Des peuples indi­gènes aux gilets jaunes :

la néces­si­té d’une résis­tance inter­na­tio­nale

Depuis le 17 novembre, début du mou­ve­ment des gilets jaunes, on compte plus de 1 800 bles­sés par­mi les mani­fes­tants dont une cen­taine de bles­sés graves par les armes de la police, quatre ont eu la main arra­chée et au moins 23 ont per­du un œil. Et n’ou­blions pas Zineb Redouane, vic­time d’un tir ten­du de lacry­mo­gène à Mar­seille, morte dans l’in­dif­fé­rence. Sou­ve­nons-nous aus­si de ces autres morts qui ont pré­cé­dé la vio­lence de ces der­niers mois : les cen­taines d’Algériens en 1961, les com­mu­nistes du métro Cha­ronne un an plus tard, les mani­fes­tants de mai-juin 1968, Vital Micha­lon en 1977 à Super-Phé­nix, Malik Ous­se­kine en 1986, Rémi Fraisse en 2014… La vio­lence poli­cière ne peut plus être niée.

Le bras armé de l’É­tat nous rap­pelle, dès que nous déso­béis­sons, que les gou­ver­ne­ments modernes ne sont et ne seront jamais démo­cra­tiques. Comme le sou­ligne Fran­cis Dupuis-Déri dans son ouvrage Démo­cra­tie, His­toire poli­tique d’un mot aux États-Unis et en France : « Si le droit de voter et d’être élu s’est élar­gi pour les hommes, au point où l’on parle de suf­frage « uni­ver­sel », ces élec­teurs n’ont pas plus qu’avant le droit de par­ti­ci­per direc­te­ment à l’élaboration des lois et le pou­voir est tou­jours entre les mains de quelques cen­taines de poli­ti­ciens élus. »

La Démo­cra­tie, gou­ver­ne­ment du peuple par le peuple, a pour­tant été pra­ti­quée pen­dant des mil­lé­naires et existe encore chez de nom­breux peuples indi­gènes actuels. Pour qu’elle rede­vienne effec­tive dans nos socié­tés modernes, il nous faut prendre en compte le fait qu’à par­tir d’un cer­tain degré de déve­lop­pe­ment urbain, de crois­sance démo­gra­phique, toute orga­ni­sa­tion sociale se voit contrainte d’adopter l’es­prit et la forme d’une aris­to­cra­tie. Ain­si que le remar­quait Jean-Jacques Rous­seau, dans son Pro­jet de consti­tu­tion pour la Corse, rédi­gé en 1765 : « Un gou­ver­ne­ment pure­ment démo­cra­tique convient à une petite ville plu­tôt qu’à une nation. On ne sau­rait assem­bler tout le peuple d’un pays comme celui d’une cité et quand l’autorité suprême est confiée à des dépu­tés le gou­ver­ne­ment change et devient aris­to­cra­tique. » Pour que la démo­cra­tie demeure pos­sible, « les écarts sociaux doivent res­pec­ter cer­taines limites, et le monde envi­ron­nant demeu­rer à la mesure de la per­sonne humaine – deux condi­tions anéan­ties quand la cir­cu­la­tion de l’énergie devient trop intense. Indé­pen­dam­ment même des dom­mages cau­sés à la nature il existe un seuil au-delà duquel la quan­ti­té d’énergie consom­mée se met à cor­rompre le milieu social et à le dés­in­té­grer. »[1]

Comme l’ex­plique J.C. Scott dans son livre Zomia, ou l’art de ne pas être gou­ver­né, l’État désigne his­to­ri­que­ment une forme d’organisation sociale contraire à la démo­cra­tie, dont le contrôle s’exerce d’autant plus faci­le­ment qu’elle par­vient à sur­mon­ter les obs­tacles que consti­tuent la dis­tance et les acci­dents géo­gra­phiques. Avant l’u­ti­li­sa­tion des éner­gies fos­siles, la dis­tance que l’on par­cou­rait pour échan­ger des mar­chan­dises était assez res­treinte. Il était dif­fi­cile d’ac­cé­der aux ter­rains mon­ta­gneux, aux hautes alti­tudes où la popu­la­tion pou­vait se réfu­gier pour fuir le contrôle de l’É­tat. Les tech­no­lo­gies modernes, basées notam­ment sur les éner­gies fos­siles, accé­lèrent la des­truc­tion des éco­sys­tèmes et per­mettent d’é­lar­gir la sur­veillance et l’emprise de l’é­lite éta­tique jusque dans les zones les plus dif­fi­ciles d’ac­cès, rédui­sant inexo­ra­ble­ment les zones refuges, libres et auto­nomes. Le pro­jet de toute auto­ri­té éta­tique est de contrô­ler une réserve de main‑d’œuvre, de taxer sa pro­duc­tion et de s’assurer l’accès à des bas­sins démo­gra­phiques — via une poli­tique de nata­li­té, de conquête, de colo­ni­sa­tion et d’im­mi­gra­tion — au sein des­quels elle peut recru­ter des sol­dats, et davan­tage de main‑d’œuvre : ser­vi­teurs, femmes et esclaves.

