« Je pen­sais à une phrase d’un poème aztèque que j’ai lue il y a des dizaines d’an­nées : « Que nous venions au monde pour vivre n’est pas vrai : nous y venons pour dor­mir, pour rêver ». »

— Der­rick Jen­sen, Dreams.

« De plus, l’organisation de la vie est deve­nue si com­plexe et les pro­ces­sus de pro­duc­tion, dis­tri­bu­tion et consom­ma­tion si spé­cia­li­sés et sub­di­vi­sés, que la per­sonne perd toute confiance en ses capa­ci­tés propres : elle est de plus en plus sou­mise à des ordres qu’elle ne com­prend pas, à la mer­ci de forces sur les­quelles elle n’exerce aucun contrôle effec­tif, en che­min vers une des­ti­na­tion qu’elle n’a pas choi­sie. […]

Ce manque d’investissement per­son­nel rou­ti­nier entraine une perte géné­rale de contact avec la réa­li­té : au lieu d’une inter­ac­tion constante entre le monde inté­rieur et exté­rieur, avec un retour ou réajus­te­ment constant et des sti­mu­li pour rafrai­chir la créa­ti­vi­té, seul le monde exté­rieur – et prin­ci­pa­le­ment le monde exté­rieur col­lec­ti­ve­ment orga­ni­sé, exerce l’autorité ; même les rêves pri­vés nous sont com­mu­ni­qués, via la télé­vi­sion, les films et les discs, afin d’être accep­tables. »

— Lewis Mum­ford, Le mythe de la machine, Tome 2.

Nous croyons à tort, depuis Freud, que l’im­por­tance du rêve est recon­nue dans nos socié­tés. La puis­sance du rêve est au contraire détruite par les ratio­na­li­sa­tions que la psy­cha­na­lyse et d’autres cultures du bien-être nous vendent.

Pour contrô­ler et exploi­ter le monde il faut éta­blir des lois qui per­mettent la per­pé­tua­tion de ce contrôle et de cette exploi­ta­tion. Ces lois réduisent le monde, sa luxu­riance et sa beau­té, et plongent l’homme dans la soli­tude et l’an­goisse nar­cis­sique. Parce que l’an­goisse nous emporte dans les méandres du nom­bri­lisme et inver­se­ment, nous ne sommes plus capables de com­prendre le lan­gage qui nous unit au vivant et qui nous per­met­trait de recou­vrir notre san­té men­tale et phy­sique. Il nous faut détruire cette angoisse née du mythe de la sépa­ra­tion et de la soli­tude et pour cela, nous devons nous réap­pro­prier le rêve, l’i­ma­gi­naire. À lui seul, bien sûr, il ne nous sau­ve­ra pas mais si nous vou­lons déman­te­ler une fois pour toute cette civi­li­sa­tion andro­lâtre, patriar­cale et guer­rière, nous devons accep­ter les forces imma­nentes qui nous com­posent et renouer avec elles pour anéan­tir le ver de l’an­goisse.

Le rêve est à la source de toute créa­tion. L’a­na­ly­ser avec le lan­gage du quo­ti­dien capi­ta­liste c’est le réduire à un pro­duit mar­chand. Vou­loir lui don­ner un sens c’est limi­ter son pou­voir créa­teur, le cir­cons­crire à une inter­pré­ta­tion. Nous vivons dans une socié­té où le « ter­ro­risme du réel [1]» nor­ma­lise l’i­ma­gi­naire. Toute émo­tion, toute sen­sa­tion doit être loca­li­sable, mesu­rable, réduite au lan­gage du bilan scien­ti­fique dont l’am­bi­tion sera tou­jours de veiller à réduire « les états inadap­tés, y com­pris les troubles men­taux »[2]. Mais qui défi­nit les troubles et les inadap­ta­tions, sinon les tenants de cette science, une élite éco­no­mique et intel­lec­tuelle, ren­due malade par une civi­li­sa­tion qui est inca­pable de com­prendre la com­mu­ni­ca­tion que des corps de chair, d’os et de sang, entre­tiennent conti­nuel­le­ment avec le monde qui les com­pose ? Et pour­quoi lais­se­rions-nous des « experts » nous dépos­sé­der de notre liber­té de choi­sir ce que nous res­sen­tons comme bon ou mau­vais pour nous-mêmes ? Notre indi­vi­dua­li­té est une richesse, nos han­di­caps émo­tion­nels, notre colère, notre trop grande sen­si­bi­li­té ne sont pas des troubles men­taux. La san­té qu’ils nous vendent est celle d’une méca­nique bien hui­lée. Ils déter­minent type, carac­tère, milieu, qua­drillent et maî­trisent toute la réa­li­té et sou­hai­te­raient que nous nous sou­met­tions à ce règne de la clas­si­fi­ca­tion, ce règne de la police. Le sen­sible est asser­vi à la répé­ti­tion mor­ti­fère de lois éta­blies par des sta­tis­tiques.

