La violence mascu­li­niste

Fran­cis Dupuis-Déri, profes­seur de science poli­tique à Montréal, observe depuis plusieurs années la crise de la mascu­li­nité. Dans son ouvrage récem­ment paru, La crise de la mascu­li­nité, autop­sie d’un mythe tenace, il analyse le sens poli­tique de cette crise qui ne corres­pond ni à une réalité écono­mique, poli­tique, sociale ou cultu­relle, ni à une réalité empi­rique, puisque, dans les faits, ce sont les hommes qui sont à la tête des États, qui dirigent les prin­ci­pales insti­tu­tions inter­na­tio­nales, qui gouvernent le monde, qui détiennent le pouvoir déci­sion­naire.

Malgré tout, l’homme est en crise partout, aux États-Unis, en France, au Royaume-Uni, en Austra­lie, au Canada, en Chine, en Inde, au Maroc, etc. Les hommes sont « déni­grés, diabo­li­sés », ils sont « une espèce en voie de dispa­ri­tion » (The Decline of men, Guy Garcia) ; ils sont « inter­dits de paroles » et « inter­dits d’exis­tence » parce que les valeurs fémi­nines dominent, que ce sont la douceur, la tolé­rance, le dialogue, la paix, l’écoute et la précau­tion qui l’em­portent sur la force, la violence, l’au­to­rité, la guerre, l’ordre, le risque (Le premier sexe, Eric Zemmour). Fran­cis Dupuis-Déri se ques­tionne : « Mais pourquoi serions-nous – les hommes – mena­cés par le dialogue, la douceur, la tolé­rance et la paix, sans oublier les couches à chan­ger et l’or­gasme fémi­nin ? »

Histo­rique­ment, il semble­rait que le désar­roi des hommes soit aussi ancien que le patriar­cat lui-même. Les premières traces d’une telle crise datent de la Rome antique, en 195 av. J.-C, lorsque le magis­trat Caton l’An­cien, inquiet de la mobi­li­sa­tion de Romaines qui reven­diquaient le droit à conduire les chars et à porter des vête­ments colo­rés, affir­mait que la puis­sance des femmes était telle que l’in­dé­pen­dance des hommes était compro­mise, et ce malgré la réalité juri­dique et sociale qui décla­rait les femmes « sexe infirme » soumis à l’au­to­rité du père de famille. Dès ses premières appa­ri­tions, le discours de la crise, car il s’agit bien d’un discours et non d’une réalité, présente toute reven­di­ca­tion des femmes, aussi minime soit-elle, comme une menace pour les hommes. Dès que des femmes reven­diquent des droits, remettent en cause les normes patriar­cales, les mâles sont émas­cu­lés, en voie de fémi­ni­sa­tion voire de dispa­ri­tion. Cette crise est égale­ment invoquée quand l’ordre social patriar­cal veut se renfor­cer comme cela s’est produit en France à la sortie du Moyen Âge. Entre l’ef­fon­dre­ment de la civi­li­sa­tion romaine et la Renais­sance, les hiérar­chi­sa­tions sexuelles étaient beau­coup moins impor­tantes :

« (…) il n’y avait pas de sépa­ra­tion nette entre la sphère privée et publique, la divi­sion sexuelle du travail n’étant pas aussi marquée que lors de la Renais­sance et de la Moder­nité jusqu’au XXe siècle. […] Des femmes parti­ci­paient à des assem­blées de village qui prenaient des déci­sions sur les enjeux locaux. Dans les villes du Moyen Âge, des femmes pratiquaient la grande majo­rité des métiers, travaillaient le même nombre d’heures que les hommes et rece­vaient un salaire égal. Elles étaient membres des guildes de métiers et y étaient parfois majo­ri­taires, sans comp­ter les guildes qui ne comp­taient que des femmes. En termes vesti­men­taires, la diffé­ren­cia­tion était plus marquée chez les nobles que dans les classes infé­rieures, mais plusieurs modes étaient unisexes, y compris les vête­ments et jouets pour enfants. Des enfants portaient le nom de la mère, les filles avaient accès aux écoles, des femmes pouvaient s’au­to­gé­rer collec­ti­ve­ment dans des monas­tères ou être reines et régner sur des domaines, c’est-à-dire rendre la justice, lever des taxes et des troupes. »

C’est à partir du XIIe siècle, et sous l’in­fluence de l’Église catho­lique, que la domi­na­tion mascu­line s’em­pare de nouveau de la légis­la­tion et des « coutu­miers » : les maris peuvent battre leurs femmes, elles seules sont respon­sables de l’adul­tère, elles sont écar­tées du trône, des facul­tés, et l’Uni­ver­sité devient un haut lieu de la miso­gy­nie, du sexisme et de la chasse aux sorcières. Avec la nais­sance des États s’im­pose égale­ment une augmen­ta­tion démo­gra­phique qui passe par le contrôle du corps des femmes. C’est ainsi qu’en 1556 les femmes doivent décla­rer leur mater­nité, que les puni­tions se multi­plient contre l’avor­te­ment et la contra­cep­tion, que les femmes adul­tères sont condam­nées à mort, qu’en 1625 appa­raissent les premiers hommes accou­cheurs qui supplan­te­ront bien­tôt les sages-femmes et inven­te­ront le forceps, et qu’en 1640 Louis XIII supprime la mixité scolaire.

« C’est au moment où les femmes étaient de plus en plus relé­guées à des rôles subal­ternes, quand elles n’étaient pas tout simple­ment exclues de secteurs d’ac­ti­vité, qu’ont émergé des discours sur une préten­due crise de la mascu­li­nité provoquée par des femmes qui refu­saient de se compor­ter selon le rôle et les modèles qui leurs étaient assi­gnés. »

Aussi bien en France qu’en Angle­terre, des écrits dénoncent l’in­dif­fé­ren­cia­tion des sexes, s’inquiètent de la fémi­ni­sa­tion des hommes, du traves­tisme, de la tyran­nie exer­cée par des femmes sexuel­le­ment voraces, vani­teuses, bavardes, dépen­sières, etc. Avec le soutien des rois, de l’Église, des pasteurs, des juges, de la police, de la litté­ra­ture, du spec­tacle, les insti­tu­tions entre­prirent de renfor­cer l’ordre patriar­cal. Pour cela, une distinc­tion nette entre les deux sexes était néces­saire et toute trans­gres­sion ou subver­sion étaient consi­dé­rée comme dange­reuse, remet­tant en cause les normes sexuelles.

Ce discours réap­pa­raît dans la France révo­lu­tion­naire de 1789 aussi bien chez les monar­chistes que chez les répu­bli­cains. En 1750, Jean-Jacques Rous­seau s’inquiète de la fémi­ni­sa­tion de la culture et des arts, du fait que les hommes ont cédé aux femmes, qu’ils sont deve­nus doux et passifs. Les femmes qui demandent l’éga­lité ont tort, écrit le philo­sophe, la supé­rio­rité des hommes sur les femmes étant d’ordre natu­rel. Les femmes doivent donc rede­ve­nir douces et atten­tives pour soigner, conso­ler, hono­rer, plaire aux hommes.

« (…) ces discours de crise s’ex­pri­maient une fois de plus alors que le patriar­cat se renforçait et que les hommes, loin d’être sous le pouvoir des femmes, se dotaient d’en­core plus de privi­lèges et de pouvoir face à celles-ci : l’As­sem­blée natio­nale a inter­dit aux femmes de voter et d’être élues, de former des socié­tés ou des clubs de femmes, de porter des armes, puis fina­le­ment de se rassem­bler à plus de 5 dans l’es­pace public, sans comp­ter l’in­fâme code Napo­léon qui les désigne comme des mineurs. […] Depuis les années 1990, elle (la crise) s’est répan­due un peu partout en Occi­dent, y compris en Russie post-sovié­tique et dans des pays très pros­pères comme la Suisse, plutôt conser­va­teurs et influen­cés par le catho­li­cisme comme l’Ir­lande et la Pologne, mais aussi là où l’éga­lité entre les sexes est consi­dé­rée comme acquise, comme la Suède. […] En bref, les hommes en Occi­dent seraient constam­ment aux prises avec une société toujours trop fémi­ni­sée, quel que soit le régime poli­tique (monar­chie, répu­blique, etc.), le système écono­mique (féodal, colo­nial, capi­ta­liste, sovié­tique, etc.) et les lois enca­drant le droit de la famille ».

Cette crise est mondiale, déclarent certains auteurs et autrices, englo­bant ainsi tous les hommes dans une iden­tité mascu­line unique et univer­selle, simpli­fiant la réalité, niant les histoires collec­tives et indi­vi­duelles, les orien­ta­tions sexuelles, les statuts écono­miques, les âges, les violences colo­niales, etc.

Si cette crise est un mythe, un discours qui témoigne du ressen­ti­ment d’une classe domi­nante mascu­line, il n’en possède pas moins des pouvoirs très concrets :

« Des spécia­listes en commu­ni­ca­tion rappellent que les forces poli­tiques et sociales ont souvent recours à un discours de crise pour encou­ra­ger la mobi­li­sa­tion des ressources à leur avan­tage. […] L’an­thro­po­logue David Bidney évoquait un “complexe de la crise perpé­tuelle” pour quali­fier l’ha­bi­tude des élites poli­tiques de recou­rir à des discours de crise pour discré­di­ter et répri­mer les forces contes­ta­taires, présen­tées comme la cause de la crise en ques­tion et donc comme une menace à l’ordre social. »

