En finir avec la culture du viol

Noé­mie Renard anime depuis 2011 le blog Antisexisme.net. Elle a éga­le­ment ani­mé un forum de dis­cus­sion de 2011 à 2015 afin d’a­na­ly­ser les vio­lences sexuelles dont sont vic­times les femmes. Dans son livre En finir avec la culture du viol, publié en mars 2018 aux édi­tions Les petits matins, elle iden­ti­fie les méca­nismes favo­ri­sant les vio­lences sexuelles et leur tolé­rance dans les pays occi­den­taux, et plus par­ti­cu­liè­re­ment en France. Elle met en lumière un ensemble de repré­sen­ta­tions cultu­relles et d’i­dées reçues qui bana­lisent les vio­lences sexuelles.

« L’ex­pres­sion « culture du viol » est née dans les années 1970 aux États-Unis au sein du mou­ve­ment fémi­niste radi­cal. Il désigne une culture (dans le sens de « l’en­semble des valeurs, des modes de vie et des tra­di­tions d’une socié­té ») dans laquelle le viol et les autres vio­lences sexuelles sont à la fois pré­gnants et tolé­rés, avec un déca­lage entre l’am­pleur du phé­no­mène et l’im­pu­ni­té qua­si-totale des agres­seurs – pas seule­ment au sens juri­dique, mais aus­si social. »

La culture du viol se carac­té­rise par des idées reçues, des sté­réo­types de genre, des atti­tudes concer­nant la sexua­li­té, et per­met de main­te­nir des inéga­li­tés sociales entre hommes et femmes et entre adultes et enfants.

Dans l’i­ma­gi­naire col­lec­tif, le sté­réo­type du « vrai viol » est géné­ra­le­ment com­mis par un homme incon­nu de la vic­time, armé et appar­te­nant à une caté­go­rie défa­vo­ri­sée de la popu­la­tion. Il consiste en une péné­tra­tion anale ou vagi­nale par le pénis, s’ac­com­pagne d’une grande vio­lence phy­sique et a lieu la nuit, dans un espace public.

Quelques chiffres per­mettent d’ap­pré­hen­der la réa­li­té sociale et cultu­relle du viol en France :

  • 94 % des auteurs d’a­gres­sions sexuelles sur les femmes sont des hommes, les 3/4 des viols com­mis sur des hommes ou des gar­çons sont per­pé­trés par des hommes, 80 % des vic­times de viol sont majo­ri­tai­re­ment de sexe fémi­nin, femmes et filles qui, dans la majo­ri­té des cas, ont moins de 18 ans ;
  • dans 70 % des cas le viol est per­pé­tré par un membre de la famille, un proche, un conjoint ;
  • seul 11 % des viols sont per­pé­trés sous la menace d’une arme, et seule­ment 10 % des vic­times pré­sentent des bles­sures phy­siques, graves ou non ;
  • 7 % seule­ment des sus­pects sont atteints d’une mala­die psy­chia­trique ;
  • seule­ment 2 à 10 % des accu­sa­tions de viols sont men­son­gères ;
  • les agres­seurs n’ap­par­tiennent à aucune caté­go­rie socio-éco­no­mique spé­ci­fique, ils sont aus­si bien uni­ver­si­taires, chan­teurs, cher­cheurs, gen­darmes, qu’ou­vriers ou agri­cul­teurs, etc.

D’autre part, les hommes qui agressent sexuel­le­ment ne le font pas par manque sexuel, les études menées sur le sujet montrent de manière constante que les agres­seurs sexuels ont en moyenne plus de par­te­naires au cours de leur vie que les hommes non agres­sifs. Les viols ne sont pas dus à des pul­sions incon­trô­lables :

« Dif­fé­rents tra­vaux de psy­cho­lo­gie sociale confirment que le viol est le fruit d’une déci­sion ration­nelle, dépen­dant d’un rap­port bénéfices/risques. Par ailleurs, les études visant à com­prendre le com­por­te­ment des vio­leurs en série montrent que ceux-ci ne laissent rien au hasard : le choix de la vic­time, les méthodes employées pour la pié­ger et la vio­ler, le lieu de l’a­gres­sion, etc., sont le fruit d’une réflexion. Loin d’être la consé­quence d’une pul­sion incon­trô­lable, le viol appa­raît donc comme un acte cal­cu­lé, sou­vent pré­mé­di­té ».

Il est faux éga­le­ment de pen­ser que l’homme ne peut maî­tri­ser son désir sexuel, c’est ce que pensent pour­tant 60 % des Fran­çais tan­dis que 21 % pensent que les femmes peuvent prendre du plai­sir à être for­cées.

