La violence masculiniste

Fran­cis Dupuis-Déri, pro­fes­seur de science poli­tique à Mont­réal, observe depuis plu­sieurs années la crise de la mas­cu­li­ni­té. Dans son ouvrage récem­ment paru, La crise de la mas­cu­li­ni­té, autop­sie d’un mythe tenace, il ana­lyse le sens poli­tique de cette crise qui ne cor­res­pond ni à une réa­li­té éco­no­mique, poli­tique, sociale ou cultu­relle, ni à une réa­li­té empi­rique, puisque, dans les faits, ce sont les hommes qui sont à la tête des États, qui dirigent les prin­ci­pales ins­ti­tu­tions inter­na­tio­nales, qui gou­vernent le monde, qui détiennent le pou­voir déci­sion­naire.

Mal­gré tout, l’homme est en crise par­tout, aux États-Unis, en France, au Royaume-Uni, en Aus­tra­lie, au Cana­da, en Chine, en Inde, au Maroc, etc. Les hommes sont « déni­grés, dia­bo­li­sés », ils sont « une espèce en voie de dis­pa­ri­tion » (The Decline of men, Guy Gar­cia) ; ils sont « inter­dits de paroles » et « inter­dits d’existence » parce que les valeurs fémi­nines dominent, que ce sont la dou­ceur, la tolé­rance, le dia­logue, la paix, l’écoute et la pré­cau­tion qui l’emportent sur la force, la vio­lence, l’autorité, la guerre, l’ordre, le risque (Le pre­mier sexe, Eric Zem­mour). Fran­cis Dupuis-Déri se ques­tionne : « Mais pour­quoi serions-nous – les hommes – mena­cés par le dia­logue, la dou­ceur, la tolé­rance et la paix, sans oublier les couches à chan­ger et l’orgasme fémi­nin ? »

His­to­ri­que­ment, il sem­ble­rait que le désar­roi des hommes soit aus­si ancien que le patriar­cat lui-même. Les pre­mières traces d’une telle crise datent de la Rome antique, en 195 av. J.-C, lorsque le magis­trat Caton l’Ancien, inquiet de la mobi­li­sa­tion de Romaines qui reven­di­quaient le droit à conduire les chars et à por­ter des vête­ments colo­rés, affir­mait que la puis­sance des femmes était telle que l’indépendance des hommes était com­pro­mise, et ce mal­gré la réa­li­té juri­dique et sociale qui décla­rait les femmes « sexe infirme » sou­mis à l’autorité du père de famille. Dès ses pre­mières appa­ri­tions, le dis­cours de la crise, car il s’agit bien d’un dis­cours et non d’une réa­li­té, pré­sente toute reven­di­ca­tion des femmes, aus­si minime soit-elle, comme une menace pour les hommes. Dès que des femmes reven­diquent des droits, remettent en cause les normes patriar­cales, les mâles sont émas­cu­lés, en voie de fémi­ni­sa­tion voire de dis­pa­ri­tion. Cette crise est éga­le­ment invo­quée quand l’ordre social patriar­cal veut se ren­for­cer comme cela s’est pro­duit en France à la sor­tie du Moyen Âge. Entre l’effondrement de la civi­li­sa­tion romaine et la Renais­sance, les hié­rar­chi­sa­tions sexuelles étaient beau­coup moins impor­tantes :

« (…) il n’y avait pas de sépa­ra­tion nette entre la sphère pri­vée et publique, la divi­sion sexuelle du tra­vail n’étant pas aus­si mar­quée que lors de la Renais­sance et de la Moder­ni­té jusqu’au XXe siècle. […] Des femmes par­ti­ci­paient à des assem­blées de vil­lage qui pre­naient des déci­sions sur les enjeux locaux. Dans les villes du Moyen Âge, des femmes pra­ti­quaient la grande majo­ri­té des métiers, tra­vaillaient le même nombre d’heures que les hommes et rece­vaient un salaire égal. Elles étaient membres des guildes de métiers et y étaient par­fois majo­ri­taires, sans comp­ter les guildes qui ne comp­taient que des femmes. En termes ves­ti­men­taires, la dif­fé­ren­cia­tion était plus mar­quée chez les nobles que dans les classes infé­rieures, mais plu­sieurs modes étaient uni­sexes, y com­pris les vête­ments et jouets pour enfants. Des enfants por­taient le nom de la mère, les filles avaient accès aux écoles, des femmes pou­vaient s’autogérer col­lec­ti­ve­ment dans des monas­tères ou être reines et régner sur des domaines, c’est-à-dire rendre la jus­tice, lever des taxes et des troupes. »

C’est à par­tir du XIIe siècle, et sous l’influence de l’Église catho­lique, que la domi­na­tion mas­cu­line s’empare de nou­veau de la légis­la­tion et des « cou­tu­miers » : les maris peuvent battre leurs femmes, elles seules sont res­pon­sables de l’adultère, elles sont écar­tées du trône, des facul­tés, et l’Université devient un haut lieu de la miso­gy­nie, du sexisme et de la chasse aux sor­cières. Avec la nais­sance des États s’impose éga­le­ment une aug­men­ta­tion démo­gra­phique qui passe par le contrôle du corps des femmes. C’est ain­si qu’en 1556 les femmes doivent décla­rer leur mater­ni­té, que les puni­tions se mul­ti­plient contre l’avortement et la contra­cep­tion, que les femmes adul­tères sont condam­nées à mort, qu’en 1625 appa­raissent les pre­miers hommes accou­cheurs qui sup­plan­te­ront bien­tôt les sages-femmes et inven­te­ront le for­ceps, et qu’en 1640 Louis XIII sup­prime la mixi­té sco­laire.

« C’est au moment où les femmes étaient de plus en plus relé­guées à des rôles subal­ternes, quand elles n’étaient pas tout sim­ple­ment exclues de sec­teurs d’activité, qu’ont émer­gé des dis­cours sur une pré­ten­due crise de la mas­cu­li­ni­té pro­vo­quée par des femmes qui refu­saient de se com­por­ter selon le rôle et les modèles qui leurs étaient assi­gnés. »

Aus­si bien en France qu’en Angle­terre, des écrits dénoncent l’indifférenciation des sexes, s’inquiètent de la fémi­ni­sa­tion des hommes, du tra­ves­tisme, de la tyran­nie exer­cée par des femmes sexuel­le­ment voraces, vani­teuses, bavardes, dépen­sières, etc. Avec le sou­tien des rois, de l’Église, des pas­teurs, des juges, de la police, de la lit­té­ra­ture, du spec­tacle, les ins­ti­tu­tions entre­prirent de ren­for­cer l’ordre patriar­cal. Pour cela, une dis­tinc­tion nette entre les deux sexes était néces­saire et toute trans­gres­sion ou sub­ver­sion étaient consi­dé­rée comme dan­ge­reuse, remet­tant en cause les normes sexuelles.

Ce dis­cours réap­pa­raît dans la France révo­lu­tion­naire de 1789 aus­si bien chez les monar­chistes que chez les répu­bli­cains. En 1750, Jean-Jacques Rous­seau s’inquiète de la fémi­ni­sa­tion de la culture et des arts, du fait que les hommes ont cédé aux femmes, qu’ils sont deve­nus doux et pas­sifs. Les femmes qui demandent l’égalité ont tort, écrit le phi­lo­sophe, la supé­rio­ri­té des hommes sur les femmes étant d’ordre natu­rel. Les femmes doivent donc rede­ve­nir douces et atten­tives pour soi­gner, conso­ler, hono­rer, plaire aux hommes.

« (…) ces dis­cours de crise s’exprimaient une fois de plus alors que le patriar­cat se ren­for­çait et que les hommes, loin d’être sous le pou­voir des femmes, se dotaient d’encore plus de pri­vi­lèges et de pou­voir face à celles-ci : l’Assemblée natio­nale a inter­dit aux femmes de voter et d’être élues, de for­mer des socié­tés ou des clubs de femmes, de por­ter des armes, puis fina­le­ment de se ras­sem­bler à plus de 5 dans l’espace public, sans comp­ter l’infâme code Napo­léon qui les désigne comme des mineurs. […] Depuis les années 1990, elle (la crise) s’est répan­due un peu par­tout en Occi­dent, y com­pris en Rus­sie post-sovié­tique et dans des pays très pros­pères comme la Suisse, plu­tôt conser­va­teurs et influen­cés par le catho­li­cisme comme l’Irlande et la Pologne, mais aus­si là où l’égalité entre les sexes est consi­dé­rée comme acquise, comme la Suède. […] En bref, les hommes en Occi­dent seraient constam­ment aux prises avec une socié­té tou­jours trop fémi­ni­sée, quel que soit le régime poli­tique (monar­chie, répu­blique, etc.), le sys­tème éco­no­mique (féo­dal, colo­nial, capi­ta­liste, sovié­tique, etc.) et les lois enca­drant le droit de la famille ».

Cette crise est mon­diale, déclarent cer­tains auteurs et autrices, englo­bant ain­si tous les hommes dans une iden­ti­té mas­cu­line unique et uni­ver­selle, sim­pli­fiant la réa­li­té, niant les his­toires col­lec­tives et indi­vi­duelles, les orien­ta­tions sexuelles, les sta­tuts éco­no­miques, les âges, les vio­lences colo­niales, etc.

Si cette crise est un mythe, un dis­cours qui témoigne du res­sen­ti­ment d’une classe domi­nante mas­cu­line, il n’en pos­sède pas moins des pou­voirs très concrets :

« Des spé­cia­listes en com­mu­ni­ca­tion rap­pellent que les forces poli­tiques et sociales ont sou­vent recours à un dis­cours de crise pour encou­ra­ger la mobi­li­sa­tion des res­sources à leur avan­tage. […] L’anthropologue David Bid­ney évo­quait un “com­plexe de la crise per­pé­tuelle” pour qua­li­fier l’habitude des élites poli­tiques de recou­rir à des dis­cours de crise pour dis­cré­di­ter et répri­mer les forces contes­ta­taires, pré­sen­tées comme la cause de la crise en ques­tion et donc comme une menace à l’ordre social. »