Si être humain c’est accep­ter les limites de notre corps, de notre chair, sa fra­gi­li­té et sa mor­ta­li­té, c’est aus­si écou­ter avec ce corps, ses nerfs, son ima­gi­na­tion, ses rêves, ce que ces autres — ani­maux, végé­taux, et nos propres morts, etc. — nous disent, les rela­tions qui existent entre nous et eux. Parce qu’à l’heure actuelle, il semble incroyable de ne pas com­prendre que tout esprit est matière et que toute matière est esprit. Mépri­ser l’un c’est mépri­ser l’autre.

Comme le dit Andrea Dwor­kin : « […] ceux qui détiennent le pou­voir can­ni­ba­lisent aus­si bien les gens que le lan­gage. » Le lan­gage de la science, de l’é­co­no­mie, de la cyber­né­tique est une arme « uti­li­sée pour détruire les capa­ci­tés d’expression des opprimé.es en détrui­sant leur per­cep­tion de la réa­li­té ».[3]

Quel autre lan­gage pour­rait donc contrer celui du patriar­cat ?

Le rêve s’ex­prime de dif­fé­rentes manières et les peuples non civi­li­sés, de la Pré­his­toire à nos jours, en témoignent : la pein­ture, le chant, les contes, la poé­sie.

Ursu­la K. Le Guin le dit clai­re­ment : l’at­ti­tude anti-fic­tion est sur­tout mas­cu­line. Les récits de fic­tion ne sont pas pris au sérieux et plus par­ti­cu­liè­re­ment par le mâle indus­trieux, les hommes qui sont aux com­mandes, qui vouent un culte au tra­vail et mènent une pour­suite achar­née de la richesse. Pour ces hommes, ce sont des his­toires de bonnes femmes qui n’ont aucune valeur édu­ca­tive, ne pro­curent aucun avan­tage per­son­nel. On ne les lit que par com­plai­sance ou par refus d’af­fron­ter la réa­li­té.

« Mais l’i­ma­gi­na­tion est une facul­té humaine abso­lu­ment néces­saire. Si l’i­ma­gi­na­tion est reje­tée ou mépri­sée elle se trans­forme au mieux en rêve­rie égo­cen­trique, au pire elle prend ses rêves pour des réa­li­tés, ce qui est extrê­me­ment dan­ge­reux. Le mau­vais réa­lisme est le moyen qu’a inven­té notre époque pour ne pas affron­ter la réa­li­té : por­no­gra­phie, polars ultra-vio­lents, feuille­tons spor­tifs, les cours de la bourse. »[4]

Pour évi­ter de deve­nir pri­son­nier de l’isolement déses­pé­ré de l’au­tisme, nous devons nous iden­ti­fier avec ce qui existe à l’ex­té­rieur, au-delà de nous, avec ce qui est plus vaste que nous. Mais pour cela, nous devons éga­le­ment recon­naître la part sombre qui règne en cha­cun de nous et nous tour­ner vers l’in­té­rieur, nous éloi­gner de la foule, pour atteindre les ter­ri­toires où nous nous ren­con­trons tous.

