Une histoire d’amour…

« … mon cau­che­mar à moi, le cau­che­mar de l’a­do­les­cence, de gran­dir fille, de deve­nir femme dans un monde dres­sé contre nous, un monde que nous avons per­du et où tout nous évoque notre défaite. » (Kate Millett, La cave, médi­ta­tions sur un sacri­fice humain)

« Moi, je chasse par amour », a dit l’an­cien porte-parole de la Fédé­ra­tion natio­nale de la chasse, sur Europe 1 le 26 octobre 2018. Beau­coup se sont offus­qués, récu­sant l’a­mour que cet homme res­sen­ti­rait pour l’a­ni­mal qu’il chasse et tue. Pour­tant, on ne compte plus les crimes d’a­mour, les crimes pas­sion­nels : du viol à la séques­tra­tion et au meurtre. Ils sont presque tou­jours l’œuvre d’hommes, envers les femmes, envers les autres espèces, envers la nature. Amour et pas­sion vont de pair depuis long­temps, trop long­temps peut-être, à cha­cun d’en juger. Bien sou­vent j’ai enten­du : « … je suis jaloux, je suis pos­ses­sif parce que je t’aime pas­sion­né­ment, tu me rends fou, avec toi je suis inca­pable de rai­son­ner, je deviens un ani­mal », et ce, aus­si bien dans la vie réelle qu’au ciné­ma, dans la lit­té­ra­ture et dans les confes­sions d’autres femmes. On se demande bien pour­quoi l’a­mour a encore si bonne presse, pour­quoi l’a­mour pos­sède encore ce pou­voir de leurre. De quel amour s’a­git-il ? Quel amour nous vend-t-on ?

Nous ne sommes pas dupes, l’an­cien porte-parole de la Fédé­ra­tion natio­nale de la chasse peut bien affir­mer que les femmes aus­si aiment chas­ser, nous ne nous lais­se­rons pas flat­ter par ce désir intem­pes­tif de pari­té. Parce qu’il ne suf­fit pas qu’une femme s’e­nor­gueillisse d’être la pre­mière femme flic, ou chi­miste ou mili­taire, qu’elle accepte le sale métier de maton ou chan­ce­lière pour qu’on puisse en déduire que toutes ces acti­vi­tés font par­tie de la « nature » humaine. Parce que nous n’ou­blions pas, du moins cer­taines d’entre nous, que la nature humaine qu’ils cherchent tant à réduire et défi­nir est celle d’Homo sapiens, espèce nom­mée par des mâles, blancs et pri­vi­lé­giés, qui se rêvaient — et se rêvent encore — puis­sants et supé­rieurs. Sou­ve­nons-nous que les femmes, les indi­gènes et les autres espèces sont les pre­mières vic­times de cette idéo­lo­gie obsé­dée par les pyra­mides, les érec­tions et les sacri­fices[1]. Mais avant de par­ler d’a­mour, par­lons de chasse.

J’ai lu les Médi­ta­tions sur la chasse d’Or­te­ga y Gas­set, qui est, si l’on en croit Michel de Cour­val, auteur de l’a­vant-pro­pos, « le texte le plus sou­vent cité dans le monde sur le sujet de la chasse ». Paul She­pard a lui-même tenu à ce que cet ouvrage soit tra­duit en anglais et le cite dans son ouvrage Retour aux sources du Pléis­to­cène.

À l’o­ri­gine, les Médi­ta­tions d’Or­te­ga y Gas­set étaient un pro­logue deman­dé par un aris­to­crate, ami du phi­lo­sophe espa­gnol, pour un ouvrage inti­tu­lé « Vingt ans de grande Chasse ». Ces Médi­ta­tions ont été rédi­gées en 1942 par un homme qui ne chas­sait pas, mais qui s’intéressait à ce sport et était « un ardent lec­teur de livres qui en traitent ». Ses médi­ta­tions sont donc ins­pi­rées des livres qui traitent de la chasse, de ce que les chas­seurs et l’archéologie de ce début du XXème siècle en disaient.