Le dis­cours de la crise de la mas­cu­li­ni­té est une stra­té­gie de défense de l’ordre social patriar­cal qui accuse les femmes et les fémi­nistes et en appelle à une mobi­li­sa­tion col­lec­tive en faveur des hommes. Il est utile voire indis­pen­sable à l’élite pour main­te­nir une idéo­lo­gie sexiste, raciste et guer­rière, et c’est pour cela qu’il insiste tou­jours sur une iden­ti­té mas­cu­line asso­ciée aux armes, à la vio­lence, à l’autorité et à la guerre. Ce n’est pas par détresse que pen­dant la guerre de Séces­sion (1861–1865) et la fin de l’esclavage, l’ancien esclave d’origine afri­caine, deve­nu menace pour l’homme blanc, était cas­tré puis lyn­ché. Ce n’est pas par détresse que les hommes blancs osaient se décla­rer vic­times d’une cas­tra­tion sym­bo­lique en rai­son de l’émancipation des esclaves. Cette thèse est reprise en 2014 par Vic­tor Meladze, dans son article « Crise de la mas­cu­li­ni­té aux E.U : Mili­ta­risme et guerre », qui pré­tend que l’angoisse des hommes blancs euro­péens, née de leur peur de la cas­tra­tion, de la répres­sion de leurs dési­rs sexuels envers leur mère, est cause de l’esclavage, des guerres et des géno­cides. L’homme blanc aurait besoin « de res­tau­rer sa puis­sance mas­cu­line grâce à des rituels sacri­fi­ciels de renais­sance et de meurtres de masse ‘‘d’étrangers’’ ». Ce n’est pas par détresse, ou désar­roi, ou angoisse que le pré­sident Théo­dore Roo­se­velt a réaf­fir­mé l’importance de la viri­li­té pour lan­cer le pays dans de nou­velles aven­tures, consti­tuer une armée et une marine. Ce n’est pas par déses­poir qu’il accu­sa toute femme n’ayant pas quatre enfants de par­ti­ci­per au sui­cide de la race et d’être une traî­tresse à la patrie. Ce n’est pas par déses­poir si, pour main­te­nir cette viri­li­té, il a encou­ra­gé le déve­lop­pe­ment des sports tels que le foot­ball, l’aviron, la course à pied, la boxe, le base­ball, la lutte, le tir. Toutes ces décla­ra­tions ne sont le fruit ni du déses­poir ni de l’inconscience mais bel et bien d’une stra­té­gie de domi­na­tion des poli­ti­ciens qui déclarent les guerres mais ne les font pas, des pro­prié­taires d’esclaves qui se nour­rissent de l’exploitation, des hommes qui refusent de par­ta­ger le tra­vail domes­tique, la sphère publique et le pou­voir, des hommes qui ne veulent pas la fin de la hié­rar­chi­sa­tion sexuelle et raciale. Tous ces hommes, et les femmes qui sont vic­times de cette idéo­lo­gie, ne cessent de répé­ter qu’accorder trop de droits à une femme (droit de vote, par exemple) c’est conduire le pays à la ruine, parce qu’elle refu­se­ra d’enfanter des sol­dats pour la patrie. Remettre en ques­tion la mas­cu­li­ni­té c’est donc clai­re­ment remettre en ques­tion l’idéologie mili­taire qui sous-tend toute civi­li­sa­tion, parce qu’une civi­li­sa­tion ne peut se main­te­nir sans l’exploitation, la mili­ta­ri­sa­tion, la conquête, la guerre, la vio­lence.

En France, l’Affaire Drey­fus (1894–1906) révèle l’instrumentalisation du mythe de la mas­cu­li­ni­té pour jus­ti­fier et/ou ren­for­cer le racisme et le sexisme du pays :

« Cette affaire a pro­vo­qué une véri­table crise poli­tique et sociale en France, alors que plu­sieurs consi­dé­raient la tra­hi­son d’Alfred Drey­fus comme un acte lâche et par consé­quent fémi­nin, sans oublier que les Juifs étaient consi­dé­rés comme effé­mi­nés. Qu’un offi­cier juif ait pu tra­hir l’armée prou­vait l’efféminisation de l’armée fran­çaise, un véri­table scan­dale face à une armée alle­mande tou­jours mena­çante ».

Le même mythe per­met à l’élite diri­geante de mener des guerres et d’alimenter en sol­dats ses armées. Ain­si en France, Alexandre Dumas fils encou­ra­geait les hommes à recon­qué­rir la nature, les femmes et les enfants, « c’est par cette triple conquête morale qu’il s’affirmera mâle ». Les hommes sont faits pour se battre et les femmes pour éle­ver des enfants, la mater­ni­té est ain­si encou­ra­gée et des ins­ti­tu­tions furent fon­dées avec l’aide de forces poli­tiques, éco­no­miques et cultu­relles très influentes. Après le mas­sacre de la Pre­mière Guerre mon­diale, la France a besoin de renou­ve­ler son stock et convainc les femmes d’enfanter en grand nombre en met­tant en place notam­ment le pre­mier Congrès natio­nal de la nata­li­té à l’initiative de la Chambre de com­merce de Nan­cy. Comme tou­jours, le fémi­nisme est accu­sé de détruire la famille, parce qu’il prône le tra­vail sala­rié des femmes, qu’il les détourne de la mater­ni­té et détruit la dif­fé­ren­cia­tion sexuelle.

Pour ceux qui dou­te­raient encore des liens entre ce dis­cours de la « crise » et le fas­cisme, l’exemple de l’Allemagne, au début du XIXe, est éga­le­ment élo­quent. Le mou­ve­ment fémi­niste emporte en 1908 le droit de par­ti­ci­per à des acti­vi­tés poli­tiques et d’étudier à l’Université, c’est alors qu’une radi­ca­li­sa­tion anti­fé­mi­niste se déve­loppe déplo­rant « une poli­tique d’émasculation » et « l’efféminisation des hommes ». Sig­mund Freud déclare que « [l]a femme recon­naît le fait de sa cas­tra­tion et avec cela, elle recon­naît aus­si la supé­rio­ri­té de l’homme et sa propre infé­rio­ri­té ». Le pénis et la péné­tra­tion sont plus impor­tants que le sexe fémi­nin, récep­teur pas­sif et humide, et le père est le modèle par excel­lence de la mas­cu­li­ni­té. Cer­tains décla­raient que les fémi­nistes sont toutes juives ou d’origine juive et donc anti­na­tio­na­listes, qu’elles affai­blis­saient la puis­sance mili­taire du pays, une paix trop pro­lon­gée étant per­çue comme un moment d’efféminisation aus­si bien en Alle­magne qu’aux États-Unis.

« En 1920, la Ligue Alle­mande contre l’émancipation des femmes (LACÉF) change de nom pour Ligue alle­mande pour la res­tau­ra­tion de la race, et va pour­suivre trois objec­tifs : (1) main­te­nir et encou­ra­ger les dif­fé­rences entre les vrais hommes et femmes alle­mands ; (2) créer et appuyer des ins­ti­tu­tions qui font la pro­mo­tion de la divi­sion du tra­vail selon les sexes ; (3) pro­té­ger l’institution du mariage et la famille alle­mande. […] Une fois les nazis au pou­voir en 1933, Mein Kampf est offert à chaque nou­veau couple marié. L’attaque contre les femmes est alors rapide et bru­tale : le nou­veau régime impose un quo­ta maxi­mum de 10 % d’étudiantes à l’université, les femmes perdent le droit d’être juges et avo­cates, les femmes perdent le droit à la contra­cep­tion ain­si qu’à l’avortement et il n’y a plus aucune femme dépu­tée dès 1938. »

La crise de la mas­cu­li­ni­té est éga­le­ment invo­quée pour expli­quer les frus­tra­tions, les exploi­ta­tions, les chan­ge­ments éco­no­miques, la méca­ni­sa­tion du tra­vail, l’urbanisation, l’exode rural, etc. En quit­tant les fermes ou les bou­tiques pour être sala­riés dans des usines ou des bureaux les hommes perdent leur auto­no­mie ce qui remet en ques­tion leur liber­té et leurs droits. Mais plu­tôt que d’identifier la racine du pro­blème, l’exploitation de l’homme par l’homme, c’est le mythe de la crise que l’on évoque. Les orga­ni­sa­tions non-mixtes pour hommes se mul­ti­plient, et vers 1900 un homme sur quatre était membre d’une fra­ter­ni­té : les francs-maçons, la Grande armée de la Répu­blique, les Che­va­liers du tra­vail, l’armée, le cler­gé, etc. Le sport d’équipe de com­pé­ti­tion devient un remède contre la soi-disant crise de la mas­cu­li­ni­té, il per­met de contrer l’éducation livresque en pro­po­sant aux hommes des acti­vi­tés dites mas­cu­lines telles que la chasse, la pêche et le cam­ping : le scou­tisme est fon­dé en 1910 pour contrer la fémi­ni­sa­tion et main­te­nir la mas­cu­li­ni­té tra­di­tion­nelle, et le ter­rain de foot­ball devient le lieu où s’exprime la supré­ma­tie mas­cu­line. Le dan­ger du machi­nisme n’est pas l’exploitation qu’il impose mais l’efféminisation. Cet argu­ment est repris par Alain Soral qui explique que l’homme est fémi­ni­sé en rai­son de la fémi­ni­sa­tion du tra­vail, que l’homme perd peu à peu ses muscles dans l’automatisation et le tra­vail de bureau. C’est exac­te­ment ce que pré­ten­daient les tenants du dis­cours de la crise aux E.U. et en France à la fin du XIXe. Mais c’était aus­si une réac­tion face aux mobi­li­sa­tions des fémi­nistes qui tenaient des assem­blées, orga­ni­saient des congrès, mani­fes­taient pour le droit de voter et d’être élues, pour l’amour libre, la contra­cep­tion, la pro­tec­tion des pros­ti­tuées. On observe la même chose de nos jours au tra­vers de groupes mas­cu­li­nistes comme les Nou­veaux guer­riers en France, les groupes de défense des droits et de la san­té des hommes, les groupes de défense des inté­rêts des pères divor­cés, la com­mu­nau­té des artistes séduc­teurs qui reven­diquent l’accès à la sexua­li­té des femmes à volon­té, etc.

Le main­tien de la hié­rar­chi­sa­tion sexuelle pré­sente de nom­breux avan­tages pour les mas­cu­li­nistes qui ne veulent pas accom­plir les tâches domes­tiques, même pour se nour­rir, qui tiennent à gar­der le contrôle sur la femme et les enfants, qui veulent éli­mi­ner les femmes et les étran­gers de toute com­pé­ti­tion sala­riale. Les mas­cu­li­nistes nient le rôle pri­mor­dial du sys­tème tech­no­lo­gique, social et éco­no­mique qui est res­pon­sable du désar­roi et du sui­cide de nom­breux hommes. Ain­si des groupes de défense des pères dont Fran­cis Dupuis-Déri a ana­ly­sé les reven­di­ca­tions et dis­cours. La plu­part d’entre eux s’inquiètent beau­coup plus de la pen­sion ali­men­taire et du contrôle de la femme et des enfants que du bien-être des enfants. Beau­coup ne s’investissent pas réel­le­ment et à part égale avec la mère dans l’éducation des enfants. Ce qui unit ces pères, c’est bien sou­vent l’antiféminisme, un désir d’instaurer à nou­veau « l’autorité du père ». La vio­lence mas­cu­line dont ils font preuve est trop sou­vent meur­trière, et plus qu’inquiétante :

« En 1983, un jour­na­liste a publié un livre pré­sen­tant des his­toires de pères divor­cés ou sépa­rés ayant assas­si­né leurs enfants lors de visites, une consé­quence à son avis de déci­sions injustes des tri­bu­naux. Thé­rèse Tay­lor consi­dère à ce sujet qu’il est curieux que “le meurtre est la preuve ultime de l’amour pater­nel [et] que le tri­bu­nal soit accu­sé d’avoir fait écla­ter la famille”. L’Australie n’est pas un cas iso­lé : les médias pré­sentent sou­vent les hommes qui assas­sinent leur conjointe et par­fois leurs enfants comme en proie à une ter­rible souf­france, leur vio­lence étant la triste consé­quence de leur jalou­sie ou de la peine pro­vo­quée par la sépa­ra­tion. Si les médias ont par­fois recours à l’expression “crime raciste” pour par­ler d’attaques contre des popu­la­tions migrantes, par exemple, l’expression “crime machiste” ou “crime miso­gyne” n’est pas uti­li­sée et sans doute pas même envi­sa­gée par les jour­na­listes. On pré­fère évo­quer des “drames pas­sion­nels” ou “fami­liaux” quand il ne s’agit pas tout sim­ple­ment d’un “fait divers”. […] Comme en Aus­tra­lie, les groupes de pères en Occi­dent accusent les Tri­bu­naux de la famille de pro­vo­quer l’éclatement des couples, de détruire les familles, d’expulser les pères de leur domi­cile, de les spo­lier et de les écar­ter de la vie de leurs enfants. De plus, les mères mono­pa­ren­tales sont tenues res­pon­sables de la vio­lence des jeunes et de la délin­quance, de la consom­ma­tion d’alcool et de drogues, de la dépres­sion, des sui­cides, de la pros­ti­tu­tion juvé­nile, de la mater­ni­té ado­les­cente, du risque d’être sexuel­le­ment vio­len­té par des étran­gers, voire des émeutes des quar­tiers popu­laires et… de l’homosexualité. »

Les groupes de pères accusent les fémi­nistes de men­tir au sujet de la vio­lence conju­gale, et les centres d’hébergement pour femmes vio­len­tées sont pré­sen­tés comme des lieux d’endoctrinement où les inter­ve­nantes apprennent aux femmes à détes­ter les hommes. Les vio­lences envers les femmes n’ont pour­tant pas dis­pa­ru, bien au contraire, le bilan du minis­tère de l’Intérieur constate une aug­men­ta­tion de 23 % en France pour l’année 2018. Comme le rap­pel Fran­cis Dupuis-Déri, les hommes sont les agres­seurs dans 80 % des cas et lorsque les hommes sont agres­sés c’est le plus sou­vent par d’autres hommes. La mas­cu­li­ni­té est un fléau qui par­ti­cipe au main­tien des injus­tices et des inéga­li­tés que dénoncent les fémi­nistes. Elles n’ont de cesse de rap­pe­ler que la mas­cu­li­ni­té n’est pas une réa­li­té bio­lo­gique mais une créa­tion sociale qui repro­duit des normes de genre, conso­lide un sys­tème hété­ro­sexuel et patriar­cal pour ren­for­cer le pou­voir d’une élite qui mani­pule les crises afin d’assurer sa domi­na­tion, d’intensifier son exploi­ta­tion de l’homme et de la nature, d’accroître sa richesse — et sur­tout sa démence.