Le discours de la crise de la mascu­li­nité est une stra­té­gie de défense de l’ordre social patriar­cal qui accuse les femmes et les fémi­nistes et en appelle à une mobi­li­sa­tion collec­tive en faveur des hommes. Il est utile voire indis­pen­sable à l’élite pour main­te­nir une idéo­lo­gie sexiste, raciste et guer­rière, et c’est pour cela qu’il insiste toujours sur une iden­tité mascu­line asso­ciée aux armes, à la violence, à l’au­to­rité et à la guerre. Ce n’est pas par détresse que pendant la guerre de Séces­sion (1861–1865) et la fin de l’es­cla­vage, l’an­cien esclave d’ori­gine afri­caine, devenu menace pour l’homme blanc, était castré puis lynché. Ce n’est pas par détresse que les hommes blancs osaient se décla­rer victimes d’une castra­tion symbo­lique en raison de l’éman­ci­pa­tion des esclaves. Cette thèse est reprise en 2014 par Victor Meladze, dans son article « Crise de la mascu­li­nité aux E.U : Mili­ta­risme et guerre », qui prétend que l’an­goisse des hommes blancs euro­péens, née de leur peur de la castra­tion, de la répres­sion de leurs désirs sexuels envers leur mère, est cause de l’es­cla­vage, des guerres et des géno­cides. L’homme blanc aurait besoin « de restau­rer sa puis­sance mascu­line grâce à des rituels sacri­fi­ciels de renais­sance et de meurtres de masse ‘‘d’é­tran­gers’’ ». Ce n’est pas par détresse, ou désar­roi, ou angoisse que le président Théo­dore Roose­velt a réaf­firmé l’im­por­tance de la viri­lité pour lancer le pays dans de nouvelles aven­tures, consti­tuer une armée et une marine. Ce n’est pas par déses­poir qu’il accusa toute femme n’ayant pas quatre enfants de parti­ci­per au suicide de la race et d’être une traî­tresse à la patrie. Ce n’est pas par déses­poir si, pour main­te­nir cette viri­lité, il a encou­ragé le déve­lop­pe­ment des sports tels que le foot­ball, l’avi­ron, la course à pied, la boxe, le base­ball, la lutte, le tir. Toutes ces décla­ra­tions ne sont le fruit ni du déses­poir ni de l’in­cons­cience mais bel et bien d’une stra­té­gie de domi­na­tion des poli­ti­ciens qui déclarent les guerres mais ne les font pas, des proprié­taires d’es­claves qui se nour­rissent de l’ex­ploi­ta­tion, des hommes qui refusent de parta­ger le travail domes­tique, la sphère publique et le pouvoir, des hommes qui ne veulent pas la fin de la hiérar­chi­sa­tion sexuelle et raciale. Tous ces hommes, et les femmes qui sont victimes de cette idéo­lo­gie, ne cessent de répé­ter qu’ac­cor­der trop de droits à une femme (droit de vote, par exemple) c’est conduire le pays à la ruine, parce qu’elle refu­sera d’en­fan­ter des soldats pour la patrie. Remettre en ques­tion la mascu­li­nité c’est donc clai­re­ment remettre en ques­tion l’idéo­lo­gie mili­taire qui sous-tend toute civi­li­sa­tion, parce qu’une civi­li­sa­tion ne peut se main­te­nir sans l’ex­ploi­ta­tion, la mili­ta­ri­sa­tion, la conquête, la guerre, la violence.

En France, l’Af­faire Drey­fus (1894–1906) révèle l’ins­tru­men­ta­li­sa­tion du mythe de la mascu­li­nité pour justi­fier et/ou renfor­cer le racisme et le sexisme du pays :

« Cette affaire a provoqué une véri­table crise poli­tique et sociale en France, alors que plusieurs consi­dé­raient la trahi­son d’Al­fred Drey­fus comme un acte lâche et par consé­quent fémi­nin, sans oublier que les Juifs étaient consi­dé­rés comme effé­mi­nés. Qu’un offi­cier juif ait pu trahir l’ar­mée prou­vait l’ef­fé­mi­ni­sa­tion de l’ar­mée française, un véri­table scan­dale face à une armée alle­mande toujours menaçante ».

Le même mythe permet à l’élite diri­geante de mener des guerres et d’ali­men­ter en soldats ses armées. Ainsi en France, Alexandre Dumas fils encou­ra­geait les hommes à reconqué­rir la nature, les femmes et les enfants, « c’est par cette triple conquête morale qu’il s’af­fir­mera mâle ». Les hommes sont faits pour se battre et les femmes pour élever des enfants, la mater­nité est ainsi encou­ra­gée et des insti­tu­tions furent fondées avec l’aide de forces poli­tiques, écono­miques et cultu­relles très influentes. Après le massacre de la Première Guerre mondiale, la France a besoin de renou­ve­ler son stock et convainc les femmes d’en­fan­ter en grand nombre en mettant en place notam­ment le premier Congrès natio­nal de la nata­lité à l’ini­tia­tive de la Chambre de commerce de Nancy. Comme toujours, le fémi­nisme est accusé de détruire la famille, parce qu’il prône le travail sala­rié des femmes, qu’il les détourne de la mater­nité et détruit la diffé­ren­cia­tion sexuelle.

Pour ceux qui doute­raient encore des liens entre ce discours de la « crise » et le fascisme, l’exemple de l’Al­le­magne, au début du XIXe, est égale­ment éloquent. Le mouve­ment fémi­niste emporte en 1908 le droit de parti­ci­per à des acti­vi­tés poli­tiques et d’étu­dier à l’Uni­ver­sité, c’est alors qu’une radi­ca­li­sa­tion anti­fé­mi­niste se déve­loppe déplo­rant « une poli­tique d’émas­cu­la­tion » et « l’ef­fé­mi­ni­sa­tion des hommes ». Sigmund Freud déclare que « [l]a femme recon­naît le fait de sa castra­tion et avec cela, elle recon­naît aussi la supé­rio­rité de l’homme et sa propre infé­rio­rité ». Le pénis et la péné­tra­tion sont plus impor­tants que le sexe fémi­nin, récep­teur passif et humide, et le père est le modèle par excel­lence de la mascu­li­nité. Certains décla­raient que les fémi­nistes sont toutes juives ou d’ori­gine juive et donc anti­na­tio­na­listes, qu’elles affai­blis­saient la puis­sance mili­taire du pays, une paix trop prolon­gée étant perçue comme un moment d’ef­fé­mi­ni­sa­tion aussi bien en Alle­magne qu’aux États-Unis.

« En 1920, la Ligue Alle­mande contre l’éman­ci­pa­tion des femmes (LACÉF) change de nom pour Ligue alle­mande pour la restau­ra­tion de la race, et va pour­suivre trois objec­tifs : (1) main­te­nir et encou­ra­ger les diffé­rences entre les vrais hommes et femmes alle­mands ; (2) créer et appuyer des insti­tu­tions qui font la promo­tion de la divi­sion du travail selon les sexes ; (3) proté­ger l’ins­ti­tu­tion du mariage et la famille alle­mande. […] Une fois les nazis au pouvoir en 1933, Mein Kampf est offert à chaque nouveau couple marié. L’at­taque contre les femmes est alors rapide et brutale : le nouveau régime impose un quota maxi­mum de 10 % d’étu­diantes à l’uni­ver­sité, les femmes perdent le droit d’être juges et avocates, les femmes perdent le droit à la contra­cep­tion ainsi qu’à l’avor­te­ment et il n’y a plus aucune femme dépu­tée dès 1938. »

La crise de la mascu­li­nité est égale­ment invoquée pour expliquer les frus­tra­tions, les exploi­ta­tions, les chan­ge­ments écono­miques, la méca­ni­sa­tion du travail, l’ur­ba­ni­sa­tion, l’exode rural, etc. En quit­tant les fermes ou les boutiques pour être sala­riés dans des usines ou des bureaux les hommes perdent leur auto­no­mie ce qui remet en ques­tion leur liberté et leurs droits. Mais plutôt que d’iden­ti­fier la racine du problème, l’ex­ploi­ta­tion de l’homme par l’homme, c’est le mythe de la crise que l’on évoque. Les orga­ni­sa­tions non-mixtes pour hommes se multi­plient, et vers 1900 un homme sur quatre était membre d’une frater­nité : les francs-maçons, la Grande armée de la Répu­blique, les Cheva­liers du travail, l’ar­mée, le clergé, etc. Le sport d’équipe de compé­ti­tion devient un remède contre la soi-disant crise de la mascu­li­nité, il permet de contrer l’édu­ca­tion livresque en propo­sant aux hommes des acti­vi­tés dites mascu­lines telles que la chasse, la pêche et le camping : le scou­tisme est fondé en 1910 pour contrer la fémi­ni­sa­tion et main­te­nir la mascu­li­nité tradi­tion­nelle, et le terrain de foot­ball devient le lieu où s’ex­prime la supré­ma­tie mascu­line. Le danger du machi­nisme n’est pas l’ex­ploi­ta­tion qu’il impose mais l’ef­fé­mi­ni­sa­tion. Cet argu­ment est repris par Alain Soral qui explique que l’homme est fémi­nisé en raison de la fémi­ni­sa­tion du travail, que l’homme perd peu à peu ses muscles dans l’au­to­ma­ti­sa­tion et le travail de bureau. C’est exac­te­ment ce que préten­daient les tenants du discours de la crise aux E.U. et en France à la fin du XIXe. Mais c’était aussi une réac­tion face aux mobi­li­sa­tions des fémi­nistes qui tenaient des assem­blées, orga­ni­saient des congrès, mani­fes­taient pour le droit de voter et d’être élues, pour l’amour libre, la contra­cep­tion, la protec­tion des pros­ti­tuées. On observe la même chose de nos jours au travers de groupes mascu­li­nistes comme les Nouveaux guer­riers en France, les groupes de défense des droits et de la santé des hommes, les groupes de défense des inté­rêts des pères divor­cés, la commu­nauté des artistes séduc­teurs qui reven­diquent l’ac­cès à la sexua­lité des femmes à volonté, etc.

Le main­tien de la hiérar­chi­sa­tion sexuelle présente de nombreux avan­tages pour les mascu­li­nistes qui ne veulent pas accom­plir les tâches domes­tiques, même pour se nour­rir, qui tiennent à garder le contrôle sur la femme et les enfants, qui veulent élimi­ner les femmes et les étran­gers de toute compé­ti­tion sala­riale. Les mascu­li­nistes nient le rôle primor­dial du système tech­no­lo­gique, social et écono­mique qui est respon­sable du désar­roi et du suicide de nombreux hommes. Ainsi des groupes de défense des pères dont Fran­cis Dupuis-Déri a analysé les reven­di­ca­tions et discours. La plupart d’entre eux s’inquiètent beau­coup plus de la pension alimen­taire et du contrôle de la femme et des enfants que du bien-être des enfants. Beau­coup ne s’in­ves­tissent pas réel­le­ment et à part égale avec la mère dans l’édu­ca­tion des enfants. Ce qui unit ces pères, c’est bien souvent l’an­ti­fé­mi­nisme, un désir d’ins­tau­rer à nouveau « l’au­to­rité du père ». La violence mascu­line dont ils font preuve est trop souvent meur­trière, et plus qu’inquié­tante :

« En 1983, un jour­na­liste a publié un livre présen­tant des histoires de pères divor­cés ou sépa­rés ayant assas­siné leurs enfants lors de visites, une consé­quence à son avis de déci­sions injustes des tribu­naux. Thérèse Taylor consi­dère à ce sujet qu’il est curieux que “le meurtre est la preuve ultime de l’amour pater­nel [et] que le tribu­nal soit accusé d’avoir fait écla­ter la famille”. L’Aus­tra­lie n’est pas un cas isolé : les médias présentent souvent les hommes qui assas­sinent leur conjointe et parfois leurs enfants comme en proie à une terrible souf­france, leur violence étant la triste consé­quence de leur jalou­sie ou de la peine provoquée par la sépa­ra­tion. Si les médias ont parfois recours à l’ex­pres­sion “crime raciste” pour parler d’at­taques contre des popu­la­tions migrantes, par exemple, l’ex­pres­sion “crime machiste” ou “crime miso­gyne” n’est pas utili­sée et sans doute pas même envi­sa­gée par les jour­na­listes. On préfère évoquer des “drames passion­nels” ou “fami­liaux” quand il ne s’agit pas tout simple­ment d’un “fait divers”. […] Comme en Austra­lie, les groupes de pères en Occi­dent accusent les Tribu­naux de la famille de provoquer l’écla­te­ment des couples, de détruire les familles, d’ex­pul­ser les pères de leur domi­cile, de les spolier et de les écar­ter de la vie de leurs enfants. De plus, les mères mono­pa­ren­tales sont tenues respon­sables de la violence des jeunes et de la délinquance, de la consom­ma­tion d’al­cool et de drogues, de la dépres­sion, des suicides, de la pros­ti­tu­tion juvé­nile, de la mater­nité adoles­cente, du risque d’être sexuel­le­ment violenté par des étran­gers, voire des émeutes des quar­tiers popu­laires et… de l’ho­mo­sexua­lité. »

