­ment du cli­mat trop consé­quent, qui mena­ce­rait la conti­nua­tion de la civi­li­sa­tion indus­trielle, et pos­si­ble­ment la sur­vie de l’espèce humaine (et acces­soi­re­ment le reste du monde vivant).

***

Dans son livre Pro­pa­gan­da, paru en 1928, Edward Ber­nays, un des pères de l’industrie de la pro­pa­gande, et l’inventeur du fameux concept des rela­tions publiques, dont le tra­vail a pro­fon­dé­ment influen­cé et façon­né la socié­té indus­trielle de consom­ma­tion (ce que détaille l’ex­cel­lente série docu­men­taire d’A­dam Cur­tis inti­tu­lé « Le siècle du moi »), écri­vait que :

« La mani­pu­la­tion consciente, intel­li­gente, des opi­nions et des habi­tudes orga­ni­sées des masses joue un rôle impor­tant dans une socié­té démo­cra­tique. Ceux qui mani­pulent ce méca­nisme social imper­cep­tible forment un gou­ver­ne­ment invi­sible qui dirige véri­ta­ble­ment le pays.

Nous sommes pour une large part gou­ver­nés par des hommes dont nous igno­rons tout, qui modèlent nos esprits, forgent nos goûts, nous soufflent nos idées. C’est là une consé­quence logique de l’or­ga­ni­sa­tion de notre socié­té démo­cra­tique. Cette forme de coopé­ra­tion du plus grand nombre est une néces­si­té pour que nous puis­sions vivre ensemble au sein d’une socié­té au fonc­tion­ne­ment bien huilé. »

***

Il y a plu­sieurs décen­nies, face à des pré­oc­cu­pa­tions éco­lo­giques gran­dis­santes et à un désastre envi­ron­ne­men­tal de plus en plus fla­grant, les diri­geants cor­po­ra­tistes et éta­tistes ont pris conscience de ce qu’il leur fal­lait faire quelque chose pour main­te­nir la « paix sociale », afin de garan­tir la conti­nua­tion du sys­tème tech­no-éco­no­mique domi­nant. Ils ont alors inven­té le concept du « déve­lop­pe­ment durable », offi­cia­li­sé en 1987. Dans l’ensemble, rien ne chan­geait, si ce n’est que tout ce qui était mani­fes­te­ment nui­sible devait désor­mais être qua­li­fié de « durable ». Il s’agissait du début d’une for­mi­dable cam­pagne de green­wa­shing, qui dure encore à ce jour[3].

C’est à cette époque-là que les éner­gies dites « vertes » ou « renou­ve­lables » ont com­men­cé à être pré­sen­tées comme la solu­tion miracle à tous les pro­blèmes de la civi­li­sa­tion indus­trielle. C’est à par­tir de ce moment-là que le dis­cours éco­lo­giste des médias de masse, des grandes ONG — qui sont nées d’une volon­té et d’une néces­si­té, pour les élites, de gérer la pro­tes­ta­tion éco­lo­gique, au tra­vers du pro­ces­sus qu’Arundhati Roy appelle l’ONGi­sa­tion de la résis­tance[4] — et des États (trois types d’acteurs qui, en réa­li­té, n’en forment plus qu’un), a com­men­cé à se concen­trer sur — et à se réduire à — la seule pro­mo­tion des éner­gies dites « renouvelables ».

Le hic, c’est, d’une part, que les indus­tries des éner­gies dites « renou­ve­lables » ne sont pas vrai­ment éco­lo­giques[5], que leur déploie­ment implique un cer­tain nombre de dégra­da­tions envi­ron­ne­men­tales, de pol­lu­tions, de nui­sances éco­lo­giques, et qu’elles ne se sub­sti­tuent pas aux éner­gies fos­siles, mais s’y ajoutent (il n’y a jamais eu autant de char­bon, de gaz et de pétrole consom­més dans le monde). Yves-Marie Abra­ham, pro­fes­seur à HEC Mont­réal, explique qu’elles « ne peuvent d’ailleurs se sub­sti­tuer aux éner­gies fos­siles parce qu’elles repré­sentent un poten­tiel pro­duc­tif très infé­rieur (inter­mit­tentes le plus sou­vent, elles sont dif­fi­ci­le­ment sto­ckables et sur­tout beau­coup plus dif­fuses). Pas­ser aux éner­gies renou­ve­lables impli­que­rait une baisse dras­tique de nos capa­ci­tés de pro­duc­tion, ce que les indus­tries ne peuvent évi­dem­ment accep­ter. En revanche, ces éner­gies repré­sentent effec­ti­ve­ment une occa­sion d’affaire intéressante. »