L’homme ne manque pas de modèles pour se convaincre de sa supé­rio­ri­té et de ses talents : « Même les bat­teurs, vio­leurs ou tueurs de femmes sont repré­sen­tés comme des génies en éco­no­mie (Domi­nique Strauss-Khan), en art (Woo­dy Allen, Ber­trand Can­tat, Roman Polans­ki), en phi­lo­so­phie (Louis Althus­ser) ou dans les sports (O.J. Simp­son, Mike Tyson). » Et s’il manque de modèle il peut se tour­ner vers Dieu ou le Diable pour jouer de sa force à coups de fusils, de viols col­lec­tifs, de déca­pi­ta­tions contre celles qui, quoi qu’elles fassent, sont tou­jours à réi­fier ou à abattre. Le mas­cu­li­nisme se défi­nit essen­tiel­le­ment par des muscles qui bandent, et ses adeptes bandent sans relâche jusqu’à l’extermination lente de toute forme d’intelligence, de sen­si­bi­li­té et de vie. C’est contre cette vio­lence que les fémi­nistes se battent, c’est pour­quoi il est cru­cial de les sou­te­nir dans ce com­bat, parce que les vio­lences n’ont jamais été si glo­bales et totales.

Ana Mins­ki


Un entretien avec Francis-Dupuis Déri

1. Ana Mins­ki : À par­tir du XVIe siècle, on constate une appa­ri­tion des pre­mières études sta­tis­tiques et d’un besoin crois­sant de popu­la­tion et « qui dit popu­la­tion nom­breuse dit forte nata­li­té et donc contrôle des corps des femmes ». His­to­ri­que­ment, à par­tir de quand peut-on vrai­ment iden­ti­fier un contrôle du corps de la femme par les hommes ? Pen­sez-vous, comme Clau­dine Cohen, que le corps de la femme est contrô­lé par l’homme dès l’ap­pa­ri­tion des pre­mières socié­tés agri­coles et domes­tiques ? Pen­sez-vous qu’il y ait un lien entre domes­ti­ca­tion et confi­ne­ment des femmes dans la sphère domes­tique ?

Fran­cis Dupuis-Déri : Je dois vous avouer, au risque de déce­voir le lec­to­rat du site « Le par­tage », que j’hésite le plus sou­vent à prendre la pré­his­toire comme point de départ pour com­prendre l’actualité poli­tique et sociale. Il est bien évi­dem­ment inté­res­sant d’étudier la pré­his­toire, et plu­sieurs cri­tiques radi­cales du pro­grès, de la civi­li­sa­tion et de l’industrialisation évoquent sou­vent les débuts de l’humanité et le pas­sage de la civi­li­sa­tion de chas­seurs cueilleurs — et des chas­seuses cueilleuses — à la civi­li­sa­tion agri­cole. Je trouve aus­si très sti­mu­lantes les études du poli­to­logue James C. Scott au sujet de la nais­sance des États et, sur­tout, des stra­té­gies et tac­tiques de résis­tance à ce sys­tème de domi­na­tion, d’oppression et d’appropriation, par exemple le noma­disme, le refus de l’écriture, etc. (voir ses livres Homo Domes­ti­cus et Zomia ou l’art de ne pas être gou­ver­né).

Mais cette méthode qui consiste à remon­ter si loin dans le temps pour mieux cri­ti­quer le pré­sent pro­voque chez moi trois types de malaise. Pre­miè­re­ment, elle mène sou­vent à l’élaboration de grandes théo­ries his­to­riques qui peuvent paraître ori­gi­nales et sophis­ti­quées, mais qui m’apparaissent sur­tout sim­plistes et réduc­trices : on ima­gine que toute l’histoire de l’humanité pro­cède tou­jours par les mêmes stades civi­li­sa­tion­nels, avec les mêmes consé­quences poli­tiques, éco­no­miques, sociales et cultu­relles, voire anthro­po­lo­giques et psy­cho­lo­giques. C’est vrai au sujet de l’État, du capi­ta­lisme, des rap­ports sociaux de sexe, etc. On devient alors aveugle à l’incroyable diver­si­té d’expériences entre les com­mu­nau­tés humaines aus­si bien qu’à l’intérieur des com­mu­nau­tés humaines, ce qui limite for­te­ment la capa­ci­té de sai­sir et d’imaginer la plu­ra­li­té extra­or­di­naire des expé­riences humaines et notre plein poten­tiel.

Deuxiè­me­ment, évo­quer la pré­his­toire per­met sou­vent de dire tout et son contraire, et donc d’élaborer de grandes théo­ries qui se veulent expli­ca­tives, mais qui n’expliquent pas grand-chose… Vous avez d’ailleurs bien mon­tré, dans votre ana­lyse cri­tique de la série télé­vi­sée « Aux ori­gines de la civi­li­sa­tion », com­ment il semble facile de faire dire n’importe quoi aux « preuves » que l’on sélec­tionne dans la pré­his­toire humaine, soit pour pré­tendre expli­quer l’apparition des villes, de la guerre et du com­merce ou pour expli­quer les extinc­tions d’espèces ani­males. Si j’aime bien prou­ver l’intérêt et l’importance de l’entraide — et de l’anarchisme — dans l’évolution humaine (voir L’entraide, de Pierre Kro­pot­kine, ou La nature humaine, de Mar­shall Sal­lins), c’est alors pré­his­toire contre pré­his­toire, et on n’est guère plus avan­cé… Le même pro­blème se pose avec les théo­ries éla­bo­rées à par­tir des com­por­te­ments des ani­maux : on choi­sit tou­jours l’espèce ani­male qui a le com­por­te­ment qui cor­res­pond à la théo­rie que l’on défend, et l’on ignore toutes les autres espèces (par­fois des mil­liers) dont les com­por­te­ments contre­disent notre théo­rie.

Enfin et sur­tout, je crois que la pos­ture la plus hon­nête face à la Pré­his­toire est de recon­naître qu’elle ne recèle aucune réponse à bien des ques­tions que l’on se pose, comme celle de l’apparition de l’État, du capi­ta­lisme ou du patriar­cat. Wik­tor Stocz­kows­ki a bien mon­tré, dans son livre Anthro­po­lo­gie naïve anthro­po­lo­gie savante : De l’origine de l’Homme, de l’imagination et des idées reçues (2001), que ce qui reste de la Pré­his­toire ne nous per­met­tra jamais de savoir réel­le­ment com­ment les hommes et les femmes expé­ri­men­taient l’amour, la sexua­li­té, la « famille », l’élevage des enfants et com­ment se struc­tu­rait la divi­sion sexuelle du tra­vail, c’est-à-dire qui chas­sait, qui pré­pa­rait les repas, qui s’occupait des malades et des enfants, etc. Les quelques osse­ments, sta­tuettes et fresques de la Pré­his­toire ne per­mettent pas de sai­sir ces réa­li­tés com­plexes et sans doute chan­geantes au gré des situa­tions et des évé­ne­ments dans telle ou telle com­mu­nau­té.

Pour le Paléo­li­thique (qui s’arrête il y a envi­ron 12 000 ans), on a quelques indices, comme des traces sur des sque­lettes qui semblent indi­quer des bles­sures liées à cer­taines formes d’activité phy­sique. Nous avons aus­si des sta­tuettes fémi­nines et des fresques mon­trant ce qui semble être des hommes por­tant des armes, mais on ne sait pas qui a créé ses œuvres, à quoi ser­vaient-elles, que signi­fiaient-elles et qui y avait accès : il semble pour le moins auda­cieux d’avancer une théo­rie selon laquelle 100 % des hommes et des femmes de cette « époque » — des mil­liers d’années — vivaient tout le temps comme ceci, ou comme cela.

Sur­tout qu’il sera tou­jours pos­sible de trou­ver des contre-exemples. Ain­si, les nations iro­quoi­siennes pra­ti­quaient l’agriculture, mais s’agissait-il d’un patriar­cat (en fait, selon la grande spé­cia­liste de l’histoire autoch­tone en Amé­rique du Nord, Roxanne Dun­bar-Ortiz, envi­ron 90 % des nations autoch­tones pra­ti­quaient l’agriculture et n’étaient donc pas des « chas­seurs-cueilleurs ») ? La famille de la mère pri­mait sur la famille du père (sys­tème matri­li­néaire), la femme la plus âgée diri­geait la mai­son longue, le conseil des anciennes nom­mait les chefs qui res­sem­blaient plu­tôt à des ani­ma­teurs com­mu­nau­taires (ils n’avaient pas de pou­voir coer­ci­tif, ne contrô­laient ni juges, ni police, ni pri­son, ne pos­sé­daient pas de pro­prié­té pri­vée et ne pou­vaient pas for­cer leurs guer­riers à se lan­cer dans une guerre), mais il exis­tait une réelle divi­sion sexuelle du tra­vail (on rap­porte aus­si que des Iro­quois pre­naient l’habillement de femmes, pour d’autres les homo­sexuels se dis­tin­guaient à la guerre) ; au Moyen Âge en Europe, la socié­té était pay­sanne, mais il semble que l’égalité entre les sexes était plus impor­tante à la cam­pagne que dans la noblesse, et sur­tout bien plus impor­tante que dans la moder­ni­té et dans le pro­ces­sus d’industrialisation du XIXe siècle. Bref, je ne crois pas à une évo­lu­tion — ou une régres­sion — linéaire de l’humanité, je suis convain­cu que les réa­li­tés humaines sont com­plexes, plu­rielles et sou­vent para­doxales.

L’agnosticisme his­to­rique reste donc selon moi la pos­ture la plus hon­nête, poli­ti­que­ment et intel­lec­tuel­le­ment, et qui consiste à admettre qu’on ne sait pas et qu’on ne peut savoir quand et pour­quoi a com­men­cé le patriar­cat, s’il a été pré­cé­dé d’un matriar­cat et si tout cela est vrai pour toutes les com­mu­nau­tés humaines (je m’inspire ici de l’histoire cri­tique du déve­lop­pe­ment de l’idée de « socié­té pri­mi­tive » dans la pen­sée poli­tique occi­den­tale, y com­pris mar­xiste, pré­sen­tée par Adam Kuper dans son livre : The Inven­tion of Pri­mi­tive Socie­ty : Trans­for­ma­tions of an Illu­sion, 1988 et d’une ana­lyse fémi­niste du mythe de l’homme des cavernes et du dar­wi­nisme patriar­cal, déve­lop­pée par Mar­tha McCau­ghey, dans The Cave­man Mys­tique ; Pop-Dar­wi­nism and the Debates Over Sex, Vio­lence, and Science, 2008).

