En finir avec la culture du viol

Noémie Renard anime depuis 2011 le blog Anti­sexisme.net. Elle a égale­ment animé un forum de discus­sion de 2011 à 2015 afin d’ana­ly­ser les violences sexuelles dont sont victimes les femmes. Dans son livre En finir avec la culture du viol, publié en mars 2018 aux éditions Les petits matins, elle iden­ti­fie les méca­nismes favo­ri­sant les violences sexuelles et leur tolé­rance dans les pays occi­den­taux, et plus parti­cu­liè­re­ment en France. Elle met en lumière un ensemble de repré­sen­ta­tions cultu­relles et d’idées reçues qui bana­lisent les violences sexuelles.

« L’ex­pres­sion « culture du viol » est née dans les années 1970 aux États-Unis au sein du mouve­ment fémi­niste radi­cal. Il désigne une culture (dans le sens de « l’en­semble des valeurs, des modes de vie et des tradi­tions d’une société ») dans laquelle le viol et les autres violences sexuelles sont à la fois prégnants et tolé­rés, avec un déca­lage entre l’am­pleur du phéno­mène et l’im­pu­nité quasi-totale des agres­seurs – pas seule­ment au sens juri­dique, mais aussi social. »

La culture du viol se carac­té­rise par des idées reçues, des stéréo­types de genre, des atti­tudes concer­nant la sexua­lité, et permet de main­te­nir des inéga­li­tés sociales entre hommes et femmes et entre adultes et enfants.

Dans l’ima­gi­naire collec­tif, le stéréo­type du « vrai viol » est géné­ra­le­ment commis par un homme inconnu de la victime, armé et appar­te­nant à une caté­go­rie défa­vo­ri­sée de la popu­la­tion. Il consiste en une péné­tra­tion anale ou vagi­nale par le pénis, s’ac­com­pagne d’une grande violence physique et a lieu la nuit, dans un espace public.

Quelques chiffres permettent d’ap­pré­hen­der la réalité sociale et cultu­relle du viol en France :

  • 94 % des auteurs d’agres­sions sexuelles sur les femmes sont des hommes, les 3/4 des viols commis sur des hommes ou des garçons sont perpé­trés par des hommes, 80 % des victimes de viol sont majo­ri­tai­re­ment de sexe fémi­nin, femmes et filles qui, dans la majo­rité des cas, ont moins de 18 ans ;
  • dans 70 % des cas le viol est perpé­tré par un membre de la famille, un proche, un conjoint ;
  • seul 11 % des viols sont perpé­trés sous la menace d’une arme, et seule­ment 10 % des victimes présentent des bles­sures physiques, graves ou non ;
  • 7 % seule­ment des suspects sont atteints d’une mala­die psychia­trique ;
  • seule­ment 2 à 10 % des accu­sa­tions de viols sont menson­gères ;
  • les agres­seurs n’ap­par­tiennent à aucune caté­go­rie socio-écono­mique spéci­fique, ils sont aussi bien univer­si­taires, chan­teurs, cher­cheurs, gendarmes, qu’ou­vriers ou agri­cul­teurs, etc.

D’autre part, les hommes qui agressent sexuel­le­ment ne le font pas par manque sexuel, les études menées sur le sujet montrent de manière constante que les agres­seurs sexuels ont en moyenne plus de parte­naires au cours de leur vie que les hommes non agres­sifs. Les viols ne sont pas dus à des pulsions incon­trô­lables :

« Diffé­rents travaux de psycho­lo­gie sociale confirment que le viol est le fruit d’une déci­sion ration­nelle, dépen­dant d’un rapport béné­fices/risques. Par ailleurs, les études visant à comprendre le compor­te­ment des violeurs en série montrent que ceux-ci ne laissent rien au hasard : le choix de la victime, les méthodes employées pour la piéger et la violer, le lieu de l’agres­sion, etc., sont le fruit d’une réflexion. Loin d’être la consé­quence d’une pulsion incon­trô­lable, le viol appa­raît donc comme un acte calculé, souvent prémé­dité ».

