Des peuples indi­gènes aux gilets jaunes :

la néces­sité d’une résis­tance inter­na­tio­nale

Depuis le 17 novembre, début du mouve­ment des gilets jaunes, on compte plus de 1 800 bles­sés parmi les mani­fes­tants dont une centaine de bles­sés graves par les armes de la police, quatre ont eu la main arra­chée et au moins 23 ont perdu un œil. Et n’ou­blions pas Zineb Redouane, victime d’un tir tendu de lacry­mo­gène à Marseille, morte dans l’in­dif­fé­rence. Souve­nons-nous aussi de ces autres morts qui ont précédé la violence de ces derniers mois : les centaines d’Al­gé­riens en 1961, les commu­nistes du métro Charonne un an plus tard, les mani­fes­tants de mai-juin 1968, Vital Micha­lon en 1977 à Super-Phénix, Malik Ousse­kine en 1986, Rémi Fraisse en 2014… La violence poli­cière ne peut plus être niée.

Le bras armé de l’État nous rappelle, dès que nous déso­béis­sons, que les gouver­ne­ments modernes ne sont et ne seront jamais démo­cra­tiques. Comme le souligne Fran­cis Dupuis-Déri dans son ouvrage Démo­cra­tie, Histoire poli­tique d’un mot aux États-Unis et en France : « Si le droit de voter et d’être élu s’est élargi pour les hommes, au point où l’on parle de suffrage « univer­sel », ces élec­teurs n’ont pas plus qu’a­vant le droit de parti­ci­per direc­te­ment à l’éla­bo­ra­tion des lois et le pouvoir est toujours entre les mains de quelques centaines de poli­ti­ciens élus. »

La Démo­cra­tie, gouver­ne­ment du peuple par le peuple, a pour­tant été pratiquée pendant des millé­naires et existe encore chez de nombreux peuples indi­gènes actuels. Pour qu’elle rede­vienne effec­tive dans nos socié­tés modernes, il nous faut prendre en compte le fait qu’à partir d’un certain degré de déve­lop­pe­ment urbain, de crois­sance démo­gra­phique, toute orga­ni­sa­tion sociale se voit contrainte d’adop­ter l’es­prit et la forme d’une aris­to­cra­tie. Ainsi que le remarquait Jean-Jacques Rous­seau, dans son Projet de consti­tu­tion pour la Corse, rédigé en 1765 : « Un gouver­ne­ment pure­ment démo­cra­tique convient à une petite ville plutôt qu’à une nation. On ne saurait assem­bler tout le peuple d’un pays comme celui d’une cité et quand l’au­to­rité suprême est confiée à des dépu­tés le gouver­ne­ment change et devient aris­to­cra­tique. » Pour que la démo­cra­tie demeure possible, « les écarts sociaux doivent respec­ter certaines limites, et le monde envi­ron­nant demeu­rer à la mesure de la personne humaine – deux condi­tions anéan­ties quand la circu­la­tion de l’éner­gie devient trop intense. Indé­pen­dam­ment même des dommages causés à la nature il existe un seuil au-delà duquel la quan­tité d’éner­gie consom­mée se met à corrompre le milieu social et à le désin­té­grer. »[1]

Comme l’ex­plique J.C. Scott dans son livre Zomia, ou l’art de ne pas être gouverné, l’État désigne histo­rique­ment une forme d’or­ga­ni­sa­tion sociale contraire à la démo­cra­tie, dont le contrôle s’exerce d’au­tant plus faci­le­ment qu’elle parvient à surmon­ter les obstacles que consti­tuent la distance et les acci­dents géogra­phiques. Avant l’uti­li­sa­tion des éner­gies fossiles, la distance que l’on parcou­rait pour échan­ger des marchan­dises était assez restreinte. Il était diffi­cile d’ac­cé­der aux terrains monta­gneux, aux hautes alti­tudes où la popu­la­tion pouvait se réfu­gier pour fuir le contrôle de l’État. Les tech­no­lo­gies modernes, basées notam­ment sur les éner­gies fossiles, accé­lèrent la destruc­tion des écosys­tèmes et permettent d’élar­gir la surveillance et l’em­prise de l’élite étatique jusque dans les zones les plus diffi­ciles d’ac­cès, rédui­sant inexo­ra­ble­ment les zones refuges, libres et auto­nomes. Le projet de toute auto­rité étatique est de contrô­ler une réserve de main-d’œuvre, de taxer sa produc­tion et de s’as­su­rer l’ac­cès à des bassins démo­gra­phiques — via une poli­tique de nata­lité, de conquête, de colo­ni­sa­tion et d’im­mi­gra­tion — au sein desquels elle peut recru­ter des soldats, et davan­tage de main-d’œuvre : servi­teurs, femmes et esclaves.