Déso­lé de cette réponse bien trop longue, mais je crois qu’il s’agit d’enjeux impor­tants tant d’un point de vue métho­do­lo­gique qu’analytique et poli­tique.

Je me recon­nais donc dans les pro­pos de la phi­lo­sophe poli­tique Carole Pate­man, qui dis­cute du livre de Ger­da Ler­ner, The Crea­tion of Patriar­chy et de sa thèse vou­lant que le patriar­cat serait appa­ru il y a envi­ron 7 000 ans av. J.C., en Mésa­po­ta­mie. Pate­man se demande « en quoi est-il utile de remon­ter à de si loin­taines ori­gines en Mésa­po­ta­mie quand nous dis­po­sons de récits au sujet d’une ori­gine [du patriar­cat] bien plus proche de nous ? ». Je suis tout à fait d’accord et je crois qu’il est plus inté­res­sant et impor­tant de com­prendre com­ment notre patriar­cat s’est déve­lop­pé concrè­te­ment et s’est ins­ti­tu­tion­na­li­sé. C’est d’ailleurs ce que pro­pose la poli­to­logue fémi­niste cana­dienne, Jill Vickers, pour qui le « patriar­cat » est « un sys­tème poli­tique carac­té­ri­sé par une domi­nance mas­cu­line ins­ti­tu­tion­na­li­sée, dans lequel les hommes sont domi­nants dans toutes les ins­ti­tu­tions éta­tiques et favo­ri­sés par le rap­port de pou­voir dans les autres ins­ti­tu­tions sociales d’importance. Le patriar­cat est his­to­rique, c’est-à-dire […] qu’il prend des formes dif­fé­rentes selon le temps et le lieu » (Jill Vickers, Rein­ven­ting Poli­ti­cal Science : A Femi­nist Approach, Hali­fax, Fern­wood Publi­shing, 1997, p. 13).

C’est pour cela que je pré­fère le plus sou­vent situer le début de mes réflexions au Moyen Âge ou à la sor­tie du Moyen Âge, quand je dis­cute de démo­cra­tie en Occi­dent, de l’État ou de patriar­cat. Pour­quoi ? Parce que notre moder­ni­té occi­den­tale a réel­le­ment émer­gé de cette civi­li­sa­tion médié­vale d’où nous viennent les par­le­ments et les réfé­rences à la plu­part des États modernes (le Royaume de France, le Royaume d’Espagne, etc.). C’est aus­si à la sor­tie du Moyen Âge que s’est impo­sé le « nou­vel ordre patriar­cal », pour reprendre la notion de Sil­via Fede­ri­ci (son livre Cali­ban et la sor­cière : Femmes, corps et accu­mu­la­tion pri­mi­tive), et que le racisme moderne s’est déve­lop­pé dans les uni­ver­si­tés pour ce qui est de la théo­rie, et dans le colo­nia­lisme et l’esclavagisme pour ce qui est de la pra­tique. C’est aus­si à ce moment que les hommes ont com­men­cé à pré­tendre qu’il y avait des crises de la mas­cu­li­ni­té, parce que des femmes et des hommes ne res­pec­taient pas les normes de la bina­ri­té sexuelle qu’imposaient de plus en plus dure­ment les élites poli­tiques, reli­gieuses et même cultu­relles, par exemple par des pièces de théâtre qui pré­sen­taient les maris comme domi­nés par des épouses mas­cu­lines.

2. Entre la fin de la civi­li­sa­tion romaine et la Renais­sance, les hié­rar­chi­sa­tions sexuelles sont plus faibles mais une dis­tinc­tion sexuelle est tout de même plus mar­quée chez les nobles. Cette dis­tinc­tion sexuelle est-elle liée au contrôle du ventre des femmes pour que les hommes s’as­surent de leur des­cen­dance ? Ain­si que l’ex­plique G. Duby dans son ouvrage Le che­va­lier, la femme et le prêtre, c’est entre le XIe et XIIIe siècle que l’ins­ti­tu­tion matri­mo­niale se trans­forme pour impo­ser une nou­velle morale dont nos socié­tés modernes sont les héri­tières. Quel rôle ces trans­for­ma­tions ont-elles joué dans la mise en place d’un ren­for­ce­ment de la hié­rar­chi­sa­tion sexuelle à la Renais­sance ? Et quel rôle tiennent-elles encore dans nos socié­tés ?

Même s’il y a des débats d’interprétation quant aux rap­ports sociaux de sexe au Moyen Âge puis à la Renais­sance et à la Moder­ni­té, je me range der­rière Sil­via Fede­ri­ci, entre autres, qui a expli­qué que les dif­fé­rences entre les sexes et les iden­ti­tés gen­rées étaient moins for­te­ment mar­quées au Moyen Âge, en par­tie parce que la divi­sion entre le public et le pri­vé était bien moins mar­quée que dans la moder­ni­té, pour la grande par­tie de la popu­la­tion qui vivait à la cam­pagne. La jour­née se dérou­lait à la ferme ou sur les terres com­mu­nales qui assu­raient la sub­sis­tance pour la com­mu­nau­té, sans besoin de salaire et d’argent. Dans les vil­lages et les villes, les familles qui tenaient bou­tique vivaient géné­ra­le­ment aux étages supé­rieurs, sans que le mari ait à quit­ter le loge­ment fami­lial le matin pour aller tou­cher son salaire. Des guildes de métier comp­taient des femmes, et par­fois même uni­que­ment des femmes, et il semble que l’écart entre les salaires entre les sexes était nul ou plus faible qu’aujourd’hui. Les dif­fé­rences de vête­ments étaient moins mar­quées, en par­ti­cu­lier chez les enfants qui n’avaient pas de jouets dif­fé­rents en fonc­tion du sexe.

C’est donc à la sor­tie du Moyen Âge et à la Renais­sance, puis tout au long de la Moder­ni­té, que les femmes ont été l’objet d’un grand enfer­me­ment, avec ce « nou­vel ordre patriar­cal » qui se met en place grâce à une conju­gai­son des forces de l’idéologie chré­tienne de plus en plus miso­gyne, des ins­ti­tu­tions de l’État en émer­gence, du capi­ta­lisme en déve­lop­pe­ment, sans oublier le rôle tou­jours impor­tant des uni­ver­si­tés pour le déve­lop­pe­ment des idées (et des lois) dis­cri­mi­na­toires, que ce soit le sexisme, le racisme, le clas­sisme, l’étatisme. Mais les normes fémi­nines étaient sans doute plus contrai­gnantes pour les femmes de la bour­geoi­sie que pour celles de la pay­san­ne­rie ou de la classe ouvrière en consti­tu­tion. Au XIXe siècle, la femme qui tri­mait dans les fau­bourgs ouvriers à la manu­fac­ture puis dans son loge­ment n’apparaissait pas aus­si fémi­nine que la mère d’une famille bour­geoise, qui se pro­té­geait la peau du soleil et s’adonnait à des acti­vi­tés dites fémi­nines. C’est aus­si tout le sens de l’envolée attri­buée à l’ancienne esclave et mili­tante abo­li­tion­niste Sojour­ner Truth, qui aurait deman­dé : « Ne suis-je pas une femme ? » Pour­quoi ? Parce qu’elle n’avait rien de « fémi­nin » : sa peau était rêche et meur­trie par le fouet, ses membres noueux d’avoir tant tra­vaillé dans les champs et d’avoir don­né vie à tant d’enfants que les maîtres lui avaient enle­vés (voir le livre de bell hooks, Ne suis-je pas une femme ?).

3. Le mythe de la crise de la mas­cu­li­ni­té est régu­liè­re­ment réac­ti­vé pour pro­té­ger et ren­for­cer le patriar­cat, mais est aus­si ins­tru­men­ta­li­sé par les élites pour main­te­nir ou déve­lop­per la mili­ta­ri­sa­tion et l’au­to­ri­té de la socié­té et de l’É­tat. Est-il pos­sible de per­ce­voir un déve­lop­pe­ment conco­mi­tant entre mili­ta­ri­sa­tion et auto­ri­ta­risme et crise de la mas­cu­li­ni­té au Cana­da ? Les vio­lences poli­cières y sont-elles aus­si impor­tantes qu’en France ?

Je vais com­men­cer par la fin de votre ques­tion : les vio­lences poli­cières sont nom­breuses au Cana­da. Elles accablent de façon par­ti­cu­liè­re­ment pro­blé­ma­tique les popu­la­tions autoch­tones des pre­mières nations, sou­mises à un ter­rible pro­fi­lage racial, en conti­nui­té avec la logique colo­niale. Plu­sieurs femmes autoch­tones ont rap­por­té être la cible de vio­lences sexuelles per­pé­trées par des poli­ciers. Le pro­fi­lage racial touche aus­si les membres des com­mu­nau­tés afro-cana­diennes et arabes ou musul­manes (qui se confondent, aux yeux de la police). Le meurtre d’hommes sans abris et en crise psy­cho­tique est cou­rant, alors que des poli­ciers mal for­més inter­viennent les armes à la main face à un mal­heu­reux et n’hésitent pas à l’abattre sous pré­texte qu’il les a mena­cés. Quant au pro­fi­lage poli­tique, la situa­tion s’est quelque peu amé­lio­rée, alors qu’il s’incarnait dans des arres­ta­tions de masse par encer­cle­ment, une tac­tique dont la police de Mont­réal se fai­sait même une fier­té. Mais les tri­bu­naux ont fina­le­ment cas­sé des dizaines de pro­cès col­lec­tifs dans les­quels s’embourbaient des mil­liers de mani­fes­tantes et mani­fes­tants.

Quant au lien entre la mili­ta­ri­sa­tion et le dis­cours de la crise de la mas­cu­li­ni­té, il est obser­vable à quelques occa­sions, par exemple tout de suite après l’attaque aérienne du 11 sep­tembre 2001, contre les États-Unis. Susan Falu­di, l’auteure du célèbre livre Back­lash, a bien mon­tré que cette attaque a été l’occasion pour plu­sieurs pour pré­tendre que le fémi­nisme était allé trop loin et que l’époque néces­si­tait le retour des « mâles alpha » (voir son livre Ter­ror Dream). Le dis­cours de la crise de la mas­cu­li­ni­té a aus­si été repris pour jus­ti­fier la mili­ta­ri­sa­tion en Europe et aux États-Unis, à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, et entre les deux guerres mon­diales, en par­ti­cu­lier chez les fas­cistes. Chez un auteur mas­cu­li­niste comme Eric Zem­mour, par exemple, on retrouve aus­si cette idée que l’homme « fran­çais » est effé­mi­né et donc faible devant l’invasion du « jeune homme arabe » qui a su res­ter viril et agres­sif. L’homme « fran­çais » doit s’émanciper de l’influence délé­tère du fémi­nisme et du fémi­nin pour rede­ve­nir un « vrai homme » et com­battre son enne­mi, le « jeune homme arabe » (voir son livre Le Pre­mier sexe, 2006). Zem­mour explique aus­si que le Juif avait tou­jours été qua­li­fié d’efféminé jusqu’à ce qu’il puisse affir­mer sa viri­li­té par la guerre, grâce à la créa­tion de l’État d’Israël. Chez Zem­mour, évi­dem­ment, le racisme, le sexisme et l’antiféminisme s’entremêlent dans son dis­cours de crise de la mas­cu­li­ni­té.