Les injus­tices sociales sont intrin­sè­que­ment liées à la des­truc­tion du vivant. Elles sont les résul­tats d’une culture éco­no­mique, tech­nique et sociale qui s’est for­mée dans le cadre de la civi­li­sa­tion et de son expan­sion urbaine qui se fait tou­jours au détri­ment des autres formes d’or­ga­ni­sa­tion sociale et de la nature sau­vage, et qui néces­site une cen­tra­li­sa­tion du pou­voir, un État dynas­tique, monar­chiste ou répu­bli­cain, pour exploi­ter une main-d’œuvre bon mar­ché et tou­jours crois­sante, au pro­fit d’une mino­ri­té aris­to­cra­tique dont le pou­voir ne peut se main­te­nir sans bras armé et sans la sou­mis­sion, plus ou moins volon­taire, du plus grand nombre. La plu­part des sujets des États clas­siques tels que l’Égypte, la Grèce, Rome, tout autant que des pre­miers États khmers, thaïs et bir­mans, étaient sta­tu­tai­re­ment non libres. Tous ces États repo­saient sur un « capi­ta­lisme de butin » cor­res­pon­dant au tra­fic d’esclaves et à l’extorsion de tri­buts. Afin de jus­ti­fier l’expansion, la colo­ni­sa­tion et la des­truc­tion des ter­ri­toires et des cultures humaines, l’his­toire qu’on nous enseigne à l’é­cole est sta­to­cen­trée, elle s’in­té­resse bien plus aux États qu’aux popu­la­tions non éta­tiques et nous pré­sente inva­ria­ble­ment le point de vue de l’État. Le concept du « bar­bare », outil indis­pen­sable pour oppo­ser civi­li­sé et sau­vage, civi­li­sé et pri­mi­tif, sug­gère que vivre hors de l’État est dan­ge­reux et syno­nyme d’infériorité. Pour­tant, la civi­li­sa­tion, indis­so­ciable de l’É­tat et du capi­ta­lisme, n’est de toute évi­dence ni béné­fique pour ses sujets — sauf à iso­ler cer­tains aspects pure­ment quan­ti­ta­tifs de l’existence humaine —, ni sou­te­nable, ni iné­luc­table. Depuis que la ville et son mode de fonc­tion­ne­ment, l’É­tat, existent, de nom­breuses socié­tés sans État — et/ou consti­tuées de popu­la­tions ayant fui l’oppression éta­tique — ont éla­bo­ré des stra­té­gies sociales, éco­no­miques et tech­niques pour que la forme éta­tique et urbaine ne s’im­pose pas à eux. Cer­taines d’entre elles, qui sub­sistent encore et luttent encore aujourd’­hui contre l’ex­pro­pria­tion et la des­truc­tion de leur monde, devraient nous ins­pi­rer. Dont ces cen­taines de tri­bus, soit une dizaine de mil­liers de per­sonnes, majo­ri­tai­re­ment des chas­seurs-cueilleurs, qui vivent com­plè­te­ment à l’écart de la civi­li­sa­tion indus­trielle. La plu­part sont des sur­vi­vants ou des des­cen­dants de sur­vi­vants de géno­cides. C’est le cas des Cin­ta Lar­ga, et de nom­breux autres peuples de l’A­ma­zo­nie occi­den­tale dont 90 % de la popu­la­tion a été anéan­tie par une bru­tale et effroyable vague d’es­cla­vage impo­sée par des entre­prises bré­si­liennes exploi­tant le caou­tchouc entre les années 1920 et 1960. Les Cin­ta Lar­ga ont été les vic­times du « mas­sacre du 11e paral­lèle » de 1963, per­pé­tré par le chef d’en­tre­prise Anto­nio Mas­ca­ren­has Jun­quei­ra, qui consi­dé­rait les Indiens comme un obs­tacle à ses acti­vi­tés com­mer­ciales : « Ces Indiens sont des para­sites, ils sont immondes. Il est temps d’en finir avec eux, d’éliminer ces pes­ti­fé­rés. Liqui­dons ces vaga­bonds. »