Les groupes de pères accusent les fémi­nistes de mentir au sujet de la violence conju­gale, et les centres d’hé­ber­ge­ment pour femmes violen­tées sont présen­tés comme des lieux d’en­doc­tri­ne­ment où les inter­ve­nantes apprennent aux femmes à détes­ter les hommes. Les violences envers les femmes n’ont pour­tant pas disparu, bien au contraire, le bilan du minis­tère de l’In­té­rieur constate une augmen­ta­tion de 23 % en France pour l’an­née 2018. Comme le rappel Fran­cis Dupuis-Déri, les hommes sont les agres­seurs dans 80 % des cas et lorsque les hommes sont agres­sés c’est le plus souvent par d’autres hommes. La mascu­li­nité est un fléau qui parti­cipe au main­tien des injus­tices et des inéga­li­tés que dénoncent les fémi­nistes. Elles n’ont de cesse de rappe­ler que la mascu­li­nité n’est pas une réalité biolo­gique mais une créa­tion sociale qui repro­duit des normes de genre, conso­lide un système hété­ro­sexuel et patriar­cal pour renfor­cer le pouvoir d’une élite qui mani­pule les crises afin d’as­su­rer sa domi­na­tion, d’in­ten­si­fier son exploi­ta­tion de l’homme et de la nature, d’ac­croître sa richesse — et surtout sa démence.

L’homme ne manque pas de modèles pour se convaincre de sa supé­rio­rité et de ses talents : « Même les batteurs, violeurs ou tueurs de femmes sont repré­sen­tés comme des génies en écono­mie (Domi­nique Strauss-Khan), en art (Woody Allen, Bertrand Cantat, Roman Polanski), en philo­so­phie (Louis Althus­ser) ou dans les sports (O.J. Simp­son, Mike Tyson). » Et s’il manque de modèle il peut se tour­ner vers Dieu ou le Diable pour jouer de sa force à coups de fusils, de viols collec­tifs, de déca­pi­ta­tions contre celles qui, quoi qu’elles fassent, sont toujours à réifier ou à abattre. Le mascu­li­nisme se défi­nit essen­tiel­le­ment par des muscles qui bandent, et ses adeptes bandent sans relâche jusqu’à l’ex­ter­mi­na­tion lente de toute forme d’in­tel­li­gence, de sensi­bi­lité et de vie. C’est contre cette violence que les fémi­nistes se battent, c’est pourquoi il est crucial de les soute­nir dans ce combat, parce que les violences n’ont jamais été si globales et totales.

Ana Minski


Un entre­tien avec Fran­cis-Dupuis Déri

1. Ana Minski : À partir du XVIe siècle, on constate une appa­ri­tion des premières études statis­tiques et d’un besoin crois­sant de popu­la­tion et « qui dit popu­la­tion nombreuse dit forte nata­lité et donc contrôle des corps des femmes ». Histo­rique­ment, à partir de quand peut-on vrai­ment iden­ti­fier un contrôle du corps de la femme par les hommes ? Pensez-vous, comme Clau­dine Cohen, que le corps de la femme est contrôlé par l’homme dès l’ap­pa­ri­tion des premières socié­tés agri­coles et domes­tiques ? Pensez-vous qu’il y ait un lien entre domes­ti­ca­tion et confi­ne­ment des femmes dans la sphère domes­tique ?

Fran­cis Dupuis-Déri : Je dois vous avouer, au risque de déce­voir le lecto­rat du site « Le partage », que j’hé­site le plus souvent à prendre la préhis­toire comme point de départ pour comprendre l’ac­tua­lité poli­tique et sociale. Il est bien évidem­ment inté­res­sant d’étu­dier la préhis­toire, et plusieurs critiques radi­cales du progrès, de la civi­li­sa­tion et de l’in­dus­tria­li­sa­tion évoquent souvent les débuts de l’hu­ma­nité et le passage de la civi­li­sa­tion de chas­seurs cueilleurs — et des chas­seuses cueilleuses — à la civi­li­sa­tion agri­cole. Je trouve aussi très stimu­lantes les études du poli­to­logue James C. Scott au sujet de la nais­sance des États et, surtout, des stra­té­gies et tactiques de résis­tance à ce système de domi­na­tion, d’op­pres­sion et d’ap­pro­pria­tion, par exemple le noma­disme, le refus de l’écri­ture, etc. (voir ses livres Homo Domes­ti­cus et Zomia ou l’art de ne pas être gouverné).

Mais cette méthode qui consiste à remon­ter si loin dans le temps pour mieux critiquer le présent provoque chez moi trois types de malaise. Premiè­re­ment, elle mène souvent à l’éla­bo­ra­tion de grandes théo­ries histo­riques qui peuvent paraître origi­nales et sophis­tiquées, mais qui m’ap­pa­raissent surtout simplistes et réduc­trices : on imagine que toute l’his­toire de l’hu­ma­nité procède toujours par les mêmes stades civi­li­sa­tion­nels, avec les mêmes consé­quences poli­tiques, écono­miques, sociales et cultu­relles, voire anthro­po­lo­giques et psycho­lo­giques. C’est vrai au sujet de l’État, du capi­ta­lisme, des rapports sociaux de sexe, etc. On devient alors aveugle à l’in­croyable diver­sité d’ex­pé­riences entre les commu­nau­tés humaines aussi bien qu’à l’in­té­rieur des commu­nau­tés humaines, ce qui limite forte­ment la capa­cité de saisir et d’ima­gi­ner la plura­lité extra­or­di­naire des expé­riences humaines et notre plein poten­tiel.

Deuxiè­me­ment, évoquer la préhis­toire permet souvent de dire tout et son contraire, et donc d’éla­bo­rer de grandes théo­ries qui se veulent expli­ca­tives, mais qui n’ex­pliquent pas grand-chose… Vous avez d’ailleurs bien montré, dans votre analyse critique de la série télé­vi­sée « Aux origines de la civi­li­sa­tion », comment il semble facile de faire dire n’im­porte quoi aux « preuves » que l’on sélec­tionne dans la préhis­toire humaine, soit pour prétendre expliquer l’ap­pa­ri­tion des villes, de la guerre et du commerce ou pour expliquer les extinc­tions d’es­pèces animales. Si j’aime bien prou­ver l’in­té­rêt et l’im­por­tance de l’en­traide — et de l’anar­chisme — dans l’évo­lu­tion humaine (voir L’en­traide, de Pierre Kropot­kine, ou La nature humaine, de Marshall Sallins), c’est alors préhis­toire contre préhis­toire, et on n’est guère plus avan­cé… Le même problème se pose avec les théo­ries élabo­rées à partir des compor­te­ments des animaux : on choi­sit toujours l’es­pèce animale qui a le compor­te­ment qui corres­pond à la théo­rie que l’on défend, et l’on ignore toutes les autres espèces (parfois des milliers) dont les compor­te­ments contre­disent notre théo­rie.

Enfin et surtout, je crois que la posture la plus honnête face à la Préhis­toire est de recon­naître qu’elle ne recèle aucune réponse à bien des ques­tions que l’on se pose, comme celle de l’ap­pa­ri­tion de l’État, du capi­ta­lisme ou du patriar­cat. Wiktor Stocz­kowski a bien montré, dans son livre Anthro­po­lo­gie naïve anthro­po­lo­gie savante : De l’ori­gine de l’Homme, de l’ima­gi­na­tion et des idées reçues (2001), que ce qui reste de la Préhis­toire ne nous permet­tra jamais de savoir réel­le­ment comment les hommes et les femmes expé­ri­men­taient l’amour, la sexua­lité, la « famille », l’éle­vage des enfants et comment se struc­tu­rait la divi­sion sexuelle du travail, c’est-à-dire qui chas­sait, qui prépa­rait les repas, qui s’oc­cu­pait des malades et des enfants, etc. Les quelques osse­ments, statuettes et fresques de la Préhis­toire ne permettent pas de saisir ces réali­tés complexes et sans doute chan­geantes au gré des situa­tions et des événe­ments dans telle ou telle commu­nauté.

Pour le Paléo­li­thique (qui s’ar­rête il y a envi­ron 12 000 ans), on a quelques indices, comme des traces sur des sque­lettes qui semblent indiquer des bles­sures liées à certaines formes d’ac­ti­vité physique. Nous avons aussi des statuettes fémi­nines et des fresques montrant ce qui semble être des hommes portant des armes, mais on ne sait pas qui a créé ses œuvres, à quoi servaient-elles, que signi­fiaient-elles et qui y avait accès : il semble pour le moins auda­cieux d’avan­cer une théo­rie selon laquelle 100 % des hommes et des femmes de cette « époque » — des milliers d’an­nées — vivaient tout le temps comme ceci, ou comme cela.

Surtout qu’il sera toujours possible de trou­ver des contre-exemples. Ainsi, les nations iroquoi­siennes pratiquaient l’agri­cul­ture, mais s’agis­sait-il d’un patriar­cat (en fait, selon la grande spécia­liste de l’his­toire autoch­tone en Amérique du Nord, Roxanne Dunbar-Ortiz, envi­ron 90 % des nations autoch­tones pratiquaient l’agri­cul­ture et n’étaient donc pas des « chas­seurs-cueilleurs ») ? La famille de la mère primait sur la famille du père (système matri­li­néaire), la femme la plus âgée diri­geait la maison longue, le conseil des anciennes nommait les chefs qui ressem­blaient plutôt à des anima­teurs commu­nau­taires (ils n’avaient pas de pouvoir coer­ci­tif, ne contrô­laient ni juges, ni police, ni prison, ne possé­daient pas de propriété privée et ne pouvaient pas forcer leurs guer­riers à se lancer dans une guerre), mais il exis­tait une réelle divi­sion sexuelle du travail (on rapporte aussi que des Iroquois prenaient l’ha­bille­ment de femmes, pour d’autres les homo­sexuels se distin­guaient à la guerre) ; au Moyen Âge en Europe, la société était paysanne, mais il semble que l’éga­lité entre les sexes était plus impor­tante à la campagne que dans la noblesse, et surtout bien plus impor­tante que dans la moder­nité et dans le proces­sus d’in­dus­tria­li­sa­tion du XIXe siècle. Bref, je ne crois pas à une évolu­tion — ou une régres­sion — linéaire de l’hu­ma­nité, je suis convaincu que les réali­tés humaines sont complexes, plurielles et souvent para­doxales.