Comme nombre d’auteurs, Orte­ga y Gas­set souffre d’un com­plexe deve­nu trop com­mun au fil des siècles, le com­plexe de la pyra­mide. Il déclare : « Les autres êtres vivants existent, sans plus. » Selon lui, l’homme, contrai­re­ment aux autres espèces, ne peut se lais­ser vivre, il doit se consa­crer à des occu­pa­tions spé­ci­fiques. C’est là son pri­vi­lège et son tour­ment. Il affirme : « En elle-même, la vie est insi­pide parce qu’elle se réduit à « être là » ».  L’homme est voué à mener des occu­pa­tions for­cées, impo­sées par la néces­si­té et qui nous sont pénibles. Le tra­vail, ce sup­plice atroce, lui vole tout son temps libre. Mais, heu­reu­se­ment, l’homme est capable de se pro­je­ter et, par sa fan­tai­sie, d’i­ma­gi­ner des occu­pa­tions qui ne lui feraient pas perdre son temps mais en gagner. Il oppose ain­si une vie de plai­sir et de bon­heur à une vie de tra­vail, une vie qui « s’au­to­dé­truit », qui est un « échec » ; et oppose au tra­vail le sport qui s’ac­com­plit libre­ment et par pur plai­sir. Mais quelle est la classe qui a été la moins oppri­mée par son tra­vail et qui a ain­si pu se consa­crer à par­faire son bon­heur ? L’aristocratie. Et en quoi consis­taient, d’après Orte­ga, les occu­pa­tions de l’aristocrate : elles consis­taient en des concours équestres et spor­tifs, des fêtes, la danse, les ren­contres sociales et, « […] occu­pa­tion la plus appré­ciée et la plus agréable pour l’homme nor­mal […], ce que les rois et les nobles ont pré­fé­rés : la chasse. » La chasse, qui serait un sport uni­ver­sel et plein de pas­sion. Et plus encore. La chasse qui n’aurait appa­rem­ment pas chan­gé dans sa struc­ture géné­rale depuis les temps anciens. Pour Orte­ga, chas­ser à l’arc ou au fusil et avec chien ne change pas grand-chose, les chan­ge­ments dans l’armement ne consti­tuant pas, selon lui, un chan­ge­ment signi­fi­ca­tif. Par contre, la supé­rio­ri­té tech­nique, qui émane de la supé­rio­ri­té ration­nelle de l’homme, doit être contrô­lée pour ne pas exter­mi­ner toutes les proies. Ain­si, la chasse peut encore exis­ter seule­ment si la rai­son, qui consti­tue le plus grand dan­ger pour l’exis­tence de la chasse, est mise en pause. Il dif­fé­ren­cie donc la chasse — rela­tion entre chas­seur et chas­sé — et le com­bat entre deux pré­da­teurs, qui consti­tue une agres­sion mutuelle et à éga­li­té. « La chasse est irré­mé­dia­ble­ment un jeu du haut vers le bas », c’est ain­si que s’ex­prime la « hié­rar­chie zoo­lo­gique ». La fina­li­té interne est la prise de pos­ses­sion de la proie, morte ou vive. « Chas­ser est ce qu’un ani­mal fait pour prendre pos­ses­sion, mort ou vif, d’un autre être qui appar­tient à une espèce essen­tiel­le­ment infé­rieure à la sienne. » La chasse, affirme Orte­ga, est « une humi­lia­tion consciente et comme reli­gieuse de l’homme qui limite sa supé­rio­ri­té et se rabaisse vers l’a­ni­mal. […] un mys­tère fas­ci­nant de la nature se mani­feste dans le fait uni­ver­sel de la chasse : l’i­nexo­rable hié­rar­chie entre les êtres vivants. La stricte éga­li­té est trop impro­bable et anor­male. La vie est un ter­rible conflit, un concours gran­diose et atroce. La chasse sub­merge l’homme déli­bé­ré­ment dans ce mys­tère for­mi­dable et a par consé­quent quelque chose de l’é­mo­tion et du rite reli­gieux, où un hom­mage est ren­du à ce qui est divin et trans­cen­dant dans les lois de la nature. […] la chasse, et spé­cia­le­ment dans ses formes supé­rieures — la chasse à courre, la fau­con­ne­rie et la bat­tue —, est une dis­ci­pline vigou­reuse et une oppor­tu­ni­té de mon­trer du cou­rage, de l’en­du­rance et de l’ha­bi­le­té, qui sont les attri­buts authen­tiques de la puis­sance. » On ne peut dou­ter, à la lec­ture de ces cita­tions, du supré­ma­cisme humain qui carac­té­rise cette vision du monde, et qui carac­té­rise l’idéologie de la civi­li­sa­tion au moins depuis la sca­la naturæ d’Aristote, cette « grande chaîne de la vie », ou « grande échelle des êtres », qui consi­dère l’être humain comme une créa­ture supé­rieure. Et qui consi­dère, d’ailleurs, que l’homme est supé­rieur à la femme (ce cher Aris­tote consi­dé­rait que la femme est « infé­rieure par nature »).