Quelques illus­tra­tions pour bien réa­li­ser ce qui se passe. #1
#2
#3
#4

D’autre part, le pro­blème, c’est que l’insoutenabilité de la civi­li­sa­tion indus­trielle ne découle pas seule­ment de son mode de pro­duc­tion éner­gé­tique, mais aus­si et peut-être sur­tout de ce qu’elle fait de l’énergie qu’elle consomme[6]. Même si toute l’éner­gie pro­duite et uti­li­sée par la civi­li­sa­tion indus­trielle était issue des indus­tries des éner­gies dites « renou­ve­lables » ou « vertes », et même si ces indus­tries étaient véri­ta­ble­ment « vertes » (ce qui fait déjà beau­coup de si, c’est-à-dire que nous nous pla­çons ici dans le domaine du fan­tasme, rien de cela n’est pos­sible, mais admet­tons), la civi­li­sa­tion indus­trielle conti­nue­rait de détruire la pla­nète et fini­rait par s’au­to­dé­truire avec.

On s’en rend compte en exa­mi­nant les prin­ci­paux fac­teurs qui pré­ci­pitent l’extermination des espèces vivantes (la fameuse sixième extinc­tion exter­mi­na­tion de masse) :

La plu­part d’entre eux n’ont rien à voir avec la manière dont la civi­li­sa­tion indus­trielle obtient l’énergie qu’elle consomme, à l’exception du chan­ge­ment cli­ma­tique — sauf que le seul rem­pla­ce­ment des éner­gies fos­siles et nucléaire par les éner­gies sup­po­sé­ment « vertes » ne suf­fi­rait pas, loin de là, à résoudre ce pro­blème. Dans l’hypothèse (hau­te­ment impro­bable) où il advien­drait, il ne règle­rait pas le pro­blème du réchauf­fe­ment cli­ma­tique parce que celui-ci ne découle pas que de la manière dont la civi­li­sa­tion indus­trielle obtient l’énergie qu’elle uti­lise, mais est aus­si la consé­quence de nom­breuses pra­tiques indis­so­ciables de la civi­li­sa­tion (comme l’artificialisation des sols, l’agriculture, etc.). Il ne règle­rait pas non plus le pro­blème de l’insoutenabilité de la civi­li­sa­tion industrielle.

En effet, en quoi le pas­sage aux « renou­ve­lables » règle­rait-il les mul­tiples pro­blèmes qui font que la civi­li­sa­tion indus­trielle est fon­da­men­ta­le­ment insou­te­nable, comme l’étalement urbain, l’artificialisation des sols en géné­ral, l’érosion des sols liée, entre autres, à l’agriculture, la sur­ex­ploi­ta­tion des réserves en eau (ain­si qu’un rap­port de la NASA le sou­li­gnait en 2015, 21 des 37 aqui­fères les plus impor­tants sont pas­sés en-des­sous du seuil de dura­bi­li­té  —  ils perdent plus d’eau qu’ils n’en accu­mulent), la frag­men­ta­tion des éco­sys­tèmes, la dépen­dance à la sur­ex­ploi­ta­tion de res­sources non renou­ve­lables, la sur­pêche (qui vide les océans), la défo­res­ta­tion, l’augmentation per­pé­tuelle de la pro­duc­tion de déchets toxiques en tous genres (il est par exemple pré­vu que la pro­duc­tion annuelle glo­bale déjà fara­mi­neuse (50 mil­lions de tonnes) de déchets élec­tro­niques croisse de 500 %, envi­ron, au cours des décen­nies à venir), et d’innombrables pol­lu­tions, etc.[7] ?