L’agnos­ti­cisme histo­rique reste donc selon moi la posture la plus honnête, poli­tique­ment et intel­lec­tuel­le­ment, et qui consiste à admettre qu’on ne sait pas et qu’on ne peut savoir quand et pourquoi a commencé le patriar­cat, s’il a été précédé d’un matriar­cat et si tout cela est vrai pour toutes les commu­nau­tés humaines (je m’ins­pire ici de l’his­toire critique du déve­lop­pe­ment de l’idée de « société primi­tive » dans la pensée poli­tique occi­den­tale, y compris marxiste, présen­tée par Adam Kuper dans son livre : The Inven­tion of Primi­tive Society : Trans­for­ma­tions of an Illu­sion, 1988 et d’une analyse fémi­niste du mythe de l’homme des cavernes et du darwi­nisme patriar­cal, déve­lop­pée par Martha McCau­ghey, dans The Cave­man Mystique ; Pop-Darwi­nism and the Debates Over Sex, Violence, and Science, 2008).

Désolé de cette réponse bien trop longue, mais je crois qu’il s’agit d’enjeux impor­tants tant d’un point de vue métho­do­lo­gique qu’a­na­ly­tique et poli­tique.

Je me recon­nais donc dans les propos de la philo­sophe poli­tique Carole Pate­man, qui discute du livre de Gerda Lerner, The Crea­tion of Patriar­chy et de sa thèse voulant que le patriar­cat serait apparu il y a envi­ron 7 000 ans av. J.C., en Mésa­po­ta­mie. Pate­man se demande « en quoi est-il utile de remon­ter à de si loin­taines origines en Mésa­po­ta­mie quand nous dispo­sons de récits au sujet d’une origine [du patriar­cat] bien plus proche de nous ? ». Je suis tout à fait d’ac­cord et je crois qu’il est plus inté­res­sant et impor­tant de comprendre comment notre patriar­cat s’est déve­loppé concrè­te­ment et s’est insti­tu­tion­na­lisé. C’est d’ailleurs ce que propose la poli­to­logue fémi­niste cana­dienne, Jill Vickers, pour qui le « patriar­cat » est « un système poli­tique carac­té­risé par une domi­nance mascu­line insti­tu­tion­na­li­sée, dans lequel les hommes sont domi­nants dans toutes les insti­tu­tions étatiques et favo­ri­sés par le rapport de pouvoir dans les autres insti­tu­tions sociales d’im­por­tance. Le patriar­cat est histo­rique, c’est-à-dire […] qu’il prend des formes diffé­rentes selon le temps et le lieu » (Jill Vickers, Rein­ven­ting Poli­ti­cal Science : A Femi­nist Approach, Hali­fax, Fern­wood Publi­shing, 1997, p. 13).

C’est pour cela que je préfère le plus souvent situer le début de mes réflexions au Moyen Âge ou à la sortie du Moyen Âge, quand je discute de démo­cra­tie en Occi­dent, de l’État ou de patriar­cat. Pourquoi ? Parce que notre moder­nité occi­den­tale a réel­le­ment émergé de cette civi­li­sa­tion médié­vale d’où nous viennent les parle­ments et les réfé­rences à la plupart des États modernes (le Royaume de France, le Royaume d’Es­pagne, etc.). C’est aussi à la sortie du Moyen Âge que s’est imposé le « nouvel ordre patriar­cal », pour reprendre la notion de Silvia Fede­rici (son livre Cali­ban et la sorcière : Femmes, corps et accu­mu­la­tion primi­tive), et que le racisme moderne s’est déve­loppé dans les univer­si­tés pour ce qui est de la théo­rie, et dans le colo­nia­lisme et l’es­cla­va­gisme pour ce qui est de la pratique. C’est aussi à ce moment que les hommes ont commencé à prétendre qu’il y avait des crises de la mascu­li­nité, parce que des femmes et des hommes ne respec­taient pas les normes de la bina­rité sexuelle qu’im­po­saient de plus en plus dure­ment les élites poli­tiques, reli­gieuses et même cultu­relles, par exemple par des pièces de théâtre qui présen­taient les maris comme domi­nés par des épouses mascu­lines.

2. Entre la fin de la civi­li­sa­tion romaine et la Renais­sance, les hiérar­chi­sa­tions sexuelles sont plus faibles mais une distinc­tion sexuelle est tout de même plus marquée chez les nobles. Cette distinc­tion sexuelle est-elle liée au contrôle du ventre des femmes pour que les hommes s’as­surent de leur descen­dance ? Ainsi que l’ex­plique G. Duby dans son ouvrage Le cheva­lier, la femme et le prêtre, c’est entre le XIe et XIIIe siècle que l’ins­ti­tu­tion matri­mo­niale se trans­forme pour impo­ser une nouvelle morale dont nos socié­tés modernes sont les héri­tières. Quel rôle ces trans­for­ma­tions ont-elles joué dans la mise en place d’un renfor­ce­ment de la hiérar­chi­sa­tion sexuelle à la Renais­sance ? Et quel rôle tiennent-elles encore dans nos socié­tés ?

Même s’il y a des débats d’in­ter­pré­ta­tion quant aux rapports sociaux de sexe au Moyen Âge puis à la Renais­sance et à la Moder­nité, je me range derrière Silvia Fede­rici, entre autres, qui a expliqué que les diffé­rences entre les sexes et les iden­ti­tés genrées étaient moins forte­ment marquées au Moyen Âge, en partie parce que la divi­sion entre le public et le privé était bien moins marquée que dans la moder­nité, pour la grande partie de la popu­la­tion qui vivait à la campagne. La jour­née se dérou­lait à la ferme ou sur les terres commu­nales qui assu­raient la subsis­tance pour la commu­nauté, sans besoin de salaire et d’argent. Dans les villages et les villes, les familles qui tenaient boutique vivaient géné­ra­le­ment aux étages supé­rieurs, sans que le mari ait à quit­ter le loge­ment fami­lial le matin pour aller toucher son salaire. Des guildes de métier comp­taient des femmes, et parfois même unique­ment des femmes, et il semble que l’écart entre les salaires entre les sexes était nul ou plus faible qu’aujourd’­hui. Les diffé­rences de vête­ments étaient moins marquées, en parti­cu­lier chez les enfants qui n’avaient pas de jouets diffé­rents en fonc­tion du sexe.

C’est donc à la sortie du Moyen Âge et à la Renais­sance, puis tout au long de la Moder­nité, que les femmes ont été l’objet d’un grand enfer­me­ment, avec ce « nouvel ordre patriar­cal » qui se met en place grâce à une conju­gai­son des forces de l’idéo­lo­gie chré­tienne de plus en plus miso­gyne, des insti­tu­tions de l’État en émer­gence, du capi­ta­lisme en déve­lop­pe­ment, sans oublier le rôle toujours impor­tant des univer­si­tés pour le déve­lop­pe­ment des idées (et des lois) discri­mi­na­toires, que ce soit le sexisme, le racisme, le clas­sisme, l’éta­tisme. Mais les normes fémi­nines étaient sans doute plus contrai­gnantes pour les femmes de la bour­geoi­sie que pour celles de la paysan­ne­rie ou de la classe ouvrière en consti­tu­tion. Au XIXe siècle, la femme qui trimait dans les faubourgs ouvriers à la manu­fac­ture puis dans son loge­ment n’ap­pa­rais­sait pas aussi fémi­nine que la mère d’une famille bour­geoise, qui se proté­geait la peau du soleil et s’adon­nait à des acti­vi­tés dites fémi­nines. C’est aussi tout le sens de l’en­vo­lée attri­buée à l’an­cienne esclave et mili­tante aboli­tion­niste Sojour­ner Truth, qui aurait demandé : « Ne suis-je pas une femme ? » Pourquoi ? Parce qu’elle n’avait rien de « fémi­nin » : sa peau était rêche et meur­trie par le fouet, ses membres noueux d’avoir tant travaillé dans les champs et d’avoir donné vie à tant d’en­fants que les maîtres lui avaient enle­vés (voir le livre de bell hooks, Ne suis-je pas une femme ?).

3. Le mythe de la crise de la mascu­li­nité est régu­liè­re­ment réac­tivé pour proté­ger et renfor­cer le patriar­cat, mais est aussi instru­men­ta­lisé par les élites pour main­te­nir ou déve­lop­per la mili­ta­ri­sa­tion et l’au­to­rité de la société et de l’État. Est-il possible de perce­voir un déve­lop­pe­ment conco­mi­tant entre mili­ta­ri­sa­tion et auto­ri­ta­risme et crise de la mascu­li­nité au Canada ? Les violences poli­cières y sont-elles aussi impor­tantes qu’en France ?

Je vais commen­cer par la fin de votre ques­tion : les violences poli­cières sont nombreuses au Canada. Elles accablent de façon parti­cu­liè­re­ment problé­ma­tique les popu­la­tions autoch­tones des premières nations, soumises à un terrible profi­lage racial, en conti­nuité avec la logique colo­niale. Plusieurs femmes autoch­tones ont rapporté être la cible de violences sexuelles perpé­trées par des poli­ciers. Le profi­lage racial touche aussi les membres des commu­nau­tés afro-cana­diennes et arabes ou musul­manes (qui se confondent, aux yeux de la police). Le meurtre d’hommes sans abris et en crise psycho­tique est courant, alors que des poli­ciers mal formés inter­viennent les armes à la main face à un malheu­reux et n’hé­sitent pas à l’abattre sous prétexte qu’il les a mena­cés. Quant au profi­lage poli­tique, la situa­tion s’est quelque peu amélio­rée, alors qu’il s’in­car­nait dans des arres­ta­tions de masse par encer­cle­ment, une tactique dont la police de Montréal se faisait même une fierté. Mais les tribu­naux ont fina­le­ment cassé des dizaines de procès collec­tifs dans lesquels s’em­bour­baient des milliers de mani­fes­tantes et mani­fes­tants.