Si la chasse est un pri­vi­lège et une source de bon­heur, nous dit Orte­ga, c’est parce qu’elle s’enracine au plus pro­fond de notre pas­sé, parce que nos ancêtres s’y livraient inté­gra­le­ment. « La chasse était alors la pre­mière occu­pa­tion, le pre­mier tra­vail et le pre­mier métier de l’homme. » Bien qu’il recon­naisse que la cueillette était aus­si pra­ti­quée, il affirme que « cela ne signi­fiait pas grand-chose, car il n’en décou­lait pas d’oc­cu­pa­tion for­melle. » Il en conclut donc que la chasse était l’u­nique acti­vi­té de l’homme pri­mi­tif et qu’être humain c’é­tait avant tout être chas­seur. Ain­si, le pre­mier homme du Paléo­li­thique était une esquisse d’hu­ma­ni­té, un ani­mal entre­mê­lé de luci­di­tés inter­mit­tentes, une bête dont l’in­tel­lect éclai­rait de temps en temps la pénombre intime. Et l’homme se serait len­te­ment diri­gé vers la rai­son en s’éloignant de son inti­mi­té ori­gi­nelle avec la nature. Chas­ser consti­tue­rait donc un retour vers l’in­ti­mi­té avec la nature, une vacance de l’hu­ma­ni­té, et c’est pour cela que la rai­son ne doit pas s’en mêler. Ain­si, selon lui, quand l’homme chasse, il échappe à sa condi­tion de sapiens exces­si­ve­ment tour­né vers la rai­son. La chasse consti­tue­rait une fuite du pré­sent et un moyen de renouer avec cette forme pri­mi­tive de l’être humain, celle qui inau­gure l’his­toire, parce qu’a­vant elle, il n’y a que ce qui est per­ma­nent : la nature.

