Michel Odent est un chi­rur­gien et obs­té­tri­cien fran­çais. Les édi­tions le Hêtre Myria­dis ont publié plu­sieurs de ses ouvrages dont Le fer­mier et l’ac­cou­cheur et L’hu­ma­ni­té sur­vi­vra-t-elle à la méde­cine ?

Dans Le fer­mier et l’ac­cou­cheur, Michel Odent iden­ti­fie plu­sieurs simi­li­tudes entre l’industrialisation de l’é­le­vage et l’in­dus­tria­li­sa­tion de la nais­sance. L’une et l’autre évo­luent paral­lè­le­ment au cours du 20ème siècle. Elles imposent cen­tra­li­sa­tion et stan­dar­di­sa­tion, entraî­nant la dis­pa­ri­tion des petites fermes, blâ­mant l’ac­cou­che­ment à la mai­son, condam­nant les petites mater­ni­tés à la dis­pa­ri­tion. L’in­ten­si­fi­ca­tion de l’é­le­vage a gran­de­ment contri­bué au déve­lop­pe­ment des indus­tries chi­miques et phar­ma­ceu­tiques, avec l’u­ti­li­sa­tion d’en­grais syn­thé­tique, d’her­bi­cides, d’in­sec­ti­cides. L’é­le­vage sélec­tif aug­mente la pro­duc­ti­vi­té de viande et de lait grâce à l’in­jec­tion d’an­ti­bio­tiques et des com­bi­nai­sons d’hor­mones. Le fœtus, par la trans­mis­sion pla­cen­taire, est expo­sé à une grande diver­si­té de ces sub­stances syn­thé­tiques solubles dans les lipides, et en par­ti­cu­lier les insec­ti­cides et her­bi­cides, sub­stances poly­chlo­ri­nées qui s’ac­cu­mulent dans les tis­sus adi­peux. Il est donc impor­tant de s’in­quié­ter de cette pol­lu­tion intra-uté­rine en étu­diant la san­té pri­male qui com­mence dès la période intra-uté­rine et se ter­mine à la fin de la pre­mière année.

À ces pro­blèmes de pol­lu­tion s’a­joute les effets per­vers d’une stan­dar­di­sa­tion des nais­sances humaines en milieu hos­pi­ta­lier.

Pro­grès médi­caux et plus par­ti­cu­liè­re­ment chi­rur­gi­caux obli­geant, la nais­sance en milieu hos­pi­ta­lier devient très rapi­de­ment la norme. Elle impose toute une série de pro­to­coles que doivent désor­mais res­pec­ter sages-femmes et obs­té­tri­ciens, et évoque de plus en plus le tra­vail à la chaîne. Cette indus­tria­li­sa­tion de la nais­sance passe par un contrôle de plus en plus pous­sé du méde­cin, hié­rar­chi­sant les rap­ports entre les méde­cins et les sages-femmes, dont le sta­tut et le rôle ont rapi­de­ment dimi­nué.

« … pour ache­ver l’é­li­mi­na­tion des sages-femmes, la néces­si­té de soins de meilleure qua­li­té était mise en avant, en fait les consi­dé­ra­tions éco­no­miques l’emportaient. Les sages-femmes empié­taient sur l’ac­ti­vi­té des méde­cins. […] leur acti­vi­té alté­rait le recru­te­ment d’hô­pi­taux où de nou­velles géné­ra­tions de gyné­co­logues-accou­cheurs pou­vaient acqué­rir de l’ex­pé­rience. »

Les dan­gers que posent les nou­velles tech­niques d’ac­cou­che­ment devraient être une source d’in­quié­tude pour l’a­ve­nir de l’es­pèce sapiens.

Dans les années 1930 un mélange de mor­phine et de sco­po­la­mine (twi­light sleep) fut admi­nis­trée aux femmes qui crai­gnaient la dou­leur de l’ac­cou­che­ment. Vrai­sem­bla­ble­ment effi­cace, de nom­breuses femmes déci­dèrent d’ac­cou­cher dans les hôpi­taux. Cette nou­velle méthode eut pour effet de les rendre pas­sives, ce qui favo­ri­sa l’es­sor d’autres tech­niques. À par­tir des années 50, la césa­rienne clas­sique s’a­mé­liore, et une nou­velle étape est fran­chie avec l’ère élec­tro­nique qui enva­hit en quelques années les salles de tra­vail :

« La femme en tra­vail fut de plus en plus entou­rée d’un réseau com­plexe de tubes et de fils, y com­pris la tubu­lure de la per­fu­sion qui per­met l’ap­port de quan­ti­tés cal­cu­lées d’o­cy­to­cine syn­thé­tique, l’hor­mone néces­saire aux contrac­tions uté­rines. L’at­mo­sphère de la salle de tra­vail se trans­for­ma. Les femmes mirent au monde leurs bébés dans un envi­ron­ne­ment élec­tro­nique. »

L’anes­thé­sie péri­du­rale se déve­loppe et devient la méthode la plus effi­cace pour contrô­ler la dou­leur pen­dant l’ac­cou­che­ment. La méde­cine fœtale repose désor­mais sur l’u­ti­li­sa­tion d’é­qui­pe­ments sophis­ti­qués et coû­teux.

