Les deux exemples, ci-après, des finan­ce­ments de l’ONG de Jane Goodall (Jane Goodall Insti­tute) et de l’ONG 350(.org), sont assez repré­sen­ta­tifs de la manière dont fonc­tionne l’éco­lo­gisme grand public. Les person­na­li­tés et les orga­ni­sa­tions de premier plan de l’éco­lo­gisme, celles dont les médias parlent souvent, sont rare­ment révo­lu­tion­naires, pour ne pas dire jamais. Leur discours se limite souvent à diverses plati­tudes, à l’en­cou­ra­ge­ment de toutes sortes de fausses solu­tions et à l’énon­cia­tion de propo­si­tions rela­ti­ve­ment creuses, ou pire (faire cesser la pauvreté/déve­lop­per les éner­gies et tech­no­lo­gies vertes/déve­lop­per le bio/aller au travail à vélo/déve­lop­per le déve­lop­pe­ment durable/voter pour les gentils/etc.). Et leurs actions à du pallia­tif (qui peut néan­moins, dans certains cas, s’avé­rer réel­le­ment impor­tant).

Le finan­ce­ment de l’ONG de Jane Goodall

*

Le finan­ce­ment de l’ONG 350.org

Les mêmes raisons qui poussent les médias de masse (qui, dans l’en­semble, appar­tiennent à[1] — et véhi­culent grosso modo l’idéo­lo­gie de — la même classe d’in­di­vi­dus que l’on retrouve derrière les fonda­tions philan­thro­ca­pi­ta­listes) à promou­voir l’éco­lo­gisme des grandes ONG et de quelques person­na­li­tés subven­tion­nées (par le privé ou le public), poussent les fonda­tions philan­thro­ca­pi­ta­listes privées et/ou les orga­nismes publics à finan­cer ces ONG et ces indi­vi­dus : ils sont inof­fen­sifs pour la société indus­trielle capi­ta­liste actuelle.

Ainsi l’ONG 350.org a-t-elle été créée et conti­nue-t-elle d’être finan­cée par l’argent des Rocke­fel­ler et de beau­coup d’autres ultra-riches capi­ta­listes ; ainsi la fonda­tion Jane Goodall est-elle finan­cée par diverses fonda­tions philan­thro­ca­pi­ta­listes et même direc­te­ment par quelques corpo­ra­tions, dont une compa­gnie aérienne ; et ainsi du WWF, qui est financé par et qui colla­bore avec diverses multi­na­tio­nales (Coca-Cola, HSBC, etc.) et fonda­tions ; et ainsi de la fonda­tion GoodP­la­net de Yann Arthus-Bertrand, « fondée avec le soutien de trois banques […] : BNP Pari­bas, la banque suisse Lombard Odier, et Cortal Consors, filiale de BNP spécia­li­sée dans le trading en ligne pour les parti­cu­liers », qui colla­bore avec Total[2] et est « finan­cée notam­ment par des dons d’en­tre­prises, comme Casino, Suez ou BNP[3] » ; ainsi le film Demain de Cyril Dion a-t-il été subven­tionné par l’AFD et copro­duit avec France Télé­vi­sions, de même que son film docu­men­taire Après-Demain ; etc.

Au bout du compte, ces ONG et person­na­li­tés gras­se­ment subven­tion­nées, finan­cées et média­ti­sées consti­tuent une sorte de caution écolo­giste de la société indus­trielle capi­ta­liste. Elles permettent de cana­li­ser et de contrô­ler les inquié­tudes popu­laires vis-à-vis du sort du monde natu­rel. Leur écolo­gisme est à l’éco­lo­gie ce que les régimes élec­to­raux modernes sont à la démo­cra­tie. Une impos­ture. À propos de ces écolo­gistes grand public, l’En­cy­clo­pé­die des Nuisances de Jaime Semprun écri­vait, dans son Adresse à tous ceux qui ne veulent pas gérer les nuisances mais les suppri­mer, en juin 1990, qu’ils :