Com­ment est-il pos­sible d’af­fir­mer que l’homme du Paléo­li­thique, terme déplo­rable selon Orte­ga, était uni­que­ment chas­seur ? En s’ap­puyant sur les figu­ra­tions parié­tales, il affirme que les chas­seurs pei­gnaient des ani­maux à des­sein de magie, parce que l’homme pri­mi­tif n’é­tait pas entraî­né à abs­traire et à dis­tin­guer, qu’il confon­dait la repré­sen­ta­tion des choses et la chose même, il pei­gnait par magie de la chasse et de la fécon­di­té, « pour que l’a­ni­mal soit abon­dant et ses femelles fer­tiles ». Remar­quons en pas­sant qu’il dis­tingue l’a­ni­mal, seul, mâle et par­ti­ci­pant au jeu de la chasse, de ses femelles qui elles doivent être fer­tiles. Mal­heu­reu­se­ment, l’in­ter­pré­ta­tion de l’art pré­his­to­rique comme rituel magique de chasse est écar­tée depuis plu­sieurs décen­nies[2]. Et c’est vite oublier le nombre impor­tant de signes abs­traits qui existent dans l’art pré­his­to­rique, l’im­por­tance que nos ancêtres accor­daient aux pierres qu’ils taillaient et la com­plexi­té même des dif­fé­rentes tech­niques de taille[3]. Il semble d’autre part peu pro­bable que les groupes du paléo­li­thique ne dis­tin­guaient pas la repré­sen­ta­tion de « l’ob­jet », comme l’af­firme Fran­çois Bordes, Pré­his­to­rien du XXème siècle, l’homme de la Pré­his­toire était un homme comme nous. Mais, comme beau­coup, Orte­ga consi­dère les peuples indi­gènes actuels comme des « fos­siles vivants ». Encore aujourd’­hui, les hommes des socié­tés sans écri­ture repré­sentent trop sou­vent la part obs­cure, ani­male et sau­vage de notre pas­sé. Tour à tour faire-valoir de notre civi­li­sa­tion, ou idéa­li­sé pour en dénon­cer les dérives, l’homme « pri­mi­tif » est encore trop sou­vent assi­mi­lé aux pul­sions fon­da­men­tales, essen­tielles, pro­fondes, de la vie, comme s’il n’a­vait pas accom­pli le saut « qua­li­ta­tif » menant à la culture[4].

Ain­si, l’homme nor­mal pour Orte­ga est celui qui peut se libé­rer des acti­vi­tés d’Homo faber[5], en exploi­tant les autres, pour se consa­crer à l’ac­ti­vi­té reli­gieuse qu’est la chasse, qui l’u­nit mys­ti­que­ment à l’a­ni­mal, et plus par­ti­cu­liè­re­ment à l’a­ni­mal qu’un jour il fut.

Orte­ga pré­cise que c’est : « … quand l’homme en a exclus d’autres de son ter­rain de chasse, quand il a mar­qué son ter­ri­toire, qu’il a en même temps défi­ni sa culture. […] Ce qui coule au fond de toute chasse, ce sont des élé­ments orgiaques et dio­ny­siaques. » Il ajoute : « La terre tachée de sang est comme mau­dite. Une gue­nille blanche tachée de sang n’est pas seule­ment répu­gnante, elle nous semble vio­lée et son humble maté­riel tex­tile, désho­no­ré. C’est l’ef­frayant mys­tère du sang ! […] Quand il est ver­sé et que le dedans essen­tiel sort dehors, une réac­tion de dégoût et de ter­reur se pro­duit dans toute la nature, comme si la plus radi­cale absur­di­té avait été com­mise : ce qui est pure­ment interne est deve­nu externe. […] Il y a un cas où le sang ne pro­duit pas ce dégoût : c’est lors­qu’il jaillit de la croupe d’un tau­reau qui a été bien piqué et qu’il se répand des deux côtés de l’a­ni­mal. […] Le sang a une puis­sance orgiaque inéga­lée. » Il nous apprend que désho­no­rer et tuer ont une même éty­mo­lo­gie en espa­gnol et désigne l’ac­ti­vi­té du bou­cher et du tueur. Comme l’é­cri­vait Pierre Moi­not dans les années 1950 : « L’ins­tinct de la chasse garde avec celui de l’a­mour l’obs­cure paren­té héri­tée du temps où ils assu­raient seuls la conti­nui­té de l’es­pèce. » Mais aux fan­tasmes de Pierre Moi­not je pré­fère l’hon­nê­te­té du Mar­quis de Sade : « C’est une chose très dif­fé­rente que d’ai­mer ou que de jouir ; la preuve en est qu’on aime tous les jours sans jouir et qu’on jouit encore plus sou­vent sans aimer. »