« Il devient fré­quent aujourd’­hui d’at­tri­buer le qua­li­fi­ca­tif de nor­mal à toute nais­sance par voie vagi­nale, même s’il y a eu per­fu­sions d’o­cy­to­cine, péri­du­rale, for­ceps ou ven­touse, épi­sio­to­mie et injec­tion d’un médi­ca­ment pour faci­li­ter la déli­vrance du pla­cen­ta. »

En très peu de temps la mère est deve­nue une patiente.

Cepen­dant, les avan­cées tech­no­lo­giques, et plus par­ti­cu­liè­re­ment du séquen­çage de l’ADN, ont ouvert l’ho­ri­zon sur de nou­velles recherches : l’é­tude du micro­biome. Le micro­biome rend compte des inter­ac­tions com­plexes entre les cel­lules pro­duites par nos gènes et les micro-orga­nismes qui les colo­nisent. Homo sapiens est ain­si un éco­sys­tème. Une impor­tance nou­velle est donc accor­dée à la façon dont le fœtus et le corps du nou­veau-né sont ini­tia­le­ment colo­ni­sés par les micro-orga­nismes. Contrai­re­ment aux autres mam­mi­fères, les anti­corps de la mère sont pré­sents chez le bébé avant sa nais­sance. C’est la struc­ture par­ti­cu­lière du pla­cen­ta qui per­met de fami­lia­ri­ser le bébé aux microbes fami­liers à la mère. Le colos­trum, vital pour le veau, ne l’est donc pas pour le bébé humain. Selon Michel Odent, c’est ce qui aurait per­mis la socia­li­sa­tion de l’ac­cou­che­ment humain, socia­li­sa­tion qui est deve­nue néfaste pour la mère, le bébé et les géné­ra­tions à venir.

Avec le déve­lop­pe­ment de l’ac­cou­che­ment en milieu hos­pi­ta­lier, les nou­veau-nés ne naissent plus par­mi une grande diver­si­té de microbes, ce qui affai­blit leur sys­tème immu­ni­taire. Entre les bébés expo­sés aux anti­bio­tiques durant la période péri­na­tale et les bébés nés par césa­rienne dans l’en­vi­ron­ne­ment sté­rile d’une salle d’o­pé­ra­tion, la déré­gu­la­tion du sys­tème immu­ni­taire doit être impé­ra­ti­ve­ment étu­diée sur le long terme.

La pol­lu­tion intra-uté­rine par des sub­stances liées à l’in­dus­tria­li­sa­tion de l’a­gri­cul­ture repré­sente une menace majeure pour les géné­ra­tions à venir, et plus par­ti­cu­liè­re­ment en ce qui concerne le déve­lop­pe­ment neu­ro­lo­gique et intel­lec­tuel. Pour don­ner un exemple : l’ex­po­si­tion aux sub­stance poly­chlo­ri­nées avant la nais­sance a une influence néga­tive sur l’é­tat neu­ro­lo­gique à l’âge de 18 mois, ce qui n’est pas le cas lorsque l’ex­po­si­tion a lieu après la nais­sance, parce que la trans­mis­sion pla­cen­taire est plus impor­tante et effi­cace qu’une expo­si­tion post-natale. Il ne faut cepen­dant pas négli­ger l’im­por­tance de la trans­mis­sion pater­nelle : l’agriculteur étant plus expo­sé que la plu­part des autres hommes aux pol­luants solubles dans les lipides, ses enfants ont plus de risque d’a­voir une leu­cé­mie lym­pho­blas­tique, et cela réduit la fer­ti­li­té des couples. Les sub­stances syn­thé­tiques ont éga­le­ment la fâcheuse capa­ci­té de se poten­tia­li­ser les unes avec les autres pour imi­ter cer­taines hor­mones, et plus pré­ci­sé­ment les hor­mones fémi­nines de la famille des œstro­gènes. Cette poten­tia­li­té met en dan­ger le sys­tème géni­tal mâle. Cer­taines ano­ma­lies sont de plus en plus fré­quentes : tes­ti­cules non des­cen­dues, hypo­spa­dias, can­cer du tes­ti­cule. La pro­por­tion de gar­çons à la nais­sance a éga­le­ment dimi­nué.