Il est faux égale­ment de penser que l’homme ne peut maîtri­ser son désir sexuel, c’est ce que pensent pour­tant 60 % des Français tandis que 21 % pensent que les femmes peuvent prendre du plai­sir à être forcées.

La « vraie victime » de viol, quant à elle, se débat, porte plainte immé­dia­te­ment, n’est ni alcoo­li­sée, ni droguée, ni trop agui­cheuse. Ces stéréo­types ne corres­pondent pas plus à la réalité que ceux concer­nant le « vrai viol ».

Dans la majo­rité des cas, la victime est frap­pée de para­ly­sie :

« Il s’agit d’une réac­tion invo­lon­taire provoquée par une situa­tion de stress et de peur intenses. […] Ce phéno­mène, appelé égale­ment « sidé­ra­tion », pour­rait être analogue à une réac­tion obser­vée depuis long­temps chez les animaux en situa­tion de grand danger (en parti­cu­lier lors des inter­ac­tions préda­teur-proie), et que l’on nomme « immo­bi­lité tonique ». »

Seule­ment 5 à 13 % des victimes de viol, et 2 % des victimes d’agres­sions sexuelles, portent plainte en France, 90 % des viols ne sont donc pas signa­lés. Parce qu’il y a la honte, la culpa­bi­lité, la peur, les menaces, le chan­tage affec­tif que les violeurs exercent sur leur victime, parce que beau­coup de victimes croient au mythe sur le viol et n’ima­ginent pas que l’agres­sion qu’elles ont subie en était une (60 % des femmes).

Le viol est égale­ment souvent perçu comme une juste puni­tion. Ainsi, 40 % de la popu­la­tion estime que la respon­sa­bi­lité d’un violeur est atté­nuée si la victime a eu une atti­tude provo­cante en public. La victime serait donc punie pour être trop déver­gon­dée, ou coupable d’avoir fait de mauvais choix.

D’autre part, dans une société néoli­bé­rale et indi­vi­dua­liste comme la nôtre il est souvent demandé aux victimes de tour­ner la page, de cesser de se plaindre, de prendre en main leur propre guéri­son. Pour­tant, les violences sexuelles, en parti­cu­lier les viols, sont suscep­tibles d’avoir d’im­por­tantes consé­quences sur la santé des victimes. Elles entraînent des séquelles psycho­lo­giques qui peuvent persis­ter des années après l’agres­sion : troubles anxieux ou dépres­sifs, troubles du compor­te­ment alimen­taire, troubles obses­sion­nels compul­sifs. L’une de leurs consé­quences psycho­lo­giques les plus graves est le syndrome de stress post-trau­ma­tique (SSPT) qui se mani­feste par des cauche­mars enva­his­sants, des flash-backs, l’évi­te­ment de situa­tions pouvant rappe­ler l’évé­ne­ment trau­ma­ti­sant. Elles peuvent aussi affec­ter la santé physique, géné­rant des troubles diges­tifs, des troubles alimen­taires, des problèmes gyné­co­lo­giques, des mala­dies cardio-vascu­laires. Elles sont un facteur d’ad­dic­tion à l’al­cool ou à des drogues. Leurs victimes commettent plus fréquem­ment des tenta­tives de suicide que le reste de la popu­la­tion. Les effets sont encore plus redou­tables lorsque l’agres­seur est un proche puisqu’il pourra agres­ser plus faci­le­ment, plus régu­liè­re­ment et plus long­temps, et que la rupture de confiance qu’en­gendre le viol est désas­treuse pour la victime.

Les chiffres confirment que les violences sexuelles sont massives et graves, et pour­tant l’im­pu­nité est géné­ra­li­sée.

Les idées reçues concer­nant le viol et les agres­sions sexuelles ont pour effet de blâmer les victimes et d’ex­cu­ser les coupables, aussi bien auprès des victimes elles-mêmes qu’au­près de leur famille, de leurs proches, des coupables, des juges et des magis­trats.