La chasse, dans nos socié­tés, est depuis bien long­temps une his­toire de jouis­sance et non d’a­mour. Et la jouis­sance, dans une socié­té patriar­cale où le des­pote est un homme qui bande, est inti­me­ment liée au viol. Com­ment doit-on inter­pré­ter cette phrase : « La seule réponse adé­quate à un être qui vit obsé­dé par la peur d’être cap­tu­ré est de ten­ter de le cap­tu­rer. » Orte­ga nous livre ici, et mal­gré lui, l’ob­ses­sion du mâle dans toute socié­té patriar­cale : la pyra­mide, l’é­rec­tion et le sacri­fice.

Et c’est à cela que fait écho le livre de Kate Millet La cave, Médi­ta­tions sur un sacri­fice humain. Kate Millett écrit : « … pour le chas­seur pro­fes­sion­nel. Voi­ci enfin le fris­son. La dimen­sion. Ce qu’on n’avait jamais vu. Le meurtre. Le seul grand, le seul immense crime mys­tique. […] La cave, c’é­tait un jeu de gar­çons ; un jeu de jeunes enfants à ce stade où gar­çons et filles jouent encore ensemble mais où la par­tie est menée par les gar­çons, par cette vio­lence obses­sion­nelle qui les enva­hit pour ne plus jamais les quit­ter, au gen­darme et au voleur, à l’In­dien, et on ligote et on exé­cute. Ou encore à l’as­sas­sin, jeu plus sophis­ti­qué, plus ciné­ma, dans la mai­son obs­cure ; on peut y jouer en haut, si on est seul chez soi, si on est ado­les­cent, et les filles y par­ti­cipent, dans un sus­pens à la fois ter­rible et exta­tique, l’at­tente dans le noir, attente presque sexuelle, le moment de l’at­taque, moment décrit dans une cen­taine de films où l’héroïne en négli­gée, la main sur le télé­phone alors que le bruit des pas se rap­proche, ouvre la bouche pour hur­ler. Le télé­phone est muet, les fils sont cou­pés. Un mil­lier de femmes retiennent leur souffle et sai­sissent le poi­gnet de leur com­pa­gnon. C’est ain­si que nous sommes éle­vés. » La vic­time qui a han­té Kate Millett s’ap­pe­lait Syl­via, elle avait 16 ans. Celle qui me hante depuis mes 8 ans s’ap­pe­lait Mari, elle avait mon âge, nous étions voi­sines, nous jouions ensemble, elle a été vio­lée puis tuée, à coups de pierre et de hache, par un voi­sin de 18 ans. Com­bien sont han­tées par ces vic­times, ces proies ? Que les tor­tures de Syl­via aient été orches­trée par une femme, elle-même vic­time d’un com­pa­gnon violent, n’est pas sans lien avec une cer­taine vision de la sexua­li­té et du sacri­fice dans nos socié­tés et la ques­tion de ces quelques femmes tor­tion­naires mérite d’être ana­ly­sée en soi.

Pour finir, je vou­drais don­ner un autre exemple de chasse qui résonne étran­ge­ment avec les pro­pos aris­to­cra­tiques d’Or­te­ga :