Mal­gré la dan­ge­ro­si­té de ces sub­stances, l’im­pact le plus spec­ta­cu­laire de l’in­dus­tria­li­sa­tion semble sur­tout se jouer au moment même de la nais­sance. C’est en s’ap­puyant sur la base de don­nées « Pri­mal Health Research » que des liens entre les condi­tions de vie fœtale, les condi­tions de venue au monde, et la san­té de l’in­di­vi­du à long terme sont mis en évi­dence. De nos jours, les inter­ven­tions obs­té­tri­cales, telles que césa­riennes, déclen­che­ment de l’ac­cou­che­ment, péri­du­rales et déli­vrances pro­vo­qués du pla­cen­ta, sont très fré­quentes. Ain­si, pour la pre­mière fois dans l’his­toire de l’hu­ma­ni­té les femmes mettent au monde leur bébé sans libé­rer les hor­mones néces­saires à la sur­vie d’Homo sapiens.

Michel Odent pré­vient de l’ur­gence à laquelle sapiens doit se confron­ter, et du rôle intru­sif de la méde­cine :

« Le contrôle médi­cal est une cor­rup­tion du rôle de la méde­cine. Le rôle de la méde­cine en géné­ral, et de l’obs­té­trique en par­ti­cu­lier – est à l’o­ri­gine limi­té au trai­te­ment de situa­tions patho­lo­giques ou anor­males. Il n’in­clut pas le contrôle des pro­ces­sus phy­sio­lo­giques. »

Pour­tant, dès les consul­ta­tions pré­na­tales, ce sont les pro­blèmes poten­tiels qui sont évo­qués. Les femmes peinent alors à être sereines, la césa­rienne devient une des façons les plus habi­tuelles de mettre au monde un bébé, l’o­cy­to­cine syn­thé­tique se géné­ra­lise, et l’anes­thé­sie péri­du­rale est deve­nu com­pa­tible avec l’ex­pres­sion « nais­sance nor­male ».

La san­té est dans une grande mesure construite pen­dant la vie intra-uté­rine et au moment de la nais­sance, il n’est donc pas éton­nant que son indus­tria­li­sa­tion, comme toute forme d’in­dus­tria­li­sa­tion, nuise au bon déve­lop­pe­ment du fœtus et qu’elle le han­di­cape sur le long terme. Il est par consé­quent impor­tant de remettre en ques­tion le sys­tème actuel qui affirme que l’hos­pi­ta­li­sa­tion est indis­pen­sable pour un accou­che­ment sans dou­leur et sans dan­ger, de remettre en ques­tion la nais­sance médi­ca­le­ment contrô­lée, et de réduire autant que pos­sible les risques de souf­france fœtale.

Inter­ro­ger le pas­sé per­met de mieux com­prendre com­ment les mam­mi­fères que nous sommes doivent mettre au monde leur petit. C’est en s’ap­puyant sur les der­nières don­nées de la science et de l’eth­no­lo­gie que Michel Odent nous pré­sente des solu­tions à long terme.

Comme c’est le cas pour les autres mam­mi­fères, la femme, au moment de l’ac­cou­che­ment, a besoin de s’i­so­ler et non d’être obser­vée. L’impact du fait d’être obser­vée est visible dans les zoos où les nais­sances sont sou­vent catas­tro­phiques. La femme a besoin d’être pro­té­gée contre toute sti­mu­la­tion du néo­cor­tex afin de libé­rer les hor­mones néces­saires à l’accouchement. Aujourd’­hui, méde­cins, sages-femmes, maris, entravent ce besoin et ne cessent de per­tur­ber le dérou­le­ment de l’ac­cou­che­ment en posant des ques­tions inutiles et, plus géné­ra­le­ment, par leur pré­sence indis­crète. Cela témoigne d’une igno­rance de la phy­sio­lo­gie de l’ac­cou­che­ment. La sti­mu­la­tion du néo­cor­tex tend à rendre l’ac­cou­che­ment plus long, plus dif­fi­cile et plus dan­ge­reux, de sorte que davan­tage de bébés doivent être sau­vés par césa­rienne.