« sont sur le terrain de la lutte contre les nuisances ce qu’é­taient, sur celui des luttes ouvrières, les syndi­ca­listes : des inter­mé­diaires inté­res­sés à conser­ver les contra­dic­tions dont ils assurent la régu­la­tion, des négo­cia­teurs voués au marchan­dage (la révi­sion des normes et des taux de noci­vité remplaçant les pour­cen­tages des hausses de salaire), des défen­seurs du quan­ti­ta­tif au moment où le calcul écono­mique s’étend à de nouveaux domaines (l’air, l’eau, les embryons humains ou la socia­bi­lité de synthèse) ; bref, les nouveaux cour­tiers d’un assujet­tis­se­ment à l’éco­no­mie dont le prix doit main­te­nant inté­grer le coût d’un « envi­ron­ne­ment de qualité ». On voit déjà se mettre en place, cogé­rée par les experts « verts », une redis­tri­bu­tion du terri­toire entre zones sacri­fiées et zones proté­gées, une divi­sion spatiale qui réglera l’ac­cès hiérar­chisé à la marchan­dise-nature. Quant à la radio­ac­ti­vité, il y en aura pour tout le monde.

Dire de la pratique des écolo­gistes qu’elle est réfor­miste serait encore lui faire trop d’hon­neur, car elle s’ins­crit direc­te­ment et déli­bé­ré­ment dans la logique de la domi­na­tion capi­ta­liste, qui étend sans cesse, par ses destruc­tions mêmes, le terrain de son exer­cice. Dans cette produc­tion cyclique des maux et de leurs remèdes aggra­vants, l’éco­lo­gisme n’aura été que l’ar­mée de réserve d’une époque de bureau­cra­ti­sa­tion, où la « ratio­na­lité » est toujours défi­nie loin des indi­vi­dus concer­nés et de toute connais­sance réaliste, avec les catas­trophes renou­ve­lées que cela implique. […]

Ce n’est donc pas une espèce de purisme extré­miste, et moins encore de « poli­tique du pire », qui invite à se démarquer violem­ment de tous les aména­geurs écolo­gistes de l’éco­no­mie : c’est simple­ment le réalisme sur le deve­nir néces­saire de tout cela. Le déve­lop­pe­ment consé­quent de la lutte contre les nuisances exige de clari­fier, par autant de dénon­cia­tions exem­plaires qu’il faudra, l’op­po­si­tion entre les écolo­crates – ceux qui tirent du pouvoir de la crise écolo­gique – et ceux qui n’ont pas d’in­té­rêts distincts de l’en­semble des indi­vi­dus dépos­sé­dés, ni du mouve­ment qui peut les mettre en mesure de suppri­mer les nuisances par le « déman­tè­le­ment raisonné de toute produc­tion marchande ». Si ceux qui veulent suppri­mer les nuisances sont forcé­ment sur le même terrain que ceux qui veulent les gérer, ils doivent y être présents en enne­mis, sous peine d’en être réduits à faire de la figu­ra­tion sous les projec­teurs des metteurs en scène de l’amé­na­ge­ment du terri­toire. Ils ne peuvent réel­le­ment occu­per ce terrain, c’est-à-dire trou­ver les moyens de le trans­for­mer, qu’en affir­mant sans conces­sion la critique sociale des nuisances et de leurs gestion­naires, instal­lés ou postu­lants. »

Leur critique de la gestion des nuisances, qui est aussi une critique de la gestion des inquié­tudes et des contes­ta­tions popu­laires, rejoint en cela la dénon­cia­tion de l’ONGi­sa­tion de la résis­tance formu­lée, entre autres, par Arund­hati Roy :

Gil Scott-Heron l’avait chanté, la révo­lu­tion ne sera pas télé­vi­sée, et le le collec­tif INCITE! d’ajou­ter à raison qu’elle ne sera pas non plus subven­tion­née.

Nico­las Casaux


  1. https://www.basta­mag.net/Le-pouvoir-d-influence-deli­rant-des-dix-milliar­daires-qui-possedent-la-presse
  2. https://www.zone­bourse.com/TOTAL-4717/actua­lite/Total-accord-avec-la-Fonda­tion-GoodP­la­net-25542889/?iCStream=1
  3. https://www.lemonde.fr/les-deco­deurs/article/2015/09/16/l-empire-yann-arthus-bertrand-en-5-chiffres_4759524_4355770.html

Comments to: Les fonda­tions philan­thro­ca­pi­ta­listes et l’éco­lo­gisme corpo­ra­tiste (par Nico­las Casaux)

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