La « vraie vic­time » de viol, quant à elle, se débat, porte plainte immé­dia­te­ment, n’est ni alcoo­li­sée, ni dro­guée, ni trop agui­cheuse. Ces sté­réo­types ne cor­res­pondent pas plus à la réa­li­té que ceux concer­nant le « vrai viol ».

Dans la majo­ri­té des cas, la vic­time est frap­pée de para­ly­sie :

« Il s’a­git d’une réac­tion invo­lon­taire pro­vo­quée par une situa­tion de stress et de peur intenses. […] Ce phé­no­mène, appe­lé éga­le­ment « sidé­ra­tion », pour­rait être ana­logue à une réac­tion obser­vée depuis long­temps chez les ani­maux en situa­tion de grand dan­ger (en par­ti­cu­lier lors des inter­ac­tions pré­da­teur-proie), et que l’on nomme « immo­bi­li­té tonique ». »

Seule­ment 5 à 13 % des vic­times de viol, et 2 % des vic­times d’a­gres­sions sexuelles, portent plainte en France, 90 % des viols ne sont donc pas signa­lés. Parce qu’il y a la honte, la culpa­bi­li­té, la peur, les menaces, le chan­tage affec­tif que les vio­leurs exercent sur leur vic­time, parce que beau­coup de vic­times croient au mythe sur le viol et n’i­ma­ginent pas que l’a­gres­sion qu’elles ont subie en était une (60 % des femmes).

Le viol est éga­le­ment sou­vent per­çu comme une juste puni­tion. Ain­si, 40 % de la popu­la­tion estime que la res­pon­sa­bi­li­té d’un vio­leur est atté­nuée si la vic­time a eu une atti­tude pro­vo­cante en public. La vic­time serait donc punie pour être trop déver­gon­dée, ou cou­pable d’a­voir fait de mau­vais choix.

D’autre part, dans une socié­té néo­li­bé­rale et indi­vi­dua­liste comme la nôtre il est sou­vent deman­dé aux vic­times de tour­ner la page, de ces­ser de se plaindre, de prendre en main leur propre gué­ri­son. Pour­tant, les vio­lences sexuelles, en par­ti­cu­lier les viols, sont sus­cep­tibles d’a­voir d’im­por­tantes consé­quences sur la san­té des vic­times. Elles entraînent des séquelles psy­cho­lo­giques qui peuvent per­sis­ter des années après l’a­gres­sion : troubles anxieux ou dépres­sifs, troubles du com­por­te­ment ali­men­taire, troubles obses­sion­nels com­pul­sifs. L’une de leurs consé­quences psy­cho­lo­giques les plus graves est le syn­drome de stress post-trau­ma­tique (SSPT) qui se mani­feste par des cau­che­mars enva­his­sants, des flash-backs, l’é­vi­te­ment de situa­tions pou­vant rap­pe­ler l’événement trau­ma­ti­sant. Elles peuvent aus­si affec­ter la san­té phy­sique, géné­rant des troubles diges­tifs, des troubles ali­men­taires, des pro­blèmes gyné­co­lo­giques, des mala­dies car­dio-vas­cu­laires. Elles sont un fac­teur d’ad­dic­tion à l’al­cool ou à des drogues. Leurs vic­times com­mettent plus fré­quem­ment des ten­ta­tives de sui­cide que le reste de la popu­la­tion. Les effets sont encore plus redou­tables lorsque l’a­gres­seur est un proche puis­qu’il pour­ra agres­ser plus faci­le­ment, plus régu­liè­re­ment et plus long­temps, et que la rup­ture de confiance qu’en­gendre le viol est désas­treuse pour la vic­time.

Les chiffres confirment que les vio­lences sexuelles sont mas­sives et graves, et pour­tant l’im­pu­ni­té est géné­ra­li­sée.

Les idées reçues concer­nant le viol et les agres­sions sexuelles ont pour effet de blâ­mer les vic­times et d’excuser les cou­pables, aus­si bien auprès des vic­times elles-mêmes qu’auprès de leur famille, de leurs proches, des cou­pables, des juges et des magis­trats.

C’est ain­si que la pro­por­tion de plaintes pour viol qui débouchent sur une condam­na­tion est de l’ordre de 15 à 25 %, et seule­ment de 9 % pour les condam­na­tions en cour d’as­sises. Seule­ment 2 % des agres­seurs sexuels sont condam­nés. Une véri­table tolé­rance à l’é­gard des vio­lences sexuelles rend la jus­tice inca­pable de punir les agres­seurs.

