Les éditions La Décou­verte ont récem­ment publié l’ou­vrage de Kyle Harper, Comment l’Em­pire romain s’est effon­dré, le climat, les mala­dies et la chute de Rome. Kyle Harper, profes­seur d’his­toire à l’uni­ver­sité d’Ok­la­homa, renou­velle les connais­sances sociales, envi­ron­ne­men­tales et épidé­mio­lo­giques de la chute de l’Em­pire. S’ap­puyant sur les dernières données archéo­lo­giques, histo­riques, clima­tiques et micro­biennes, il rend compte du rôle impor­tant des chan­ge­ments clima­tiques, de l’ex­ploi­ta­tion de l’en­vi­ron­ne­ment et des mala­dies, prin­ci­pales causes de l’ef­fon­dre­ment de la civi­li­sa­tion romaine.

Les récentes études pluri­dis­ci­pli­naires inté­grant les condi­tions clima­tiques, épidé­mio­lo­giques et démo­gra­phiques confirment que les peuples du Paléo­li­thique béné­fi­ciaient d’une struc­ture sociale et d’une écolo­gie des mala­dies bien­veillantes[1]. La révo­lu­tion néoli­thique, à l’ori­gine de modes de vie exclu­si­ve­ment séden­taires, de régimes alimen­taires plus mono­tones, d’ha­bi­tats plus denses, de trans­for­ma­tion des paysages, de nouvelles tech­no­lo­gies de dépla­ce­ment et de commu­ni­ca­tion, permet à de nouveaux agents patho­gènes de se déve­lop­per. Les animaux de ferme consti­tuent une partie du réser­voir biolo­gique d’où émergent les agents infec­tieux mais l’ex­ploi­ta­tion de l’en­vi­ron­ne­ment génère des destruc­tions des écosys­tèmes, des dépla­ce­ments et modi­fi­ca­tions de popu­la­tions non humaines, prin­ci­paux respon­sables de nouvelles formes de mala­dies. L’ac­crois­se­ment de la popu­la­tion, le déve­lop­pe­ment de l’ur­ba­ni­sa­tion, des moyens de subsis­tances néces­sai­re­ment inten­sifs (agri­cul­ture et élevage) favo­risent l’ap­pa­ri­tion d’agents infec­tieux toujours plus dange­reux. L’état de santé des Romains, lié à l’im­pact envi­ron­ne­men­tal de leur culture, était mauvais. « Chaque jour, on peut trou­ver dix mille personnes souf­frant de la jaunisse et dix mille d’hy­dro­pi­sie » écri­vit Galien qui n’igno­rait pas la sagesse commune : « Quand l’an­née entière devient humide ou très chaude, survient néces­sai­re­ment une très grande peste ». Les collines de Rome domi­naient un marais, la vallée du fleuve, les bassins, les fontaines, étaient un refuge pour le mous­tique anophèle, vecteur du palu­disme, l’un des prin­ci­paux tueurs, avec la diar­rhée :

« En ville les rats grouillaient, les mouches pullu­laient, les petits rongeurs coui­naient dans les passages et les cours. Il n’y avait pas de théo­rie micro­bienne, on se lavait peu ou pas les mains, et la nour­ri­ture ne pouvait pas être proté­gée des conta­mi­na­tions. La cité ancienne était un lieu d’in­sa­lu­brité maxi­male. Les mala­dies banales se répan­dant par conta­mi­na­tion féco-orale, causes de diar­rhées fatales, étaient sans doute la première cause de morta­lité dans l’Em­pire romain. Hors des villes, la trans­for­ma­tion du paysage a exposé les romains à des menaces tout aussi périlleuses. Les romains n’ont pas seule­ment modi­fié les paysages ; ils leur ont imposé leur volonté. Ils ont coupé ou brûlé les forêts. Ils ont déplacé les rivières et assé­ché des lacs, construit des routes au travers des marais les plus impé­né­trables. L’em­pié­te­ment humain sur de nouveaux envi­ron­ne­ments est un jeu dange­reux. Il expose non seule­ment à de nouveaux para­sites inha­bi­tuels mais peut provoquer une cascade de chan­ge­ments écolo­giques aux consé­quences impré­vi­sibles […] Les cités fétides de l’Em­pire étaient des boîtes de Petri grouillantes de para­sites intes­ti­naux. […] L’es­pé­rance de vie à la nais­sance variait entre vingt et trente ans. La force brutale des mala­dies infec­tieuses était, de loin, le facteur prin­ci­pal du régime de morta­lité qui pesait de tout son poids sur la démo­gra­phie. »