4. Vu depuis la France, le Qué­bec semble être en proie à une vio­lente crise anti­fé­mi­niste, la haine de cer­tains hommes pour les fémi­nistes et les femmes est d’ailleurs mise en évi­dence dans l’ou­vrage col­lec­tif Le mou­ve­ment mas­cu­li­niste au Qué­bec. Dans quelle mesure le mythe d’un Qué­bec autre­fois matriar­cal ren­force le dis­cours de la crise mas­cu­li­niste ? Per­met-il d’ap­pré­hen­der des pas­sages à l’acte aus­si violent que celui de la Tra­gé­die de l’É­cole poly­tech­nique de 1989 ?

Consi­dé­rant le nombre d’hommes qui tuent leur conjointe ou ex-conjointe en France, je ne crois pas que les femmes de ce pays soient à l’abri d’un atten­tat anti­fé­mi­niste, qui reste tou­jours un phé­no­mène excep­tion­nel qui ne doit pas faire oublier les autres formes d’antiféminisme. Mais il est vrai qu’on entend sou­vent que le Qué­bec est une socié­té matriar­cale depuis des siècles. Le mou­ve­ment fémi­niste y est aus­si plus dyna­mique et pro­por­tion­nel­le­ment plus ins­ti­tu­tion­na­li­sé qu’en France. Enfin, l’attentat anti­fé­mi­niste per­pé­tré à l’École poly­tech­nique de Mont­réal, en 1989, par un homme ayant décla­ré haïr les fémi­nistes, a évi­dem­ment pro­vo­qué un trau­ma­tisme col­lec­tif. C’est peut-être ce qui explique, entre autres rai­sons, que l’historienne et socio­logue Mélis­sa Blais (spé­cia­liste de l’attentat de l’École poly­tech­nique) et moi-même avons déci­dé de réa­li­ser l’ouvrage col­lec­tif Le mou­ve­ment mas­cu­li­niste au Qué­bec, qui est paru en 2008. Or nous avons consta­té avec éton­ne­ment, en dis­cu­tant avec des fémi­nistes en Europe, que cet ouvrage a créé un effet de loupe : quelques fémi­nistes l’ayant lu en Bel­gique et en France en ont conclu que le phé­no­mène exis­tait d’abord au Qué­bec, mais pas chez elles. Le livre a donc pro­duit une double illu­sion, à savoir un mas­cu­li­nisme sur­di­men­sion­né au Qué­bec, mais invi­sible ailleurs. En réa­li­té, l’antiféminisme et le mas­cu­li­nisme sont aus­si bien pré­sents en Europe, y com­pris en France. Quelques actions ou mobi­li­sa­tions suf­fisent par­fois pour en décou­vrir la force.

Le livre est paru au Qué­bec quelques années après des actions spec­ta­cu­laires de mili­tants de groupes de pères divor­cés et sépa­rés, qui ont esca­la­dé des struc­tures urbaines et per­tur­bé des évé­ne­ments fémi­nistes. Mais ce type d’activisme est aus­si pra­ti­qué en France, par exemple lors du Prin­temps des pères en 2013, quand des hommes ont esca­la­dé des grues à Nantes, par exemple. La mobi­li­sa­tion contre le mariage pour toutes et tous a aus­si été mar­quée par des dis­cours anti­fé­mi­nistes, sans oublier la curieuse (et absurde) polé­mique au sujet de la « théo­rie du gen­der » pro­vo­quée, entre autres, par des intel­lec­tuels du Vati­can (mais qui peut sérieu­se­ment pen­ser qu’il n’y a pas de socia­li­sa­tion gen­rée et que le genre n’est pas une construc­tion sociale : après tout, on ne vient pas au monde avec des vête­ments mas­cu­lins ou fémi­nins, des coupes de che­veux et des attri­buts mas­cu­lins ou fémi­nins, un métier mas­cu­lin ou fémi­nin, etc.). La France compte aus­si son lot d’intellectuels, de psy­cho­logues et de polé­mistes qui portent et dif­fusent le dis­cours de la crise de la mas­cu­li­ni­té. Après #MeToo, plu­sieurs voix se sont éle­vées pour plaindre le pauvre homme fran­çais (pas « arabe », évi­dem­ment…) dont le désir serait cri­mi­na­li­sé sous la pres­sion des méchantes fémi­nistes qui seraient tou­jours prêtes à lan­cer de fausses accu­sa­tions pour agres­sion sexuelle…

5. Vous écri­vez : « Le pro­blème de l’in­dif­fé­ren­cia­tion des sexes et de la mas­cu­li­ni­sa­tion des femmes est direc­te­ment lié à la crise de la mas­cu­li­ni­té, puisque la supré­ma­tie mas­cu­line dans l’es­pace public et dans la famille ne sau­rait se main­te­nir si les sexes sont iden­tiques ou si les femmes sont mas­cu­lines. » Pour ren­for­cer l’ordre patriar­cal il est donc néces­saire de bien dis­tin­guer les deux sexes et d’empêcher les trans­gres­sions et les sub­ver­sions des normes de sexe. Les mou­ve­ments queer et cer­tains trans­genres misent sur une sub­ver­sion des iden­ti­tés sexuelles. Cette sub­ver­sion met-elle à mal la bina­ri­té homme/femme et peut-elle mettre fin au patriar­cat ?

Je dois admettre d’entrée de jeu que je me suis for­mé au fémi­nisme en lisant des socio­logues maté­ria­listes comme Chris­tine Del­phy et Colette Guillau­min, puis Monique Wit­tig et des anthro­po­logues comme Nicole Claude Mathieu et Pao­la Tabet. J’ai ensuite lu des théo­ri­ciennes radi­cales des États-Unis, comme Catha­rine Mac­Kin­non et Andrea Dwor­kin. Et les fémi­nistes avec qui j’ai mili­té à Mont­réal, par exemple dans la Coa­li­tion anti­mas­cu­li­niste, étaient sur­tout des maté­ria­listes. J’avais donc un cer­tain blo­cage face aux théo­ries et au mou­ve­ment queer, sur­tout que je trou­vais la prose de Judith But­ler par­ti­cu­liè­re­ment éli­tiste et que j’étais mal à l’aise avec sa pro­pen­sion à se réfé­rer à des hommes, soit Michel Fou­cault, Jacques Lacan, et sur­tout Louis Althus­ser, qui a tout de même tué sa conjointe, Hélène Légo­tien-Ryt­man.

Mais en ensei­gnant mon cours sur l’antiféminisme et en étu­diant l’histoire du dis­cours de la crise de la mas­cu­li­ni­té, j’ai com­men­cé à m’intéresser à des phé­no­mènes et des luttes dont je pou­vais dif­fi­ci­le­ment sai­sir le sens avec la seule théo­rie fémi­niste maté­ria­liste, qui porte sur­tout atten­tion à l’appropriation par la classe des hommes de la force de tra­vail de la classe des femmes, y com­pris le tra­vail paren­tal, domes­tique et sexuel.

Le lien entre anti­fé­mi­nisme et les­bo­pho­bie ne semble pas seule­ment rele­ver d’un mépris, d’un dégoût ou d’une haine envers les les­biennes, puisque des fémi­nistes maté­ria­listes comme Monique Wit­tig ont bien mon­tré que les les­biennes échappent, en par­tie, à la domi­na­tion mas­cu­line. Il est donc logique que les supré­ma­cistes mâles les détestent, s’en méfient et asso­cient les­bia­nisme et fémi­nisme. Mais j’ai été plu­tôt éton­né, en étu­diant le dis­cours de la crise de la mas­cu­li­ni­té, de consta­ter la haine qu’entretiennent les anti­fé­mi­nistes au fil des siècles contre les che­veux courts chez les femmes et ce qui est qua­li­fié de tra­ves­tis­se­ment des femmes (dans l’acte d’accusation de Jeanne d’Arc, déjà, on note ses che­veux courts et ses vête­ments d’homme ; voir aus­si Syl­vie Stein­berg, La confu­sion des sexes : Le tra­ves­tis­se­ment de la Renais­sance à la Révolution, Paris, Fayard, 2000, p. VIIII). Bref, le dis­cours de la crise de la mas­cu­li­ni­té a tou­jours été très offen­sif contre tout ce qui appa­raît comme une ten­ta­tive de « trou­bler le genre », car il y aurait tou­jours le risque de som­brer dans l’androgynie et l’indifférenciation des sexes, ce qui sub­ver­tit évi­dem­ment les normes patriar­cales et désta­bi­lise la supré­ma­tie mâle (à tout le moins, sym­bo­li­que­ment). Les théo­ries queers sont donc utiles dans mon tra­vail pour sai­sir cer­tains aspects de l’antiféminisme et le mou­ve­ment queer m’apparaît inté­res­sant quand il reprend des pra­tiques — et des per­for­mances — qui avaient déjà pro­vo­qué bien des scan­dales à la fin du XIXe siècle et au début du XXe, dans les milieux de la bohème, par exemple. Déjà en 1857, l’anarchiste Joseph Déjacque expli­quait, dans une lettre dénon­çant la miso­gy­nie épou­van­table de Pierre-Joseph Prou­dhon, qu’en « vraie anar­chie », « [i]l exis­te­rait sans contre­dit autant de diver­si­té entre les êtres qu’il y aurait de per­sonnes dans la socié­té, diver­si­té d’âge, de sexe, d’aptitudes : l’égalité n’est pas l’uniformité. ».

J’aime bien rap­pe­ler, enfin, que Judith But­ler ne s’intéresse pas seule­ment à la per­for­mance sub­ver­sive, dans son livre Trou­bler le genre, mais aus­si à ce qu’elle nomme la « matrice hété­ro­sexuelle ». Ce sys­tème dis­ci­pli­naire de nor­ma­li­sa­tion ne consi­dère que deux sexes dif­fé­rents et com­plé­men­taires. Il ne s’agit pas seule­ment d’un pou­voir sym­bo­lique ou lin­guis­tique, puisque le sys­tème s’incarne aus­si dans des ins­ti­tu­tions coer­ci­tives de type juri­dique et médi­cal et les per­sonnes hors normes peuvent être très bru­ta­le­ment punies, par exemple par des peines d’incarcération ou d’interventions chi­rur­gi­cales for­cées.

6. Les fémi­nistes radi­cales, qui conçoivent une oppo­si­tion entre deux classes de sexe socia­le­ment construites, s’in­quiètent de la confu­sion qui est faite entre genre et sexe, et de la remise en ques­tion même du sexe bio­lo­gique qui, selon la théo­rie de Judith But­ler, ne serait qu’une simple construc­tion sociale. Ce rai­son­ne­ment semble domi­ner la sphère poli­tique et un cer­tain nombre de tran­sac­ti­vistes exigent que toute per­sonne qui se dit femme soit en droit de rece­voir un docu­ment attes­tant qu’elle est née bio­lo­gi­que­ment femme. La loi C‑16 pro­té­geant l’i­den­ti­té et l’ex­pres­sion de genre ne pré­sente-t-elle pas un risque, dans une socié­té patriar­cale où la culture du viol est encore bien pré­sente, qu’un chan­ge­ment d’i­den­ti­té sexuelle auto­dé­cla­ré de cer­tains hommes leur per­mette de péné­trer dans les lieux réser­vés aux femmes sans s’in­quié­ter de ce que ces der­nières res­sentent et veulent ? Il semble que la volon­té de ces trans­femmes auto­dé­cla­rées prime sur les besoins des femmes bio­lo­giques. Comme le pré­cisent cer­tains trans­genres eux-mêmes, tels que Trans Voices Mat­ter en août 2018, l’au­to­dé­cla­ra­tion de sexe ne repré­sente-t-elle pas une menace pour les femmes mais aus­si pour les trans­sexuelles ?