Quant au lien entre la mili­ta­ri­sa­tion et le discours de la crise de la mascu­li­nité, il est obser­vable à quelques occa­sions, par exemple tout de suite après l’at­taque aérienne du 11 septembre 2001, contre les États-Unis. Susan Faludi, l’au­teure du célèbre livre Back­lash, a bien montré que cette attaque a été l’oc­ca­sion pour plusieurs pour prétendre que le fémi­nisme était allé trop loin et que l’époque néces­si­tait le retour des « mâles alpha » (voir son livre Terror Dream). Le discours de la crise de la mascu­li­nité a aussi été repris pour justi­fier la mili­ta­ri­sa­tion en Europe et aux États-Unis, à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, et entre les deux guerres mondiales, en parti­cu­lier chez les fascistes. Chez un auteur mascu­li­niste comme Eric Zemmour, par exemple, on retrouve aussi cette idée que l’homme « français » est effé­miné et donc faible devant l’in­va­sion du « jeune homme arabe » qui a su rester viril et agres­sif. L’homme « français » doit s’éman­ci­per de l’in­fluence délé­tère du fémi­nisme et du fémi­nin pour rede­ve­nir un « vrai homme » et combattre son ennemi, le « jeune homme arabe » (voir son livre Le Premier sexe, 2006). Zemmour explique aussi que le Juif avait toujours été quali­fié d’ef­fé­miné jusqu’à ce qu’il puisse affir­mer sa viri­lité par la guerre, grâce à la créa­tion de l’État d’Is­raël. Chez Zemmour, évidem­ment, le racisme, le sexisme et l’an­ti­fé­mi­nisme s’en­tre­mêlent dans son discours de crise de la mascu­li­nité.

4. Vu depuis la France, le Québec semble être en proie à une violente crise anti­fé­mi­niste, la haine de certains hommes pour les fémi­nistes et les femmes est d’ailleurs mise en évidence dans l’ou­vrage collec­tif Le mouve­ment mascu­li­niste au Québec. Dans quelle mesure le mythe d’un Québec autre­fois matriar­cal renforce le discours de la crise mascu­li­niste ? Permet-il d’ap­pré­hen­der des passages à l’acte aussi violent que celui de la Tragé­die de l’École poly­tech­nique de 1989 ?

Consi­dé­rant le nombre d’hommes qui tuent leur conjointe ou ex-conjointe en France, je ne crois pas que les femmes de ce pays soient à l’abri d’un atten­tat anti­fé­mi­niste, qui reste toujours un phéno­mène excep­tion­nel qui ne doit pas faire oublier les autres formes d’an­ti­fé­mi­nisme. Mais il est vrai qu’on entend souvent que le Québec est une société matriar­cale depuis des siècles. Le mouve­ment fémi­niste y est aussi plus dyna­mique et propor­tion­nel­le­ment plus insti­tu­tion­na­lisé qu’en France. Enfin, l’at­ten­tat anti­fé­mi­niste perpé­tré à l’École poly­tech­nique de Montréal, en 1989, par un homme ayant déclaré haïr les fémi­nistes, a évidem­ment provoqué un trau­ma­tisme collec­tif. C’est peut-être ce qui explique, entre autres raisons, que l’his­to­rienne et socio­logue Mélissa Blais (spécia­liste de l’at­ten­tat de l’École poly­tech­nique) et moi-même avons décidé de réali­ser l’ou­vrage collec­tif Le mouve­ment mascu­li­niste au Québec, qui est paru en 2008. Or nous avons constaté avec éton­ne­ment, en discu­tant avec des fémi­nistes en Europe, que cet ouvrage a créé un effet de loupe : quelques fémi­nistes l’ayant lu en Belgique et en France en ont conclu que le phéno­mène exis­tait d’abord au Québec, mais pas chez elles. Le livre a donc produit une double illu­sion, à savoir un mascu­li­nisme surdi­men­sionné au Québec, mais invi­sible ailleurs. En réalité, l’an­ti­fé­mi­nisme et le mascu­li­nisme sont aussi bien présents en Europe, y compris en France. Quelques actions ou mobi­li­sa­tions suffisent parfois pour en décou­vrir la force.

Le livre est paru au Québec quelques années après des actions spec­ta­cu­laires de mili­tants de groupes de pères divor­cés et sépa­rés, qui ont esca­ladé des struc­tures urbaines et perturbé des événe­ments fémi­nistes. Mais ce type d’ac­ti­visme est aussi pratiqué en France, par exemple lors du Prin­temps des pères en 2013, quand des hommes ont esca­ladé des grues à Nantes, par exemple. La mobi­li­sa­tion contre le mariage pour toutes et tous a aussi été marquée par des discours anti­fé­mi­nistes, sans oublier la curieuse (et absurde) polé­mique au sujet de la « théo­rie du gender » provoquée, entre autres, par des intel­lec­tuels du Vati­can (mais qui peut sérieu­se­ment penser qu’il n’y a pas de socia­li­sa­tion genrée et que le genre n’est pas une construc­tion sociale : après tout, on ne vient pas au monde avec des vête­ments mascu­lins ou fémi­nins, des coupes de cheveux et des attri­buts mascu­lins ou fémi­nins, un métier mascu­lin ou fémi­nin, etc.). La France compte aussi son lot d’in­tel­lec­tuels, de psycho­logues et de polé­mistes qui portent et diffusent le discours de la crise de la mascu­li­nité. Après #MeToo, plusieurs voix se sont élevées pour plaindre le pauvre homme français (pas « arabe », évidem­ment…) dont le désir serait crimi­na­lisé sous la pres­sion des méchantes fémi­nistes qui seraient toujours prêtes à lancer de fausses accu­sa­tions pour agres­sion sexuel­le…

5. Vous écri­vez : « Le problème de l’in­dif­fé­ren­cia­tion des sexes et de la mascu­li­ni­sa­tion des femmes est direc­te­ment lié à la crise de la mascu­li­nité, puisque la supré­ma­tie mascu­line dans l’es­pace public et dans la famille ne saurait se main­te­nir si les sexes sont iden­tiques ou si les femmes sont mascu­lines. » Pour renfor­cer l’ordre patriar­cal il est donc néces­saire de bien distin­guer les deux sexes et d’em­pê­cher les trans­gres­sions et les subver­sions des normes de sexe. Les mouve­ments queer et certains trans­genres misent sur une subver­sion des iden­ti­tés sexuelles. Cette subver­sion met-elle à mal la bina­rité homme/femme et peut-elle mettre fin au patriar­cat ?

Je dois admettre d’en­trée de jeu que je me suis formé au fémi­nisme en lisant des socio­logues maté­ria­listes comme Chris­tine Delphy et Colette Guillau­min, puis Monique Wittig et des anthro­po­logues comme Nicole Claude Mathieu et Paola Tabet. J’ai ensuite lu des théo­ri­ciennes radi­cales des États-Unis, comme Catha­rine MacKin­non et Andrea Dwor­kin. Et les fémi­nistes avec qui j’ai milité à Montréal, par exemple dans la Coali­tion anti­mas­cu­li­niste, étaient surtout des maté­ria­listes. J’avais donc un certain blocage face aux théo­ries et au mouve­ment queer, surtout que je trou­vais la prose de Judith Butler parti­cu­liè­re­ment élitiste et que j’étais mal à l’aise avec sa propen­sion à se réfé­rer à des hommes, soit Michel Foucault, Jacques Lacan, et surtout Louis Althus­ser, qui a tout de même tué sa conjointe, Hélène Légo­tien-Rytman.

Mais en ensei­gnant mon cours sur l’an­ti­fé­mi­nisme et en étudiant l’his­toire du discours de la crise de la mascu­li­nité, j’ai commencé à m’in­té­res­ser à des phéno­mènes et des luttes dont je pouvais diffi­ci­le­ment saisir le sens avec la seule théo­rie fémi­niste maté­ria­liste, qui porte surtout atten­tion à l’ap­pro­pria­tion par la classe des hommes de la force de travail de la classe des femmes, y compris le travail paren­tal, domes­tique et sexuel.

Le lien entre anti­fé­mi­nisme et lesbo­pho­bie ne semble pas seule­ment rele­ver d’un mépris, d’un dégoût ou d’une haine envers les lesbiennes, puisque des fémi­nistes maté­ria­listes comme Monique Wittig ont bien montré que les lesbiennes échappent, en partie, à la domi­na­tion mascu­line. Il est donc logique que les supré­ma­cistes mâles les détestent, s’en méfient et asso­cient lesbia­nisme et fémi­nisme. Mais j’ai été plutôt étonné, en étudiant le discours de la crise de la mascu­li­nité, de consta­ter la haine qu’en­tre­tiennent les anti­fé­mi­nistes au fil des siècles contre les cheveux courts chez les femmes et ce qui est quali­fié de traves­tis­se­ment des femmes (dans l’acte d’ac­cu­sa­tion de Jeanne d’Arc, déjà, on note ses cheveux courts et ses vête­ments d’homme; voir aussi Sylvie Stein­berg, La confu­sion des sexes : Le traves­tis­se­ment de la Renais­sance à la Révo­lu­tion, Paris, Fayard, 2000, p. VIIII). Bref, le discours de la crise de la mascu­li­nité a toujours été très offen­sif contre tout ce qui appa­raît comme une tenta­tive de « trou­bler le genre », car il y aurait toujours le risque de sombrer dans l’an­dro­gy­nie et l’in­dif­fé­ren­cia­tion des sexes, ce qui subver­tit évidem­ment les normes patriar­cales et désta­bi­lise la supré­ma­tie mâle (à tout le moins, symbo­lique­ment). Les théo­ries queers sont donc utiles dans mon travail pour saisir certains aspects de l’an­ti­fé­mi­nisme et le mouve­ment queer m’ap­pa­raît inté­res­sant quand il reprend des pratiques — et des perfor­mances — qui avaient déjà provoqué bien des scan­dales à la fin du XIXe siècle et au début du XXe, dans les milieux de la bohème, par exemple. Déjà en 1857, l’anar­chiste Joseph Déjacque expliquait, dans une lettre dénonçant la miso­gy­nie épou­van­table de Pierre-Joseph Proud­hon, qu’en « vraie anar­chie », « [i]l exis­te­rait sans contre­dit autant de diver­sité entre les êtres qu’il y aurait de personnes dans la société, diver­sité d’âge, de sexe, d’ap­ti­tudes : l’éga­lité n’est pas l’uni­for­mité. ».

J’aime bien rappe­ler, enfin, que Judith Butler ne s’in­té­resse pas seule­ment à la perfor­mance subver­sive, dans son livre Trou­bler le genre, mais aussi à ce qu’elle nomme la « matrice hété­ro­sexuelle ». Ce système disci­pli­naire de norma­li­sa­tion ne consi­dère que deux sexes diffé­rents et complé­men­taires. Il ne s’agit pas seule­ment d’un pouvoir symbo­lique ou linguis­tique, puisque le système s’in­carne aussi dans des insti­tu­tions coer­ci­tives de type juri­dique et médi­cal et les personnes hors normes peuvent être très bruta­le­ment punies, par exemple par des peines d’in­car­cé­ra­tion ou d’in­ter­ven­tions chirur­gi­cales forcées.