Cet état de santé médiocre est confirmé par l’exa­men de la denti­tion qui montre un impor­tant défaut de crois­sance, l’hy­po­pla­sie linéaire de l’émail, qui survient au cours de l’en­fance dans les cas de malnu­tri­tion et de mala­die infec­tieuse. À l’époque de l’Em­pire, la civi­li­sa­tion romaine, forte­ment urba­ni­sée et inter­con­nec­tée, s’étend jusqu’au tropique, son centre écolo­gique est la Médi­ter­ra­née et ses parties occi­den­tale et nordique sont sous l’in­fluence de la zone clima­tique atlan­tique. La densité de l’ha­bi­tat urbain, les trans­for­ma­tions perma­nentes des paysages, le déve­lop­pe­ment des routes terrestres et mari­times, contri­buent à créer une écolo­gie micro­bienne unique. Cet impact envi­ron­ne­men­tal, combiné à l’évo­lu­tion des patho­gènes, stimule la propa­ga­tion des infec­tions chro­niques, rendant plus vulné­rables les popu­la­tions, et permet­tant à la lèpre et à la tuber­cu­lose de profi­ter du système de circu­la­tion de l’Em­pire pour se déve­lop­per et s’ins­tal­ler. La tuber­cu­lose, qui n’au­rait pas plus de 5 000 ans, aime parti­cu­liè­re­ment les villes et laisse sa signa­ture sur les os de ses victimes, ce qui permet aux archéo­logues de consta­ter sa présence excep­tion­nelle sur les sque­lettes des siècles de domi­na­tion romaine. Jusqu’au XXe siècle, elle est une cause impor­tante de morta­lité et reste encore aujourd’­hui dange­reuse. La lèpre, quant à elle, est connue depuis le IIe millé­naire avant J.C. en Inde, mais commence véri­ta­ble­ment à se déve­lop­per dans le contexte archéo­lo­gique de l’em­pire romain. Le drame de l’his­toire des mala­dies est le résul­tat de la collu­sion perma­nente entre l’évo­lu­tion des agents patho­gènes et les rencontres humaines. Les crois­sances terri­to­riale, commer­ciale et démo­gra­phique de la civi­li­sa­tion romaine parti­cipent à l’ex­plo­sion souter­raine des mala­dies jusqu’à donner nais­sance aux premières pandé­mies.

L’op­ti­mum clima­tique romain (OCR) est une période de climat chaud, humide et inva­riable qui domine la plus grande partie du cœur médi­ter­ra­néen de 200 avant J.-C. à 150 après J.C. La civi­li­sa­tion romaine profite de ce climat béné­fique pour urba­ni­ser des zones jusque-là diffi­ciles à domes­tiquer. Pour répondre aux exigences de crois­sances écono­mique et démo­gra­phique qui carac­té­risent toute civi­li­sa­tion, l’ur­ba­ni­sa­tion et l’agri­cul­ture colo­nisent la nature, créant des écosys­tèmes favo­rables à l’évo­lu­tion des agents patho­gènes : « Les Romains furent submer­gés par les forces de ce que l’on appelle l’émer­gence des mala­dies infec­tieuses. » Pour lutter contre une forte morta­lité infan­tile causée par le déve­lop­pe­ment des virus, bacté­ries et para­sites, un taux de ferti­lité élevé est néces­saire, ce qui pèse lour­de­ment sur le corps des femmes char­gées de repeu­pler les rangs. La loi romaine auto­rise les filles à se marier dès l’âge de 12 ans. Il n’y a pas de céli­ba­taire dans le monde romain et le mariage est un enga­ge­ment à procréer : « Les femmes sont habi­tuel­le­ment mariées pour les enfants et la succes­sion, et non pas d’abord pour le plai­sir. »[2] À partir d’Au­guste, l’État met en place une poli­tique nata­liste qui péna­lise les personnes sans enfant et encou­rage la fécon­dité. Les femmes ont en moyenne six enfants. La prin­ci­pale source de crois­sance démo­gra­phique dans l’Em­pire n’est pas un déclin de la morta­lité mais une ferti­lité impor­tante. Les Romains vivent et meurent en affron­tant des vagues incon­trô­lées de mala­dies infec­tieuses. La terre est le prin­ci­pal facteur de produc­tion, et l’aug­men­ta­tion démo­gra­phique oblige à culti­ver des terres toujours moins fertiles pour en tirer toujours davan­tage. Ce besoin expan­sion­niste, intrin­sèque à toute civi­li­sa­tion, est l’un des prin­ci­paux respon­sables des destruc­tions envi­ron­ne­men­tales :