Voi­là une ques­tion qui en contient beau­coup d’autres ! Je ne suis pas spé­cia­liste des trans, mais je vais essayer de répondre à vos ques­tion­ne­ments en expli­quant mon rap­port au mou­ve­ment trans. Dans ma réponse, je prends pour acquis que vous consi­dé­rez que je ne suis pas une per­sonne trans — vous avez rai­son — et que vous n’êtes pas non plus une per­sonne trans, mais je peux évi­dem­ment me trom­per.

Bref, je ne me consi­dère ni trans, ni queer, mais je vais com­men­cer par une anec­dote per­son­nelle : vers envi­ron 18 ans, j’ai sui­vi mes pre­miers cours en socio­lo­gie et en psy­cho­lo­gie sur les femmes et sur la sexua­li­té. Nous étions dans les années 1980 et des chaînes câblées de télé­vi­sion se spé­cia­li­saient dans la dif­fu­sion de vidéos de musique, un nou­veau phé­no­mène à la mode. Or à l’époque, presque tous les groupes de musique com­po­sés uni­que­ment d’hommes — la très grande majo­ri­té des groupes, en fait — avaient un ou deux musi­ciens andro­gynes dont la coupe de che­veux, les vête­ments et le maquillage étaient plu­tôt fémi­nins. Par­mi les plus connus, on se rap­pelle Boy George, David Bowie et Prince, mais le phé­no­mène était géné­ra­li­sé. Même des groupes de musique plu­tôt conven­tion­nels avaient un ou deux musi­ciens andro­gynes, sou­vent le bas­siste et par­fois le chan­teur. Il n’y avait pas alors de théo­rie queer, mais il s’agissait d’une pra­tique assu­mée et bien évi­dem­ment imi­tée dans la mode des jeunes d’alors.

Pour ma part, j’avais pas­sé quelques semaines en Grande Bre­tagne pour essayer d’apprendre l’anglais, mais j’en ai sur­tout rame­né dans mes valises la mode punk : je por­tais alors la crête sur la tête (le mohawk, comme on dit au Qué­bec), une veste de cuir, des t‑shirts poli­tiques, des boucles d’oreille, des bottes de com­bat, etc J’ai aus­si com­men­cé à por­ter des jupes quelques fois par mois, que j’intégrais à mon accou­tre­ment punk. J’allais ain­si vêtu dans mes cours à l’université, dans des soi­rées dans des bars, etc. J’ai été l’objet de bien des plai­san­te­ries et de quelques mains aux fesses de la part d’amis d’université qui trou­vaient très drôle de pro­fi­ter de la situa­tion, mais j’étais le plus sou­vent très bien accueilli par les femmes. Je tiens à pré­ci­ser que je n’établissais aucun lien entre mon iden­ti­té mas­cu­line et le choix de por­ter une jupe et des boucles d’oreille. Si je me consi­dé­rais alors tout à fait mas­cu­lin (et hété­ro­sexuel), por­ter des jupes me sem­blait cohé­rent avec mon iden­ti­té punk, qui se vou­lait trans­gres­sive et pro­vo­ca­trice, mais ne nui­sait pas à mes ten­ta­tives de dra­guer des femmes, bien au contraire… Tou­jours dans cet esprit trans­gres­sif, j’ai com­men­cé à entrer dans la pre­mière toi­lette venue, qu’il s’agisse d’une toi­lette pour hommes ou pour femmes, car je trou­vais absurde cette divi­sion binaire. J’ai rapi­de­ment arrê­té, car cela met­tait de toute évi­dence les femmes très mal à l’aise. Bref, tout cela était plu­tôt para­doxal, si l’on peut dire, mais expri­mait mal­adroi­te­ment une volon­té de trans­gres­ser les normes de genre, dans une pers­pec­tive fémi­niste, même si je ne maî­tri­sais que très mal­adroi­te­ment la théo­rie. Voi­là pour les années 1980, qui se sont ter­mi­nées tra­gi­que­ment par l’attentat de Poly­tech­nique, en décembre 1989 (dans la tren­taine, je por­tais encore des jupes peut-être une fois par mois, puis j’ai presque com­plè­te­ment arrê­té, en par­tie parce que mon rap­port à mon corps a chan­gé, car j’ai vieilli et pris du poids… Bref, je me sens moins bien dans mon corps).

J’ignorais alors tota­le­ment les mobi­li­sa­tions des mou­ve­ments trans, y com­pris à Mont­réal, dont l’une des prio­ri­tés était d’aider les trans malades du SIDA. En fait, les femmes trans et tra­ves­ties, en par­ti­cu­lier pros­ti­tuées et uti­li­sa­trices de drogues, ont été déci­mées par le SIDA dans l’indifférence géné­rale. J’ignorais alors aus­si la sor­tie des pre­miers livres de Judith But­ler, comme Gen­der Trouble, en 1990.

C’est dans les années 1990 que j’ai réel­le­ment été for­mé au fémi­nisme par mes lec­tures des fémi­nistes maté­ria­listes et par des mili­tantes fémi­nistes que je côtoyais à Mont­réal, qui étaient pour la plu­part maté­ria­listes. Vous com­pren­drez que j’étais donc plu­tôt scep­tique, pour ne pas dire réfrac­taire, face au queer puis au mou­ve­ment trans, même si j’avais essayé — tout seul — de trou­bler le genre, dans les années 1980. Nous par­ve­nions sans dif­fi­cul­té à réduire ces mou­ve­ments à quelques élé­ments qui les ren­daient incom­pa­tibles et même mena­çants pour le fémi­nisme, tel que nous l’entendions… Je disais dans des dis­cus­sions pri­vées, par exemple, que les trans nuisent à l’objectif ultime de l’abolition des sexes, puisque leur pro­ces­sus de tran­si­tion confirme l’existence des sexes. Ou je disais : « Ah ! Mais voi­là une nou­velle manière d’attaquer encore et encore le prin­cipe de non-mixi­té fémi­nine des fémi­nistes, puisque les femmes trans reven­diquent le droit d’être inté­grées dans la non-mixi­té fémi­nine, alors qu’elles n’ont pas eu d’enfance et d’adolescence au fémi­nin. »

Voi­là pour mes pre­mières réac­tions. Puis, au fil des années, j’ai com­men­cé à être de plus en plus mal à l’aise lorsque j’exprimais encore et tou­jours les mêmes doutes au sujet des queers et des trans, deux mou­ve­ments dont je ne connais­sais fina­le­ment pas grand-chose. Je n’avais jamais pris le temps de lire leur his­toire, de m’informer au sujet de leur réa­li­té concrète, de leurs reven­di­ca­tions et de leurs théo­ries. Quand je pense que je passe des heures et des heures à lire des tonnes de textes anti­fé­mi­nistes, mais que je ne pre­nais pas même la peine de lire un seul texte écrit par une per­sonne trans… Tout cela se dérou­lait à Mont­réal dans les années 2005 à 2010, envi­ron, et les ten­sions au sujet des trans dans le milieu fémi­niste étaient d’autant plus com­plexes que s’entremêlaient d’autres ten­sions très vives au sujet du tra­vail du sexe ou de la pros­ti­tu­tion… Sans oublier le fou­tu débat sur le fou­lard des musul­manes, qui met­tait en jeu d’autres fémi­nistes… Bref, j’avais par­fois l’impression que des fémi­nistes dépen­saient plus d’énergie à se com­battre les unes les autres qu’à se mobi­li­ser soli­dai­re­ment contre la supré­ma­tie mâle, ou contre des enjeux qui parais­saient rin­gards, comme la pau­vre­té des femmes et de leurs asso­cia­tions.

Puis les fémi­nistes dont j’étais le plus proche ont com­men­cé à inflé­chir leur posi­tion, parce qu’elles croi­saient des queers au fil des mobi­li­sa­tions, en par­ti­cu­lier contre des agres­sions sexuelles, y com­pris cer­taines com­mises par et contre cer­taines femmes qui évo­luaient dans le milieu queer. De plus, des fémi­nistes qué­bé­coises for­mées aux États-Unis ou des Fran­çaises qui débar­quaient à Mont­réal pré­sen­taient dif­fé­rem­ment la rela­tion his­to­rique, poli­tique et théo­rique entre les fémi­nismes maté­ria­liste et queer. Cer­taines cher­chaient même à fusion­ner maté­ria­lisme et queer, y com­pris dans une pers­pec­tive anti­ra­ciste déco­lo­niale. Enfin, de plus en plus d’étudiantes et d’étudiants s’affichaient comme trans et deman­daient aux pro­fes­seures, sur­tout en études fémi­nistes, d’utiliser un pré­nom de leur choix pour les nom­mer.

Je four­nis tous ces détails pour bien mon­trer com­ment des posi­tions pure­ment théo­riques peuvent se trans­for­mer au gré des rap­ports de force et des ren­contres concrètes, dans une ville, dans une uni­ver­si­té et dans la com­mu­nau­té d’un mou­ve­ment social (la poli­to­logue Éme­line Four­ment a d’ailleurs bien mon­tré l’hybridation et la fusion par­tielle, dans les milieux auto­nomes alle­mands, entre les fémi­nistes maté­ria­listes anti­fas­cistes et les fémi­nistes queers espaces).

Bref, les cartes théo­riques et mili­tantes ont été rebras­sées et des fémi­nistes maté­ria­listes ont entre­pris une réflexion indi­vi­duelle et col­lec­tive pour déve­lop­per une ana­lyse et une pos­ture poli­tique soli­daire des trans. J’ai sui­vi leur exemple, c’est-à-dire que j’ai deman­dé des conseils de lec­ture à des queers et j’ai effec­tué mes propres lec­tures de textes par et sur les trans.

J’ai lu avec très grand inté­rêt le numé­ro spé­cial de la revue Trans­gen­der Stu­dies Quar­ter­ly, qui pro­po­sait un dos­sier com­plet sur le « trans­fé­mi­nisme », soit l’alliance et la fusion entre fémi­nisme et mou­ve­ment trans. On y pré­sente les his­toires très inté­res­santes de ces alliances au Bré­sil, en Ita­lie, aux États-Unis et ailleurs, par­fois dès les années 1960. J’y ai appris, enfin, qu’une fémi­niste radi­cale dont je res­pecte beau­coup le tra­vail, Andrea Dwor­kin, se décla­rait soli­daire des trans dès le début des années 1970, aux États-Unis. Elle pro­po­sait que l’État offre des ser­vices de san­té gra­tuits pour les femmes trans, ou que la com­mu­nau­té mili­tante offre les moyens à toute per­sonne tran­sexuelle d’obtenir une opé­ra­tion de chan­ge­ment de sexe. Selon Dwor­kin, la pré­sence des trans nous révèle sur­tout la flui­di­té des iden­ti­tés de sexe et met à mal la logique de la bina­ri­té sexuelle. Même si elle rêvait d’un monde sans genre ou sexe, elle consi­dé­rait dès 1974 que c’est seule­ment dans un nou­veau monde consti­tué d’une « iden­ti­té andro­gyne » que la tran­sexua­li­té n’aura plus le même sens, puisqu’il y aura une plus grande plu­ra­li­té de choix. À la même époque, aux États-Unis, le groupe de musique Oli­via Record, com­po­sé de fémi­nistes radi­cales les­biennes sépa­ra­tistes, se décla­rait « trans inclu­sive ». Une des membres a aus­si été mili­tante du col­lec­tif de les­biennes radi­cales Furies et a payé pour les frais médi­caux de trans. L’amie et l’alliée de Dwor­kin, la fémi­niste Catha­rine Mac­Kin­non, dont la pen­sée sur la domi­na­tion sexuelle m’a éga­le­ment beau­coup ins­pi­ré, s’est aus­si décla­rée soli­daire des trans.