La phase d’in­te­rac­tion qui va de la nais­sance du bébé à la déli­vrance du pla­cen­ta est hau­te­ment per­tur­bée par la socia­li­sa­tion de l’ac­cou­che­ment. Il s’agit pour­tant d’une période cri­tique pour la sur­vie de la mère et pour l’at­ta­che­ment mère-enfant. C’est à ce moment que la mère sécrète une grande quan­ti­té d’o­cy­to­cine, dite aus­si hor­mone de l’a­mour. Toute dis­trac­tion tend à inhi­ber la sécré­tion d’o­cy­to­cine et donc à gêner la déli­vrance du pla­cen­ta. La prio­ri­té est donc de redé­cou­vrir le besoin de ne pas se sen­tir obser­vée pen­dant l’ac­cou­che­ment. Il faut apprendre à contrô­ler, voire éli­mi­ner, les obser­va­teurs et leurs dif­fé­rentes façons d’ob­ser­ver (camé­ra, appa­reils pho­to). La femme qui accouche a besoin de se sen­tir en sécu­ri­té, de ne pas se sen­tir obser­vée. Une stra­té­gie que les femmes ont uti­li­sée par­tout dans le monde a été d’ac­cou­cher près de leur mère, ou d’une femme ayant eu de nom­breux enfants. C’est ain­si qu’est appa­rue la sage-femme. La sage-femme authen­tique devrait être une femme ayant déjà eu une expé­rience d’ac­cou­che­ment sans médi­ca­ments, et non une tech­ni­cienne enfer­mée dans son étroite spé­cia­li­té. Il est à noter que la mor­ta­li­té péri­na­tale est plus basse quand les sages-femmes ont un rôle plus impor­tant et qu’elles ne sont pas dépen­dantes d’un obs­té­tri­cien (ex. Suède et Japon).

Les dan­gers que la méde­cine peut repré­sen­ter pour Homo sapiens ne s’ar­rêtent pas là. Comme Michel Odent le déve­loppe dans son livre L’hu­ma­ni­té sur­vi­vra-t-elle à la méde­cine, sapiens est de plus en plus dépen­dant, et ce dès sa nais­sance, des tech­niques et cock­tails chi­miques de la méde­cine. La nais­sance dans des milieux sté­riles fra­gi­lise le sys­tème immu­ni­taire et place l’en­fant de plus en plus tôt entre les mains des spé­cia­listes de la san­té. En même temps, les thé­ra­pies géniques — inser­tion d’un gène dans les cel­lules d’un sujet pour évi­ter une mala­die – per­met à la méde­cine de neu­tra­li­ser peu à peu les lois de la sélec­tion natu­relle, ce qui a un effet dys­gé­nique cer­tain sur le long terme.

« Aujourd’­hui, un degré éle­vé de fer­ti­li­té est modé­ré par la contra­cep­tion médi­ca­li­sée, tan­dis que la sté­ri­li­té peut être trai­tée par dif­fé­rentes méthodes de concep­tion médi­ca­le­ment assis­tée. »

Les nais­sances médi­ca­li­sées per­turbent le lien mère-enfant, la sécré­tion des hor­mones indis­pen­sables au déve­lop­pe­ment d’un état affec­tif équi­li­bré, et la régu­la­ri­sa­tion d’un sys­tème immu­ni­taire sain. L’a­lié­na­tion et l’au­tisme qui carac­té­risent cer­tains sapiens contem­po­rains pour­raient bien être cau­sés par la vio­lence de l’en­vi­ron­ne­ment froid et sté­rile de la nais­sance médi­ca­li­sée. Une des clés pour lut­ter contre la des­truc­tion et la haine serait un retour au mode de nais­sance les plus ances­traux : la femme iso­lée mais pro­té­gée par une sage-femme bien­veillante et non intru­sive.

Ana Mins­ki

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Comments to: L’usine aux mille sapiens (par Ana Minski)
  • 1 octobre 2018

    Article émi­nem­ment inté­res­sant… qui vient s’a­jou­ter aux autres pour alar­mer sur la dérive de cer­taines de nos pra­tiques et le péril qui s’en­suit pour l’a­ven­ture humaine com­men­cée il y a quelques mil­lions d’an­nées…

    mais, n’est-il pas trop tard, déjà…?

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  • 1 octobre 2018

    Bon­jour, pou­vez-vous m’in­di­quer de quel film est tirée la pho­to illus­trant cet article ? Mer­ci.

    Reply
    • 1 octobre 2018

      Le vil­lage des dam­nés.

      Reply
  • 2 octobre 2018

    Mer­ci de cet argu­men­taire.
    Pour ma part, c’est la lec­ture de « Votre bébé est le plus beau des mam­mi­fères » d’Odent qui a par­ti­ci­pé à mes choix d’ac­coU­che­ments non assis­tés. Mer­veilleuses expé­riences ini­tia­tiques, dans toute l’a­ni­ma­li­té qui s’ex­prime, qui cor­res­pondent aux des­crip­tions d’Odent et qui nous ont com­blés.

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