Selon la gra­vi­té de l’acte, le droit pénal fran­çais dis­tingue les contra­ven­tions, qui relèvent du tri­bu­nal de police, des délits, jugés devant un tri­bu­nal cor­rec­tion­nel, et des crimes qui sont du res­sort de la cour d’as­sises. Depuis les années 1970, le viol est consi­dé­ré par la loi comme un crime, mais dans les faits, de nom­breux viols sont dis­qua­li­fiés en agres­sions sexuelles par le pro­cu­reur ou le juge d’ins­truc­tion. Ils sont ain­si jugés non plus comme des crimes mais des délits, devant un tri­bu­nal cor­rec­tion­nel plu­tôt qu’à la cour d’as­sise, ce qui a pour effet de bana­li­ser le viol. Cette cor­rec­tion­na­li­sa­tion concerne plus de la moi­tié des affaires de viols et toutes les agres­sions sexuelles dans le cadre du tra­vail qui sont sys­té­ma­ti­que­ment dis­qua­li­fiées en har­cè­le­ment sexuel.

« … le crime de viol devient un délit d’a­gres­sion sexuelle ou de har­cè­le­ment sexuel, le délit d’a­gres­sion sexuelle est qua­li­fié de har­cè­le­ment sexuel ou de vio­lence volon­taire, et le har­cè­le­ment sexuel se trans­forme en har­cè­le­ment moral ou abou­tit à une relaxe. […] Voir le viol que l’on a subi jugé en deux heures, entre une conduite en état d’alcoolémie et un vol de vélo, consti­tue effec­ti­ve­ment une grande vio­lence sym­bo­lique. »

Le livre de Noé­mie Renard

Si le viol est si fré­quem­ment cor­rec­tion­na­li­sé, c’est parce que le sys­tème judi­ciaire fran­çais, en dehors du fait qu’il n’est pas en mesure de trai­ter tous les cas d’un crime aus­si grave et répan­du, est éga­le­ment influen­cé par les sté­réo­types véhi­cu­lés par le mythe sur le viol. Ain­si, les viols se rap­pro­chant le plus du « vrai viol » sont les plus signa­lés, jugés et condam­nés. « Par ailleurs, plus le viol s’é­loigne des cli­chés, plus la vic­time aura ten­dance à reti­rer sa plainte. Cette dif­fé­rence de trai­te­ment entre les « vrais viols » et les autres inter­vient ain­si à toutes les étapes du pro­ces­sus judi­ciaire. Par exemple, les viols com­mis par un incon­nu seraient deux à trois fois plus sou­vent signa­lés que ceux com­mis par une per­sonne connue. Si le vio­leur a com­mis des bles­sures visibles, la plainte pour viol aura éga­le­ment plus de chance d’a­bou­tir à un pro­cès. » L’ap­par­te­nance de l’a­gres­seur à une caté­go­rie défa­vo­ri­sée (mino­ri­té eth­nique ou chô­meur) est éga­le­ment un fac­teur qui faci­lite le trai­te­ment de la plainte. Les sus­pects blancs et appar­te­nant à une classe sociale aisée sont plus sus­cep­tibles d’é­vi­ter une enquête, sur­tout si la vic­time appar­tient à une classe sociale infé­rieure. Si la vic­time est atteinte d’une mala­die ou d’un han­di­cap men­tal, l’af­faire a peu de chance d’ar­ri­ver aux tri­bu­naux. Quant aux viols digi­taux et aux ten­ta­tives de viol, ils sont presque tou­jours dis­qua­li­fiés.

« Iro­nie de l’his­toire : alors que les viols se rap­pro­chant du cli­ché du « vrai viol » sont favo­ri­sés dans le trai­te­ment judi­ciaire, les dénon­cia­tions men­son­gères com­portent le plus sou­vent ces mêmes élé­ments sté­réo­ty­pés : un incon­nu, dans la rue, armé, etc. »

Socia­le­ment, les agres­seurs sont faci­le­ment dis­cul­pés : Roman Polans­ki, qui a dro­gué et vio­lé une enfant de treize ans et qui pour­suit sa car­rière et béné­fi­cie tou­jours du sou­tien du 7e art ; le pro­duc­teur Har­vey Wein­stein ren­du célèbre par la triste his­toire #Metoo ou #Balan­ce­ton­porc ; Donald Trump, accu­sé de viol par plu­sieurs femmes, dont une fille de 13 ans ; Denis Bau­pin tou­jours à l’As­sem­blée natio­nale et Domi­nique Strauss-Khan qui conti­nue de conseiller des gou­ver­ne­ments. Mais cela ne concerne pas que les indi­vi­dus célèbres.