Remar­quez que, jusqu’ici, je n’ai même pas abor­dé les nom­breux pro­blèmes sociaux qui consti­tuent la civi­li­sa­tion indus­trielle. On se demande bien en quoi plus de pan­neaux solaires et d’éoliennes règle­ra le pro­blème des inéga­li­tés éco­no­miques, de l’imposture démo­cra­tique[8], de l’esclavage sala­rial qu’implique le capi­ta­lisme, du patriar­cat, du supré­ma­cisme blanc, de l’uniformisation pla­né­taire de l’humanité au tra­vers de l’expansion d’une seule culture[9], etc.

***

Mal­gré la pré­sence, dans l’appel pour la marche du 8 sep­tembre 2018, d’une minus­cule espé­rance en un monde « où l’humain passe avant le pro­fit », rien d’autre n’indique une remise en ques­tion du capi­ta­lisme, de l’État ou de la cor­po­ra­to­cra­tie. Rien d’étonnant, d’abord parce que les indus­tries des pan­neaux solaires, des éoliennes et des autres éner­gies dites « renou­ve­lables » ne pour­raient exis­ter sans le capi­ta­lisme, sans l’État, et tout ce qu’ils impliquent. Mais aus­si et peut-être sur­tout parce qu’une bonne par­tie des ONG par­te­naires de l’appel sont autant de mani­fes­ta­tions de l’ONGi­sa­tion de la résis­tance dont parle Arund­ha­ti Roy.

Un exemple signi­fi­ca­tif : 350.org, une des prin­ci­pales ONG orga­ni­sa­trices de cet évè­ne­ment, a été fon­dée aux États-Unis grâce à l’argent d’une des plus célèbres familles de phi­lan­thro­ca­pi­ta­listes, à savoir les Rocke­fel­ler, au tra­vers d’une de leurs fon­da­tions (le Rocke­fel­ler Bro­thers Fund), et béné­fi­cie encore aujourd’hui de leur soutien.

Il devrait être évident qu’une ONG éco­lo­giste ouver­te­ment anti­ca­pi­ta­liste, déter­mi­née à se concen­trer sur la défense du monde natu­rel, des éco­sys­tèmes et des espèces vivantes, et non pas sur le déploie­ment de nou­velles tech­no­lo­gies, aurait beau­coup moins de chance d’être sub­ven­tion­née et médiatisée.

Ce qui me ramène au début de ce texte.

Si le mou­ve­ment éco­lo­giste se trans­forme en un mou­ve­ment pour le cli­mat, c’est avant tout parce que cela répond aux exi­gences du capi­tal, des mul­ti­na­tio­nales et des élites diri­geantes, qui for­matent le mou­ve­ment éco­lo­giste à leur guise, notam­ment par le biais du finan­ce­ment[10].

Ain­si que l’écrivait Joel Kovel, un des pion­niers de l’écosocialisme (qui est mort cette année), dans son livre The Ene­my of Nature : The End of Capi­ta­lism or the End of the World (Zed, —2002) :

« Le capi­tal est plus qu’heureux d’intégrer le mou­ve­ment [envi­ron­ne­men­tal] grand public en tant que par­te­naire de sa ges­tion de la nature. Les grands groupes envi­ron­ne­men­taux lui offrent un triple ser­vice : de légi­ti­ma­tion, en rap­pe­lant au monde que le sys­tème fonc­tionne ; de contrôle de la déso­béis­sance popu­laire, en agis­sant en tant qu’éponge qui aspire et res­treint l’anxiété éco­lo­gique de la popu­la­tion ; et de ratio­na­li­sa­tion, en tant qu’administrateur utile afin d’introduire un cer­tain degré de contrôle et de pro­té­ger le sys­tème de ses pires ten­dances, tout en garan­tis­sant la conti­nua­tion des profits ».