« L’aug­men­ta­tion de la popu­la­tion a poussé des personnes à s’ins­tal­ler dans les marges. Mais, de plus, le réseau serré des échanges était un encou­ra­ge­ment pour les paysans à s’ins­tal­ler dans des zones où les risques étaient plus impor­tants. Les connexions limi­taient les consé­quences les plus graves des années de séche­resse. Et la crois­sance des marchés nour­ris­sait l’ex­pan­sion entre­pre­neu­riale et les insti­tu­tions romaines pous­saient exprès les paysans à occu­per des terres situées aux marges. La circu­la­tion des capi­taux a favo­risé une explo­sion des travaux d’ir­ri­ga­tion dans les régions semi-arides. L’es­sor écono­mique de l’Afrique romaine a été favo­risé par la construc­tion d’aque­ducs, de puits, de citernes, de terrasses, de barrages, de réser­voirs et de fogga­ras (de longues cana­li­sa­tions souter­raines permet­tant le trans­port de l’eau des sommets aux zones culti­vées). Les tech­no­lo­gies hydrau­liques soit d’ins­pi­ra­tion indi­gène soit de nature impé­riale se retrou­vaient dans les hautes terres comme dans les vallées. Grâce à ces dispo­si­tifs l’eau était soigneu­se­ment collec­tée et exploi­tée dans les zones semi-arides occu­pées comme jamais aupa­ra­vant par de nouvelle popu­la­tions. […] Le désert a gagné des zones qui étaient sans conteste culti­vées pendant l’OCR. »

L’Em­pire, consom­ma­teur vorace de sources d’éner­gie et de maté­riaux, dénude les montagnes de leur manteau sylvestre, autre­fois dense. Cette défo­res­ta­tion est à l’ori­gine des inon­da­tions catas­tro­phiques dont est régu­liè­re­ment victime l’Em­pire romain, inon­da­tions quasi­ment inexis­tantes au Moyen-Âge, lorsque les montagnes se recouvrent à nouveau d’arbres. La crois­sance terri­to­riale et démo­gra­phique s’ac­com­pagne d’un déve­lop­pe­ment commer­cial toujours plus fréné­tique et débridé :

« … cargai­son d’or, d’argent, de pierres précieuses, de perles, de fin lin, de pourpre, de soie, d’écar­late, de toute espèce de bois de senteur, de toute variété d’objets d’ivoire, ou en bois très précieux, en airain, en fer et en marbre, de cinna­mome, d’aro­mates, de parfums, de myrrhe, d’en­cens, de vin, d’huile, de fine farine, de blé, de bœufs, de brebis, de chevaux, de chars, de corps et d’âmes d’hommes. »[3]

Les marchands, toujours en quête de soie et d’épices, d’es­claves et d’ivoire, ne cessent de fran­chir le Sahara le long des routes commer­ciales, traversent l’océan Indien en passant par les ports de la mer Rouge, trans­por­tant les animaux exotiques desti­nés à être massa­crés au cours des spec­tacles romains. Le vivant ayant perdu toute valeur intrin­sèque, les autres espèces n’existent plus que pour servir la déme­sure des Empe­reurs et de l’élite. Le citoyen romain, inca­pable de remettre en ques­tion l’idéo­lo­gie de la crois­sance démo­gra­phique et écono­mique, inca­pable d’en­vi­sa­ger le monde et ses exis­tants autre­ment que comme un grenier dont il peut user et abuser, assiste à la mise en scène de la surpuis­sance de Rome :