« Les tra­vaux conduits sur les familles inces­tueuses montrent que les membres de la famille res­tent aveugles et sourds aux vio­lences sexuelles intra­fa­mi­liales, même lors­qu’ils se doutent de quelque chose. Quand les enfants dénoncent expli­ci­te­ment l’in­ceste dont ils sont vic­times, ces révé­la­tions sont sou­vent reçues avec colère ou déni, et la plu­part du temps les vio­lences conti­nuent. »

Il en est de même des scan­dales de pédo­cri­mi­na­li­té qui ont écla­bous­sé l’é­glise catho­lique, mal­gré qu’il en ait été infor­mé le car­di­nal Bar­ba­rin n’a pas jugé utile de les signa­ler à la jus­tice. Ain­si, concer­nant les agres­sions sexuelles envers les femmes et les enfants beau­coup pré­fèrent encore détour­ner le regard et, plu­tôt que de dénon­cer les agres­seurs et de pro­té­ger la vic­time, optent pour la pas­si­vi­té et l’i­ner­tie. Ce com­por­te­ment concerne la socié­té entière parce qu’il y a un déca­lage incon­gru entre la nature de ces vio­lences et la bana­li­té de ceux qui les com­mettent. Parce que ces vio­lences sont per­pé­trées par des hommes ordi­naires et non par ces « autres » : voyou de ban­lieue, pro­lo inces­tueux, psy­cho­pathe, per­vers, élites déca­dentes, etc.

Le mythe, véhi­cu­lé notam­ment par la psy­cha­na­lyse freu­dienne, selon laquelle la femme aurait une sexua­li­té maso­chiste, par­ti­cipe éga­le­ment à atté­nuer voire à nier l’a­gres­sion. Ain­si, un juge d’ins­truc­tion peut consi­dé­rer qu’il n’y a pas de vio­lences conju­gales mais une simple « habi­tude d’en­tre­te­nir des rap­ports sexuels vio­lents », la répé­ti­tion des viols étant consi­dé­rée comme une incli­na­tion de la vic­time, et ce mal­gré des faits acca­blants. L’af­faire est ain­si cor­rec­tion­na­li­sée et jugée comme simple délit.

À l’i­mage de la socié­té, la loi est empreinte de sté­réo­types sexistes, fon­dés sur une concep­tua­li­sa­tion andro­cen­trée des vio­lences sexuelles. L’un d’entre eux étant la dis­po­ni­bi­li­té sexuelle des femmes et le droit d’ac­cès des hommes à leur corps. Une femme est pré­su­mée consen­tir à l’ac­ti­vi­té sexuelle ou être la gar­dienne du temple coûte que coûte, la vic­time doit donc prou­ver qu’elle a été contrainte par l’a­gres­seur. Mais, concep­tua­li­sa­tion andro­cen­trée oblige, la parole d’une femme ou d’un enfant ne vaut pas grand-chose face à la parole d’un homme. D’autre part, le viol est une vio­lence en soi et plus par­ti­cu­liè­re­ment lors­qu’il concerne les mineurs, une per­sonne en condi­tion de han­di­cap, une vic­time sidé­rée ou morte de peur.

« Un droit qui n’in­té­gre­rait pas ces sté­réo­types pos­tu­le­rait que la per­sonne qui ini­tie l’ac­ti­vi­té sexuelle doit s’as­su­rer du consen­te­ment effec­tif de son ou de sa par­te­naire. Autre­ment dit, un tel droit s’in­té­res­se­rait avant tout à la volon­té et aux dési­rs réels des pro­ta­go­nistes de l’interaction sexuelle, et non pas aux moyens déployés par l’a­gres­seur pour faire céder sa vic­time. »

Le par­cours judi­ciaire devient trop sou­vent une seconde vic­ti­mi­sa­tion, le manque d’empathie de nom­breux acteurs du pro­ces­sus judi­ciaires étant cou­rant. Cela vaut éga­le­ment pour les proches qui bien sou­vent posent des ques­tions culpa­bi­li­santes et intru­sives. L’ef­fet d’im­pu­ni­té sur les vio­leurs par­ti­cipe éga­le­ment à cette vic­ti­mi­sa­tion, et favo­rise aus­si le pas­sage à l’acte.

