Les édi­tions La Décou­verte ont récem­ment publié l’ou­vrage de Kyle Har­per, Com­ment l’Em­pire romain s’est effon­dré, le cli­mat, les mala­dies et la chute de Rome. Kyle Har­per, pro­fes­seur d’his­toire à l’u­ni­ver­si­té d’Ok­la­ho­ma, renou­velle les connais­sances sociales, envi­ron­ne­men­tales et épi­dé­mio­lo­giques de la chute de l’Em­pire. S’ap­puyant sur les der­nières don­nées archéo­lo­giques, his­to­riques, cli­ma­tiques et micro­biennes, il rend compte du rôle impor­tant des chan­ge­ments cli­ma­tiques, de l’ex­ploi­ta­tion de l’en­vi­ron­ne­ment et des mala­dies, prin­ci­pales causes de l’ef­fon­dre­ment de la civi­li­sa­tion romaine.

Les récentes études plu­ri­dis­ci­pli­naires inté­grant les condi­tions cli­ma­tiques, épi­dé­mio­lo­giques et démo­gra­phiques confirment que les peuples du Paléo­li­thique béné­fi­ciaient d’une struc­ture sociale et d’une éco­lo­gie des mala­dies bien­veillantes[1]. La révo­lu­tion néo­li­thique, à l’o­ri­gine de modes de vie exclu­si­ve­ment séden­taires, de régimes ali­men­taires plus mono­tones, d’ha­bi­tats plus denses, de trans­for­ma­tion des pay­sages, de nou­velles tech­no­lo­gies de dépla­ce­ment et de com­mu­ni­ca­tion, per­met à de nou­veaux agents patho­gènes de se déve­lop­per. Les ani­maux de ferme consti­tuent une par­tie du réser­voir bio­lo­gique d’où émergent les agents infec­tieux mais l’ex­ploi­ta­tion de l’en­vi­ron­ne­ment génère des des­truc­tions des éco­sys­tèmes, des dépla­ce­ments et modi­fi­ca­tions de popu­la­tions non humaines, prin­ci­paux res­pon­sables de nou­velles formes de mala­dies. L’ac­crois­se­ment de la popu­la­tion, le déve­lop­pe­ment de l’ur­ba­ni­sa­tion, des moyens de sub­sis­tances néces­sai­re­ment inten­sifs (agri­cul­ture et éle­vage) favo­risent l’ap­pa­ri­tion d’a­gents infec­tieux tou­jours plus dan­ge­reux. L’é­tat de san­té des Romains, lié à l’im­pact envi­ron­ne­men­tal de leur culture, était mau­vais. « Chaque jour, on peut trou­ver dix mille per­sonnes souf­frant de la jau­nisse et dix mille d’hy­dro­pi­sie » écri­vit Galien qui n’i­gno­rait pas la sagesse com­mune : « Quand l’an­née entière devient humide ou très chaude, sur­vient néces­sai­re­ment une très grande peste ». Les col­lines de Rome domi­naient un marais, la val­lée du fleuve, les bas­sins, les fon­taines, étaient un refuge pour le mous­tique ano­phèle, vec­teur du palu­disme, l’un des prin­ci­paux tueurs, avec la diar­rhée :

« En ville les rats grouillaient, les mouches pul­lu­laient, les petits ron­geurs coui­naient dans les pas­sages et les cours. Il n’y avait pas de théo­rie micro­bienne, on se lavait peu ou pas les mains, et la nour­ri­ture ne pou­vait pas être pro­té­gée des conta­mi­na­tions. La cité ancienne était un lieu d’in­sa­lu­bri­té maxi­male. Les mala­dies banales se répan­dant par conta­mi­na­tion féco-orale, causes de diar­rhées fatales, étaient sans doute la pre­mière cause de mor­ta­li­té dans l’Em­pire romain. Hors des villes, la trans­for­ma­tion du pay­sage a expo­sé les romains à des menaces tout aus­si périlleuses. Les romains n’ont pas seule­ment modi­fié les pay­sages ; ils leur ont impo­sé leur volon­té. Ils ont cou­pé ou brû­lé les forêts. Ils ont dépla­cé les rivières et assé­ché des lacs, construit des routes au tra­vers des marais les plus impé­né­trables. L’empiétement humain sur de nou­veaux envi­ron­ne­ments est un jeu dan­ge­reux. Il expose non seule­ment à de nou­veaux para­sites inha­bi­tuels mais peut pro­vo­quer une cas­cade de chan­ge­ments éco­lo­giques aux consé­quences impré­vi­sibles […] Les cités fétides de l’Em­pire étaient des boîtes de Petri grouillantes de para­sites intes­ti­naux. […] L’es­pé­rance de vie à la nais­sance variait entre vingt et trente ans. La force bru­tale des mala­dies infec­tieuses était, de loin, le fac­teur prin­ci­pal du régime de mor­ta­li­té qui pesait de tout son poids sur la démo­gra­phie. »