En 2001, Emi Koya­ma a lan­cé son Mani­feste trans­fé­mi­niste, dans lequel elle décla­rait : « Le trans­fé­mi­nisme ne consiste pas à prendre le contrôle des ins­ti­tu­tions fémi­nistes. Au contraire, il élar­git et déve­loppe le fémi­nisme en entier à tra­vers notre propre libé­ra­tion et notre tra­vail en coa­li­tion avec d’autres. Il défend à la fois les femmes trans et non-trans, et demande en retour aux femmes non-trans de prendre la défense des femmes trans. Le trans­fé­mi­nisme incarne la poli­tique de la coa­li­tion fémi­niste dans laquelle des femmes de dif­fé­rents hori­zons sont soli­daires les unes des autres, parce que si nous ne nous appuyions pas les unes les autres, per­sonne ne le fera. » [Trans­gen­der Stu­dies Quar­ter­ly, vol. 3, no. 1–2, 2016, p. 149]. À Mont­réal, l’universitaire trans Viviane Namaste sug­gère elle aus­si que le mou­ve­ment trans ne doit pas tant s’inviter dans toutes les ins­ti­tu­tions fémi­nistes, mais qu’il a besoin aus­si de déve­lop­per ses propres ins­ti­tu­tions, même si cela néces­site beau­coup de res­sources, de temps et d’énergie.

Or comme le sou­ligne Raewyn Connell, les femmes trans ne repré­sentent qu’une toute petite part de la socié­té (on se demande même pour­quoi si peu de per­sonnes pro­voquent tant de réac­tions), et elles ont donc besoin de la soli­da­ri­té et de l’aide des fémi­nistes pour déve­lop­per leur auto­no­mie et leur force indi­vi­duelles et col­lec­tives ; elles peuvent aus­si avoir besoin de l’aide des res­sources conso­li­dées par les femmes et les fémi­nistes.

Cela dit, Viviane Namaste met aus­si en garde le mou­ve­ment queer qui essaie de s’approprier la lutte et la réa­li­té des trans, qui en fait même par­fois la quin­tes­sence du queer. Or il s’agit, selon Namaste, de deux réa­li­tés et de deux pro­jets dis­tincts et bien des femmes trans ne se consi­dèrent pas queer (et non binaire), sans comp­ter que des femmes trans peuvent se consi­dé­rer plu­tôt fémi­nistes et par­fois même maté­ria­listes, comme j’ai pu le consta­ter lors d’un ate­lier de dis­cus­sion, en France, au sujet du livre Refu­ser d’être un homme, de John Stol­ten­berg. Viviane Namaste reproche aus­si à Judith But­ler d’instrumentaliser les drag queens et les femmes trans sans connaître leur réa­li­té concrète, en par­ti­cu­lier en termes de tra­vail dans les bars gays et dans la pros­ti­tu­tion, sou­vent consi­dé­rée comme une des seule manière d’obtenir suf­fi­sam­ment d’argent pour se loger, mais aus­si et sur­tout à effec­tuer la tran­si­tion (payer pour les hor­mones, les inter­ven­tions chi­rur­gi­cales, etc.)

Bref, la théo­rie et le mili­tan­tisme trans ne sont pas homo­gènes et les rap­ports entre fémi­nistes radi­cales et trans non plus.

Plu­sieurs auteures du numé­ro spé­cial sur le « trans­fé­mi­nisme » de la revue Trans­gen­der Stu­dies Quar­ter­ly se pré­sentent comme des « trans-sup­por­ting femi­nists » (fémi­nistes qui appuient les trans), par exemple Lori Wat­son qui sou­ligne que la fameuse phrase de Simone de Beau­voir, « on ne naît pas femme, on le devient », est par­ti­cu­liè­re­ment bien adap­tée à la réa­li­té des femmes trans. À qui reproche aux trans de ne pas pour­suivre l’objectif ultime, soit la des­truc­tion de la bina­ri­té des genres et des rôles de sexe, elle explique aus­si que « la plu­part des femmes (y com­pris les femmes qui sont des fémi­nistes radi­cales) vivent leur genre qui est socia­le­ment recon­nu comme la cor­res­pon­dant à la caté­go­rie “femme”; c’est-à-dire qu’elles se conforment à cer­tains sté­réo­types gen­rés de la fémi­ni­té. » (Lori Wat­son, « The woman ques­tion », Trans­gen­der Stu­dies Quar­ter­ly, vol. 3, no. 1–2, 2016). D’ailleurs, il faut rap­pe­ler que cette cri­tique a aus­si été adres­sée par les queers aux fémi­nistes maté­ria­listes qui parlent de « classe de sexe » et qui appellent à se mobi­li­ser en tant que femmes. Des queers repro­chaient aux fémi­nistes maté­ria­listes d’essentialiser à nou­veau les iden­ti­tés et les dif­fé­rences de sexes, alors que les maté­ria­listes disaient qu’il s’agissait d’un posi­tion­ne­ment poli­tique et non pas bio­lo­gique. Lori Wat­son rap­pe­lait aus­si dans son texte, comme Viviane Namaste, que les femmes trans peuvent bien être des sujets du fémi­nisme, puisqu’elles sont sou­vent dis­cri­mi­nées et vio­len­tées par les hommes et qu’elles souffrent de la domi­na­tion mas­cu­line. Elles subissent des dis­cri­mi­na­tions en tant que trans et en tant que femmes à l’emploi, pour le loge­ment, face à l’État, ce qui a pour effet de trop sou­vent les confi­ner dans la pau­vre­té, ce qui les pousse vers une pros­ti­tu­tion sou­vent misé­rable, et vers la toxi­co­ma­nie. Comme Viviane Namaste le rap­pelle avec insis­tance, les femmes trans sont sou­vent vio­len­tées et même tuées pas seule­ment parce qu’elles sont trans, mais parce que ce sont des femmes.

Plus concrè­te­ment, les trans ont obte­nu plu­sieurs gains légis­la­tifs depuis quelques années au Cana­da et au Qué­bec. Depuis 2015 au Qué­bec, l’école est obli­gée d’accepter un chan­ge­ment de pré­nom, et les élèves de 14 ans et plus peuvent même expri­mer cette demande sans l’autorisation de leurs parents. Mon uni­ver­si­té auto­rise enfin les étu­diantes et les étu­diants à chan­ger leur nom, sur les listes de classe. Quant au mou­ve­ment des femmes au Qué­bec, par exemple les réseaux de centres et de mai­sons d’hébergement pour femmes, je crois com­prendre que la réponse est le plus sou­vent prag­ma­tique face à la demande d’inclusion des trans (qui est sou­vent une demande d’aide). Il ne s’agit pas d’une prise de posi­tion de prin­cipe sur ce qu’est la non-mixi­té ou ce qu’est une femme, mais d’un tra­vail d’écoute, d’échange, de réflexion col­lec­tive, de consul­ta­tion et d’arrangement prag­ma­tique, chaque situa­tion étant dif­fé­rente selon le contexte, les autres femmes pré­sentes, les expé­riences pas­sées, etc..

Voi­là… Je ne pense pas avoir répon­du à vos ques­tions, mais je vous ai pré­sen­té l’état de mes réflexions, en ce moment. Mais consi­dé­rant que votre site publie des textes très cri­tiques des trans et consi­dé­rant l’état des débats et des rap­ports de force où je me situe, à Mont­réal, je pen­sais sai­sir l’occasion pour par­ta­ger quelques réflexions, sans pré­tendre connaître la « véri­té » sur ces sujets com­plexes, ni par­ler au nom des fémi­nistes radi­cales ou des mili­tantes et théo­ri­ciennes trans.

7. En France, nous ne savons pas encore com­ment nous posi­tion­ner face à cer­taines formes de tran­sac­ti­visme, mais à lire les articles des fémi­nistes radi­cales, l’in­quié­tude domine. De grandes souf­frances, telle la dys­pho­rie sexuelle, ne sont-elles pas ins­tru­men­ta­li­sées par une élite pour expé­ri­men­ter les nou­velles tech­niques chi­rur­gi­cales et hor­mo­nales ? N’ex­ploite-t-elle pas une réelle souf­france pour mani­pu­ler et sté­ri­li­ser des enfants, comme cela est le cas lorsque des enfants de huit ans sont sté­ri­li­sés aux E.U. ?

Je ne connais pas suf­fi­sam­ment bien le phé­no­mène dont vous par­lez, à savoir les manœuvres d’une élite mili­tante qui vou­drait expé­ri­men­ter de nou­velles tech­no­lo­gies, pas plus que la sté­ri­li­sa­tion de jeunes enfants (pour­quoi : parce que ces enfants se déclarent trans ?). Je ne vais donc pas me pro­non­cer à ce sujet.

Cela dit, je n’utiliserai pas le terme « dys­pho­rie sexuelle » pour par­ler des per­sonnes trans. Je ne suis que « doc­teur » en science poli­tique, ce qui ne me qua­li­fie nul­le­ment pour poser des diag­nos­tics médi­caux, mais je sais par contre que la patho­lo­gi­sa­tion a tou­jours été un moyen uti­li­sé pour déni­grer et même cri­mi­na­li­ser la dis­si­dence et la résis­tance. Lors de l’esclavagisme, par exemple, un méde­cin avait pré­sen­té devant l’Association médi­cale de Loui­siane sa thèse sur la « dra­pé­to­ma­nie », un mal étrange qui tou­chait les esclaves, et dont le symp­tôme n’était qu’un refus obtus d’obéir au maître et même un désir irré­pres­sible de fuir. Les fémi­nistes ont évi­dem­ment été qua­li­fiées de folles et d’hystériques, et des méde­cins ont expli­qué que leur mou­ve­ment était la consé­quence de troubles psy­chiques et de dérè­gle­ment ner­veux. L’homosexualité a été non seule­ment cri­mi­na­li­sée, mais aus­si patho­lo­gi­sée pour mieux la répri­mer. Bref, je com­prends bien pour­quoi des per­sonnes trans refusent d’être iden­ti­fiées comme des per­sonnes malades ou déviantes. Déjà en 1972, en Ita­lie, des acti­vistes ont per­tur­bé le Congrès inter­na­tio­nal sur la Déviance Sexuelle, orga­ni­sée par le Centre ita­lien pour la sexo­lo­gie, qui était favo­rable à des thé­ra­pies de ré-édu­ca­tion des per­sonnes trans (Ste­fa­nia Voli, « Broa­de­ning the gen­de­red polis », Trans­gen­der Stu­dies Quar­ter­ly, vol. 3, no. 1–2, 2016, p. 235–245.).

8. Je me demande dans quelle mesure l’utilisation du terme « mens­trua­tor », comme le font cer­tains maga­zines pour ne pas heur­ter cer­taines per­sonnes trans, n’est pas une nou­velle stra­té­gie des mas­cu­li­nistes pour faire dis­pa­raître la femme qui ne serait plus qu’un être réduit à une fonc­tion bio­lo­gique qu’est celle de l’en­fan­te­ment ?

Hon­nê­te­ment, je ne sais pas.

Mais si je peux dire une der­nière chose au sujet des trans, qui soit plus direc­te­ment liée à mes pré­oc­cu­pa­tions, il faut rap­pe­ler que bien des trans hommes sont pro­fé­mi­nistes, même si cer­tains reprennent à leur compte le dis­cours de la crise de la mas­cu­li­ni­té.