6. Les fémi­nistes radi­cales, qui conçoivent une oppo­si­tion entre deux classes de sexe socia­le­ment construites, s’inquiètent de la confu­sion qui est faite entre genre et sexe, et de la remise en ques­tion même du sexe biolo­gique qui, selon la théo­rie de Judith Butler, ne serait qu’une simple construc­tion sociale. Ce raison­ne­ment semble domi­ner la sphère poli­tique et un certain nombre de tran­sac­ti­vistes exigent que toute personne qui se dit femme soit en droit de rece­voir un docu­ment attes­tant qu’elle est née biolo­gique­ment femme. La loi C-16 proté­geant l’iden­tité et l’ex­pres­sion de genre ne présente-t-elle pas un risque, dans une société patriar­cale où la culture du viol est encore bien présente, qu’un chan­ge­ment d’iden­tité sexuelle auto­dé­claré de certains hommes leur permette de péné­trer dans les lieux réser­vés aux femmes sans s’inquié­ter de ce que ces dernières ressentent et veulent ? Il semble que la volonté de ces trans­femmes auto­dé­cla­rées prime sur les besoins des femmes biolo­giques. Comme le précisent certains trans­genres eux-mêmes, tels que Trans Voices Matter en août 2018, l’au­to­dé­cla­ra­tion de sexe ne repré­sente-t-elle pas une menace pour les femmes mais aussi pour les trans­sexuelles ?

Voilà une ques­tion qui en contient beau­coup d’autres ! Je ne suis pas spécia­liste des trans, mais je vais essayer de répondre à vos ques­tion­ne­ments en expliquant mon rapport au mouve­ment trans. Dans ma réponse, je prends pour acquis que vous consi­dé­rez que je ne suis pas une personne trans — vous avez raison — et que vous n’êtes pas non plus une personne trans, mais je peux évidem­ment me trom­per.

Bref, je ne me consi­dère ni trans, ni queer, mais je vais commen­cer par une anec­dote person­nelle : vers envi­ron 18 ans, j’ai suivi mes premiers cours en socio­lo­gie et en psycho­lo­gie sur les femmes et sur la sexua­lité. Nous étions dans les années 1980 et des chaînes câblées de télé­vi­sion se spécia­li­saient dans la diffu­sion de vidéos de musique, un nouveau phéno­mène à la mode. Or à l’époque, presque tous les groupes de musique compo­sés unique­ment d’hommes — la très grande majo­rité des groupes, en fait — avaient un ou deux musi­ciens andro­gynes dont la coupe de cheveux, les vête­ments et le maquillage étaient plutôt fémi­nins. Parmi les plus connus, on se rappelle Boy George, David Bowie et Prince, mais le phéno­mène était géné­ra­lisé. Même des groupes de musique plutôt conven­tion­nels avaient un ou deux musi­ciens andro­gynes, souvent le bassiste et parfois le chan­teur. Il n’y avait pas alors de théo­rie queer, mais il s’agis­sait d’une pratique assu­mée et bien évidem­ment imitée dans la mode des jeunes d’alors.

Pour ma part, j’avais passé quelques semaines en Grande Bretagne pour essayer d’ap­prendre l’an­glais, mais j’en ai surtout ramené dans mes valises la mode punk : je portais alors la crête sur la tête (le mohawk, comme on dit au Québec), une veste de cuir, des t-shirts poli­tiques, des boucles d’oreille, des bottes de combat, etc J’ai aussi commencé à porter des jupes quelques fois par mois, que j’in­té­grais à mon accou­tre­ment punk. J’al­lais ainsi vêtu dans mes cours à l’uni­ver­sité, dans des soirées dans des bars, etc. J’ai été l’objet de bien des plai­san­te­ries et de quelques mains aux fesses de la part d’amis d’uni­ver­sité qui trou­vaient très drôle de profi­ter de la situa­tion, mais j’étais le plus souvent très bien accueilli par les femmes. Je tiens à préci­ser que je n’éta­blis­sais aucun lien entre mon iden­tité mascu­line et le choix de porter une jupe et des boucles d’oreille. Si je me consi­dé­rais alors tout à fait mascu­lin (et hété­ro­sexuel), porter des jupes me semblait cohé­rent avec mon iden­tité punk, qui se voulait trans­gres­sive et provo­ca­trice, mais ne nuisait pas à mes tenta­tives de draguer des femmes, bien au contrai­re… Toujours dans cet esprit trans­gres­sif, j’ai commencé à entrer dans la première toilette venue, qu’il s’agisse d’une toilette pour hommes ou pour femmes, car je trou­vais absurde cette divi­sion binaire. J’ai rapi­de­ment arrêté, car cela mettait de toute évidence les femmes très mal à l’aise. Bref, tout cela était plutôt para­doxal, si l’on peut dire, mais expri­mait maladroi­te­ment une volonté de trans­gres­ser les normes de genre, dans une pers­pec­tive fémi­niste, même si je ne maîtri­sais que très maladroi­te­ment la théo­rie. Voilà pour les années 1980, qui se sont termi­nées tragique­ment par l’at­ten­tat de Poly­tech­nique, en décembre 1989 (dans la tren­taine, je portais encore des jupes peut-être une fois par mois, puis j’ai presque complè­te­ment arrêté, en partie parce que mon rapport à mon corps a changé, car j’ai vieilli et pris du poids… Bref, je me sens moins bien dans mon corps).

J’igno­rais alors tota­le­ment les mobi­li­sa­tions des mouve­ments trans, y compris à Montréal, dont l’une des prio­ri­tés était d’ai­der les trans malades du SIDA. En fait, les femmes trans et traves­ties, en parti­cu­lier pros­ti­tuées et utili­sa­trices de drogues, ont été déci­mées par le SIDA dans l’in­dif­fé­rence géné­rale. J’igno­rais alors aussi la sortie des premiers livres de Judith Butler, comme Gender Trouble, en 1990.

C’est dans les années 1990 que j’ai réel­le­ment été formé au fémi­nisme par mes lectures des fémi­nistes maté­ria­listes et par des mili­tantes fémi­nistes que je côtoyais à Montréal, qui étaient pour la plupart maté­ria­listes. Vous compren­drez que j’étais donc plutôt scep­tique, pour ne pas dire réfrac­taire, face au queer puis au mouve­ment trans, même si j’avais essayé — tout seul — de trou­bler le genre, dans les années 1980. Nous parve­nions sans diffi­culté à réduire ces mouve­ments à quelques éléments qui les rendaient incom­pa­tibles et même menaçants pour le fémi­nisme, tel que nous l’en­ten­dions… Je disais dans des discus­sions privées, par exemple, que les trans nuisent à l’objec­tif ultime de l’abo­li­tion des sexes, puisque leur proces­sus de tran­si­tion confirme l’exis­tence des sexes. Ou je disais : « Ah ! Mais voilà une nouvelle manière d’at­taquer encore et encore le prin­cipe de non-mixité fémi­nine des fémi­nistes, puisque les femmes trans reven­diquent le droit d’être inté­grées dans la non-mixité fémi­nine, alors qu’elles n’ont pas eu d’en­fance et d’ado­les­cence au fémi­nin. »

Voilà pour mes premières réac­tions. Puis, au fil des années, j’ai commencé à être de plus en plus mal à l’aise lorsque j’ex­pri­mais encore et toujours les mêmes doutes au sujet des queers et des trans, deux mouve­ments dont je ne connais­sais fina­le­ment pas grand-chose. Je n’avais jamais pris le temps de lire leur histoire, de m’in­for­mer au sujet de leur réalité concrète, de leurs reven­di­ca­tions et de leurs théo­ries. Quand je pense que je passe des heures et des heures à lire des tonnes de textes anti­fé­mi­nistes, mais que je ne prenais pas même la peine de lire un seul texte écrit par une personne trans… Tout cela se dérou­lait à Montréal dans les années 2005 à 2010, envi­ron, et les tensions au sujet des trans dans le milieu fémi­niste étaient d’au­tant plus complexes que s’en­tre­mê­laient d’autres tensions très vives au sujet du travail du sexe ou de la pros­ti­tu­tion… Sans oublier le foutu débat sur le foulard des musul­manes, qui mettait en jeu d’autres fémi­nis­tes… Bref, j’avais parfois l’im­pres­sion que des fémi­nistes dépen­saient plus d’éner­gie à se combattre les unes les autres qu’à se mobi­li­ser soli­dai­re­ment contre la supré­ma­tie mâle, ou contre des enjeux qui parais­saient ringards, comme la pauvreté des femmes et de leurs asso­cia­tions.

Puis les fémi­nistes dont j’étais le plus proche ont commencé à inflé­chir leur posi­tion, parce qu’elles croi­saient des queers au fil des mobi­li­sa­tions, en parti­cu­lier contre des agres­sions sexuelles, y compris certaines commises par et contre certaines femmes qui évoluaient dans le milieu queer. De plus, des fémi­nistes québé­coises formées aux États-Unis ou des Françaises qui débarquaient à Montréal présen­taient diffé­rem­ment la rela­tion histo­rique, poli­tique et théo­rique entre les fémi­nismes maté­ria­liste et queer. Certaines cher­chaient même à fusion­ner maté­ria­lisme et queer, y compris dans une pers­pec­tive anti­ra­ciste déco­lo­niale. Enfin, de plus en plus d’étu­diantes et d’étu­diants s’af­fi­chaient comme trans et deman­daient aux profes­seures, surtout en études fémi­nistes, d’uti­li­ser un prénom de leur choix pour les nommer.

Je four­nis tous ces détails pour bien montrer comment des posi­tions pure­ment théo­riques peuvent se trans­for­mer au gré des rapports de force et des rencontres concrètes, dans une ville, dans une univer­sité et dans la commu­nauté d’un mouve­ment social (la poli­to­logue Émeline Four­ment a d’ailleurs bien montré l’hy­bri­da­tion et la fusion partielle, dans les milieux auto­nomes alle­mands, entre les fémi­nistes maté­ria­listes anti­fas­cistes et les fémi­nistes queers espaces).

Bref, les cartes théo­riques et mili­tantes ont été rebras­sées et des fémi­nistes maté­ria­listes ont entre­pris une réflexion indi­vi­duelle et collec­tive pour déve­lop­per une analyse et une posture poli­tique soli­daire des trans. J’ai suivi leur exemple, c’est-à-dire que j’ai demandé des conseils de lecture à des queers et j’ai effec­tué mes propres lectures de textes par et sur les trans.