Cet état de san­té médiocre est confir­mé par l’exa­men de la den­ti­tion qui montre un impor­tant défaut de crois­sance, l’hy­po­pla­sie linéaire de l’é­mail, qui sur­vient au cours de l’en­fance dans les cas de mal­nu­tri­tion et de mala­die infec­tieuse. À l’é­poque de l’Em­pire, la civi­li­sa­tion romaine, for­te­ment urba­ni­sée et inter­con­nec­tée, s’étend jus­qu’au tro­pique, son centre éco­lo­gique est la Médi­ter­ra­née et ses par­ties occi­den­tale et nor­dique sont sous l’in­fluence de la zone cli­ma­tique atlan­tique. La den­si­té de l’ha­bi­tat urbain, les trans­for­ma­tions per­ma­nentes des pay­sages, le déve­lop­pe­ment des routes ter­restres et mari­times, contri­buent à créer une éco­lo­gie micro­bienne unique. Cet impact envi­ron­ne­men­tal, com­bi­né à l’é­vo­lu­tion des patho­gènes, sti­mule la pro­pa­ga­tion des infec­tions chro­niques, ren­dant plus vul­né­rables les popu­la­tions, et per­met­tant à la lèpre et à la tuber­cu­lose de pro­fi­ter du sys­tème de cir­cu­la­tion de l’Em­pire pour se déve­lop­per et s’ins­tal­ler. La tuber­cu­lose, qui n’au­rait pas plus de 5 000 ans, aime par­ti­cu­liè­re­ment les villes et laisse sa signa­ture sur les os de ses vic­times, ce qui per­met aux archéo­logues de consta­ter sa pré­sence excep­tion­nelle sur les sque­lettes des siècles de domi­na­tion romaine. Jus­qu’au XXe siècle, elle est une cause impor­tante de mor­ta­li­té et reste encore aujourd’­hui dan­ge­reuse. La lèpre, quant à elle, est connue depuis le IIe mil­lé­naire avant J.C. en Inde, mais com­mence véri­ta­ble­ment à se déve­lop­per dans le contexte archéo­lo­gique de l’empire romain. Le drame de l’his­toire des mala­dies est le résul­tat de la col­lu­sion per­ma­nente entre l’é­vo­lu­tion des agents patho­gènes et les ren­contres humaines. Les crois­sances ter­ri­to­riale, com­mer­ciale et démo­gra­phique de la civi­li­sa­tion romaine par­ti­cipent à l’ex­plo­sion sou­ter­raine des mala­dies jus­qu’à don­ner nais­sance aux pre­mières pan­dé­mies.

L’op­ti­mum cli­ma­tique romain (OCR) est une période de cli­mat chaud, humide et inva­riable qui domine la plus grande par­tie du cœur médi­ter­ra­néen de 200 avant J.-C. à 150 après J.C. La civi­li­sa­tion romaine pro­fite de ce cli­mat béné­fique pour urba­ni­ser des zones jusque-là dif­fi­ciles à domes­ti­quer. Pour répondre aux exi­gences de crois­sances éco­no­mique et démo­gra­phique qui carac­té­risent toute civi­li­sa­tion, l’ur­ba­ni­sa­tion et l’a­gri­cul­ture colo­nisent la nature, créant des éco­sys­tèmes favo­rables à l’é­vo­lu­tion des agents patho­gènes : « Les Romains furent sub­mer­gés par les forces de ce que l’on appelle l’é­mer­gence des mala­dies infec­tieuses. » Pour lut­ter contre une forte mor­ta­li­té infan­tile cau­sée par le déve­lop­pe­ment des virus, bac­té­ries et para­sites, un taux de fer­ti­li­té éle­vé est néces­saire, ce qui pèse lour­de­ment sur le corps des femmes char­gées de repeu­pler les rangs. La loi romaine auto­rise les filles à se marier dès l’âge de 12 ans. Il n’y a pas de céli­ba­taire dans le monde romain et le mariage est un enga­ge­ment à pro­créer : « Les femmes sont habi­tuel­le­ment mariées pour les enfants et la suc­ces­sion, et non pas d’a­bord pour le plai­sir. »[2] À par­tir d’Au­guste, l’É­tat met en place une poli­tique nata­liste qui péna­lise les per­sonnes sans enfant et encou­rage la fécon­di­té. Les femmes ont en moyenne six enfants. La prin­ci­pale source de crois­sance démo­gra­phique dans l’Em­pire n’est pas un déclin de la mor­ta­li­té mais une fer­ti­li­té impor­tante. Les Romains vivent et meurent en affron­tant des vagues incon­trô­lées de mala­dies infec­tieuses. La terre est le prin­ci­pal fac­teur de pro­duc­tion, et l’aug­men­ta­tion démo­gra­phique oblige à culti­ver des terres tou­jours moins fer­tiles pour en tirer tou­jours davan­tage. Ce besoin expan­sion­niste, intrin­sèque à toute civi­li­sa­tion, est l’un des prin­ci­paux res­pon­sables des des­truc­tions envi­ron­ne­men­tales :