C’est effec­ti­ve­ment ce qu’explique James Murom­bed­zi, un ancien diri­geant d’un pro­gramme de la Fon­da­tion Ford en Afrique du Sud :

« La phi­lan­thro­pie appuie l’agenda du capi­tal. En consé­quence, dans la mesure où un pro­gramme va à l’encontre des inté­rêts du capi­tal, celui-ci ne sera pas sou­te­nu par la phi­lan­thro­pie. Les ONG et les orga­ni­sa­tions com­mu­nau­taires ne sont pas direc­te­ment obli­gées par les dona­teurs d’agir d’une cer­taine manière. Cepen­dant, il existe en quelque sorte un pro­ces­sus de ren­for­ce­ment néga­tif qui implique qu’à moins qu’une ONG ou une orga­ni­sa­tion com­mu­nau­taire […] ne se concentre sur les pro­blèmes en vogue, qu’à moins qu’elle ne se com­porte de manière accep­table aux yeux des dona­teurs, on lui dira que son agen­da ne cor­res­pond pas à ce que le dona­teur recherche. Les dona­teurs éta­blissent des prio­ri­tés en fonc­tion de leurs choix déli­bé­rés, ce qui fait que les inté­rêts et les acti­vi­tés de l’ONG se concentrent sur le domaine pour lequel des sub­ven­tions sont dis­po­nibles. […] L’agenda des orga­ni­sa­tions dis­tri­bu­trices de sub­ven­tions est l’agenda du capi­tal. C’est un agen­da conçu pour rendre plus sup­por­tables les effets néga­tifs du capi­tal plu­tôt que pour réfor­mer le sys­tème par lequel le capi­tal est créé. »

***

Comme l’explique Alain Deneault[11] :

« Sur la ques­tion éco­lo­gique, le pro­cé­dé pro­pa­gan­diste tient notam­ment en deux tac­tiques, la frag­men­ta­tion des thèmes et la com­pa­rai­son par le bas. Dans le pre­mier cas, il s’agit de sub­di­vi­ser la ques­tion éco­lo­gique en plu­sieurs sous-caté­go­ries, puis d’en trai­ter de manière iso­lée. Par exemple, abor­der dis­tinc­te­ment l’enjeu du cli­mat et celui de l’eau. »

Et comme l’écrit Der­rick Jensen :

« Un large pan de “l’écologisme” – et en par­ti­cu­lier l’activisme du mou­ve­ment cli­ma­tique – en a été réduit à n’être, de fait, qu’un outil de lob­bying au ser­vice d’un sec­teur indus­triel. Il s’agit d’un tour de passe-passe très habile de la part du capi­ta­lisme et des capi­ta­listes : trans­for­mer une inquié­tude très réelle vis-à-vis du réchauf­fe­ment cli­ma­tique en un mou­ve­ment de masse, puis uti­li­ser ce mou­ve­ment de masse pour sou­te­nir les objec­tifs de sec­teurs spé­ci­fiques de l’économie indus­trielle capitaliste.

Si vous deman­dez aux per­sonnes mobi­li­sées au sein de ce mou­ve­ment de masse pour­quoi elles mani­festent, elles vous répon­dront peut-être qu’elles essaient de sau­ver la pla­nète. Mais si vous leur deman­dez quelles sont leurs reven­di­ca­tions, elles vous répon­dront sans doute qu’elles sou­haitent davan­tage de sub­ven­tions pour les sec­teurs indus­triels du solaire, de l’éolien, de l’hydroélectrique et de la biomasse.

Il s’agit d’un incroyable tour de force des rela­tions publiques / du mar­ke­ting. Je ne blâme pas les mani­fes­tants. Ce ne sont pas eux le pro­blème. Le pro­blème, c’est que c’est pré­ci­sé­ment la spé­cia­li­té du capi­ta­lisme. Et le vrai pro­blème, c’est que le solaire et l’hydroélectrique pro­fitent à la socié­té indus­trielle, pas au monde réel. Les tor­tues du désert ont-elles besoin que l’on construise des cen­trales solaires en lieu et place de ce qui était autre­fois leurs mai­sons ? Les sau­mons ont-ils besoin que l’on construise des bar­rages sur les rivières et les fleuves qui étaient autre­fois leurs habi­tats ? Quid des silures géants du Mékong ? »

Défi­ler dans les rues des métro­poles pour deman­der à nos diri­geants d’accroître les inves­tis­se­ments finan­ciers dans les sec­teurs des éner­gies dites « vertes » n’a rien à voir avec défendre le monde vivant. La pro­duc­tion indus­trielle d’électricité — soi-disant « verte » ou pas — ne lui béné­fi­cie­ra jamais.