C’est ainsi que la propor­tion de plaintes pour viol qui débouchent sur une condam­na­tion est de l’ordre de 15 à 25 %, et seule­ment de 9 % pour les condam­na­tions en cour d’as­sises. Seule­ment 2 % des agres­seurs sexuels sont condam­nés. Une véri­table tolé­rance à l’égard des violences sexuelles rend la justice inca­pable de punir les agres­seurs.

Selon la gravité de l’acte, le droit pénal français distingue les contra­ven­tions, qui relèvent du tribu­nal de police, des délits, jugés devant un tribu­nal correc­tion­nel, et des crimes qui sont du ressort de la cour d’as­sises. Depuis les années 1970, le viol est consi­déré par la loi comme un crime, mais dans les faits, de nombreux viols sont disqua­li­fiés en agres­sions sexuelles par le procu­reur ou le juge d’ins­truc­tion. Ils sont ainsi jugés non plus comme des crimes mais des délits, devant un tribu­nal correc­tion­nel plutôt qu’à la cour d’as­sise, ce qui a pour effet de bana­li­ser le viol. Cette correc­tion­na­li­sa­tion concerne plus de la moitié des affaires de viols et toutes les agres­sions sexuelles dans le cadre du travail qui sont systé­ma­tique­ment disqua­li­fiées en harcè­le­ment sexuel.

« … le crime de viol devient un délit d’agres­sion sexuelle ou de harcè­le­ment sexuel, le délit d’agres­sion sexuelle est quali­fié de harcè­le­ment sexuel ou de violence volon­taire, et le harcè­le­ment sexuel se trans­forme en harcè­le­ment moral ou abou­tit à une relaxe. […] Voir le viol que l’on a subi jugé en deux heures, entre une conduite en état d’al­coo­lé­mie et un vol de vélo, consti­tue effec­ti­ve­ment une grande violence symbo­lique. »

Le livre de Noémie Renard

Si le viol est si fréquem­ment correc­tion­na­lisé, c’est parce que le système judi­ciaire français, en dehors du fait qu’il n’est pas en mesure de trai­ter tous les cas d’un crime aussi grave et répandu, est égale­ment influencé par les stéréo­types véhi­cu­lés par le mythe sur le viol. Ainsi, les viols se rappro­chant le plus du « vrai viol » sont les plus signa­lés, jugés et condam­nés. « Par ailleurs, plus le viol s’éloigne des clichés, plus la victime aura tendance à reti­rer sa plainte. Cette diffé­rence de trai­te­ment entre les « vrais viols » et les autres inter­vient ainsi à toutes les étapes du proces­sus judi­ciaire. Par exemple, les viols commis par un inconnu seraient deux à trois fois plus souvent signa­lés que ceux commis par une personne connue. Si le violeur a commis des bles­sures visibles, la plainte pour viol aura égale­ment plus de chance d’abou­tir à un procès. » L’ap­par­te­nance de l’agres­seur à une caté­go­rie défa­vo­ri­sée (mino­rité ethnique ou chômeur) est égale­ment un facteur qui faci­lite le trai­te­ment de la plainte. Les suspects blancs et appar­te­nant à une classe sociale aisée sont plus suscep­tibles d’évi­ter une enquête, surtout si la victime appar­tient à une classe sociale infé­rieure. Si la victime est atteinte d’une mala­die ou d’un handi­cap mental, l’af­faire a peu de chance d’ar­ri­ver aux tribu­naux. Quant aux viols digi­taux et aux tenta­tives de viol, ils sont presque toujours disqua­li­fiés.

« Ironie de l’his­toire : alors que les viols se rappro­chant du cliché du « vrai viol » sont favo­ri­sés dans le trai­te­ment judi­ciaire, les dénon­cia­tions menson­gères comportent le plus souvent ces mêmes éléments stéréo­ty­pés : un inconnu, dans la rue, armé, etc. »

Socia­le­ment, les agres­seurs sont faci­le­ment discul­pés : Roman Polanski, qui a drogué et violé une enfant de treize ans et qui pour­suit sa carrière et béné­fi­cie toujours du soutien du 7e art ; le produc­teur Harvey Wein­stein rendu célèbre par la triste histoire #Metoo ou #Balan­ce­ton­porc ; Donald Trump, accusé de viol par plusieurs femmes, dont une fille de 13 ans ; Denis Baupin toujours à l’As­sem­blée natio­nale et Domi­nique Strauss-Khan qui conti­nue de conseiller des gouver­ne­ments. Mais cela ne concerne pas que les indi­vi­dus célèbres.