Je me suis sou­vent inquié­tée de l’ab­sence d’in­té­rêt des mou­ve­ments anti­ca­pi­ta­listes pour les créa­tions ima­gi­naires. Pour ne par­ler que de la poé­sie, quand elle n’est pas can­ton­née à la naï­ve­té, à l’in­tel­lec­tua­lisme et au sen­ti­men­ta­lisme, on exige d’elle sim­pli­ci­té et épure pour col­ler aux règles du pam­phlet ou de l’ar­ticle jour­na­lis­tique. Il est bien sûr impor­tant qu’elle s’en­gage dans le lan­gage du quo­ti­dien mais elle ne peut être can­ton­née à cela. Beau­coup la déclarent plus impuis­sante dans l’ac­tion qu’un orne­ment de tombe. C’est que cer­tains s’a­charnent à nous faire croire que les mots ne sont pas impor­tants. Mais aucun mot, qui naît dans un espace du corps, le tra­verse pour sur­gir à la bouche, n’est inno­cent[5].

Le lan­gage de la socié­té capi­ta­liste réduit et avi­lit notre inté­rio­ri­té, ne véhi­cule que sté­réo­types et cli­chés. Il est urgent de refu­ser la réduc­tion que l’on nous impose et de résis­ter à la pas­si­vi­té qui en découle. Reven­di­quer la luxu­riance et la fer­ti­li­té de l’é­mo­tion et de l’i­ma­gi­na­tion est un acte de résis­tance. La créa­tion ima­gi­naire doit enga­ger l’homme dans le monde, accroître notre atten­tion à la vie, aux autres, et par la richesse de ses méta­phores lier ce qui sem­blait irré­mé­dia­ble­ment oppo­sé. Cer­tains reprochent aux rêves leur her­mé­tisme, mais c’est oublier qu’ils sont, comme la poé­sie ou la pein­ture, une langue secrète qui exprime les mul­tiples rela­tions liant les êtres et la matière. Ils nous extraient de la pure néces­si­té et ne sau­raient être éco­nomes sans se perdre.

Le rêve est l’arme nomade par excel­lence, il nous per­met d’ex­plo­rer les laby­rinthes de nos plaines, déserts, forêts, mon­tagnes. Il ne craint ni l’in­con­nu ni l’in­con­nais­sable, la véri­té et le temps ne sont pas son affaire mais les rela­tions com­plexes entre les mondes inté­rieurs et exté­rieurs. Sou­ter­rain, il est de ces inten­si­tés qui par­courent le corps et décentrent tou­jours davan­tage, pro­dui­sant des espaces par-delà l’homme. À la fois corps et pen­sée, chair et cos­mos, révolte et contem­pla­tion, des­truc­tion et rési­lience, le rêve, avec ses filles l’i­ma­gi­na­tion, la musique, la pein­ture, la poé­sie, révèlent les mondes qui nous envi­ronnent et dans les­quels nous bai­gnons.

Sans vou­loir le défi­nir, je dirais que le rêve, et ses dif­fé­rentes formes d’ex­pres­sion, sont pro­fon­dé­ment ter­restres et que nous devons les accep­ter tels qu’ils sont : indo­ciles et sau­vages.

Ana Mins­ki


  1. Annie Le Brun, Les châ­teaux de la sub­ver­sion
  2. Inter­ac­tion gènes-envi­ron­ne­ment et pro­ces­sus épi­gé­né­tiques Mar­la B. Soko­lows­ki, Ph.D., MSRC, W. Tho­mas Boyce, M.D. Codi­rec­teurs du Pro­gramme de déve­lop­pe­ment de l’enfant et du cer­veau, Ins­ti­tut cana­dien de recherches avan­cées (ICRA), Cana­da
  3. Por­no­gra­phie, les hommes s’ap­pro­prient les femmes
  4. Ursu­la K. Le Guin, Le lan­gage de la nuit
  5. Les cordes de pen­sées !Xam

Vous avez réagi à cet article !
Afficher les commentaires Hide comments
Comments to: Le rêve est une langue sauvage (par Ana Minski)
  • 27 septembre 2018

    « La rêve­rie a ses morts, les fous. » Vic­tor Hugo.
    Hélas…

    Reply
  • 9 octobre 2018

    Très beau texte !

    Reply
  • 3 décembre 2018

    Un texte à dif­fu­ser par­tout !

    Reply
Write a response

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Attach images - Only PNG, JPG, JPEG and GIF are supported.