9. On entend beau­coup par­ler de crise de la mas­cu­li­ni­té, et comme votre livre le démontre bien, ce dis­cours est réac­ti­vé dès que les femmes demandent de nou­veaux droits ou quand les gou­ver­nants dési­rent ren­for­cer l’i­déo­lo­gie mili­taire, le natio­na­lisme, le fas­cisme. La forte pré­sence de ce dis­cours ne tra­hit-elle pas un désir de la part des élites de mettre en place un sys­tème libé­ral tou­jours plus com­pé­ti­tif, coer­ci­tif, injuste, for­te­ment inéga­li­taire ? Les mas­cu­li­nistes, vic­times de ce sys­tème, n’hé­si­te­ront cer­tai­ne­ment pas à ren­voyer les femmes à la mai­son pour s’emparer des quelques places dis­po­nibles ?

En fait, j’ai mon­tré dans mon livre que le dis­cours de la crise de la mas­cu­li­ni­té s’exprime pen­dant des siècles et aujourd’hui un peu par­tout, dans des contextes tout à fait dif­fé­rents en termes de régime poli­tique, de sys­tème éco­no­mique, de cadre juri­dique, de tra­di­tion cultu­relle. Dans le cadre du libé­ra­lisme, cela dit, ce dis­cours est par­fois ana­ly­sé comme une mau­vaise réponse à de vrais pro­blèmes sur le mar­ché de l’emploi. De jeunes hommes blancs en colère seraient anti­fé­mi­nistes (et racistes) parce que leur condi­tion de vie se dégrade en rai­son de la mon­dia­li­sa­tion et de la dés­in­dus­tria­li­sa­tion. Ils ne peuvent pas atteindre leur idéal de consom­ma­tion, ni amé­lio­rer leur condi­tion de vie ni même se main­te­nir au niveau de vie de leurs pères, par exemple. À la recherche de cou­pables, ils s’en prennent aux femmes (et à l’immigration, voire aux Musul­manes qui portent le fou­lard). La guerre des sexes aurait donc rem­pla­cé la lutte de classe, mais ce sont les femmes et les fémi­nistes qui domi­ne­raient les pauvres hommes en désar­roi. C’est absurde.

Des spé­cia­listes du dis­cours de la crise de la mas­cu­li­ni­té en Chine ont aus­si mon­tré que les élites poli­tiques aiment bien évo­quer une telle crise pour expli­quer les ten­sions que l’on constate chez les hommes mis à pied suite à la libé­ra­li­sa­tion de l’économie, car c’est moins enga­geant que de par­ler de crise éco­no­mique ou, sur­tout, de lutte de classe.

D’un point de vue fonc­tion­na­liste, le dis­cours de la crise peut alors être per­çu comme une manière de détour­ner vers les femmes (et l’immigration) la colère du sala­riat et des chô­meurs qui devraient plus logi­que­ment se por­ter contre le patro­nat, et pos­si­ble­ment contre l’État. Mais ce dis­cours peut aus­si être consi­dé­ré comme rele­vant de la logique du supré­ma­tisme mâle, soit cette atti­tude aris­to­cra­tique qui consiste, pour les hommes, à consi­dé­rer que bien des choses nous sont dues parce que nous sommes des hommes : un bon emploi sala­rié, une voi­ture, une mai­son, une conjointe, des enfants, etc. Ne pas avoir d’emploi n’est pas seule­ment un enjeu éco­no­mique, c’est un crime de lèse-majes­té, car j’ai droit à un emploi en tant qu’homme. D’où l’idée absurde que des femmes (et des per­sonnes migrantes) volent aux hommes des emplois, comme si ces emplois étaient réser­vés à une caste mas­cu­line.

Si je peux me per­mettre de rêver un peu, le mieux serait évi­dem­ment que les hommes floués par l’État et le patro­nat se mobi­lisent contre ces cibles, plu­tôt que d’en vou­loir aux femmes (et à l’immigration).

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Comments to: Chronique : la violence masculiniste, suivie d’un entretien avec Francis Dupuis-Déri (par Ana Minski)
  • 1 janvier 2019

    Excellent article ! Je suis sim­ple­ment très per­plexe devant cette his­toire d’en­fant de 8 ans sté­ri­li­sé de force par une élite mal­veillante… On peut en savoir un peu plus ? (Sources) mer­ci beau­coup

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  • 2 janvier 2019

    « Le trans­fé­mi­nisme incarne la poli­tique de la coa­li­tion fémi­niste dans laquelle des femmes de dif­fé­rents hori­zons sont soli­daires les unes des autres, parce que si nous ne nous appuyions pas les unes les autres, per­sonne ne le fera. » Le trans­fé­mi­nisme incarne la poli­tique de la coa­li­tion fémi­niste dans laquelle des femmes de dif­fé­rents hori­zons sont soli­daires les unes des autres, parce que si nous ne nous appuyions pas les unes les autres, per­sonne ne le fera. » »

    Cette phrase résume bien le pro­blème. Les trans sont d’a­bord des êtres humains qui méritent le res­pect pour ce qu’ils ou elles sont. à par­tir de ce res­pect qui doit être mutuel, il est alors pos­sible de bâtir la soli­da­ri­té néces­saire pour pou­voir poser les bonnes ques­tions et débou­cher sur une remise en cause du sys­tème supré­ma­tiste qu’est la civi­li­sa­tion.

    Un sujet rapi­de­ment abor­dé dans ce texte est le fait que le dia­logue poli­tique est de fait mono­po­li­ser par de brillants uni­ver­si­taires. Comme tous les gens qui ont fait beau­coup d’é­tudes, ceux-ci ont l’art de faire des théo­ries incom­pré­hen­sibles pour le pékin ordi­naire, théo­ries qui sou­vent ne servent en défi­ni­tive qu’à les divi­ser. Ceci est par­ti­cu­liè­re­ment pathé­tique dans le cas de mili­tants qui pré­tendent appli­quer des théo­ries maté­ria­listes. Et c’est vrai­ment une ten­dance géné­rale qui déborde lar­ge­ment le cas des sciences sociales ou de la poli­tique. C’est ce genre de théo­ries qui per­mettent à des méde­cins, avec l’ap­pui du camp bour­geois, de patho­lo­gi­ser hier les homos, aujourd’­hui les trans. Dans un autre domaine, l’élec­tro­nique, un ingé­nieur va faire 3 pages de cal­culs pour dimen­sion­ner un radia­teur, un radio-élec­tri­cien arri­ve­ra exac­te­ment au même résul­tat avec une simple règle de 3, et ce qui déter­mi­ne­ra si le mon­tage va tenir en été quand il fait bien chaud ne sera pas la méthode de cal­cul, les 2 abou­tis­sant au même résul­tat, mais le fac­teur de sécu­ri­té intro­duit dans ces cal­culs. En matière de poli­tique le fac­teur de sécu­ri­té est le res­pect, ceci car sans res­pect, la soli­da­ri­té n’existe pas et n’est qu’en concept dont on se gar­ga­rise la bouche. Il faut aus­si que ce res­pect soit mutuel, autre­ment nous tom­bons dans la naï­ve­té, et face aux salauds psy­cho­pathes qui dirigent le monde et qui font que la poli­tique se résume bien trop sou­vent à un simple jeu de pou­voir pour le pou­voir et ses avan­tages, la naï­ve­té n’a pas sa place.

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  • 2 janvier 2019

    Ce qui est éton­nant ou plu­tôt qui ne l’est pas c’est de voir autant de d’ap­pel­la­tions et de divi­sions comme autant de formes de res­sen­tis et de façons de se vivre.
    J’ai le sen­ti­ment assez fort qu’au delà d’une cer­taine mesure il y a un côté mal­sain à se défi­nir dans la plus infime par­ti­cu­la­ri­té.

    En réa­li­té cette « affaire » à mes yeux est si com­plexe que ce sont des causes pour la plu­part per­dues d’a­vance dans un monde où la réflexion et le temps à y consa­crer se réduit à mesure que nous avan­çons.

    Tout ça pour dire que le bon sens vou­drait qu’une lutte com­mune au delà du genre, du sexe, de la pré­fé­rence sexuelle, ou du mélange non exhaus­tif des trois devrait prendre le des­sus pour faire force com­mune face au (ir)responsables qui orga­nisent ce monde et qui se passent de la moindre légi­ti­mi­té qu’est l’as­sen­ti­ment des peuples.

    L’heure est assez grave nous le savons et dans l’hy­po­thèse où les peuples par­vien­draient à se réap­pro­prier une par­tie du pou­voir pour contrer cette fuite en avant à tous les niveaux, notam­ment ceux de la robo­tique, de l’in­tel­li­gence artificielle,du trans­hu­ma­nisme et tout ce qui est décrit comme un signe de moder­ni­té mais qui au vu de ce que nous en fai­sons ne font que faire dis­pa­raitre les emplois, aug­men­ter les ten­sions et les divi­sions dues en grande par­tie aux inéga­li­tés et aux injustices,il serait grand temps de com­prendre peut-être que si l’hu­main « du bas » arri­vait à impo­ser à celui « du haut » une orga­ni­sa­tion humaine basée sur le res­pect du vivant, fai­sant tra­vailler tout le monde sans excep­tion mais beau­coup moins de temps et beau­coup moins long­temps alors com­ment ne pas ima­gi­ner une civi­li­sa­tion capable d’être radi­ca­le­ment plus édu­quée, plus culti­vée, plus spi­ri­tua­li­sée, et ain­si avec une capa­ci­té de réflexion beau­coup plus éle­vée qui par nature pous­se­rait donc cha­cun à s’in­té­res­ser, à com­prendre, à tolé­rer et à appré­cier si ce n’est tout le monde, dans une moindre mesure à consi­dé­rer l’autre dans le res­pect qui se doit.

    J’au­rai pu résu­mer ça au fait que nous nous affai­blis­sons à trop nous divi­ser au lieu de lut­ter ensembles pour le monde de tolé­rence et de res­pect du vivant dont nous rêvons, mais que vou­lez vous, ce monde fonc­tion­nant tel­le­ment par­fai­te­ment, il fal­lait bien que nous soyons là pour rééqui­li­brer cette per­fec­tion extrême.

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  • 7 janvier 2019

    Je ne suis pas tout à fait sûr, mais peut-être que mon com­men­taire va (un peu) dans le sens de celui de Benoît.

    La seule chose que j’ai à dire est que j’ai très briè­ve­ment sur­vo­lé le texte ‑his­toire de ne pas par­ler sans savoir- mais que le titre, sujet ‑il me semble- assez récurent sur le site m’a gon­flé. En effet, on peut faire des liens entre l’op­pres­sion homme/femmes et l’es­sor de la civi­li­sa­tion, mais fran­che­ment, ça com­mence à res­sem­bler à de l’ob­ses­sion d’a­bor­der sys­té­ma­ti­que­ment cette thé­ma­tique. Dans ce sens, on pour­rait faire un tas de liens entre cette civi­li­sa­tion et plein de choses qui en découlent. A quoi ça sert ?

    L’ur­gence, il me semble, et de démon­ter ce sys­tème, et dans ce sens, les articles sur les dégâts éco­lo­giques et sociaux et la façon de lut­ter contre ce sys­tème non réfor­mable me paraissent bien plus inté­res­sants. En tout cas, ce sont ceux là qui m’ont fait m’in­té­res­ser au site, de part leur radi­ca­li­té et surtout/donc leur nou­veau­té, par rap­port à ce qu’on trouve dans le pay­sage média­tique. Les rap­ports hommes/femmes sont des sujets lar­ge­ment abor­dés par ailleurs (ce qui n’en­lève rien à la qua­li­té de votre écrit et au fait qu’il puisse être inté­res­sant).

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