Nom­breux sont ceux qui, comme les Kawa­hi­va, des Indiens nomades qui sont envi­ron une dou­zaine, fuient les bûche­rons et les éle­veurs qui enva­hissent leurs terres. Ils refusent aujourd’hui tout contact avec le monde exté­rieur tant les vio­lences, les mas­sacres et les épi­dé­mies, dont leur groupe a été vic­time, sont ancrés dans leur mémoire col­lec­tive. Ces socié­tés sont mena­cées par les cher­cheurs d’or, les éle­veurs de bétail ou les exploi­tants de bois qui volent leurs terres. Sans oublier les mis­sion­naires de toutes obé­diences qui, comme John Allen Chau, ont cher­ché et cherchent encore à les conver­tir, par­fois de force. Si les Ayo­reo-Toto­bie­go­sode[2], un peuple autoch­tone vivant au cœur de l’Amérique du Sud, sont enfin par­ve­nus à pro­té­ger 18 000 hec­tares de leurs terres ances­trales après vingt-six ans de lutte, la majo­ri­té des peuples indiens ne jouissent tou­jours pas de la pro­prié­té fon­cière col­lec­tive à laquelle ils ont droit en ver­tu de la légis­la­tion inter­na­tio­nale.

« Aupa­ra­vant, nous étions libres. À pré­sent, nous ne le sommes plus. Nos jeunes pensent alors qu’il ne leur reste plus rien. Ils s’assoient et boivent, ils se perdent et se sui­cident. »

Rosa­li­no Ortiz, Gua­ra­ni

Ces der­niers peuples de chas­seurs-cueilleurs font par­tie des 370 mil­lions d’indigènes que l’on recense à tra­vers le monde, dans plus de soixante-dix pays[3]. Une par­tie d’entre eux, dif­fi­ci­le­ment esti­mable pré­ci­sé­ment, conti­nue de mener une exis­tence auto­nome, indé­pen­dante de la méga­ma­chine indus­trielle mon­dia­li­sée.

Le capi­ta­lisme, sys­tème éco­no­mique intrin­sè­que­ment lié à la civi­li­sa­tion, est basé sur l’ac­cu­mu­la­tion de richesses pri­vées, la des­truc­tion des com­muns, comme les forêts et les rivières, et ne béné­fi­cie qu’à 1 % de la pla­nète. Il est inca­pable de satis­faire les besoins humains et exige une crois­sance infi­nie sur une pla­nète finie. L’épuisement inexo­rable des matières pre­mières entraîne une ruée vers les der­nières zones encore pré­ser­vées. Il est aujourd’­hui évident que la civi­li­sa­tion ne peut conti­nuer long­temps à sol­li­ci­ter des res­sources natu­relles en voie d’épuisement. Mal­gré l’é­vi­dence, les opti­mistes se ras­surent en disant que ce n’est pas la pre­mière fois que l’on pré­dit la tour­mente, que la pla­nète en a vu d’autres. Eh bien non, elle n’a jamais rien vu qui res­semble de près ou de loin à ce qui se pro­duit actuel­le­ment. Il est vain de vou­loir se tran­quilli­ser avec des pré­cé­dents, il n’en existe pas.  Les peuples indi­gènes n’ont pas raté le train de la des­truc­tion, ils ont tout sim­ple­ment refu­sé d’y mon­ter en rai­son de leur com­pré­hen­sion du monde, qu’ils vivent et qui les habite, qui ne les amènent pas à conce­voir la pla­nète comme un vaste entre­pôt de res­sources spé­ci­fi­que­ment pla­cées ici afin que l’être humain accom­plisse sa des­ti­née mani­feste au tra­vers de la mytho­lo­gie du Pro­grès tech­nique.