« Sous la pho­to­gra­phie, on peut lire « CHASSEURS DE MARMOTTES ». Deux hommes blancs, habillés en chas­seurs, sont assis dans une Jeep noire. La Jeep occupe presque tout l’espace de l’image. Les deux hommes sont armés de cara­bines. Les cara­bines sortent du cadre de l’image et s’étendent jusqu’à l’espace blanc qui l’entoure. Les hommes et la Jeep font face à l’objectif. Une femme blanche est atta­chée au capot de la Jeep noire. C’est une corde très solide qui la retient. Elle est écar­te­lée. Ses poils pubiens et son entre­jambe sont en plein milieu du capot et de la pho­to. Sa tête est tour­née sur le côté, main­te­nue dans cette posi­tion par la corde qui est ten­due en tra­vers de son cou, qui s’étend et qui s’enroule plu­sieurs fois autour de ses poi­gnets, avant de pas­ser autour des rétro­vi­seurs de la Jeep, pour reve­nir autour de ses bras, zig­za­guer sous ses seins et autour de ses cuisses, puis rame­née autour du pare-chocs et noue ses che­villes. Entre ses pieds, sur le pare-chocs, un sti­cker orange annonce en lettres noires « Je freine que pour Billy Car­ter ». Le texte qui accom­pagne l’image indique : « Des spor­tifs de l’ouest nous font savoir que la chasse aux mar­mottes fut par­ti­cu­liè­re­ment bonne dans toute la région des Rocheuses la sai­son der­nière. Ces deux chas­seurs ont faci­le­ment atteint leur quo­ta dans les mon­tagnes. Ils ont dit à HUSTLER qu’ils avaient four­rés et mon­tés leur tro­phée dès qu’ils l’avaient rame­née à la mai­son ». Les hommes sur la pho­to ont la maî­trise d’eux-mêmes ; c’est à dire qu’ils détiennent le pou­voir du moi. Ce pou­voir émane de la pho­to. Ils sont armés : d’abord, parce qu’ils sont entiè­re­ment vêtus ; ensuite, parce qu’ils trans­portent des cara­bines, qui res­sortent de l’image à la ver­ti­cale, sug­gé­rant une érec­tion ; puis, parce qu’en étant assis à l’intérieur de la voi­ture, ils se retrouvent pro­té­gés par la car­ros­se­rie, enca­drés par le pare-brise ; enfin, parce que seule la par­tie supé­rieure de leurs corps est mon­trée. La femme, elle, est pos­sé­dée ; c’est à dire qu’elle ne dis­pose pas de moi. Elle n’est rien d’autre qu’un ani­mal cap­tu­ré, elle est nue, ligo­tée, expo­sée aux yeux de tous sur le capot de la voi­ture, les traits de son visage ne sont pas recon­nais­sables à cause de la façon dont sa tête est tor­due et atta­chée. Les hommes sont assis, extrê­me­ment droits et confiants, exhi­bant la proie pié­gée devant l’appareil pho­to. L’immobilité de la femme est sem­blable à l’immobilité de la mort, ana­lo­gie qui se trouve ren­for­cée par l’évocation de la taxi­der­mie dans le para­graphe qui accom­pagne l’image. Il est, il prend ; elle n’est pas, elle est prise. Cette pho­to­gra­phie glo­ri­fie le pou­voir phy­sique des hommes sur les femmes. Ils sont des chas­seurs, ils uti­lisent des armes. Ils ont cap­tu­ré et ligo­té une femme. Ils vont la four­rer et la mon­ter. Elle est un tro­phée. Cer­taines per­sonnes seraient peut-être ten­tées d’arguer que la vic­toire de deux hommes armés sur une femme ne prouve en rien leur supé­rio­ri­té phy­sique, mais cette affir­ma­tion ne tient pas dès lors que l’on fait l’expérience (ou que l’on se sou­vient) de cette pho­to. La supé­rio­ri­té phy­sique des hommes est éta­blie de manière irré­fu­table par l’existence même de cette pho­to­gra­phie et les connais­sances que chacun.e y ajoute en en fai­sant la lec­ture : l’image actua­lise une rela­tion banale et bien réelle où l’homme est fort et la femme faible, où la chasse – le fait de cibler, pis­ter, pour­suivre, maî­tri­ser, immo­bi­li­ser et même bles­ser – est une pra­tique cou­rante, qu’elle soit appe­lée pour­suite sexuelle, séduc­tion ou romance. » (Andrea Dwor­kin, Por­no­gra­phie, les hommes s’ap­pro­prient les femmes)