« Il appa­raît que les agres­seurs poten­tiels font des choix ration­nels : ils n’a­gressent que si le rap­port bénéfices/risques leur semble favo­rable. Outres leurs valeurs morales et leur désir sexuel, c’est donc les consé­quences pos­sibles de leur acte qui affectent leur déci­sion. Plus ils croient qu’ils pour­raient ris­quer de subir une sanc­tion (arres­ta­tion par la police ou ren­voi de l’u­ni­ver­si­té, par exemple), moins ils se déclarent prêts à vio­ler. Un sen­ti­ment d’im­pu­ni­té judi­ciaire ou sociale géné­ra­li­sé a donc, concrè­te­ment, de graves consé­quences.

[…]

Les mythes sur le viol ont éga­le­ment un effet, aus­si bien sur la pro­pen­sion au viol que sur les pas­sages à l’acte réels : les hommes qui déclarent avoir déjà agres­sé sexuel­le­ment ou qui affirment qu’ils seraient prêts à le faire adhèrent davan­tage aux mythes sur le viol que les hommes non agres­sifs. Ces mythes per­mettent aux agres­seurs de jus­ti­fier mora­le­ment leurs actes, ils fonc­tionnent comme des neu­tra­li­sants cog­ni­tifs qui per­mettent de s’ar­ran­ger faci­le­ment avec sa conscience. »

La culture du viol per­met à l’a­gres­seur de s’é­par­gner une part de culpa­bi­li­té, d’au­tant plus si la vic­time était alcoo­li­sée, en mini-jupe, si le viol n’est com­mis qu’a­vec un doigt, etc.

His­to­ri­que­ment, femme et enfant appar­tiennent au père de famille. Sous l’An­cien régime, le viol était une vio­la­tion de la pro­prié­té du père ou de l’é­poux, tan­dis que les viols de femmes pros­ti­tuées non mariées étaient sans gra­vi­té. Jus­qu’au XIXe siècle, le maître avait le droit de vio­ler les ser­vantes ou les esclaves qui, dans l’i­ma­gi­naire social, étaient moins res­pec­tables, ce qui jus­ti­fiait les viols qu’elles subis­saient. Le corps des femmes appar­tient donc aux hommes qui peuvent se l’approprier, sauf si celle-ci pos­sède déjà un pro­prié­taire. C’est pour­quoi, jus­qu’en 1980, seules les péné­tra­tions vagi­nales par le pénis étaient incluses dans la défi­ni­tion légale du viol. Le véri­table crime étant l’a­dul­tère et non le viol. Cette concep­tion du viol et l’i­ma­gi­naire éro­tique qui l’ac­com­pagne sont tou­jours d’ac­tua­li­té :

« Un viol est per­çu comme moins grave s’il est com­mis par le pro­prié­taire (conjoint), sur une femme « sans pro­prié­taire » (à la sexua­li­té non conju­gale) ou s’il ne risque pas de pro­vo­quer de gros­sesse (excep­tion faite du viol anal) ».

Si la plu­part des viols appa­raissent comme n’é­tant pas vrai­ment des viols, il est inutile de les condam­ner. C’est ain­si que le viol, dans notre socié­té, est bien plus régu­lé que pro­hi­bé.

Les vio­lences sexuelles ont un sens poli­tique et rap­pellent à cha­cun-e‑s sa place hié­rar­chique dans la socié­té. Elles sont une stra­té­gie de domi­na­tion qui per­met de main­te­nir les femmes et les enfants dans une posi­tion d’infériorité. Chaque jour, deux enfants décèdent en France de vio­lences infli­gées par des adultes. L’é­du­ca­tion et la socia­li­sa­tion des enfants par­ti­cipent à la repro­duc­tion de la hié­rar­chie entre homme et femme : passivité/action, faiblesse/force, gentillesse/agressivité, dépendance/recherche de suc­cès. Cette domi­na­tion est visible jusque dans les moindres détails du quo­ti­dien. Il suf­fit d’ob­ser­ver la façon dont les hommes, dans les conver­sa­tions de groupe, mono­po­lisent la parole.

Dif­fé­rentes études ont démon­tré que le viol est plus affaire de désir de domi­na­tion et d’hu­mi­lia­tion que de satis­fac­tion sexuelle. Il est davan­tage ques­tion de pou­voir et de reven­di­ca­tion d’ac­cès au corps des femmes.