Un des exemples les plus concrets et les plus impres­sion­nants de lutte de peuple autoch­tone est celui que nous offrent les zapa­tistes. L’É­tat du Chia­pas, dans le Sud du Mexique, d’une super­fi­cie de 75 634 km², com­prend 1 mil­lion d’In­diens sur une popu­la­tion de 4 500 000 habi­tants. Les peuples indi­gènes, qui vivent au cœur de la des­truc­tion capi­ta­liste, ont conscience de l’ur­gence de lut­ter acti­ve­ment contre ce sys­tème éco­no­mique, poli­tique, tech­no­lo­gique et social. Leur lutte doit être une source d’ins­pi­ra­tion pour tous ceux qui s’in­quiètent de l’ex­ter­mi­na­tion du vivant et veulent y mettre fin. Le 1er jan­vier 1994, les zapa­tistes lancent leur « Ya Bas­ta », pre­mière mobi­li­sa­tion mas­sive qui se dresse contre l’hé­gé­mo­nie capi­ta­liste. C’est sous la forme d’une gué­rilla que l’ar­mée zapa­tiste se sou­lève le jour où l’A­LE­NA (les accords de libre-échange entre le Cana­da, les États-Unis et le Mexique) entre en vigueur : les pay­sans et les indi­gènes du Mexique d’en bas se sou­lèvent contre le Mexique du Nord, le Mexique des élites. Douze jours de com­bats avec l’ar­mée fédé­rale qui se ter­minent par un ces­sez-le-feu à la demande de la popu­la­tion mexi­caine qui mani­fes­tait mas­si­ve­ment dans le pays. Un pro­ces­sus de dia­logue donne ensuite nais­sance, le 16 février 1996, aux accords de Saint-André : recon­nais­sance des droits et de la culture indienne au Mexique, auto­no­mie des peuples indiens. Mais le gou­ver­ne­ment du Par­ti révo­lu­tion­naire ins­ti­tu­tion­nel de Zedillo recourt à des offen­sives para­mi­li­taires pour lut­ter contre les zapa­tistes, ce qui conduit au mas­sacre d’Ac­teal en 1997 et à la rup­ture des zapa­tistes avec le gou­ver­ne­ment dans son ensemble, y com­pris avec la par­tie de la gauche tra­di­tion­nelle.

En février 2001, les zapa­tistes orga­nisent « la marche pour la digni­té indi­gène », l’EZLN quitte la forêt Lacan­done pour Mexi­co. Ils appellent tous les enfants de la terre à se libé­rer de la domi­na­tion des logiques capi­ta­listes, parce que la tour­mente va s’ag­gra­ver, qu’elle ne s’ar­rê­te­ra pas d’elle-même, et que nous devons nous y pré­pa­rer.

Ils orga­nisent leur auto­no­mie poli­tique indé­pen­dam­ment de toute recon­nais­sance légale. Le 21 décembre 2012, des marches mas­sives, civiles et paci­fistes, sont orga­ni­sées par l’EZLN. 40 à 50 000 zapa­tistes occupent cinq villes du Chia­pas. Lors de la sixième décla­ra­tion de la forêt de Lacan­done, la Sex­ta, les zapa­tistes appellent à créer un réseau pla­né­taire de résis­tance et de lutte. Les zapa­tistes savent qu’on ne peut pas construire un monde post-capi­ta­liste sans prendre en compte le fait que le capi­ta­lisme nous oppresse en per­ma­nence. Ils ont conscience des limites de ce qu’ils ont construit jus­qu’à pré­sent. Ils défendent une culture pay­sanne et luttent pour évi­ter d’être absor­bés par les logiques de l’agriculture com­mer­ciale, ils résistent à la mono­cul­ture, aux pro­jets miniers, aux bar­rages hydro­élec­triques, refusent la construc­tion d’au­to­routes, de com­plexes tou­ris­tiques, etc. Toutes les com­mu­nau­tés humaines cher­chant à se défaire du capi­ta­lisme et à pré­ser­ver la pla­nète devraient éga­le­ment mener, avec vigueur, une telle lutte contre les attaques de la civi­li­sa­tion indus­trielle contre les ter­ri­toires.

Les zapa­tistes amé­liorent sans cesse le sys­tème poli­tique qu’ils expé­ri­mentent, lut­tant en per­ma­nence contre la forme-État, conscients que l’au­to­no­mie ne sera jamais une forme ache­vée et par­faite, qu’elle est tou­jours à construire. En 2003, ils créent les Conseils de bons gou­ver­ne­ments, les prin­ci­pales ins­tances de l’or­ga­ni­sa­tion de l’au­to­no­mie zapa­tiste dont le ter­ri­toire est divi­sé en cinq zones, cha­cune pos­sé­dant son Conseil de bon gou­ver­ne­ment. La prio­ri­té est don­née à la vie dans les vil­lages qui se regroupent en vingt-huit com­munes, elles-mêmes se ras­semblent en cinq zones dont cha­cune est l’é­qui­valent d’un dépar­te­ment. Les pro­jets pro­po­sés font l’ob­jet d’al­lers et retours entre zone et com­mu­nau­tés afin d’obtenir l’assentiment d’une large majo­ri­té de la popu­la­tion. Les can­di­dats, dont le man­dat est révo­cable à tout moment, élus pour deux ou trois ans, sont des gens ordi­naires de la com­mu­nau­té, sans com­pé­tence par­ti­cu­lière et ne reçoivent aucune contri­bu­tion, ni finan­cière ni maté­rielle. Ce mode d’or­ga­ni­sa­tion évite la sépa­ra­tion entre ceux qui gou­vernent et le reste de la popu­la­tion, Pour pré­ve­nir toute spé­cia­li­sa­tion plu­sieurs équipes se relaient par période de dix à quinze jours au Cara­col, pour que tous vivent, comme tout le monde, dans les vil­lages. Les com­mu­nau­tés zapa­tistes rejettent éga­le­ment le concept de la pri­son, et recourent en prio­ri­té aux prin­cipes de res­ti­tu­tion ou de tra­vail d’in­té­rêt géné­ral pour la com­mu­nau­té ou les vic­times. Ils ont réus­si à déve­lop­per un sys­tème d’é­du­ca­tion auto­nome en construi­sant 150 écoles pri­maires pour 5 000 élèves, et en éla­bo­rant un pro­jet péda­go­gique pour for­mer les ensei­gnants. Le sys­tème de san­té est éga­le­ment auto­nome et non mar­chand : il y a des micro-cli­niques dans les com­munes et une cli­nique dans chaque zone.