« Les travaux conduits sur les familles inces­tueuses montrent que les membres de la famille restent aveugles et sourds aux violences sexuelles intra­fa­mi­liales, même lorsqu’ils se doutent de quelque chose. Quand les enfants dénoncent expli­ci­te­ment l’in­ceste dont ils sont victimes, ces révé­la­tions sont souvent reçues avec colère ou déni, et la plupart du temps les violences conti­nuent. »

Il en est de même des scan­dales de pédo­cri­mi­na­lité qui ont écla­boussé l’église catho­lique, malgré qu’il en ait été informé le cardi­nal Barba­rin n’a pas jugé utile de les signa­ler à la justice. Ainsi, concer­nant les agres­sions sexuelles envers les femmes et les enfants beau­coup préfèrent encore détour­ner le regard et, plutôt que de dénon­cer les agres­seurs et de proté­ger la victime, optent pour la passi­vité et l’iner­tie. Ce compor­te­ment concerne la société entière parce qu’il y a un déca­lage incon­gru entre la nature de ces violences et la bana­lité de ceux qui les commettent. Parce que ces violences sont perpé­trées par des hommes ordi­naires et non par ces « autres » : voyou de banlieue, prolo inces­tueux, psycho­pathe, pervers, élites déca­dentes, etc.

Le mythe, véhi­culé notam­ment par la psycha­na­lyse freu­dienne, selon laquelle la femme aurait une sexua­lité maso­chiste, parti­cipe égale­ment à atté­nuer voire à nier l’agres­sion. Ainsi, un juge d’ins­truc­tion peut consi­dé­rer qu’il n’y a pas de violences conju­gales mais une simple « habi­tude d’en­tre­te­nir des rapports sexuels violents », la répé­ti­tion des viols étant consi­dé­rée comme une incli­na­tion de la victime, et ce malgré des faits acca­blants. L’af­faire est ainsi correc­tion­na­li­sée et jugée comme simple délit.

À l’image de la société, la loi est empreinte de stéréo­types sexistes, fondés sur une concep­tua­li­sa­tion andro­cen­trée des violences sexuelles. L’un d’entre eux étant la dispo­ni­bi­lité sexuelle des femmes et le droit d’ac­cès des hommes à leur corps. Une femme est présu­mée consen­tir à l’ac­ti­vité sexuelle ou être la gardienne du temple coûte que coûte, la victime doit donc prou­ver qu’elle a été contrainte par l’agres­seur. Mais, concep­tua­li­sa­tion andro­cen­trée oblige, la parole d’une femme ou d’un enfant ne vaut pas grand-chose face à la parole d’un homme. D’autre part, le viol est une violence en soi et plus parti­cu­liè­re­ment lorsqu’il concerne les mineurs, une personne en condi­tion de handi­cap, une victime sidé­rée ou morte de peur.

« Un droit qui n’in­té­gre­rait pas ces stéréo­types postu­le­rait que la personne qui initie l’ac­ti­vité sexuelle doit s’as­su­rer du consen­te­ment effec­tif de son ou de sa parte­naire. Autre­ment dit, un tel droit s’in­té­res­se­rait avant tout à la volonté et aux désirs réels des prota­go­nistes de l’in­te­rac­tion sexuelle, et non pas aux moyens déployés par l’agres­seur pour faire céder sa victime. »

Le parcours judi­ciaire devient trop souvent une seconde victi­mi­sa­tion, le manque d’em­pa­thie de nombreux acteurs du proces­sus judi­ciaires étant courant. Cela vaut égale­ment pour les proches qui bien souvent posent des ques­tions culpa­bi­li­santes et intru­sives. L’ef­fet d’im­pu­nité sur les violeurs parti­cipe égale­ment à cette victi­mi­sa­tion, et favo­rise aussi le passage à l’acte.