« D’autres études démontrent que les hommes enclins à com­mettre des vio­lences sexuelles ou qui en ont déjà com­mis sont atti­rés par le pou­voir et font une asso­cia­tion auto­ma­tique entre pou­voir et sexua­li­té. Cela signi­fie que, lorsque quelque chose leur fait pen­ser au pou­voir, des idées en lien avec la sexua­li­té leur viennent auto­ma­ti­que­ment. Par ailleurs, les hommes enclins à agres­ser sexuel­le­ment ont ten­dance à trou­ver une femme plus atti­rante quand on les a mis dans une situa­tion qui leur a fait pen­ser à la notion de pou­voir. Ce n’est pas le cas des hommes non agres­sifs, dont l’at­ti­rance pour les femmes n’est pas influen­cée par des pen­sées liées à la domi­nance. Ces don­nées sug­gèrent que, chez les hommes agres­sifs sexuel­le­ment, une exci­ta­tion sexuelle découle de l’exer­cice du pou­voir. »

Aus­si bien les hommes que les femmes qui adhèrent aux mythes sur le viol sous­crivent davan­tage aux idées sexistes, racistes, homo­phobes et mépri­santes envers les pauvres. Toutes ces idées servent de jus­ti­fi­ca­tions aux hié­rar­chies exis­tantes dans la socié­té. Les vio­lences sexuelles sont un outil pour main­te­nir les hié­rar­chies exis­tantes, elles per­mettent de réaf­fir­mer la posi­tion de cha­cun. Le viol, et notam­ment le viol col­lec­tif, est en effet uti­li­sé dans dif­fé­rentes socié­tés par les hommes pour punir les femmes qui ne res­pectent pas leurs règles ou ont un com­por­te­ment incor­rect : refus des avances d’un époux, rap­ports sexuels illé­gi­times, etc. Un cer­tain nombre de mythes sur le viol ont un carac­tère puni­tif. Une femme qui ne res­pecte pas cer­taines règles de bien­séance ou de pru­dence a méri­té son viol. Le viol est un contrôle dis­ci­pli­naire qui per­met de rap­pe­ler à l’ordre et sert à don­ner l’exemple à toutes celles qui vou­draient défier le pou­voir mas­cu­lin. Dans notre socié­té, la peur du viol réduit les liber­tés des femmes, et notam­ment la liber­té de cir­cu­la­tion et la liber­té sexuelle. Elles craignent de s’a­ven­tu­rer seules à cer­taines heures de la nuit, en cer­tains lieux, en por­tant cer­taines tenues ; elles sont blâ­mées à cause de leur com­por­te­ment sexuel. L’homme croit ain­si que les femmes doivent être pro­té­gées et les femmes réduisent leur liber­té en échange d’une illu­sion de sécu­ri­té. Le har­cè­le­ment dans les lieux publics rap­pelle sans cesse la pos­si­bi­li­té du viol. Les agres­sions sexuelles vul­né­ra­bi­lisent les vic­times d’un point de vue psy­cho­lo­gique mais aus­si éco­no­mique et social : perte d’emploi, per­tur­ba­tion sco­laire pour les mineur-e‑s, etc. Le viol ren­force éga­le­ment la vul­né­ra­bi­li­té des filles et des femmes par les gros­sesses qu’il peut engen­drer. Dans plu­sieurs socié­tés, y com­pris occi­den­tales, la gros­sesse est un moyen de contrôle, une immo­bi­li­sa­tion per­mise par une gros­sesse for­cée, elle-même le fruit de rap­ports conju­gaux for­cés.

Les normes hété­ro­sexuelles par­ti­cipent aus­si de cette domi­na­tion. Dès l’en­fance, l’hé­té­ro­sexua­li­té est pré­sen­tée comme unique modèle, et cette hété­ro­sexua­li­té est tein­tée de vio­lence. Dans l’i­ma­gi­naire social, la vio­lence est consti­tu­tive de l’acte sexuel, elle paraît même indis­pen­sable au plai­sir sexuel. Une dua­li­té homme/femme s’ancre très tôt chez les enfants :

  • « les hommes ont des dési­rs sexuels irré­pres­sibles ; les femmes ont des dési­rs sexuels plus faibles, et leur sexua­li­té sert plu­tôt à obte­nir ou à expri­mer autre chose, notam­ment de l’a­mour.
  • Les hommes sont agres­sifs sexuel­le­ment, les femmes maso­chistes.
  • Les hommes sont actifs (sujets de désir, sujets sexuels) et les femmes pas­sives (objets de désir, objets sexuels).
  • Les hommes se doivent d’être sexuel­le­ment com­pé­tents ; les femmes peuvent être des « oies blanches ». »