« Les créa­tures les plus étranges captu­rées dans le monde entier – un véri­table zoo – furent offertes au peuple et massa­crées sous ses yeux : trente-deux éléphants, dix élans, dix tigres, soixante lions, trente léopards, six hippo­po­tames, dix girafes, un rhino­cé­ros, et une quan­tité innom­brable d’autres bêtes sauvages, sans oublier mille couples de gladia­teurs. »

La mauvaise santé physique et psychique des sujets de l’Em­pire et sa destruc­ti­vité écolo­gique est égale­ment le produit d’un régime auto­ri­taire et très hiérar­chique. La Répu­blique des dernières années est une période de pillage sans contrôle, et le main­tien de l’Em­pire néces­site des négo­cia­tions perma­nentes avec tous ceux qui vivent à l’in­té­rieur de ses fron­tières. Le pillage est donc peu à peu trans­formé en impôts dont la collecte, confiée à la petite noblesse locale qui se voit accor­der la citoyen­neté, permet de trans­for­mer sur tous les conti­nents l’élite en classe domi­nante au service de l’Em­pire. Ainsi devient-il possible de diri­ger un vaste terri­toire avec seule­ment quelques centaines de fonc­tion­naires romains. Le nombre d’ha­bi­tants double, de plus en plus de terri­toires sont occu­pés et toute tenta­tive de résis­tance écra­sée avec violence, comme en Judée et en Bretagne. Sous Auguste, les légions citoyennes perma­nentes sont rempla­cées par des armées profes­sion­nelles et les hommes libres des provinces deviennent peu à peu des citoyens. La paix n’existe pour­tant pas, la zone fron­ta­lière est consti­tuée d’un réseau de fortins, de tours de guet et de postes d’ob­ser­va­tions, de forts construits pour surveiller les popu­la­tions et les zones inami­cales où sont instal­lées d’im­por­tantes bases mili­taires. Avec Auguste, l’ex­pan­sion terri­to­riale ralen­tit mais ne s’ar­rête pas. Les fric­tions provoquées par cette expan­sion perma­nente abou­tissent peu à peu à des lignes de sépa­ra­tion démarquant les terri­toires sous hégé­mo­nie romaine, et au déve­lop­pe­ment d’un réseau de commu­ni­ca­tion et de trans­port destiné à gérer le système et le pouvoir mili­taire depuis le centre impé­rial. La machine de guerre approche le demi-million d’hommes et le budget de la défense est de loin la dépense la plus impor­tante de l’État. La paix à l’in­té­rieur de l’Em­pire dépend de la disci­pline, de la valeur et de la loyauté d’une gigan­tesque armée rému­né­rée. D’au­tant plus que : « La répar­ti­tion des richesses était terri­ble­ment inégale. La richesse et le statut légal formaient la struc­ture entre­mê­lée d’une hiérar­chie sociale exacer­bée. En bas, de manière légale, il y avait la vaste classe des personnes tota­le­ment non libres. L’Em­pire romain a été l’un des systèmes escla­va­gistes les plus impor­tants et les plus complexes de l’his­toire – dont l’en­du­rance excep­tion­nelle est, par ailleurs, un autre signe que la surpo­pu­la­tion n’a pas suffi­sam­ment fait bais­ser le coût d’un travail libre pour rendre inutile le travail servile. »

La popu­la­tion de l’Em­pire, consti­tuée prin­ci­pa­le­ment de pauvres et de sans terre, augmente au cours des cent cinquante années qui suivent le règne d’Au­guste, et atteint son maxi­mum avant que la peste anto­nine éclate.

Le livre de Kyle Harper.