Les indus­tries des éner­gies dites « vertes » sont autant d’entreprises capi­ta­listes qui servent à per­pé­tuer la civi­li­sa­tion indus­trielle. Le monde natu­rel, lui, comme tou­jours, en paie le prix — rap­pe­lons, pour exemple, le cas de la cen­trale solaire de Ces­tas, en France, près de Bor­deaux, la plus grande d’Europe, qui a néces­si­té l’abattage de 250 hec­tares de pinède ; un pro­jet du consor­tium Eif­fage, Schnei­der Elec­tric, Krin­ner (l’oc­ca­sion aus­si de rap­pe­ler que les indus­tries des éner­gies dites « vertes » sont, très logi­que­ment, domi­nées par d’im­menses entre­prises mul­ti­na­tio­nales, et que toutes sortes de mul­ti­na­tio­nales, de Vin­ci à Total, y inves­tissent afin de faire du pro­fit). For­mi­dable. La pla­nète et le cli­mat nous remercient.

Nous ne devons pas lais­ser le capi­ta­lisme trans­for­mer ce qui était un mou­ve­ment « pour sau­ver l’environnement » en un mou­ve­ment pour le cli­mat, dont le seul mode d’action serait de mani­fes­ter et la seule reven­di­ca­tion de favo­ri­ser le déve­lop­pe­ment de nou­velles indus­tries et le « dés­in­ves­tis­se­ment des com­bus­tibles fos­siles ». Nous ne devons pas lais­ser ceux qui usent des « tech­niques ser­vant à enré­gi­men­ter l’o­pi­nion » — comme les médias de masse et les prin­ci­pales ONG — afin de « sus­ci­ter l’ap­pro­ba­tion géné­rale pour une idée ou un pro­duit par­ti­cu­lier » (Ber­nays), dis­si­per les insa­tis­fac­tions et les inquié­tudes popu­laires en auto­ri­sant et encou­ra­geant leur expres­sion lors de défi­lés sté­riles, et réduire la contes­ta­tion à des reven­di­ca­tions inutiles, voire nuisibles.

L’arrêt des des­truc­tions éco­lo­giques pla­né­taires et du réchauf­fe­ment cli­ma­tique exige infi­ni­ment plus que des mani­fes­ta­tions pour deman­der à nos diri­geants qu’ils « dés­in­ves­tissent des com­bus­tibles fos­siles » et qu’ils encou­ragent les indus­tries des mal nom­mées éner­gies « vertes ». Il exige que nous met­tions un terme à toutes les pra­tiques des­truc­trices qui consti­tuent la civi­li­sa­tion indus­trielle — d’autant que la civi­li­sa­tion indus­trielle et ceux qui la dirigent ne peuvent pas et ne vont pas inter­dire l’exploitation et l’utilisation des com­bus­tibles fos­siles sim­ple­ment parce qu’on le leur demande, le seul moyen de les faire ces­ser consiste à construire un rap­port de force qui les y contrain­drait et/ou à les faire ces­ser à la source en usant de tac­tiques d’actions directes.

Si vous allez mani­fes­ter, mani­fes­tez contre la pour­suite de l’industrialisation du monde, contre le pro­duc­ti­visme. Si vous allez mani­fes­ter, ne vous trom­pez pas de cible : ce ne sont pas les seules indus­tries des com­bus­tibles fos­siles qui posent pro­blème, mais l’industrialisme en géné­ral ; et les éner­gies dites « renou­ve­lables » ne sont pas la solu­tion, qui est plu­tôt la fin du monde industriel.

Vous connais­sez peut-être le film d’animation pour enfants Rio, met­tant en vedette les aras de Spix. Au moment où j’écris ces lignes, j’apprends que ce per­ro­quet bleu bré­si­lien est consi­dé­ré comme ayant offi­ciel­le­ment dis­pa­ru de la Terre, selon une étude sur 51 espèces d’oiseaux en voie de dis­pa­ri­tion, réa­li­sée par Bird­Life Inter­na­tio­nal[12].