Selon cer­tains auteurs et psy­cho­logues (H. Ellis, S. Freud), la vio­lence sexuelle est consti­tu­tive de l’es­pèce. Les femmes ont besoin d’être vio­len­tées pour exci­ter l’homme. L’é­ga­li­té entre homme et femme met­trait donc en dan­ger la sexua­li­té natu­relle et dési­rable. Cet ima­gi­naire est repro­duit dans la por­no­gra­phie où l’in­te­rac­tion sexuelle est binaire : pénétré/pénétrant ; dominant/soumis ; actif/passif ; homme/femme. Le lien entre péné­tra­tion et hié­rar­chie est ancré dans l’i­ma­gi­naire de tous. Les impli­ca­tions de cet ima­gi­naire des besoins sexuels de l’homme qu’il serait impor­tant de satis­faire s’étendent au-delà des rap­ports entre hommes et femmes et per­mettent de jus­ti­fier et de bana­li­ser des vio­lences sexuelles à l’en­contre d’en­fants et de jeunes. « Cer­tains hommes ont sim­ple­ment le sen­ti­ment qu’ils ont le droit d’u­ti­li­ser sexuel­le­ment des per­sonnes de leur entou­rage, du moment qu’il ne s’a­git pas d’hommes adultes, et ne se privent pas de le faire. »

La grande majo­ri­té des femmes subissent des actes sexuels non dési­rés, qu’ils soient vio­lents ou non, sou­vent consen­tis par abné­ga­tion de leur propre désir et sous le har­cè­le­ment du conjoint. L’i­ma­gi­naire sexuel, domi­né par l’hé­té­ro­sexua­li­té et dont seule la péné­tra­tion est l’ac­com­plis­se­ment, par­ti­cipe à bana­li­ser la coer­ci­tion sexuelle qui domine la socié­té. Pour s’ex­traire des nom­breux actes de coer­ci­tions plus ou moins graves qui découlent d’une hété­ro­sexua­li­té trop long­temps impo­sée et fan­tas­mée au pro­fit des mâles, il est impor­tant de défi­nir clai­re­ment le consen­te­ment fémi­nin, qui doit s’ex­pri­mer par des mots et des gestes, mais aus­si d’é­du­quer les enfants, dès l’é­cole mater­nelle, à l’é­ga­li­té des hommes et des femmes. La socia­li­sa­tion des gar­çons et des filles ne doit plus dépendre des sté­réo­types de genre qui dominent encore nos socié­tés. Il est urgent d’a­mé­lio­rer la prise en charge des vic­times de vio­lences sexuelles en for­mant des pro­fes­sion­nels, et d’a­mé­lio­rer la défi­ni­tion du viol et des agres­sions sexuelles pour lut­ter contre la culture du viol dont les pre­mières vic­times sont les femmes et les enfants.

Ana Mins­ki

Vous avez réagi à cet article !
Afficher les commentaires Hide comments
Comments to: En finir avec la culture du viol (par Ana Minski)
  • 3 décembre 2018

    Mer­ci à Ana Mins­ki de ne pas tota­le­ment oublier les enfants, ce que font sou­vent les dis­cours fémi­nistes, et de ne pas bas­cu­ler dans des idéo­lo­gies du genre déli­rantes (tout pour le cultu­rel rien pour le natu­rel).
    Si une par­tie de la culture du viol s’ex­plique par des sté­réo­types reçus dès l’en­fance ou par l’im­mer­sion dans une socié­té ban­cale, de la mar­chan­di­sa­tion et du pou­voir, l’au­teur ignore la cause pre­mière. Celle-ci explique pour­tant la plu­part des pas­sage à l’acte, à la fois en rai­son d’une vul­né­ra­bi­li­té de la vic­time par rap­port aux cir­cons­tances du viol et de la pré­sence de pul­sions chez l’a­gres­seur. A savoir la mémoire trau­ma­tique suite à un abus sexuel dans l’en­fance.
    Car un enfant abu­sé, non pris en charge, pour­ra non seule­ment repro­duire ce qu’il a subit une fois adulte mais aus­si déve­lop­per de mul­tiples com­por­te­ments déviants contre soi-même (sui­cides, dépres­sion, drogues, pros­ti­tu­tion, …), et contre autrui. Autre­ment dit l’a­bus sexuel nour­rit la culture du viol comme nul autre (cela a été démon­tré sta­tis­ti­que­ment).
    Voir à ce sujet les tra­vaux de Muriel Sal­mo­na, par exemple :
    https://www.memoiretraumatique.org/assets/files/v1/Articles-Dr-MSalmona/2017-Aide-memoire-Dunod-Impact-des-violences-sexuelles-la-memoire-traumatique-a-l-%C5%93uvre.pdf
    Si on pro­té­geait mieux les enfants, pour dimi­nuer le nombres de vic­times (165 000 viols d’en­fant par année, davan­tage que de viols de femme) et aug­men­ter leur prise en charge thé­ra­peu­tiques le plus tôt pos­sible, les viols sur adultes dimi­nue­rait éga­le­ment dras­ti­que­ment (de plus de 70 %), sinon tota­le­ment.
    https://www.memoiretraumatique.org/assets/files/v1/campagne2018/20180703DossierDePresse-enqueteIPSOS-projet-loi-sur-les-violences-sexuelles.pdf