« Il appa­raît que les agres­seurs poten­tiels font des choix ration­nels : ils n’agressent que si le rapport béné­fices/risques leur semble favo­rable. Outres leurs valeurs morales et leur désir sexuel, c’est donc les consé­quences possibles de leur acte qui affectent leur déci­sion. Plus ils croient qu’ils pour­raient risquer de subir une sanc­tion (arres­ta­tion par la police ou renvoi de l’uni­ver­sité, par exemple), moins ils se déclarent prêts à violer. Un senti­ment d’im­pu­nité judi­ciaire ou sociale géné­ra­lisé a donc, concrè­te­ment, de graves consé­quences.

[…]

Les mythes sur le viol ont égale­ment un effet, aussi bien sur la propen­sion au viol que sur les passages à l’acte réels : les hommes qui déclarent avoir déjà agressé sexuel­le­ment ou qui affirment qu’ils seraient prêts à le faire adhèrent davan­tage aux mythes sur le viol que les hommes non agres­sifs. Ces mythes permettent aux agres­seurs de justi­fier mora­le­ment leurs actes, ils fonc­tionnent comme des neutra­li­sants cogni­tifs qui permettent de s’ar­ran­ger faci­le­ment avec sa conscience. »

La culture du viol permet à l’agres­seur de s’épar­gner une part de culpa­bi­lité, d’au­tant plus si la victime était alcoo­li­sée, en mini-jupe, si le viol n’est commis qu’a­vec un doigt, etc.

Histo­rique­ment, femme et enfant appar­tiennent au père de famille. Sous l’An­cien régime, le viol était une viola­tion de la propriété du père ou de l’époux, tandis que les viols de femmes pros­ti­tuées non mariées étaient sans gravité. Jusqu’au XIXe siècle, le maître avait le droit de violer les servantes ou les esclaves qui, dans l’ima­gi­naire social, étaient moins respec­tables, ce qui justi­fiait les viols qu’elles subis­saient. Le corps des femmes appar­tient donc aux hommes qui peuvent se l’ap­pro­prier, sauf si celle-ci possède déjà un proprié­taire. C’est pourquoi, jusqu’en 1980, seules les péné­tra­tions vagi­nales par le pénis étaient incluses dans la défi­ni­tion légale du viol. Le véri­table crime étant l’adul­tère et non le viol. Cette concep­tion du viol et l’ima­gi­naire érotique qui l’ac­com­pagne sont toujours d’ac­tua­lité :

« Un viol est perçu comme moins grave s’il est commis par le proprié­taire (conjoint), sur une femme « sans proprié­taire » (à la sexua­lité non conju­gale) ou s’il ne risque pas de provoquer de gros­sesse (excep­tion faite du viol anal) ».

Si la plupart des viols appa­raissent comme n’étant pas vrai­ment des viols, il est inutile de les condam­ner. C’est ainsi que le viol, dans notre société, est bien plus régulé que prohibé.

Les violences sexuelles ont un sens poli­tique et rappellent à chacun-e-s sa place hiérar­chique dans la société. Elles sont une stra­té­gie de domi­na­tion qui permet de main­te­nir les femmes et les enfants dans une posi­tion d’in­fé­rio­rité. Chaque jour, deux enfants décèdent en France de violences infli­gées par des adultes. L’édu­ca­tion et la socia­li­sa­tion des enfants parti­cipent à la repro­duc­tion de la hiérar­chie entre homme et femme : passi­vité/action, faiblesse/force, gentillesse/agres­si­vité, dépen­dance/recherche de succès. Cette domi­na­tion est visible jusque dans les moindres détails du quoti­dien. Il suffit d’ob­ser­ver la façon dont les hommes, dans les conver­sa­tions de groupe, mono­po­lisent la parole.