C’est ainsi qu’à la fin de l’OCR, en 165 après J.-C., sous le règne de Marc Aurèle, la peste anto­nine fait sept millions de victimes. L’agent patho­gène de la peste anto­nine est proba­ble­ment celui de la variole, mala­die conta­gieuse dont le virus se propage par inha­la­tion de gout­te­lettes aériennes expul­sées par une personne infec­tée. La variole n’est pas un ennemi si ancien, tout comme la lèpre et la tuber­cu­lose, elle semble appa­raître au cours des mille dernières années. Elle est parti­cu­liè­re­ment violente dans les villes et les zones côtières où la densité de la popu­la­tion était impor­tante. Le réseau de trans­port permet sa diffu­sion de région en région. La peste anto­nine est un phéno­mène létal d’une ampleur telle qu’elle inter­rompt l’ex­pan­sion démo­gra­phique et écono­mique de l’Em­pire, qui parvient malgré tout à se stabi­li­ser en main­te­nant toujours un fort auto­ri­ta­risme.

Sous le règne des Sévères (193–235 après J.-C.) l’Em­pire retrouve son équi­libre écono­mique et démo­gra­phique. Le pouvoir de l’ar­mée, dont la paye n’a cessé d’aug­men­ter, est davan­tage consi­déré. L’ex­plo­sion des construc­tions est un des signes du réta­blis­se­ment écono­mique et démo­gra­phique qui carac­té­risent leur règne. Septime recons­truit le grand temple de la Paix, construit l’arche de Septime, les colonnes géantes de granit d’As­souan, la Forma Urbis Romae, le Septi­zo­dium ; son fils Cara­calla finance des bains monu­men­taux, de grands moulins à eau et greniers gigan­tesques qui s’élèvent tout autour de la cité.

« Assu­ré­ment, il suffit de jeter les yeux sur l’uni­vers pour recon­naître qu’il devient de jour en jour plus riche et plus peuplé qu’au­tre­fois. Tout est frayé ; tout est connu ; tout s’ouvre au commerce. De riantes métai­ries ont effacé les déserts les plus fameux ; les champs ont remplacé les forêts ; les trou­peaux ont mis en fuite les animaux sauvages ; les sables sont ense­men­cés ; l’arbre croît sur les pierres ; les marais sont dessé­chés ; il s’élève plus de villes aujourd’­hui qu’au­tre­fois de masures. Les îles ont cessé d’être un lieu d’hor­reur ; les rochers n’ont plus rien qui épou­vante ; partout des maisons, partout un peuple, partout une répu­blique, partout la vie », écrit Tertul­lien.

L’OCR dispa­rait lente­ment, sur une durée de trois siècles, lais­sant place à un climat plus instable. Il y a une forte inter­ac­tion entre les crues du Nil et le mode de varia­bi­lité clima­tique connu sous le nom de ENSO (El Niño-Southern Oscil­la­tion), un El Niño puis­sant, corrélé avec une crue du Nil faible. Au cours de la période romaine de tran­si­tion clima­tique (150 – 450 après J.-C.) les phéno­mènes ENSO deviennent plus courants, tous les trois ans envi­ron. Deve­nus dépen­dants des condi­tions favo­rables de la fertile vallée du Nil, les Romains sont confron­tés aux oscil­la­tion de ses crues. À ces problèmes clima­tiques s’ajoute la peste de Cyprien, partie d’Éthio­pie, qui dure plus de quinze ans, de 249 à 270 après J.-C. « Il n’y eut presque aucune province romaine, aucune cité, aucune demeure qui ne fût attaquée par cette pesti­lence géné­rale et déso­lée par elle » (Orose). La peste de Cyprien vida l’Em­pire, ravage la ville sans épar­gner les zones rurales, « aucune peste du passé n’a provoqué une telle destruc­tion en vies humaines » (Zosime).

« La mala­die s’abat­tait d’un coup sur les gens, péné­trant beau­coup plus vite que tout ce que l’on pouvait penser, se nour­ris­sant de leur maison comme le feu si bien que les temples étaient remplis de ceux qui, terras­sés par la mala­die, avaient fui dans l’es­poir d’être guéris. […] Tous ceux qui brûlaient de soif à cause de la faiblesse provoquée par la mala­die se pres­saient aux sources, aux cours d’eau et aux citernes. Mais l’eau ne parve­nait pas à apai­ser la flamme de l’in­té­rieur, lais­sant ceux qui étaient affec­tés par la mala­die dans le même état qu’a­vant. » (Grégoire de Naziance).