Mais il n’est mal­heu­reu­se­ment pas seul : au total, huit espèces d’oiseaux ont dis­pa­ru durant cette seule der­nière décen­nie dont le Poo-uli mas­qué (Melam­pro­sops phaeo­so­ma, une espèce de pas­se­reau appe­lé aus­si mel­li­fère à face noire), la Che­vê­chette des Moore (Glau­ci­dium moo­reo­rum), l’Anabate d’Alagoas ou feuillage-gla­ner d’Alagoas (Phi­ly­dor novae­si), le Cryp­tic tree­hun­ter (Cichlo­co­laptes mazar­bar­net­ti) et l’Ara glauque (Ano­do­rhyn­chus glau­cus).

Dis­pa­ru, comme les 200 espèces que la civi­li­sa­tion indus­trielle éra­dique chaque jour en détrui­sant leur habi­tat qui, fina­le­ment, est aus­si le nôtre.

Le temps presse.

Nico­las Casaux

Relec­ture : Lola Bearzatto


  1. https://fr.riseforclimate.org/
  2. https://partage-le.com/2017/05/lecologisme-se-souciait-de-preserver-le-monde-naturel-ce-nest-plus-le-cas-par-mark-boyle/
  3. À ce sujet, il faut lire ce texte de Fabrice Nico­li­no : https://partage-le.com/2016/02/cet-insoutenable-mot-de-developpement-par-fabrice-nicolino/
  4. https://partage-le.com/2015/12/long-isation-de-la-resistance-par-arundhati-roy/
  5. Voir ici : https://partage-le.com/2017/02/lecologie-du-spectacle-et-ses-illusions-vertes/, ici : https://partage-le.com/2017/07/letrange-logique-derriere-la-quete-denergies-renouvelables-par-nicolas-casaux/ ou encore ici : https://partage-le.com/2016/12/le-mythe-des-energies-renouvelables-par-derrick-jensen/
  6. Voir : https://partage-le.com/2017/08/ce-nest-pas-seulement-la-production-delectricite-qui-pose-probleme-cest-son-utilisation-et-tout-le-reste/
  7. Pour plus de détails : https://partage-le.com/2017/12/8414/
  8. Scoop : nous ne vivons pas en démo­cra­tie. Pour plus de détail : https://partage-le.com/2018/08/de-la-royaute-aux-democraties-modernes-un-continuum-antidemocratique-par-nicolas-casaux/
  9. https://partage-le.com/2018/03/9084/
  10. Il faut lire, à ce sujet, ce texte de Michael Bar­ker inti­tu­lé « Com­ment les riches ont façon­né et neu­tra­li­sé le mou­ve­ment éco­lo­giste grand public » : https://partage-le.com/2017/06/comment-les-riches-ont-faconne-et-neutralise-le-mouvement-ecologiste-grand-public-par-michael-barker/
  11. La Décrois­sance, n°142, sep­tembre 2017.
  12. Which bird spe­cies have gone extinct ? A novel quan­ti­ta­tive clas­si­fi­ca­tion approach : https://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S0006320718308012

 

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  1. D’accord avec vous mais je suis d’avis que tout ce qui peut aider la Terre à demeu­rer habi­table, pour l’homme et les espèces à pro­té­ger, doit coexis­ter. Vous faites une cri­tique de la phi­lan­thro­pie mais vous ne pro­po­sez pas de solu­tion. Le ren­ver­se­ment du capi­ta­lisme a déjà été ten­té avec les révo­lu­tions et États com­mu­nistes et ce qui est adve­nu, c’est un capi­ta­lisme d’Etat très pol­lueur et indus­tia­li­sé : Chine (super­pro­duc­teur de char­bon), URSS (Tcher­no­byl) deve­nue Rus­sie… Quelle gou­ver­nance, quelle approche de la sur­po­pu­la­tion humaine car venons en au réel, n’est ce pas la domi­na­tion de notre espèce qui anéan­tit les autres ?