Diffé­rentes études ont démon­tré que le viol est plus affaire de désir de domi­na­tion et d’hu­mi­lia­tion que de satis­fac­tion sexuelle. Il est davan­tage ques­tion de pouvoir et de reven­di­ca­tion d’ac­cès au corps des femmes.

« D’autres études démontrent que les hommes enclins à commettre des violences sexuelles ou qui en ont déjà commis sont atti­rés par le pouvoir et font une asso­cia­tion auto­ma­tique entre pouvoir et sexua­lité. Cela signi­fie que, lorsque quelque chose leur fait penser au pouvoir, des idées en lien avec la sexua­lité leur viennent auto­ma­tique­ment. Par ailleurs, les hommes enclins à agres­ser sexuel­le­ment ont tendance à trou­ver une femme plus atti­rante quand on les a mis dans une situa­tion qui leur a fait penser à la notion de pouvoir. Ce n’est pas le cas des hommes non agres­sifs, dont l’at­ti­rance pour les femmes n’est pas influen­cée par des pensées liées à la domi­nance. Ces données suggèrent que, chez les hommes agres­sifs sexuel­le­ment, une exci­ta­tion sexuelle découle de l’exer­cice du pouvoir. »

Aussi bien les hommes que les femmes qui adhèrent aux mythes sur le viol sous­crivent davan­tage aux idées sexistes, racistes, homo­phobes et mépri­santes envers les pauvres. Toutes ces idées servent de justi­fi­ca­tions aux hiérar­chies exis­tantes dans la société. Les violences sexuelles sont un outil pour main­te­nir les hiérar­chies exis­tantes, elles permettent de réaf­fir­mer la posi­tion de chacun. Le viol, et notam­ment le viol collec­tif, est en effet utilisé dans diffé­rentes socié­tés par les hommes pour punir les femmes qui ne respectent pas leurs règles ou ont un compor­te­ment incor­rect : refus des avances d’un époux, rapports sexuels illé­gi­times, etc. Un certain nombre de mythes sur le viol ont un carac­tère puni­tif. Une femme qui ne respecte pas certaines règles de bien­séance ou de prudence a mérité son viol. Le viol est un contrôle disci­pli­naire qui permet de rappe­ler à l’ordre et sert à donner l’exemple à toutes celles qui voudraient défier le pouvoir mascu­lin. Dans notre société, la peur du viol réduit les liber­tés des femmes, et notam­ment la liberté de circu­la­tion et la liberté sexuelle. Elles craignent de s’aven­tu­rer seules à certaines heures de la nuit, en certains lieux, en portant certaines tenues ; elles sont blâmées à cause de leur compor­te­ment sexuel. L’homme croit ainsi que les femmes doivent être proté­gées et les femmes réduisent leur liberté en échange d’une illu­sion de sécu­rité. Le harcè­le­ment dans les lieux publics rappelle sans cesse la possi­bi­lité du viol. Les agres­sions sexuelles vulné­ra­bi­lisent les victimes d’un point de vue psycho­lo­gique mais aussi écono­mique et social : perte d’em­ploi, pertur­ba­tion scolaire pour les mineur-e-s, etc. Le viol renforce égale­ment la vulné­ra­bi­lité des filles et des femmes par les gros­sesses qu’il peut engen­drer. Dans plusieurs socié­tés, y compris occi­den­tales, la gros­sesse est un moyen de contrôle, une immo­bi­li­sa­tion permise par une gros­sesse forcée, elle-même le fruit de rapports conju­gaux forcés.