Ils ont rom­pu avec la logique de dis­so­cia­tion qui carac­té­rise les socié­tés éta­tiques dont le prin­cipe est fon­dé sur la dicho­to­mie entre le peuple qu’il faut gou­ver­ner et les experts qui le gou­vernent, et ont réac­ti­vé des prin­cipes expé­ri­men­tés ailleurs, lors de la Com­mune de Paris en 1871, par exemple, où au Kur­dis­tan où le Confé­dé­ra­lisme démo­cra­tique fédère des enti­tés poli­tiques locales.

En Février 2019 les femmes zapa­tistes, actrices essen­tielles de l’au­to­no­mie poli­tique zapa­tiste, ont écrit une lettre Aux femmes qui luttent dans le monde entier[4]. La IIe Ren­contre Inter­na­tio­nale des Femmes qui Luttent, pré­vue sur les terres zapa­tistes en mars 2019 n’au­ra pas lieu, parce que le nou­veau gou­ver­ne­ment est déci­dé à mener à bien ses pro­jets miniers, son train maya, ses mono­cul­tures, en ter­ri­toire zapa­tiste. Les femmes zapa­tistes nous écrivent :

« Ne cesse pas de lut­ter. Bien que ces mau­dits capi­ta­listes et leurs nou­veaux mau­vais gou­ver­ne­ments s’en sortent et qu’ils nous anéan­tissent, eh bien toi, tu dois conti­nuer à lut­ter dans ton monde.

Car c’est cet accord que nous avons pris lors de la ren­contre, celui de lut­ter pour que plus aucune femme dans aucun recoin du monde n’ait peur d’être femme.

Et donc ton recoin, c’est ton recoin, com­pañe­ra et sœur, et c’est ton rôle d’y lut­ter, comme nous, les femmes zapa­tistes, nous lut­tons en terres zapa­tistes.

Ces nou­veaux mau­vais gou­ver­ne­ments pensent qu’il va être facile de nous vaincre, que nous ne sommes pas beau­coup et que per­sonne, là-bas dans les autres mondes, ne nous sou­tient.

Mais que va-t-il se pas­ser, com­pañe­ra et sœur ? Eh bien, même s’il ne reste qu’une seule d’entre nous, celle-ci se bat­tra pour défendre notre liber­té.

Et nous n’avons pas peur, com­pañe­ra et sœur.

Si nous n’avons pas eu peur il y a déjà plus de vingt-cinq ans lorsque per­sonne ne nous regar­dait, alors encore moins main­te­nant que toi, tu nous as vues, bien ou mal, mais tu nous as vues.

Com­pañe­ra, sœur,

Bon, eh bien là, nous te confions la petite lumière que nous t’avons offerte.

Ne la laisse pas s’éteindre.

Même si la nôtre s’éteint ici avec notre sang, et même si elle s’éteint à d’autres endroits, toi, prends soin de la tienne car, bien que les temps actuels soient dif­fi­ciles, nous devons conti­nuer d’être celles que nous sommes et nous sommes des femmes qui luttent. »