« L’aug­men­ta­tion de la popu­la­tion a pous­sé des per­sonnes à s’ins­tal­ler dans les marges. Mais, de plus, le réseau ser­ré des échanges était un encou­ra­ge­ment pour les pay­sans à s’ins­tal­ler dans des zones où les risques étaient plus impor­tants. Les connexions limi­taient les consé­quences les plus graves des années de séche­resse. Et la crois­sance des mar­chés nour­ris­sait l’ex­pan­sion entre­pre­neu­riale et les ins­ti­tu­tions romaines pous­saient exprès les pay­sans à occu­per des terres situées aux marges. La cir­cu­la­tion des capi­taux a favo­ri­sé une explo­sion des tra­vaux d’ir­ri­ga­tion dans les régions semi-arides. L’es­sor éco­no­mique de l’A­frique romaine a été favo­ri­sé par la construc­tion d’aqueducs, de puits, de citernes, de ter­rasses, de bar­rages, de réser­voirs et de fog­ga­ras (de longues cana­li­sa­tions sou­ter­raines per­met­tant le trans­port de l’eau des som­mets aux zones culti­vées). Les tech­no­lo­gies hydrau­liques soit d’ins­pi­ra­tion indi­gène soit de nature impé­riale se retrou­vaient dans les hautes terres comme dans les val­lées. Grâce à ces dis­po­si­tifs l’eau était soi­gneu­se­ment col­lec­tée et exploi­tée dans les zones semi-arides occu­pées comme jamais aupa­ra­vant par de nou­velle popu­la­tions. […] Le désert a gagné des zones qui étaient sans conteste culti­vées pen­dant l’O­CR. »

L’Em­pire, consom­ma­teur vorace de sources d’éner­gie et de maté­riaux, dénude les mon­tagnes de leur man­teau syl­vestre, autre­fois dense. Cette défo­res­ta­tion est à l’o­ri­gine des inon­da­tions catas­tro­phiques dont est régu­liè­re­ment vic­time l’Em­pire romain, inon­da­tions qua­si­ment inexis­tantes au Moyen-Âge, lorsque les mon­tagnes se recouvrent à nou­veau d’arbres. La crois­sance ter­ri­to­riale et démo­gra­phique s’ac­com­pagne d’un déve­lop­pe­ment com­mer­cial tou­jours plus fré­né­tique et débri­dé :

« … car­gai­son d’or, d’argent, de pierres pré­cieuses, de perles, de fin lin, de pourpre, de soie, d’é­car­late, de toute espèce de bois de sen­teur, de toute varié­té d’ob­jets d’i­voire, ou en bois très pré­cieux, en airain, en fer et en marbre, de cin­na­mome, d’a­ro­mates, de par­fums, de myrrhe, d’en­cens, de vin, d’huile, de fine farine, de blé, de bœufs, de bre­bis, de che­vaux, de chars, de corps et d’âmes d’hommes. »[3]

Les mar­chands, tou­jours en quête de soie et d’é­pices, d’es­claves et d’i­voire, ne cessent de fran­chir le Saha­ra le long des routes com­mer­ciales, tra­versent l’o­céan Indien en pas­sant par les ports de la mer Rouge, trans­por­tant les ani­maux exo­tiques des­ti­nés à être mas­sa­crés au cours des spec­tacles romains. Le vivant ayant per­du toute valeur intrin­sèque, les autres espèces n’existent plus que pour ser­vir la déme­sure des Empe­reurs et de l’é­lite. Le citoyen romain, inca­pable de remettre en ques­tion l’i­déo­lo­gie de la crois­sance démo­gra­phique et éco­no­mique, inca­pable d’en­vi­sa­ger le monde et ses exis­tants autre­ment que comme un gre­nier dont il peut user et abu­ser, assiste à la mise en scène de la sur­puis­sance de Rome :