Les normes hété­ro­sexuelles parti­cipent aussi de cette domi­na­tion. Dès l’en­fance, l’hé­té­ro­sexua­lité est présen­tée comme unique modèle, et cette hété­ro­sexua­lité est tein­tée de violence. Dans l’ima­gi­naire social, la violence est consti­tu­tive de l’acte sexuel, elle paraît même indis­pen­sable au plai­sir sexuel. Une dualité homme/femme s’ancre très tôt chez les enfants :

  • « les hommes ont des désirs sexuels irré­pres­sibles ; les femmes ont des désirs sexuels plus faibles, et leur sexua­lité sert plutôt à obte­nir ou à expri­mer autre chose, notam­ment de l’amour.
  • Les hommes sont agres­sifs sexuel­le­ment, les femmes maso­chistes.
  • Les hommes sont actifs (sujets de désir, sujets sexuels) et les femmes passives (objets de désir, objets sexuels).
  • Les hommes se doivent d’être sexuel­le­ment compé­tents ; les femmes peuvent être des « oies blanches ». »

Selon certains auteurs et psycho­logues (H. Ellis, S. Freud), la violence sexuelle est consti­tu­tive de l’es­pèce. Les femmes ont besoin d’être violen­tées pour exci­ter l’homme. L’éga­lité entre homme et femme mettrait donc en danger la sexua­lité natu­relle et dési­rable. Cet imagi­naire est repro­duit dans la porno­gra­phie où l’in­te­rac­tion sexuelle est binaire : péné­tré/péné­trant ; domi­nant/soumis ; actif/passif ; homme/femme. Le lien entre péné­tra­tion et hiérar­chie est ancré dans l’ima­gi­naire de tous. Les impli­ca­tions de cet imagi­naire des besoins sexuels de l’homme qu’il serait impor­tant de satis­faire s’étendent au-delà des rapports entre hommes et femmes et permettent de justi­fier et de bana­li­ser des violences sexuelles à l’en­contre d’en­fants et de jeunes. « Certains hommes ont simple­ment le senti­ment qu’ils ont le droit d’uti­li­ser sexuel­le­ment des personnes de leur entou­rage, du moment qu’il ne s’agit pas d’hommes adultes, et ne se privent pas de le faire. »

La grande majo­rité des femmes subissent des actes sexuels non dési­rés, qu’ils soient violents ou non, souvent consen­tis par abné­ga­tion de leur propre désir et sous le harcè­le­ment du conjoint. L’ima­gi­naire sexuel, dominé par l’hé­té­ro­sexua­lité et dont seule la péné­tra­tion est l’ac­com­plis­se­ment, parti­cipe à bana­li­ser la coer­ci­tion sexuelle qui domine la société. Pour s’ex­traire des nombreux actes de coer­ci­tions plus ou moins graves qui découlent d’une hété­ro­sexua­lité trop long­temps impo­sée et fantas­mée au profit des mâles, il est impor­tant de défi­nir clai­re­ment le consen­te­ment fémi­nin, qui doit s’ex­pri­mer par des mots et des gestes, mais aussi d’éduquer les enfants, dès l’école mater­nelle, à l’éga­lité des hommes et des femmes. La socia­li­sa­tion des garçons et des filles ne doit plus dépendre des stéréo­types de genre qui dominent encore nos socié­tés. Il est urgent d’amé­lio­rer la prise en charge des victimes de violences sexuelles en formant des profes­sion­nels, et d’amé­lio­rer la défi­ni­tion du viol et des agres­sions sexuelles pour lutter contre la culture du viol dont les premières victimes sont les femmes et les enfants.

Ana Minski

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Comments to: En finir avec la culture du viol (par Ana Minski)
  • 3 décembre 2018