À l’heure actuelle, de nom­breux peuples indi­gènes luttent contre des pro­jets miniers, l’ex­trac­tion de com­bus­tibles fos­siles, l’ex­ploi­ta­tion de terres rares, pour la défense de terres com­mu­nales ou pour les res­tau­rer. Ain­si les femmes de la Réserve natio­nale de Flore et de Faune de Tari­quía sont prêtes à don­ner leur vie pour défendre cette zone habi­table, riche en bio­di­ver­si­té et en eau potable, convoi­tée par la rapa­ci­té des com­pa­gnies pétro­lières. Ces pro­jets mor­ti­fères se mul­ti­plient, gou­ver­ne­ments et mul­ti­na­tio­nales ne s’effondreront pas d’eux-mêmes. Les injus­tices sociales et l’extermination du vivant sont un seul et même com­bat. Si nous vou­lons lut­ter effi­ca­ce­ment contre cette des­truc­tion, il nous faut envi­sa­ger des stra­té­gies adap­tées à la situa­tion et aux forces dis­po­nibles. Nous ne sommes ni suf­fi­sam­ment nom­breux ni suf­fi­sam­ment équi­pés pour affron­ter fron­ta­le­ment le bras armé de l’É­tat, mais les éco­lo­gistes les plus lucides com­prennent que ce sys­tème mor­ti­fère consti­tue une guerre contre le vivant. Pour le défendre, nous devons donc recou­rir aux stra­té­gies et tac­tiques de guerre asy­mé­trique. Il existe de mul­tiples manières d’ar­rê­ter l’ex­pan­sion tech­no-indus­trielle dans son entre­prise de dégra­da­tion de tout. Il est pos­sible de mettre hors d’é­tat de nuire ses machi­ne­ries les plus des­truc­trices et de déve­lop­per des zones-refuges et auto­nomes que nous devrons apprendre à défendre effi­ca­ce­ment. Mais pour que cette guerre éco­lo­gique déci­sive puisse se déve­lop­per et gagner, il nous faut construire une culture de résis­tance afin de sou­te­nir vaillam­ment et loya­le­ment les acti­vistes qui s’at­ta­que­ront aux infra­struc­tures de la civi­li­sa­tion indus­trielle. Cette culture de résis­tance est un tis­su de cama­ra­de­ries et d’appartenances sur lequel peuvent s’appuyer les acti­vistes, une mem­brane qui les pro­tège et les assiste « dans leurs actes de résis­tance en leur four­nis­sant de l’argent, des vivres, des avo­cats et en les sou­te­nant en cas d’incarcération. Tan­dis que le com­bat prend forme, les membres du mou­ve­ment à visage décou­vert prennent en charge la construc­tion d’institutions alter­na­tives, des écoles aux milices, qui pren­dront le relais une fois le sys­tème oppres­sif écrou­lé. »[5]

Ana Mins­ki


  1. Oli­vier Rey, Une ques­tion de taille
  2. Cer­tains membres de leur peuple demeurent non contac­tés et ont été aper­çus dans cette région. Ce sont les der­niers autoch­tones non contac­tés d’Amérique en dehors de l’Amazonie ; ils vivent au cœur du Gran Cha­co para­guayen, la forêt dont le taux de défo­res­ta­tion est le plus éle­vé au monde.
  3. https://www.goodplanet.info/encyclopedie/2012/09/04/des-peuples-et-des-cultures-menaces/
  4. https://lavoiedujaguar.net/Lettre-des-femmes-zapatistes-aux-femmes-qui-luttent-dans-le-monde-entier
  5. Lierre Keith, DGR, un mou­ve­ment pour sau­ver la pla­nète

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Comments to: Des peuples indigènes aux gilets jaunes : la nécessité d’une résistance internationale (par Ana Minski)
  • 13 avril 2019

    Mer­ci pour ce texte. Effec­ti­ve­ment, pour résis­ter il faut de la cama­ra­de­rie, et de la com­pli­ci­té. Mais dans la France de Macron sou­mise au des­po­tisme et à la ter­reur, il semble que même si les gilets jaunes demeurent très popu­laires, la lâche­té et l’a­pa­thie res­tent le trait domi­nant de l’é­poque :
    https://lemoinedefroque.home.blog/2019/03/31/du-scelerat-au-despote-du-decor-liberal-a-la-terreur-detat/