« Les créa­tures les plus étranges cap­tu­rées dans le monde entier – un véri­table zoo – furent offertes au peuple et mas­sa­crées sous ses yeux : trente-deux élé­phants, dix élans, dix tigres, soixante lions, trente léo­pards, six hip­po­po­tames, dix girafes, un rhi­no­cé­ros, et une quan­ti­té innom­brable d’autres bêtes sau­vages, sans oublier mille couples de gla­dia­teurs. »

La mau­vaise san­té phy­sique et psy­chique des sujets de l’Empire et sa des­truc­ti­vi­té éco­lo­gique est éga­le­ment le pro­duit d’un régime auto­ri­taire et très hié­rar­chique. La Répu­blique des der­nières années est une période de pillage sans contrôle, et le main­tien de l’Em­pire néces­site des négo­cia­tions per­ma­nentes avec tous ceux qui vivent à l’in­té­rieur de ses fron­tières. Le pillage est donc peu à peu trans­for­mé en impôts dont la col­lecte, confiée à la petite noblesse locale qui se voit accor­der la citoyen­ne­té, per­met de trans­for­mer sur tous les conti­nents l’é­lite en classe domi­nante au ser­vice de l’Em­pire. Ain­si devient-il pos­sible de diri­ger un vaste ter­ri­toire avec seule­ment quelques cen­taines de fonc­tion­naires romains. Le nombre d’ha­bi­tants double, de plus en plus de ter­ri­toires sont occu­pés et toute ten­ta­tive de résis­tance écra­sée avec vio­lence, comme en Judée et en Bre­tagne. Sous Auguste, les légions citoyennes per­ma­nentes sont rem­pla­cées par des armées pro­fes­sion­nelles et les hommes libres des pro­vinces deviennent peu à peu des citoyens. La paix n’existe pour­tant pas, la zone fron­ta­lière est consti­tuée d’un réseau de for­tins, de tours de guet et de postes d’ob­ser­va­tions, de forts construits pour sur­veiller les popu­la­tions et les zones inami­cales où sont ins­tal­lées d’im­por­tantes bases mili­taires. Avec Auguste, l’ex­pan­sion ter­ri­to­riale ralen­tit mais ne s’arrête pas. Les fric­tions pro­vo­quées par cette expan­sion per­ma­nente abou­tissent peu à peu à des lignes de sépa­ra­tion démar­quant les ter­ri­toires sous hégé­mo­nie romaine, et au déve­lop­pe­ment d’un réseau de com­mu­ni­ca­tion et de trans­port des­ti­né à gérer le sys­tème et le pou­voir mili­taire depuis le centre impé­rial. La machine de guerre approche le demi-mil­lion d’hommes et le bud­get de la défense est de loin la dépense la plus impor­tante de l’É­tat. La paix à l’in­té­rieur de l’Em­pire dépend de la dis­ci­pline, de la valeur et de la loyau­té d’une gigan­tesque armée rému­né­rée. D’au­tant plus que : « La répar­ti­tion des richesses était ter­ri­ble­ment inégale. La richesse et le sta­tut légal for­maient la struc­ture entre­mê­lée d’une hié­rar­chie sociale exa­cer­bée. En bas, de manière légale, il y avait la vaste classe des per­sonnes tota­le­ment non libres. L’Em­pire romain a été l’un des sys­tèmes escla­va­gistes les plus impor­tants et les plus com­plexes de l’his­toire – dont l’en­du­rance excep­tion­nelle est, par ailleurs, un autre signe que la sur­po­pu­la­tion n’a pas suf­fi­sam­ment fait bais­ser le coût d’un tra­vail libre pour rendre inutile le tra­vail ser­vile. »

La popu­la­tion de l’Em­pire, consti­tuée prin­ci­pa­le­ment de pauvres et de sans terre, aug­mente au cours des cent cin­quante années qui suivent le règne d’Au­guste, et atteint son maxi­mum avant que la peste anto­nine éclate.

Le livre de Kyle Har­per.