La pesti­lence frappe sans consi­dé­ra­tion d’âge, de sexe ou de condi­tion. Il est probable que l’agent patho­gène de la peste de Cyprien soit un filo­vi­rus proche de celui d’Ebola.

Les troubles clima­tiques globaux des années 240 après J.C. suscitent des chan­ge­ments écolo­giques suscep­tibles d’être à l’ori­gine de la peste. La pandé­mie frappe les soldats et les civils, les habi­tants des villes et des villages. Elle fait écla­ter l’in­té­grité struc­tu­relle de la machine du pouvoir plon­geant l’Em­pire dans une succes­sion de faillites violentes. Les fron­tières sont fragi­li­sées et l’éco­no­mie et l’ar­mée mises à mal par des succes­sions d’at­taques aux fron­tières. L’Em­pire se disloque. La morta­lité ravage l’ar­mée romaine, les casernes étant des lieux propices à la propa­ga­tion du virus. Le temps des empe­reurs-soldats commence, et la crise du IIIe siècle permet l’avè­ne­ment d’une nouvelle reli­gion, le chris­tia­nisme. Dans les années 260 après. J.C., la fortune et la démo­gra­phie de l’Em­pire sont au plus bas. La restau­ra­tion est lente et les villes, plus petites et moins nombreuses, ne sont plus les mêmes. À partir de 266 après J.C., le climat se stabi­lise, le IVe siècle est une période de réchauf­fe­ment sans précé­dent. Les tendances clima­tiques sont alors sous l’in­fluence domi­nante de l’At­lan­tique Nord. Les fluc­tua­tions des diffé­rences de pres­sion entre l’an­ti­cy­clone des Açores et la dépres­sion d’Is­lande sont connues sous le nom d’Os­cil­la­tion Nord-Atlan­tique (ONA), et font partie des grands méca­nismes clima­tiques du globe. Séche­resses et famines sont fréquentes, les données bioar­chéo­lo­giques témoignent de la lutte contre les mala­dies infec­tieuses qui épui­saient les capa­ci­tés physiques des victimes. Les microbes ne laissent aucun répit aux hommes.

« Entre la conver­sion de Cons­tan­tin et le saccage de Rome en 410 après J.C., nous dispo­sons de milliers de tombes chré­tiennes dans la cité impé­riale gardant la date du jour où le croyant a quitté ce monde (et la baisse brutale après 410 est égale­ment le signe des désordres qui ont affligé la véné­rable capi­tale). Une fois agré­gées, ces données consti­tuent un dossier sans équi­valent sur les rythmes saison­niers de la Grande Faucheuse. Les cani­cules esti­vales étaient mortelles, une vague de germes gastro-intes­ti­naux submer­geant la ville. La morta­lité flam­bait en juillet et attei­gnait un pic en août et septembre. Le pic autom­nal met en évidence la préva­lence durable du palu­disme. »

L’État collecte les impôts en or et s’en sert pour payer ses fonc­tion­naires. Dioclé­tien réqui­si­tionne le précieux métal en procé­dant à de vastes expro­pria­tions. L’éco­no­mie de marché se réta­blit rapi­de­ment, et l’on observe alors une fusion entre les forces du marché et les forces fiscales. Les grandes banques ressus­citent, les preuves d’une acti­vité bancaire et de crédit sont plus fortes à cette époque (au IVe siècle) qu’à aucune autre.