J’ai lu avec très grand inté­rêt le numéro spécial de la revue Trans­gen­der Studies Quar­terly, qui propo­sait un dossier complet sur le « trans­fé­mi­nisme », soit l’al­liance et la fusion entre fémi­nisme et mouve­ment trans. On y présente les histoires très inté­res­santes de ces alliances au Brésil, en Italie, aux États-Unis et ailleurs, parfois dès les années 1960. J’y ai appris, enfin, qu’une fémi­niste radi­cale dont je respecte beau­coup le travail, Andrea Dwor­kin, se décla­rait soli­daire des trans dès le début des années 1970, aux États-Unis. Elle propo­sait que l’État offre des services de santé gratuits pour les femmes trans, ou que la commu­nauté mili­tante offre les moyens à toute personne tran­sexuelle d’ob­te­nir une opéra­tion de chan­ge­ment de sexe. Selon Dwor­kin, la présence des trans nous révèle surtout la flui­dité des iden­ti­tés de sexe et met à mal la logique de la bina­rité sexuelle. Même si elle rêvait d’un monde sans genre ou sexe, elle consi­dé­rait dès 1974 que c’est seule­ment dans un nouveau monde consti­tué d’une « iden­tité andro­gyne » que la tran­sexua­lité n’aura plus le même sens, puisqu’il y aura une plus grande plura­lité de choix. À la même époque, aux États-Unis, le groupe de musique Olivia Record, composé de fémi­nistes radi­cales lesbiennes sépa­ra­tistes, se décla­rait « trans inclu­sive ». Une des membres a aussi été mili­tante du collec­tif de lesbiennes radi­cales Furies et a payé pour les frais médi­caux de trans. L’amie et l’al­liée de Dwor­kin, la fémi­niste Catha­rine MacKin­non, dont la pensée sur la domi­na­tion sexuelle m’a égale­ment beau­coup inspiré, s’est aussi décla­rée soli­daire des trans.

En 2001, Emi Koyama a lancé son Mani­feste trans­fé­mi­niste, dans lequel elle décla­rait : « Le trans­fé­mi­nisme ne consiste pas à prendre le contrôle des insti­tu­tions fémi­nistes. Au contraire, il élar­git et déve­loppe le fémi­nisme en entier à travers notre propre libé­ra­tion et notre travail en coali­tion avec d’autres. Il défend à la fois les femmes trans et non-trans, et demande en retour aux femmes non-trans de prendre la défense des femmes trans. Le trans­fé­mi­nisme incarne la poli­tique de la coali­tion fémi­niste dans laquelle des femmes de diffé­rents hori­zons sont soli­daires les unes des autres, parce que si nous ne nous appuyions pas les unes les autres, personne ne le fera. » [Trans­gen­der Studies Quar­terly, vol. 3, no. 1–2, 2016, p. 149]. À Montréal, l’uni­ver­si­taire trans Viviane Namaste suggère elle aussi que le mouve­ment trans ne doit pas tant s’in­vi­ter dans toutes les insti­tu­tions fémi­nistes, mais qu’il a besoin aussi de déve­lop­per ses propres insti­tu­tions, même si cela néces­site beau­coup de ressources, de temps et d’éner­gie.

Or comme le souligne Raewyn Connell, les femmes trans ne repré­sentent qu’une toute petite part de la société (on se demande même pourquoi si peu de personnes provoquent tant de réac­tions), et elles ont donc besoin de la soli­da­rité et de l’aide des fémi­nistes pour déve­lop­per leur auto­no­mie et leur force indi­vi­duelles et collec­tives ; elles peuvent aussi avoir besoin de l’aide des ressources conso­li­dées par les femmes et les fémi­nistes.

Cela dit, Viviane Namaste met aussi en garde le mouve­ment queer qui essaie de s’ap­pro­prier la lutte et la réalité des trans, qui en fait même parfois la quin­tes­sence du queer. Or il s’agit, selon Namaste, de deux réali­tés et de deux projets distincts et bien des femmes trans ne se consi­dèrent pas queer (et non binaire), sans comp­ter que des femmes trans peuvent se consi­dé­rer plutôt fémi­nistes et parfois même maté­ria­listes, comme j’ai pu le consta­ter lors d’un atelier de discus­sion, en France, au sujet du livre Refu­ser d’être un homme, de John Stol­ten­berg. Viviane Namaste reproche aussi à Judith Butler d’ins­tru­men­ta­li­ser les drag queens et les femmes trans sans connaître leur réalité concrète, en parti­cu­lier en termes de travail dans les bars gays et dans la pros­ti­tu­tion, souvent consi­dé­rée comme une des seule manière d’ob­te­nir suffi­sam­ment d’argent pour se loger, mais aussi et surtout à effec­tuer la tran­si­tion (payer pour les hormones, les inter­ven­tions chirur­gi­cales, etc.)

Bref, la théo­rie et le mili­tan­tisme trans ne sont pas homo­gènes et les rapports entre fémi­nistes radi­cales et trans non plus.

Plusieurs auteures du numéro spécial sur le « trans­fé­mi­nisme » de la revue Trans­gen­der Studies Quar­terly se présentent comme des « trans-suppor­ting femi­nists » (fémi­nistes qui appuient les trans), par exemple Lori Watson qui souligne que la fameuse phrase de Simone de Beau­voir, « on ne naît pas femme, on le devient », est parti­cu­liè­re­ment bien adap­tée à la réalité des femmes trans. À qui reproche aux trans de ne pas pour­suivre l’objec­tif ultime, soit la destruc­tion de la bina­rité des genres et des rôles de sexe, elle explique aussi que « la plupart des femmes (y compris les femmes qui sont des fémi­nistes radi­cales) vivent leur genre qui est socia­le­ment reconnu comme la corres­pon­dant à la caté­go­rie “femme”; c’est-à-dire qu’elles se conforment à certains stéréo­types genrés de la fémi­nité. » (Lori Watson, « The woman ques­tion », Trans­gen­der Studies Quar­terly, vol. 3, no. 1–2, 2016). D’ailleurs, il faut rappe­ler que cette critique a aussi été adres­sée par les queers aux fémi­nistes maté­ria­listes qui parlent de « classe de sexe » et qui appellent à se mobi­li­ser en tant que femmes. Des queers repro­chaient aux fémi­nistes maté­ria­listes d’es­sen­tia­li­ser à nouveau les iden­ti­tés et les diffé­rences de sexes, alors que les maté­ria­listes disaient qu’il s’agis­sait d’un posi­tion­ne­ment poli­tique et non pas biolo­gique. Lori Watson rappe­lait aussi dans son texte, comme Viviane Namaste, que les femmes trans peuvent bien être des sujets du fémi­nisme, puisqu’elles sont souvent discri­mi­nées et violen­tées par les hommes et qu’elles souffrent de la domi­na­tion mascu­line. Elles subissent des discri­mi­na­tions en tant que trans et en tant que femmes à l’em­ploi, pour le loge­ment, face à l’État, ce qui a pour effet de trop souvent les confi­ner dans la pauvreté, ce qui les pousse vers une pros­ti­tu­tion souvent misé­rable, et vers la toxi­co­ma­nie. Comme Viviane Namaste le rappelle avec insis­tance, les femmes trans sont souvent violen­tées et même tuées pas seule­ment parce qu’elles sont trans, mais parce que ce sont des femmes.

Plus concrè­te­ment, les trans ont obtenu plusieurs gains légis­la­tifs depuis quelques années au Canada et au Québec. Depuis 2015 au Québec, l’école est obli­gée d’ac­cep­ter un chan­ge­ment de prénom, et les élèves de 14 ans et plus peuvent même expri­mer cette demande sans l’au­to­ri­sa­tion de leurs parents. Mon univer­sité auto­rise enfin les étudiantes et les étudiants à chan­ger leur nom, sur les listes de classe. Quant au mouve­ment des femmes au Québec, par exemple les réseaux de centres et de maisons d’hé­ber­ge­ment pour femmes, je crois comprendre que la réponse est le plus souvent prag­ma­tique face à la demande d’in­clu­sion des trans (qui est souvent une demande d’aide). Il ne s’agit pas d’une prise de posi­tion de prin­cipe sur ce qu’est la non-mixité ou ce qu’est une femme, mais d’un travail d’écoute, d’échange, de réflexion collec­tive, de consul­ta­tion et d’ar­ran­ge­ment prag­ma­tique, chaque situa­tion étant diffé­rente selon le contexte, les autres femmes présentes, les expé­riences passées, etc..

Voilà… Je ne pense pas avoir répondu à vos ques­tions, mais je vous ai présenté l’état de mes réflexions, en ce moment. Mais consi­dé­rant que votre site publie des textes très critiques des trans et consi­dé­rant l’état des débats et des rapports de force où je me situe, à Montréal, je pensais saisir l’oc­ca­sion pour parta­ger quelques réflexions, sans prétendre connaître la « vérité » sur ces sujets complexes, ni parler au nom des fémi­nistes radi­cales ou des mili­tantes et théo­ri­ciennes trans.

7. En France, nous ne savons pas encore comment nous posi­tion­ner face à certaines formes de tran­sac­ti­visme, mais à lire les articles des fémi­nistes radi­cales, l’inquié­tude domine. De grandes souf­frances, telle la dyspho­rie sexuelle, ne sont-elles pas instru­men­ta­li­sées par une élite pour expé­ri­men­ter les nouvelles tech­niques chirur­gi­cales et hormo­nales ? N’ex­ploite-t-elle pas une réelle souf­france pour mani­pu­ler et stéri­li­ser des enfants, comme cela est le cas lorsque des enfants de huit ans sont stéri­li­sés aux E.U. ?

Je ne connais pas suffi­sam­ment bien le phéno­mène dont vous parlez, à savoir les manœuvres d’une élite mili­tante qui voudrait expé­ri­men­ter de nouvelles tech­no­lo­gies, pas plus que la stéri­li­sa­tion de jeunes enfants (pourquoi : parce que ces enfants se déclarent trans ?). Je ne vais donc pas me pronon­cer à ce sujet.

Cela dit, je n’uti­li­se­rai pas le terme « dyspho­rie sexuelle » pour parler des personnes trans. Je ne suis que « docteur » en science poli­tique, ce qui ne me quali­fie nulle­ment pour poser des diagnos­tics médi­caux, mais je sais par contre que la patho­lo­gi­sa­tion a toujours été un moyen utilisé pour déni­grer et même crimi­na­li­ser la dissi­dence et la résis­tance. Lors de l’es­cla­va­gisme, par exemple, un méde­cin avait présenté devant l’As­so­cia­tion médi­cale de Loui­siane sa thèse sur la « drapé­to­ma­nie », un mal étrange qui touchait les esclaves, et dont le symp­tôme n’était qu’un refus obtus d’obéir au maître et même un désir irré­pres­sible de fuir. Les fémi­nistes ont évidem­ment été quali­fiées de folles et d’hys­té­riques, et des méde­cins ont expliqué que leur mouve­ment était la consé­quence de troubles psychiques et de dérè­gle­ment nerveux. L’ho­mo­sexua­lité a été non seule­ment crimi­na­li­sée, mais aussi patho­lo­gi­sée pour mieux la répri­mer. Bref, je comprends bien pourquoi des personnes trans refusent d’être iden­ti­fiées comme des personnes malades ou déviantes. Déjà en 1972, en Italie, des acti­vistes ont perturbé le Congrès inter­na­tio­nal sur la Déviance Sexuelle, orga­ni­sée par le Centre italien pour la sexo­lo­gie, qui était favo­rable à des théra­pies de ré-éduca­tion des personnes trans (Stefa­nia Voli, « Broa­de­ning the gende­red polis », Trans­gen­der Studies Quar­terly, vol. 3, no. 1–2, 2016, p. 235–245.).