C’est ain­si qu’à la fin de l’O­CR, en 165 après J.-C., sous le règne de Marc Aurèle, la peste anto­nine fait sept mil­lions de vic­times. L’agent patho­gène de la peste anto­nine est pro­ba­ble­ment celui de la variole, mala­die conta­gieuse dont le virus se pro­page par inha­la­tion de gout­te­lettes aériennes expul­sées par une per­sonne infec­tée. La variole n’est pas un enne­mi si ancien, tout comme la lèpre et la tuber­cu­lose, elle semble appa­raître au cours des mille der­nières années. Elle est par­ti­cu­liè­re­ment vio­lente dans les villes et les zones côtières où la den­si­té de la popu­la­tion était impor­tante. Le réseau de trans­port per­met sa dif­fu­sion de région en région. La peste anto­nine est un phé­no­mène létal d’une ampleur telle qu’elle inter­rompt l’ex­pan­sion démo­gra­phique et éco­no­mique de l’Em­pire, qui par­vient mal­gré tout à se sta­bi­li­ser en main­te­nant tou­jours un fort auto­ri­ta­risme.

Sous le règne des Sévères (193–235 après J.-C.) l’Em­pire retrouve son équi­libre éco­no­mique et démo­gra­phique. Le pou­voir de l’ar­mée, dont la paye n’a ces­sé d’aug­men­ter, est davan­tage consi­dé­ré. L’ex­plo­sion des construc­tions est un des signes du réta­blis­se­ment éco­no­mique et démo­gra­phique qui carac­té­risent leur règne. Sep­time recons­truit le grand temple de la Paix, construit l’arche de Sep­time, les colonnes géantes de gra­nit d’As­souan, la For­ma Urbis Romae, le Sep­ti­zo­dium ; son fils Cara­cal­la finance des bains monu­men­taux, de grands mou­lins à eau et gre­niers gigan­tesques qui s’é­lèvent tout autour de la cité.

« Assu­ré­ment, il suf­fit de jeter les yeux sur l’u­ni­vers pour recon­naître qu’il devient de jour en jour plus riche et plus peu­plé qu’au­tre­fois. Tout est frayé ; tout est connu ; tout s’ouvre au com­merce. De riantes métai­ries ont effa­cé les déserts les plus fameux ; les champs ont rem­pla­cé les forêts ; les trou­peaux ont mis en fuite les ani­maux sau­vages ; les sables sont ense­men­cés ; l’arbre croît sur les pierres ; les marais sont des­sé­chés ; il s’é­lève plus de villes aujourd’­hui qu’au­tre­fois de masures. Les îles ont ces­sé d’être un lieu d’hor­reur ; les rochers n’ont plus rien qui épou­vante ; par­tout des mai­sons, par­tout un peuple, par­tout une répu­blique, par­tout la vie », écrit Ter­tul­lien.

L’OCR dis­pa­rait len­te­ment, sur une durée de trois siècles, lais­sant place à un cli­mat plus instable. Il y a une forte inter­ac­tion entre les crues du Nil et le mode de varia­bi­li­té cli­ma­tique connu sous le nom de ENSO (El Niño-Sou­thern Oscil­la­tion), un El Niño puis­sant, cor­ré­lé avec une crue du Nil faible. Au cours de la période romaine de tran­si­tion cli­ma­tique (150 – 450 après J.-C.) les phé­no­mènes ENSO deviennent plus cou­rants, tous les trois ans envi­ron. Deve­nus dépen­dants des condi­tions favo­rables de la fer­tile val­lée du Nil, les Romains sont confron­tés aux oscil­la­tion de ses crues. À ces pro­blèmes cli­ma­tiques s’ajoute la peste de Cyprien, par­tie d’É­thio­pie, qui dure plus de quinze ans, de 249 à 270 après J.-C. « Il n’y eut presque aucune pro­vince romaine, aucune cité, aucune demeure qui ne fût atta­quée par cette pes­ti­lence géné­rale et déso­lée par elle » (Orose). La peste de Cyprien vida l’Em­pire, ravage la ville sans épar­gner les zones rurales, « aucune peste du pas­sé n’a pro­vo­qué une telle des­truc­tion en vies humaines » (Zosime).

« La mala­die s’a­bat­tait d’un coup sur les gens, péné­trant beau­coup plus vite que tout ce que l’on pou­vait pen­ser, se nour­ris­sant de leur mai­son comme le feu si bien que les temples étaient rem­plis de ceux qui, ter­ras­sés par la mala­die, avaient fui dans l’es­poir d’être gué­ris. […] Tous ceux qui brû­laient de soif à cause de la fai­blesse pro­vo­quée par la mala­die se pres­saient aux sources, aux cours d’eau et aux citernes. Mais l’eau ne par­ve­nait pas à apai­ser la flamme de l’in­té­rieur, lais­sant ceux qui étaient affec­tés par la mala­die dans le même état qu’a­vant. » (Gré­goire de Naziance).