    1. Bon­jour, hor­mis les révo­lu­tions que vous évo­quées, il y en a eu d’autres, notam­ment en Espagne contre Fran­co, une par­tie de la cata­logne a été un temps en fédé­ra­lisme liber­taire (anar­chisme), c’est à dire qu’il n’y avait pré­ci­sé­ment plus d’Etat.
      Vous trou­ve­rez par ex. dans des pro­po­si­tions comme celle de Mur­ray Book­chin la volon­té d’ac­cor­der liber­té et éco­lo­gie. En réflé­chis­sant à une socié­té qui n’a pas pour but de cher­cher la pro­duc­ti­vi­té par l’industrie.
      Ensuite vous évo­quer la sur­po­pu­la­tion. Il y a une hausse effec­tive et impor­tante de la popu­la­tion humaine, mais si l’on regarde le taux en quelques sorte d’a­gres­si­vi­té par rap­port à la nature : il varie selon les pays et les modes de vie. SI l’on vivait tous comme un fran­çais moyen il fau­drait 4 pla­nètes, mais si l’on vivait tous comme une per­sonne de mada­gas­car, on ne consom­me­rai qu’une demi-planète.
      Le pro­blème n’est donc pas en soi la popu­la­tion, mais les acti­vi­tés et les modes de vie de cette population.
      En résu­mé : vivre sim­ple­ment per­met­trai aux autres de sim­ple­ment vivre.

      1. Tout est dit ! Je rajou­te­rais juste que les choses doivent se pen­ser loca­le­ment. Dès qu’on veut chan­ger le monde en inven­tant un sys­tème glo­bal on retombe dans la cen­tra­li­sa­tion du pou­voir et donc coer­ci­tion etc. « Gou­ver­nance »…quel mot hor­rible, je trouve. Les tri­bus n’ex­cèdent jamais des nombres de quelques 10aines d’in­di­vi­dus. Il n’y a à mon avis qu’à l’é­chelle des vil­lages qu’on peut pen­ser les choses avec sens. A cha­cun ensuite de trou­ver l’har­mo­nie avec les vil­lages voisins.

  2. C’est vrai que cette his­toire de « cli­mat » qu’on entend par­tout me frappe. Le com­bat semble effec­ti­ve­ment réduit à ça (d’ailleurs, pour ma part, je n’ai pas tran­ché sur l’o­ri­gine anthro­pique ou pas, il ne me semble pas avoir assez d’élé­ments) alors qu’il y a tant à faire pour pro­té­ger les éco­sys­tèmes. Cela m’a d’ailleurs sur­pris, en décou­vrant le site de Deep Green Resis­tance que le cli­mat soit énor­mé­ment évo­qué dans les vidéos.

  3. OK, bien sûr que les marches pour le cli­mat ne sont pas anti capi­ta­listes et qu’il fau­drait pour­tant d’a­bord et sur­tout balayer le sys­tème éco­no­mique.… Mais com­ment faire ? On ne peut pas faire la révo­lu­tion avec 1% de la popu­la­tion. Certes c’est sans doute une illu­sion, mais on peut espé­rer qu’à l’oc­ca­sion de ces marches, certain.e.s pous­se­ront la réflexion plus loin ? Cela étant, pour­quoi ne pas lan­cer dès main­te­nant un mou­ve­ment qui soit clai­re­ment anti­ca­pi­ta­liste et popu­laire ? Car comme vous le dites, « le temps presse »… Et donc, c’est tou­jours pareil : quelle stra­té­gie efficace ?

  4. @Nicolas Casaux.
    Comme vous dites « Le temps presse », il est donc temps, au delà de dénon­cer les pièges de ce type de mobi­li­sa­tion, d’en pro­po­ser de plus efficaces !
    Qui de ces « actions directs »…

    En pas­sant : Pour­quoi ne pas citer le slo­gan « Chan­geons le sys­tème, pas le cli­mat » éga­le­ment au centre des mani­fes­ta­tions ? Je ne suis pas cer­tain que les par­ti­ci­pants aux mani­fes­ta­tions font tous l’a­po­lo­gie d’une éco­no­mie verte et se défende de dénon­cer la logique productiviste.
    Aus­si, l’es­prit de la marche évo­lue en fonc­tion de qui y par­ti­cipe, il me semble qu’une invi­ta­tion à une marche plus « éclai­rée » est un meilleur posi­tion­ne­ment que le déni­gre­ment de la marche actuelle.

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