Nous chas­sons depuis long­temps, mais pas de cette manière-là, pas avec tous ces fan­tasmes que seul, peut-être, un aris­to­crate pou­vait oser avouer : « C’est l’his­toire de tous les gens cruels en volup­té ; la fai­blesse, la déli­ca­tesse d’une femme les irritent bien plus, leur féro­ci­té a bien plus d’ac­tion sur la débi­li­té que sur la force ; moins on peut se défendre, plus ils attaquent avec vio­lence, et comme il entre ain­si plus de scé­lé­ra­tesse dans le crime, ils ont aus­si plus de plai­sir. T’a-t-il bien fait mal ? » (Sade, His­toire de Juliette, 1797)

Cette cruau­té volup­tueuse, c’est elle qu’il nous faut regar­der en face si nous vou­lons deve­nir autre chose que des vic­times sans deve­nir bour­reau. Et elle nous concerne tous parce qu’elle tor­ture quo­ti­dien­ne­ment des enfants, des femmes, des hommes, des ani­maux… Au cœur de cette cruau­té se trouve peut-être l’altérité engen­drée par le pre­mier dua­lisme masculin/féminin, qui se réflé­chit dans celui qui oppose culture/nature, civilisé/indigène, homme/animal…

Ana Mins­ki


  1. https://partage-le.com/2018/04/9258/
  2. http://mitaghoulier.blogspot.com/2018/01/art-prehistorique‑2.html
  3. http://vivreencomminges.org/Art-paleolithique-les.html
  4. PRICE S., 2006 – Arts pri­mi­tifs, regards civi­li­sés, Paris, École natio­nale supé­rieure des beaux-arts, 203 p.
  5. https://partage-le.com/2018/03/9133/

 

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Comments to: Une histoire d’amour… (par Ana Minski)
  • 30 octobre 2019

    Mer­ci pour cette ana­lyse.
    Je com­prends le sens de l’ar­ticle et le sujet mérite clai­re­ment d’être abor­dé sous cet angle, encore trop igno­ré dans notre socié­té il me semble. Je salue donc l’ef­fort et l’hon­nê­te­té avec laquelle l’ar­ticle à été écrit.
    J’au­rais tou­te­fois aimé que l’on sou­ligne mieux la pro­fonde dif­fé­rence qu’il y a entre toute chasse tra­di­tion­nelle encore pra­ti­quée aujourd’­hui notam­ment par les peuples-racines ‑dont l’o­ri­gine et les meurs se perdent dans la nuit des temps- et les chasse modernes, issues, elles, du monde agraire et pas­to­ral.
    Si dans les deux cas on chasse l’a­ni­mal sau­vage — enti­té « soeur » pour les uns, ani­mal qui échappe à la domes­ti­ca­tion pour les autres- les repré­sen­ta­tions et donc les inten­tions de l’une et de l’autre sont pour­tant dras­ti­que­ment oppo­sées.
    C’est dom­mage de ne pas en par­ler, même briè­ve­ment, dans l’ar­ticle. Je sais que ce n’é­tait pas le pro­pos, mais pour le lec­teur dont la chasse n’est pas un sujet de pré­di­lec­tion, l’ar­ticle donne trop l’im­pres­sion que la chasse, de fac­to chez les humains, est por­tée par l’éner­gie mâle de « la pyra­mide, de l’é­rec­tion et du sacri­fice », or il n’en est rien.
    Et je vous par­le­rais volon­tiers de ma vie de trappeur/chasseur dans des contrées ou on a d’autre choix que de chas­ser si l’on veut pas­ser l’hi­ver, et dont chaque expé­rience cyné­gé­tique est pour moi « la mort d’une étoile pour qu’en naisse une autre ». Etre un chas­seur en lien avec le monde, c’est por­ter un far­deau qui est lourd, par amour du vivant…

    On en parle ?

    Reply
    • 30 novembre 2019

      Je viens de voir votre mes­sage, je par­tage votre ana­lyse, et je serais bien sûr curieuse d’en dis­cu­ter avec vous.

      Reply
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