« Le marchand qui veut s’en­ri­chir équipe un navire, embauche des marins, recrute un capi­taine et fait tout ce qui est par ailleurs néces­saire pour prendre la mer, emprunte de l’argent et teste les flots avant de gagner des terres étran­gères. » (Jean Chri­so­stome)

La renais­sance de la monnaie et du crédit réveille les réseaux de commerce en Médi­ter­ra­née. L’Égypte et la Pales­tine entrent sérieu­se­ment dans le commerce du vin aux IIIe et IVe siècle. La répar­ti­tion archéo­lo­gique de la céra­mique sigil­lée montre l’es­sor de l’Afrique jusqu’à occu­per une posi­tion domi­nante dans les réseaux connec­tant l’Em­pire sur de longues distances. L’ap­pât du gain unifie le monde romain, trans­formé en une immense zone de libre-échange. Avec la revi­ta­li­sa­tion de l’éco­no­mie de marché, le système escla­va­giste connaît un renou­veau rapide. Comme autre­fois, les esclaves sont partout : sans leur sueur et leur peine, pas de fabu­leuses fortunes aris­to­cra­tiques, et la richesse des proprié­taires d’es­claves est visible à chaque fois que l’on jette un coup d’œil sur le mode de vie des gens aisés du IVe siècle. Possé­der un esclave est le mini­mum pour un homme respec­table. L’am­pleur de la stra­ti­fi­ca­tion sociale est verti­gi­neuse. Il faudra attendre le temps du colo­nia­lisme trans­at­lan­tique pour trou­ver une élite écono­mique réus­sis­sant à accu­mu­ler des fortunes privées d’une telle ampleur. Mais l’Em­pire d’Oc­ci­dent, dont les habi­tants sont affai­blis par de nombreux germes, perd peu à peu face aux hordes des steppes où le climat sec est plus béné­fique et où le palu­disme n’af­fai­blit pas la popu­la­tion. Les villes de l’Oc­ci­dent se dépeuplent ce qui génère une baisse de la morta­lité.

À la fin de l’Em­pire romain, les greniers à blé dominent les paysages. Le vaste réseau des villes, des navires et des entre­pôts de blé forme un véri­table écosys­tème qui béné­fi­cie parti­cu­liè­re­ment au rat noir.

« La fusion du commerce global et de l’in­fes­ta­tion par les muri­dés a été la précon­di­tion écolo­gique du plus grand événe­ment sani­taire que la civi­li­sa­tion humaine ait jamais connu : la première pandé­mie de peste. »

Elle débute sur les rives de l’Égypte en 541 avant de se répandre dans l’Em­pire et au-delà. La pandé­mie de peste bubo­nique submerge tout par sa durée et son inten­sité. Son arri­vée est le signe d’un nouvel âge, sa persis­tance sur deux siècles est à l’ori­gine d’une longue période de stag­na­tion démo­gra­phique.

Justi­nien est le dernier des grands ingé­nieurs envi­ron­ne­men­taux romains, il façonne tout le paysage local en chan­geant le cours du Skir­tus, creuse un nouveau lit pour le Cydnus, construit un pont impo­sant, abat une forêt pour remo­de­ler la plaine et contrô­ler le débit du Drakon, répare et construit de nouveaux aque­ducs. Il rêve de soumettre la nature à ses désirs, de restau­rer l’Em­pire d’Oc­ci­dent et mène une campagne pour gagner les provinces occi­den­tales mais n’ap­porte que la misère. Ce qui n’est rien face à la peste qui s’abat en 541, couvrant les 23 années suivantes de son règne de pesti­lence. Le commerce de la soie permet au rat noir de voya­ger vers de nouveaux terri­toires et le chan­ge­ment clima­tique consti­tue le facteur final. L’an­née 536 est une année sans été. Une série d’ex­plo­sions volca­niques des années 530 à 540 plongent l’Em­pire dans un hiver de plusieurs décen­nies, un des plus froids de l’Ho­lo­cène. Le taux de morta­lité augmente jusqu’à atteindre 50 à 60 % de la popu­la­tion. L’ordre social s’ef­fondre, tous les travaux s’ar­rêtent, les marchés de détail ferment et une famine s’ins­talle dans la cité. Contrai­re­ment aux pandé­mies précé­dentes, la peste bubo­nique touche aussi les zones rurales et toutes les couches de la popu­la­tion dont le système immu­ni­taire est affai­bli par l’en­vi­ron­ne­ment insa­lubre du monde romain, et dont les orga­nismes le sont égale­ment en raison de la dimi­nu­tion des réserves alimen­taires engen­drée par les anoma­lies clima­tiques des années précé­dentes. Durant deux siècles, de 543 à 749, la peste jaillit de ses réser­voirs, provoquant des épidé­mies aussi violentes que soudaines. En 589 après J.-C., des pluies torren­tielles s’abattent sur l’Ita­lie, l’Agide déborde et la crue du Tibre submerge les murailles de Rome. Des églises s’ef­fondrent, les greniers à blé du pape sont détruits. En 590, la peste emporte le pape Pélage II. En 599, l’Oc­ci­dent subit une nouvelle pesti­lence. La peste de Justi­nien est un événe­ment funeste, de même que le petit âge glaciaire de l’An­tiquité tardive traversé d’épi­sodes sismiques.