La pes­ti­lence frappe sans consi­dé­ra­tion d’âge, de sexe ou de condi­tion. Il est pro­bable que l’agent patho­gène de la peste de Cyprien soit un filo­vi­rus proche de celui d’E­bo­la.

Les troubles cli­ma­tiques glo­baux des années 240 après J.C. sus­citent des chan­ge­ments éco­lo­giques sus­cep­tibles d’être à l’o­ri­gine de la peste. La pan­dé­mie frappe les sol­dats et les civils, les habi­tants des villes et des vil­lages. Elle fait écla­ter l’in­té­gri­té struc­tu­relle de la machine du pou­voir plon­geant l’Em­pire dans une suc­ces­sion de faillites vio­lentes. Les fron­tières sont fra­gi­li­sées et l’é­co­no­mie et l’armée mises à mal par des suc­ces­sions d’at­taques aux fron­tières. L’Em­pire se dis­loque. La mor­ta­li­té ravage l’ar­mée romaine, les casernes étant des lieux pro­pices à la pro­pa­ga­tion du virus. Le temps des empe­reurs-sol­dats com­mence, et la crise du IIIe siècle per­met l’avènement d’une nou­velle reli­gion, le chris­tia­nisme. Dans les années 260 après. J.C., la for­tune et la démo­gra­phie de l’Em­pire sont au plus bas. La res­tau­ra­tion est lente et les villes, plus petites et moins nom­breuses, ne sont plus les mêmes. À par­tir de 266 après J.C., le cli­mat se sta­bi­lise, le IVe siècle est une période de réchauf­fe­ment sans pré­cé­dent. Les ten­dances cli­ma­tiques sont alors sous l’in­fluence domi­nante de l’At­lan­tique Nord. Les fluc­tua­tions des dif­fé­rences de pres­sion entre l’an­ti­cy­clone des Açores et la dépres­sion d’Is­lande sont connues sous le nom d’Os­cil­la­tion Nord-Atlan­tique (ONA), et font par­tie des grands méca­nismes cli­ma­tiques du globe. Séche­resses et famines sont fré­quentes, les don­nées bio­ar­chéo­lo­giques témoignent de la lutte contre les mala­dies infec­tieuses qui épui­saient les capa­ci­tés phy­siques des vic­times. Les microbes ne laissent aucun répit aux hommes.

« Entre la conver­sion de Constan­tin et le sac­cage de Rome en 410 après J.C., nous dis­po­sons de mil­liers de tombes chré­tiennes dans la cité impé­riale gar­dant la date du jour où le croyant a quit­té ce monde (et la baisse bru­tale après 410 est éga­le­ment le signe des désordres qui ont affli­gé la véné­rable capi­tale). Une fois agré­gées, ces don­nées consti­tuent un dos­sier sans équi­valent sur les rythmes sai­son­niers de la Grande Fau­cheuse. Les cani­cules esti­vales étaient mor­telles, une vague de germes gas­tro-intes­ti­naux sub­mer­geant la ville. La mor­ta­li­té flam­bait en juillet et attei­gnait un pic en août et sep­tembre. Le pic autom­nal met en évi­dence la pré­va­lence durable du palu­disme. »

L’É­tat col­lecte les impôts en or et s’en sert pour payer ses fonc­tion­naires. Dio­clé­tien réqui­si­tionne le pré­cieux métal en pro­cé­dant à de vastes expro­pria­tions. L’é­co­no­mie de mar­ché se réta­blit rapi­de­ment, et l’on observe alors une fusion entre les forces du mar­ché et les forces fis­cales. Les grandes banques res­sus­citent, les preuves d’une acti­vi­té ban­caire et de cré­dit sont plus fortes à cette époque (au IVe siècle) qu’à aucune autre.