    Merci à Ana Minski de ne pas totalement oublier les enfants, ce que font souvent les discours féministes, et de ne pas basculer dans des idéologies du genre délirantes (tout pour le culturel rien pour le naturel).
    Si une partie de la culture du viol s’explique par des stéréotypes reçus dès l’enfance ou par l’immersion dans une société bancale, de la marchandisation et du pouvoir, l’auteur ignore la cause première. Celle-ci explique pourtant la plupart des passage à l’acte, à la fois en raison d’une vulnérabilité de la victime par rapport aux circonstances du viol et de la présence de pulsions chez l’agresseur. A savoir la mémoire traumatique suite à un abus sexuel dans l’enfance.
    Car un enfant abusé, non pris en charge, pourra non seulement reproduire ce qu’il a subit une fois adulte mais aussi développer de multiples comportements déviants contre soi-même (suicides, dépression, drogues, prostitution, …), et contre autrui. Autrement dit l’abus sexuel nourrit la culture du viol comme nul autre (cela a été démontré statistiquement).
    Voir à ce sujet les travaux de Muriel Salmona, par exemple :
    https://www.memoiretraumatique.org/assets/files/v1/Articles-Dr-MSalmona/2017-Aide-memoire-Dunod-Impact-des-violences-sexuelles-la-memoire-traumatique-a-l-%C5%93uvre.pdf
    Si on protégeait mieux les enfants, pour diminuer le nombres de victimes (165 000 viols d’enfant par année, davantage que de viols de femme) et augmenter leur prise en charge thérapeutiques le plus tôt possible, les viols sur adultes diminuerait également drastiquement (de plus de 70 %), sinon totalement.
    https://www.memoiretraumatique.org/assets/files/v1/campagne2018/20180703DossierDePresse-enqueteIPSOS-projet-loi-sur-les-violences-sexuelles.pdf

    OUVREZ LES YEUX LES FEMINISTES (et votre coeur à la souffrance des enfants) et agissez en conséquence :
    On ne pourra pas supprimer cette culture du viol sur adulte sans supprimer d’abord la culture du viol sur enfant (ou pédocriminalité).

    C’est une priorité et non seulement la lutte (raisonnée, et non aberrrante) contre les stéréotypes du genre. Hélas on ne fait rien, au contraire, les enfants doivent toujours prouver leur non consentement à un viol (seulement 0,3 % des viols sur mineur font l’objet d’un procès) et on veut les éduquer sexuellement de manière toujours plus précoce et intrusive (ce qui conduira inévitablement à de nouveaux traumatismes et donc alimentera d’autant la culture du viol).

    Reply
    • 4 décembre 2018

      Merci à vous pour ces informations et les liens. Je suis tout à fait d’accord sur l’importance de la pédocriminalité dans notre société. Il est en effet urgent de la dénoncer et de la démanteler.

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    • 1 janvier 2020

      Je ne partage pas cette analyse. Je pense que la cause première est la domination masculine.
      Dans l’apprentissage de ce qu’est devenir un homme, les virils (comme le dit Olivier Manceron) apprennent que les femmes et les enfants leur appartiennent. Certains hommes (beaucoup en fait) appliquent cette leçon à la lettre et se font servir par une femme (corvées ménagères, soins des enfants, sexe) et pour le sexe, d’autres SE servent, sur les enfants et les femmes (viol et prostitution), parce qu’ils pensent qu’ils on droit à satisfaire leurs envies (si c’était des pulsions, les viols auraient lieu en public).
      Les parents incestueux sont quasi toujours des hommes alors que les victimes sont des petites filles et des petits garçons. Pourtant ce sont des garçons qui reproduisent ce qu’ils ont subi, en s’identifiant à l’agresseur.
      Les pulsions ne sont pas réservées aux hommes. Etre adulte, c’est gérer ses pulsions, pour que notre société soit humaine et ne soit pas une jungle.
      Donc, quand notre société sera égalitaire et arrêtera de protéger les agresseurs sexuels, les enfants pourront avoir une vie d’enfant !
      Lire Un silence de Morte de Patrizia Romito
      https://www.babelio.com/livres/Romito-Un-silence-de-mortes–La-violence-masculine-occul/307861

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  • 18 janvier 2019

    En lien avec votre article, l’actualité irlandaise complète votre réflexion (#thisisnotconsent).Quid de l’après plainte ? Plasticienne, des femmes indignées par la relaxe du violeur, ont accepté de prêter ce petit bout de tissu, symbole de culpabilité supposé, que je dessine épinglé ?
    A découvrir le tout début de la série : https://1011-art.blogspot.com/p/thisisnotconsent.html

    Et aussi en écho, une oeuvre plus pudique intitulée « Noli me tangere » sur l’inviolabilité du corps de la femme : https://1011-art.blogspot.fr/p/noli-me-tangere.html

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