    J’ai quand même une réserve par rap­port à ce que vous écri­vez au début de votre texte. Car aujourd’­hui, les Etats n’ont plus besoin de ces masses cor­véables que l’on entas­sait sous les dra­peaux et dans les usines. Avec les tech­no­lo­gies « dis­rup­tives » (IA etc…) et l’au­to­ma­ti­sa­tion géné­ra­li­sée, le besoin de tra­vail humain se réduit comme peau de cha­grin. C’est d’ailleurs une volon­té claire des capi­taines d’in­dus­trie, qui pré­fèrent des machines beau­coup plus coû­teuses que les « res­sources humaines » qu’elles rem­placent, pour s’é­par­gner la « ges­tion » des foules tur­bu­lentes. Et pour main­te­nir dans l’en­clos ces innom­brables humains deve­nus « super­flus », il faut res­ser­rer tou­jours plus les mailles du contrôle, qui s’exerce désor­mais par tous les mou­chards élec­tro­niques qui viennent enva­hir nos mai­sons et nos rues, et qui bien­tôt avec la 5G et ses 20 000 satel­lites en orbite cou­vri­ront toute la pla­nète. Le sys­tème de « cré­dit social » récem­ment mis en place par la Chine est sans doute le futur de toute la civi­li­sa­tion indus­trielle.
    Il faut lire ce qu’é­crivent des gou­rous comme Laurent Alexandre qui parle des gilets comme comme « d’êtres sub­sti­tuables », de « super­flus » qu’il faut dis­tin­guer des « dieux » de l’é­lite…

    https://lemoinedefroque.home.blog/2019/02/12/une-piece-pour-lhistoire-laurent-alexandre-transhumanisme-et-gilets-jaunes-substituables/

    Pour le moment, on mutile et on incar­cère ces inutiles à l’é­chelle indus­trielle pour les faire rede­ve­nir dociles. Mais si jamais cela ne suf­fi­sait pas, que fait-on des inutiles ? Il me semble que nous en avons une petite idée dans ce qu’ont décla­ré des chiens de garde comme Luc Fer­ry et Yves Cal­vi : c’est soit la sou­mis­sion au contrôle, soit les balles et le stade.

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    • 14 avril 2019

      Mal­heu­reu­se­ment, il y a 45 mil­lions d’es­claves dans le monde, pour construire de l’IA il faut des ingé­nieurs et de la main d’œuvre, et lorsque les éner­gies fos­siles ne seront plus…
      En ce qui concerne la majo­ri­té apa­thique, comme écrit à la fin de l’ar­ticle : « Nous ne sommes ni suf­fi­sam­ment nom­breux ni suf­fi­sam­ment équi­pés pour affron­ter fron­ta­le­ment le bras armé de l’État, mais les éco­lo­gistes les plus lucides com­prennent que ce sys­tème mor­ti­fère consti­tue une guerre contre le vivant. Pour le défendre, nous devons donc recou­rir aux stra­té­gies et tac­tiques de guerre asy­mé­trique. »

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      • 16 avril 2019

        Il est clair que la main d’œuvre néces­saire se réduit comme peau de cha­grin, quelques mil­liers d’in­gé­nieurs et de tech­ni­ciens suf­fisent à mettre au chô­mage des mil­lions de chauf­feurs-livreurs par exemple. Il n’y a qu’à voir aus­si le plan de Fox­conn pour mettre au rebut ses bataillons d’es­claves sala­riés et les rem­pla­cer par des robots qui fabri­que­ront d’autres machines.

        Alors bien sûr que ce sys­tème n’est pas durable, mais il y a encore mal­heu­reu­se­ment bien assez de res­sources sur cette pla­nète pour qu’il se pro­longe encore un peu et ravage notre milieu jus­qu’à ce qu’il ne soit plus pos­sible de sur­vivre sans l’as­sis­tance de pro­thèses tech­niques, ce qui est déjà pra­ti­que­ment le cas en de nom­breux lieux. Les ravages de la civi­li­sa­tion créent les condi­tions qui la rendent indé­pas­sable.

        Quand j’é­cris que pour résis­ter, il faut non seule­ment de la cama­ra­de­rie, mais de la com­pli­ci­té, je vou­lais dire que la stra­té­gie que vous pro­po­sez est inepte en l’é­tat. Aucun mou­ve­ment de « résis­tance », aucune « avant-garde » ne peut se main­te­nir sans la com­pli­ci­té de la popu­la­tion dans laquelle elle baigne. Et il est cer­tain qu’au­jourd’­hui la bataille de l’hé­gé­mo­nie cultu­relle est loin d’être gagnée, car la pré­ten­due prise de conscience éco­lo­gique ne va pas jus­qu’à une remise en cause de la civi­li­sa­tion indus­trielle et de la reli­gion du pro­grès. C’est pour cela que le tra­vail que vous faites ici et que d’autres font ailleurs est si impor­tant.