« Le mar­chand qui veut s’en­ri­chir équipe un navire, embauche des marins, recrute un capi­taine et fait tout ce qui est par ailleurs néces­saire pour prendre la mer, emprunte de l’argent et teste les flots avant de gagner des terres étran­gères. » (Jean Chri­so­stome)

La renais­sance de la mon­naie et du cré­dit réveille les réseaux de com­merce en Médi­ter­ra­née. L’É­gypte et la Pales­tine entrent sérieu­se­ment dans le com­merce du vin aux IIIe et IVe siècle. La répar­ti­tion archéo­lo­gique de la céra­mique sigil­lée montre l’es­sor de l’A­frique jus­qu’à occu­per une posi­tion domi­nante dans les réseaux connec­tant l’Em­pire sur de longues dis­tances. L’ap­pât du gain uni­fie le monde romain, trans­for­mé en une immense zone de libre-échange. Avec la revi­ta­li­sa­tion de l’é­co­no­mie de mar­ché, le sys­tème escla­va­giste connaît un renou­veau rapide. Comme autre­fois, les esclaves sont par­tout : sans leur sueur et leur peine, pas de fabu­leuses for­tunes aris­to­cra­tiques, et la richesse des pro­prié­taires d’es­claves est visible à chaque fois que l’on jette un coup d’œil sur le mode de vie des gens aisés du IVe siècle. Pos­sé­der un esclave est le mini­mum pour un homme res­pec­table. L’am­pleur de la stra­ti­fi­ca­tion sociale est ver­ti­gi­neuse. Il fau­dra attendre le temps du colo­nia­lisme trans­at­lan­tique pour trou­ver une élite éco­no­mique réus­sis­sant à accu­mu­ler des for­tunes pri­vées d’une telle ampleur. Mais l’Em­pire d’Oc­ci­dent, dont les habi­tants sont affai­blis par de nom­breux germes, perd peu à peu face aux hordes des steppes où le cli­mat sec est plus béné­fique et où le palu­disme n’af­fai­blit pas la popu­la­tion. Les villes de l’Oc­ci­dent se dépeuplent ce qui génère une baisse de la mor­ta­li­té.

À la fin de l’Em­pire romain, les gre­niers à blé dominent les pay­sages. Le vaste réseau des villes, des navires et des entre­pôts de blé forme un véri­table éco­sys­tème qui béné­fi­cie par­ti­cu­liè­re­ment au rat noir.

« La fusion du com­merce glo­bal et de l’in­fes­ta­tion par les muri­dés a été la pré­con­di­tion éco­lo­gique du plus grand évé­ne­ment sani­taire que la civi­li­sa­tion humaine ait jamais connu : la pre­mière pan­dé­mie de peste. »

Elle débute sur les rives de l’É­gypte en 541 avant de se répandre dans l’Em­pire et au-delà. La pan­dé­mie de peste bubo­nique sub­merge tout par sa durée et son inten­si­té. Son arri­vée est le signe d’un nou­vel âge, sa per­sis­tance sur deux siècles est à l’o­ri­gine d’une longue période de stag­na­tion démo­gra­phique.

Jus­ti­nien est le der­nier des grands ingé­nieurs envi­ron­ne­men­taux romains, il façonne tout le pay­sage local en chan­geant le cours du Skir­tus, creuse un nou­veau lit pour le Cyd­nus, construit un pont impo­sant, abat une forêt pour remo­de­ler la plaine et contrô­ler le débit du Dra­kon, répare et construit de nou­veaux aque­ducs. Il rêve de sou­mettre la nature à ses dési­rs, de res­tau­rer l’Em­pire d’Oc­ci­dent et mène une cam­pagne pour gagner les pro­vinces occi­den­tales mais n’ap­porte que la misère. Ce qui n’est rien face à la peste qui s’a­bat en 541, cou­vrant les 23 années sui­vantes de son règne de pes­ti­lence. Le com­merce de la soie per­met au rat noir de voya­ger vers de nou­veaux ter­ri­toires et le chan­ge­ment cli­ma­tique consti­tue le fac­teur final. L’an­née 536 est une année sans été. Une série d’ex­plo­sions vol­ca­niques des années 530 à 540 plongent l’Em­pire dans un hiver de plu­sieurs décen­nies, un des plus froids de l’Ho­lo­cène. Le taux de mor­ta­li­té aug­mente jus­qu’à atteindre 50 à 60 % de la popu­la­tion. L’ordre social s’effondre, tous les tra­vaux s’arrêtent, les mar­chés de détail ferment et une famine s’ins­talle dans la cité. Contrai­re­ment aux pan­dé­mies pré­cé­dentes, la peste bubo­nique touche aus­si les zones rurales et toutes les couches de la popu­la­tion dont le sys­tème immu­ni­taire est affai­bli par l’en­vi­ron­ne­ment insa­lubre du monde romain, et dont les orga­nismes le sont éga­le­ment en rai­son de la dimi­nu­tion des réserves ali­men­taires engen­drée par les ano­ma­lies cli­ma­tiques des années pré­cé­dentes. Durant deux siècles, de 543 à 749, la peste jaillit de ses réser­voirs, pro­vo­quant des épi­dé­mies aus­si vio­lentes que sou­daines. En 589 après J.-C., des pluies tor­ren­tielles s’abattent sur l’I­ta­lie, l’A­gide déborde et la crue du Tibre sub­merge les murailles de Rome. Des églises s’effondrent, les gre­niers à blé du pape sont détruits. En 590, la peste emporte le pape Pélage II. En 599, l’Oc­ci­dent subit une nou­velle pes­ti­lence. La peste de Jus­ti­nien est un évé­ne­ment funeste, de même que le petit âge gla­ciaire de l’An­ti­qui­té tar­dive tra­ver­sé d’épisodes sis­miques.