8. Je me demande dans quelle mesure l’uti­li­sa­tion du terme « mens­trua­tor », comme le font certains maga­zines pour ne pas heur­ter certaines personnes trans, n’est pas une nouvelle stra­té­gie des mascu­li­nistes pour faire dispa­raître la femme qui ne serait plus qu’un être réduit à une fonc­tion biolo­gique qu’est celle de l’en­fan­te­ment ?

Honnê­te­ment, je ne sais pas.

Mais si je peux dire une dernière chose au sujet des trans, qui soit plus direc­te­ment liée à mes préoc­cu­pa­tions, il faut rappe­ler que bien des trans hommes sont profé­mi­nistes, même si certains reprennent à leur compte le discours de la crise de la mascu­li­nité.

9. On entend beau­coup parler de crise de la mascu­li­nité, et comme votre livre le démontre bien, ce discours est réac­tivé dès que les femmes demandent de nouveaux droits ou quand les gouver­nants dési­rent renfor­cer l’idéo­lo­gie mili­taire, le natio­na­lisme, le fascisme. La forte présence de ce discours ne trahit-elle pas un désir de la part des élites de mettre en place un système libé­ral toujours plus compé­ti­tif, coer­ci­tif, injuste, forte­ment inéga­li­taire ? Les mascu­li­nistes, victimes de ce système, n’hé­si­te­ront certai­ne­ment pas à renvoyer les femmes à la maison pour s’em­pa­rer des quelques places dispo­nibles ?

En fait, j’ai montré dans mon livre que le discours de la crise de la mascu­li­nité s’ex­prime pendant des siècles et aujourd’­hui un peu partout, dans des contextes tout à fait diffé­rents en termes de régime poli­tique, de système écono­mique, de cadre juri­dique, de tradi­tion cultu­relle. Dans le cadre du libé­ra­lisme, cela dit, ce discours est parfois analysé comme une mauvaise réponse à de vrais problèmes sur le marché de l’em­ploi. De jeunes hommes blancs en colère seraient anti­fé­mi­nistes (et racistes) parce que leur condi­tion de vie se dégrade en raison de la mondia­li­sa­tion et de la désin­dus­tria­li­sa­tion. Ils ne peuvent pas atteindre leur idéal de consom­ma­tion, ni amélio­rer leur condi­tion de vie ni même se main­te­nir au niveau de vie de leurs pères, par exemple. À la recherche de coupables, ils s’en prennent aux femmes (et à l’im­mi­gra­tion, voire aux Musul­manes qui portent le foulard). La guerre des sexes aurait donc remplacé la lutte de classe, mais ce sont les femmes et les fémi­nistes qui domi­ne­raient les pauvres hommes en désar­roi. C’est absurde.

Des spécia­listes du discours de la crise de la mascu­li­nité en Chine ont aussi montré que les élites poli­tiques aiment bien évoquer une telle crise pour expliquer les tensions que l’on constate chez les hommes mis à pied suite à la libé­ra­li­sa­tion de l’éco­no­mie, car c’est moins enga­geant que de parler de crise écono­mique ou, surtout, de lutte de classe.

D’un point de vue fonc­tion­na­liste, le discours de la crise peut alors être perçu comme une manière de détour­ner vers les femmes (et l’im­mi­gra­tion) la colère du sala­riat et des chômeurs qui devraient plus logique­ment se porter contre le patro­nat, et possi­ble­ment contre l’État. Mais ce discours peut aussi être consi­déré comme rele­vant de la logique du supré­ma­tisme mâle, soit cette atti­tude aris­to­cra­tique qui consiste, pour les hommes, à consi­dé­rer que bien des choses nous sont dues parce que nous sommes des hommes : un bon emploi sala­rié, une voiture, une maison, une conjointe, des enfants, etc. Ne pas avoir d’em­ploi n’est pas seule­ment un enjeu écono­mique, c’est un crime de lèse-majesté, car j’ai droit à un emploi en tant qu’homme. D’où l’idée absurde que des femmes (et des personnes migrantes) volent aux hommes des emplois, comme si ces emplois étaient réser­vés à une caste mascu­line.

Si je peux me permettre de rêver un peu, le mieux serait évidem­ment que les hommes floués par l’État et le patro­nat se mobi­lisent contre ces cibles, plutôt que d’en vouloir aux femmes (et à l’im­mi­gra­tion).

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Comments to: Chro­nique : la violence mascu­li­niste, suivie d’un entre­tien avec Fran­cis Dupuis-Déri (par Ana Minski)
  • 1 janvier 2019

    Excellent article! Je suis simplement très perplexe devant cette histoire d’enfant de 8 ans stérilisé de force par une élite malveillante… On peut en savoir un peu plus ? (Sources) merci beaucoup

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  • 2 janvier 2019

    “Le transféminisme incarne la politique de la coalition féministe dans laquelle des femmes de différents horizons sont solidaires les unes des autres, parce que si nous ne nous appuyions pas les unes les autres, personne ne le fera. » Le transféminisme incarne la politique de la coalition féministe dans laquelle des femmes de différents horizons sont solidaires les unes des autres, parce que si nous ne nous appuyions pas les unes les autres, personne ne le fera. »”

    Cette phrase résume bien le problème. Les trans sont d’abord des êtres humains qui méritent le respect pour ce qu’ils ou elles sont. à partir de ce respect qui doit être mutuel, il est alors possible de bâtir la solidarité nécessaire pour pouvoir poser les bonnes questions et déboucher sur une remise en cause du système suprématiste qu’est la civilisation.

    Un sujet rapidement abordé dans ce texte est le fait que le dialogue politique est de fait monopoliser par de brillants universitaires. Comme tous les gens qui ont fait beaucoup d’études, ceux-ci ont l’art de faire des théories incompréhensibles pour le pékin ordinaire, théories qui souvent ne servent en définitive qu’à les diviser. Ceci est particulièrement pathétique dans le cas de militants qui prétendent appliquer des théories matérialistes. Et c’est vraiment une tendance générale qui déborde largement le cas des sciences sociales ou de la politique. C’est ce genre de théories qui permettent à des médecins, avec l’appui du camp bourgeois, de pathologiser hier les homos, aujourd’hui les trans. Dans un autre domaine, l’électronique, un ingénieur va faire 3 pages de calculs pour dimensionner un radiateur, un radio-électricien arrivera exactement au même résultat avec une simple règle de 3, et ce qui déterminera si le montage va tenir en été quand il fait bien chaud ne sera pas la méthode de calcul, les 2 aboutissant au même résultat, mais le facteur de sécurité introduit dans ces calculs. En matière de politique le facteur de sécurité est le respect, ceci car sans respect, la solidarité n’existe pas et n’est qu’en concept dont on se gargarise la bouche. Il faut aussi que ce respect soit mutuel, autrement nous tombons dans la naïveté, et face aux salauds psychopathes qui dirigent le monde et qui font que la politique se résume bien trop souvent à un simple jeu de pouvoir pour le pouvoir et ses avantages, la naïveté n’a pas sa place.

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  • 2 janvier 2019

    Ce qui est étonnant ou plutôt qui ne l’est pas c’est de voir autant de d’appellations et de divisions comme autant de formes de ressentis et de façons de se vivre.
    J’ai le sentiment assez fort qu’au delà d’une certaine mesure il y a un côté malsain à se définir dans la plus infime particularité.

    En réalité cette “affaire” à mes yeux est si complexe que ce sont des causes pour la plupart perdues d’avance dans un monde où la réflexion et le temps à y consacrer se réduit à mesure que nous avançons.

    Tout ça pour dire que le bon sens voudrait qu’une lutte commune au delà du genre, du sexe, de la préférence sexuelle, ou du mélange non exhaustif des trois devrait prendre le dessus pour faire force commune face au (ir)responsables qui organisent ce monde et qui se passent de la moindre légitimité qu’est l’assentiment des peuples.

    L’heure est assez grave nous le savons et dans l’hypothèse où les peuples parviendraient à se réapproprier une partie du pouvoir pour contrer cette fuite en avant à tous les niveaux, notamment ceux de la robotique, de l’intelligence artificielle,du transhumanisme et tout ce qui est décrit comme un signe de modernité mais qui au vu de ce que nous en faisons ne font que faire disparaitre les emplois, augmenter les tensions et les divisions dues en grande partie aux inégalités et aux injustices,il serait grand temps de comprendre peut-être que si l’humain “du bas” arrivait à imposer à celui “du haut” une organisation humaine basée sur le respect du vivant, faisant travailler tout le monde sans exception mais beaucoup moins de temps et beaucoup moins longtemps alors comment ne pas imaginer une civilisation capable d’être radicalement plus éduquée, plus cultivée, plus spiritualisée, et ainsi avec une capacité de réflexion beaucoup plus élevée qui par nature pousserait donc chacun à s’intéresser, à comprendre, à tolérer et à apprécier si ce n’est tout le monde, dans une moindre mesure à considérer l’autre dans le respect qui se doit.

    J’aurai pu résumer ça au fait que nous nous affaiblissons à trop nous diviser au lieu de lutter ensembles pour le monde de tolérence et de respect du vivant dont nous rêvons, mais que voulez vous, ce monde fonctionnant tellement parfaitement, il fallait bien que nous soyons là pour rééquilibrer cette perfection extrême.

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  • 7 janvier 2019

    Je ne suis pas tout à fait sûr, mais peut-être que mon commentaire va (un peu) dans le sens de celui de Benoît.

    La seule chose que j’ai à dire est que j’ai très brièvement survolé le texte -histoire de ne pas parler sans savoir- mais que le titre, sujet -il me semble- assez récurent sur le site m’a gonflé. En effet, on peut faire des liens entre l’oppression homme/femmes et l’essor de la civilisation, mais franchement, ça commence à ressembler à de l’obsession d’aborder systématiquement cette thématique. Dans ce sens, on pourrait faire un tas de liens entre cette civilisation et plein de choses qui en découlent. A quoi ça sert?

    L’urgence, il me semble, et de démonter ce système, et dans ce sens, les articles sur les dégâts écologiques et sociaux et la façon de lutter contre ce système non réformable me paraissent bien plus intéressants. En tout cas, ce sont ceux là qui m’ont fait m’intéresser au site, de part leur radicalité et surtout/donc leur nouveauté, par rapport à ce qu’on trouve dans le paysage médiatique. Les rapports hommes/femmes sont des sujets largement abordés par ailleurs (ce qui n’enlève rien à la qualité de votre écrit et au fait qu’il puisse être intéressant).

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