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  • 19 avril 2019

    Bon­jour
    Par votre inter­mé­diaire et celle d’un ami, j’ai décou­vert et dévo­ré Le jar­din de Baby­lone de Char­bon­neau. Livre déses­pé­ré et beau, pro­fon­dé­ment pes­si­miste. Char­bon­neau, voi­là 50 ans esti­mait qu’on tou­chait le fond, aujourd’­hui se deman­de­rait s’il existe encore des humains sur cette terre. Des décé­ré­brés bibe­ron­nés à la tech­no­lo­gie, voi­là ce que nous sommes deve­nus.
    Fran­che­ment, quelle lutte contre la Méga­lo­po­lis ? Que peut-il res­ter debout encore ? Alors oui vaut mieux mou­rir libre mais c’est per­du d’a­vance. L’homme, l’oc­ci­den­tal, mais aus­si le chi­nois, le japo­nais, le russe, le perse, l’a­rabe ne rêve que de gran­deur. Ne pleure-t-il pas devant notre dame qui brule ? Nous pou­vons pen­ser ce que l’on veut de la gran­deur des rois et des civi­li­sa­tions, mais ce qui est sûr c’est que aujourd’­hui domine ce besoin de plus haut, de tou­cher dieu. Et ça date pas d’hier. France musique hier, hom­mage à notre dame, un mor­ceau (je sais plus) magni­fique de chant reli­gieux. Et là, je me suis dit eh oui c’é­tait beau Notre Dame. Le choix a été de faire beau et grand. Choix des puis­sants et des rois ! Mais ils ont impo­sé leur volon­té à toutes et tous. Et sur­tout détruit la nature. Il n’en res­te­ra rien. Pous­sière et cendre.

    Les 200 der­nières années ont été juste une accé­lé­ra­tion de notre folie.
    Cer­tains croient encore que la science nous sau­ve­ra, une course contre la montre est lan­cée pour eux (per­due d’a­vance).
    Je revois et revois la scène dans Nos­tal­gia de Tar­kovs­ki du fou qui s’im­mole en pro­phé­ti­sant la fin du monde. On en est là.
    La liber­té ou la mort ? Les deux ! Pas une rési­gna­tion, mais un constat lucide et froid.
    Même si la socié­té indus­trielle s’ar­rête aujourd’­hui, obser­vons où l’on en est : réchauf­fe­ment lan­cé + 6° à 8°. 6e extinc­tion en marche. This is the end my son, sor­ry !

    Bien à vous et un grand mer­ci pour vos articles et toutes les décou­vertes lit­té­raires et déses­pé­rantes

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  • 25 mai 2019
  • 5 juin 2019

    Ana, cette culture de résis­tance dont vous par­lez existe, en par­tie clan­des­tine, en par­tie au grand jour. On nous appelle zadistes, anar­chistes, ultra-gauche, cas­seurs, black blocs, enne­mis de l’é­tat… enfin tout ce qui peut effrayer le/la « citoyen-ne », le/la« démo­crate », celui et celle qui vote quand on l’ap­pelle, qui défile et retourne chez lui/elle en fin de manif aux horaires décla­rées et auto­ri­sées, sui­vant un par­cours décla­ré et auto­ri­sé. Qui­conque veut la cher­cher peut la trou­ver si il/elle sur­monte les défiances et la peur ins­til­lées par la pro­pa­gande d’é­tat. Beau­coup d’a­mi-es sont en pri­son, ici, en Grèce, en Espagne, en Amé­rique du Sud.…. dont per­sonne (je ne parle pas de vous, sans doute) n’a enten­du par­ler. Nous pre­nons quelques ter­ri­toires par­fois, comme le bocage de Notre Dame des Landes avant que d’en être expul­sés par la police et les « léga­listes ». Il s’a­git bien d’une guerre pour le vivant, et pour cela il faut « vivre » au sens que nous lui don­nons. Mais com­ment faire pour que l’on pré­fère la liber­té (insé­cu­ri­taire de pre­mier abord) à la sécu­ri­té (illu­soire) ?
    Nous venons de la nuit des temps.Nous avons tou­jours exis­té à tra­vers les siècles sous dif­fé­rents noms. Nous sommes peut-être les der­niers avant l’ex­tinc­tion finale parce que,en l’é­tat actuel,nous ne tue­rons pas le capi­ta­lisme avant qu’il ne nous tue.
    Mer­ci pour votre article

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  • 22 juin 2019

    Quel bon­heur de lire ce texte qui ose aller au fond du pro­blème !

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  • 24 juin 2019

    L’é­co­no­mie doit ren­ver­sée telle le veau d’or, pour que l’é­co­lo­gie puisse se mettre en place.
    https://lejustenecessaire.wordpress.com/2019/04/22/resistance/
    Les idées éco­lo­giques ne manquent pas mais elles ne rému­nèrent pas assez le capi­tal pour que les gou­ver­ne­ments les appliquent.

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