« Pour les contem­po­rains de cette pre­mière pan­dé­mie, c’é­tait une incroyable nou­velle que d’ap­prendre qu’un peuple avait été épar­gné des des­truc­tions de la peste. Les Maures, les Turcs et les Arabes habi­tant le désert auraient été exemp­tés de la catas­trophe glo­bale. […] Les Maures, les Turcs et les habi­tants du centre de l’A­ra­bie par­ta­geaient tous un mode de vie nomade. L’ex­pli­ca­tion éco­lo­gique est évi­dente : les for­ma­tions sociales non séden­taires étaient pro­té­gées contre la col­lu­sion létale rat-puce-peste. »

L’ex­pan­sion ter­ri­to­riale, démo­gra­phique et com­mer­ciale de l’Em­pire romain et son hubris archi­tec­tu­rale n’ont eu de cesse de détruire des éco­sys­tèmes entiers : un niveau excep­tion­nel d’ur­ba­ni­sa­tion, plus d’un mil­lier de villes. For­te­ment inéga­li­taire et hié­rar­chi­sé, l’Em­pire étend son domaine agraire jusque dans les envi­ron­ne­ments les plus pauvres, épui­sant les sols et la vie des habi­tants qui ne cessent de lut­ter contre les mala­dies et la faim. Les défo­res­ta­tions, l’ur­ba­ni­sa­tion et l’a­gri­cul­ture, bien plus que les effets du chan­ge­ment cli­ma­tique, ont eu rai­son de l’Em­pire romain qui a été inca­pable de remettre en ques­tion les valeurs intrin­sèques à toute civi­li­sa­tion : expan­sion ter­ri­to­riale, crois­sance démo­gra­phique et éco­no­mique, accu­mu­la­tion de richesses, exploi­ta­tion du monde et des vivants comme source de dis­trac­tion, d’ac­cu­mu­la­tion maté­rielle et d’or­gueil.

« Même en ce qui concerne l’en­vi­ron­ne­ment phy­sique, où des forces entiè­re­ment indé­pen­dantes de l’ac­tion humaine sont à l’œuvre, les effets du chan­ge­ment cli­ma­tique dépen­daient des arran­ge­ments par­ti­cu­liers entre une éco­no­mie agraire et la machi­ne­rie de l’empire. Et l’his­toire des mala­dies infec­tieuses est tou­jours pro­fon­dé­ment dépen­dante des éco­lo­gies créées par les civi­li­sa­tions. »

L’his­toire de l’ef­fon­dre­ment de l’Em­pire romain résonne comme un aver­tis­se­ment à l’heure où de nou­veaux agents infec­tieux émergent – Ebo­la, Las­sa, Nipah, SARS, MERS, Zika où l’ur­ba­ni­sa­tion se répand comme une lèpre sur le monde sau­vage, où les mono­cul­tures détruisent les sols, où nos envi­ron­ne­ments sont de plus en plus toxiques et affai­blissent nos sys­tèmes immu­ni­taires, où nous sommes tou­jours plus entas­sés dans des méga­poles tou­jours plus asphyxiantes. Mieux vaut anti­ci­per l’ef­fon­dre­ment de l’Em­pire de la civi­li­sa­tion indus­trielle et tout mettre en œuvre pour le déman­te­ler plu­tôt qu’at­tendre que les inéga­li­tés et l’ex­ploi­ta­tion tou­jours plus mor­ti­fère du vivant ne nous apportent notre lot de pes­ti­lences et d’hé­ca­tombes.

Ana Mins­ki

Relec­ture : Lola Bear­zat­to


  1. John L. Brooke, Cli­mate Change and the Course of Glo­bal His­to­ry : a rough jour­ney
  2. Le Roy Ladu­rie, His­toire du cli­mat depuis l’an mil.
  3. Aelius Aris­tides

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