    OUVREZ LES YEUX LES FEMINISTES (et votre coeur à la souf­france des enfants) et agis­sez en consé­quence :
    On ne pour­ra pas sup­pri­mer cette culture du viol sur adulte sans sup­pri­mer d’a­bord la culture du viol sur enfant (ou pédo­cri­mi­na­li­té).

    C’est une prio­ri­té et non seule­ment la lutte (rai­son­née, et non aberr­rante) contre les sté­réo­types du genre. Hélas on ne fait rien, au contraire, les enfants doivent tou­jours prou­ver leur non consen­te­ment à un viol (seule­ment 0,3 % des viols sur mineur font l’ob­jet d’un pro­cès) et on veut les édu­quer sexuel­le­ment de manière tou­jours plus pré­coce et intru­sive (ce qui condui­ra inévi­ta­ble­ment à de nou­veaux trau­ma­tismes et donc ali­men­te­ra d’au­tant la culture du viol).

    Reply
    • 4 décembre 2018

      Mer­ci à vous pour ces infor­ma­tions et les liens. Je suis tout à fait d’ac­cord sur l’im­por­tance de la pédo­cri­mi­na­li­té dans notre socié­té. Il est en effet urgent de la dénon­cer et de la déman­te­ler.

      Reply
    • 1 janvier 2020

      Je ne par­tage pas cette ana­lyse. Je pense que la cause pre­mière est la domi­na­tion mas­cu­line.
      Dans l’apprentissage de ce qu’est deve­nir un homme, les virils (comme le dit Oli­vier Man­ce­ron) apprennent que les femmes et les enfants leur appar­tiennent. Cer­tains hommes (beau­coup en fait) appliquent cette leçon à la lettre et se font ser­vir par une femme (cor­vées ména­gères, soins des enfants, sexe) et pour le sexe, d’autres SE servent, sur les enfants et les femmes (viol et pros­ti­tu­tion), parce qu’ils pensent qu’ils on droit à satis­faire leurs envies (si c’était des pul­sions, les viols auraient lieu en public).
      Les parents inces­tueux sont qua­si tou­jours des hommes alors que les vic­times sont des petites filles et des petits gar­çons. Pour­tant ce sont des gar­çons qui repro­duisent ce qu’ils ont subi, en s’identifiant à l’agresseur.
      Les pul­sions ne sont pas réser­vées aux hommes. Etre adulte, c’est gérer ses pul­sions, pour que notre socié­té soit humaine et ne soit pas une jungle.
      Donc, quand notre socié­té sera éga­li­taire et arrê­te­ra de pro­té­ger les agres­seurs sexuels, les enfants pour­ront avoir une vie d’enfant !
      Lire Un silence de Morte de Patri­zia Romi­to
      https://www.babelio.com/livres/Romito-Un-silence-de-mortes–La-violence-masculine-occul/307861

      Reply
  • 18 janvier 2019

    En lien avec votre article, l’ac­tua­li­té irlan­daise com­plète votre réflexion (#thisisnotconsent).Quid de l’a­près plainte ? Plas­ti­cienne, des femmes indi­gnées par la relaxe du vio­leur, ont accep­té de prê­ter ce petit bout de tis­su, sym­bole de culpa­bi­li­té sup­po­sé, que je des­sine épin­glé ?
    A décou­vrir le tout début de la série : https://1011-art.blogspot.com/p/thisisnotconsent.html

    Et aus­si en écho, une oeuvre plus pudique inti­tu­lée « Noli me tan­gere » sur l’inviolabilité du corps de la femme : https://1011-art.blogspot.fr/p/noli-me-tangere.html

    Reply
Write a response

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Attach images - Only PNG, JPG, JPEG and GIF are supported.