« Pour les contem­po­rains de cette première pandé­mie, c’était une incroyable nouvelle que d’ap­prendre qu’un peuple avait été épar­gné des destruc­tions de la peste. Les Maures, les Turcs et les Arabes habi­tant le désert auraient été exemp­tés de la catas­trophe globale. […] Les Maures, les Turcs et les habi­tants du centre de l’Ara­bie parta­geaient tous un mode de vie nomade. L’ex­pli­ca­tion écolo­gique est évidente : les forma­tions sociales non séden­taires étaient proté­gées contre la collu­sion létale rat-puce-peste. »

L’ex­pan­sion terri­to­riale, démo­gra­phique et commer­ciale de l’Em­pire romain et son hubris archi­tec­tu­rale n’ont eu de cesse de détruire des écosys­tèmes entiers : un niveau excep­tion­nel d’ur­ba­ni­sa­tion, plus d’un millier de villes. Forte­ment inéga­li­taire et hiérar­chisé, l’Em­pire étend son domaine agraire jusque dans les envi­ron­ne­ments les plus pauvres, épui­sant les sols et la vie des habi­tants qui ne cessent de lutter contre les mala­dies et la faim. Les défo­res­ta­tions, l’ur­ba­ni­sa­tion et l’agri­cul­ture, bien plus que les effets du chan­ge­ment clima­tique, ont eu raison de l’Em­pire romain qui a été inca­pable de remettre en ques­tion les valeurs intrin­sèques à toute civi­li­sa­tion : expan­sion terri­to­riale, crois­sance démo­gra­phique et écono­mique, accu­mu­la­tion de richesses, exploi­ta­tion du monde et des vivants comme source de distrac­tion, d’ac­cu­mu­la­tion maté­rielle et d’or­gueil.

« Même en ce qui concerne l’en­vi­ron­ne­ment physique, où des forces entiè­re­ment indé­pen­dantes de l’ac­tion humaine sont à l’œuvre, les effets du chan­ge­ment clima­tique dépen­daient des arran­ge­ments parti­cu­liers entre une écono­mie agraire et la machi­ne­rie de l’em­pire. Et l’his­toire des mala­dies infec­tieuses est toujours profon­dé­ment dépen­dante des écolo­gies créées par les civi­li­sa­tions. »

L’his­toire de l’ef­fon­dre­ment de l’Em­pire romain résonne comme un aver­tis­se­ment à l’heure où de nouveaux agents infec­tieux émergent – Ebola, Lassa, Nipah, SARS, MERS, Zika où l’ur­ba­ni­sa­tion se répand comme une lèpre sur le monde sauvage, où les mono­cul­tures détruisent les sols, où nos envi­ron­ne­ments sont de plus en plus toxiques et affai­blissent nos systèmes immu­ni­taires, où nous sommes toujours plus entas­sés dans des méga­poles toujours plus asphyxiantes. Mieux vaut anti­ci­per l’ef­fon­dre­ment de l’Em­pire de la civi­li­sa­tion indus­trielle et tout mettre en œuvre pour le déman­te­ler plutôt qu’at­tendre que les inéga­li­tés et l’ex­ploi­ta­tion toujours plus morti­fère du vivant ne nous apportent notre lot de pesti­lences et d’hé­ca­tombes.

Ana Minski

Relec­ture : Lola Bear­zatto


  1. John L. Brooke, Climate Change and the Course of Global History: a rough jour­ney
  2. Le Roy Ladu­rie, Histoire du climat depuis l’an mil.
  3. Aelius Aris­tides

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