Les injus­tices sociales sont intrin­sèque­ment liées à la destruc­tion du vivant. Elles sont les résul­tats d’une culture écono­mique, tech­nique et sociale qui s’est formée dans le cadre de la civi­li­sa­tion et de son expan­sion urbaine qui se fait toujours au détri­ment des autres formes d’or­ga­ni­sa­tion sociale et de la nature sauvage, et qui néces­site une centra­li­sa­tion du pouvoir, un État dynas­tique, monar­chiste ou répu­bli­cain, pour exploi­ter une main-d’œuvre bon marché et toujours crois­sante, au profit d’une mino­rité aris­to­cra­tique dont le pouvoir ne peut se main­te­nir sans bras armé et sans la soumis­sion, plus ou moins volon­taire, du plus grand nombre. La plupart des sujets des États clas­siques tels que l’Égypte, la Grèce, Rome, tout autant que des premiers États khmers, thaïs et birmans, étaient statu­tai­re­ment non libres. Tous ces États repo­saient sur un « capi­ta­lisme de butin » corres­pon­dant au trafic d’es­claves et à l’ex­tor­sion de tributs. Afin de justi­fier l’ex­pan­sion, la colo­ni­sa­tion et la destruc­tion des terri­toires et des cultures humaines, l’his­toire qu’on nous enseigne à l’école est stato­cen­trée, elle s’in­té­resse bien plus aux États qu’aux popu­la­tions non étatiques et nous présente inva­ria­ble­ment le point de vue de l’État. Le concept du « barbare », outil indis­pen­sable pour oppo­ser civi­lisé et sauvage, civi­lisé et primi­tif, suggère que vivre hors de l’État est dange­reux et syno­nyme d’in­fé­rio­rité. Pour­tant, la civi­li­sa­tion, indis­so­ciable de l’État et du capi­ta­lisme, n’est de toute évidence ni béné­fique pour ses sujets — sauf à isoler certains aspects pure­ment quan­ti­ta­tifs de l’exis­tence humaine —, ni soute­nable, ni inéluc­table. Depuis que la ville et son mode de fonc­tion­ne­ment, l’État, existent, de nombreuses socié­tés sans État — et/ou consti­tuées de popu­la­tions ayant fui l’op­pres­sion étatique — ont élaboré des stra­té­gies sociales, écono­miques et tech­niques pour que la forme étatique et urbaine ne s’im­pose pas à eux. Certaines d’entre elles, qui subsistent encore et luttent encore aujourd’­hui contre l’ex­pro­pria­tion et la destruc­tion de leur monde, devraient nous inspi­rer. Dont ces centaines de tribus, soit une dizaine de milliers de personnes, majo­ri­tai­re­ment des chas­seurs-cueilleurs, qui vivent complè­te­ment à l’écart de la civi­li­sa­tion indus­trielle. La plupart sont des survi­vants ou des descen­dants de survi­vants de géno­cides. C’est le cas des Cinta Larga, et de nombreux autres peuples de l’Ama­zo­nie occi­den­tale dont 90 % de la popu­la­tion a été anéan­tie par une brutale et effroyable vague d’es­cla­vage impo­sée par des entre­prises brési­liennes exploi­tant le caou­tchouc entre les années 1920 et 1960. Les Cinta Larga ont été les victimes du « massacre du 11e paral­lèle » de 1963, perpé­tré par le chef d’en­tre­prise Anto­nio Masca­ren­has Junqueira, qui consi­dé­rait les Indiens comme un obstacle à ses acti­vi­tés commer­ciales : « Ces Indiens sont des para­sites, ils sont immondes. Il est temps d’en finir avec eux, d’éli­mi­ner ces pesti­fé­rés. Liqui­dons ces vaga­bonds. »

Nombreux sont ceux qui, comme les Kawa­hiva, des Indiens nomades qui sont envi­ron une douzaine, fuient les bûche­rons et les éleveurs qui enva­hissent leurs terres. Ils refusent aujourd’­hui tout contact avec le monde exté­rieur tant les violences, les massacres et les épidé­mies, dont leur groupe a été victime, sont ancrés dans leur mémoire collec­tive. Ces socié­tés sont mena­cées par les cher­cheurs d’or, les éleveurs de bétail ou les exploi­tants de bois qui volent leurs terres. Sans oublier les mission­naires de toutes obédiences qui, comme John Allen Chau, ont cher­ché et cherchent encore à les conver­tir, parfois de force. Si les Ayoreo-Toto­bie­go­sode[2], un peuple autoch­tone vivant au cœur de l’Amé­rique du Sud, sont enfin parve­nus à proté­ger 18 000 hectares de leurs terres ances­trales après vingt-six ans de lutte, la majo­rité des peuples indiens ne jouissent toujours pas de la propriété foncière collec­tive à laquelle ils ont droit en vertu de la légis­la­tion inter­na­tio­nale.

« Aupa­ra­vant, nous étions libres. À présent, nous ne le sommes plus. Nos jeunes pensent alors qu’il ne leur reste plus rien. Ils s’as­soient et boivent, ils se perdent et se suicident. »

Rosa­lino Ortiz, Guarani

Ces derniers peuples de chas­seurs-cueilleurs font partie des 370 millions d’in­di­gènes que l’on recense à travers le monde, dans plus de soixante-dix pays[3]. Une partie d’entre eux, diffi­ci­le­ment esti­mable préci­sé­ment, conti­nue de mener une exis­tence auto­nome, indé­pen­dante de la méga­ma­chine indus­trielle mondia­li­sée.

Le capi­ta­lisme, système écono­mique intrin­sèque­ment lié à la civi­li­sa­tion, est basé sur l’ac­cu­mu­la­tion de richesses privées, la destruc­tion des communs, comme les forêts et les rivières, et ne béné­fi­cie qu’à 1 % de la planète. Il est inca­pable de satis­faire les besoins humains et exige une crois­sance infi­nie sur une planète finie. L’épui­se­ment inexo­rable des matières premières entraîne une ruée vers les dernières zones encore préser­vées. Il est aujourd’­hui évident que la civi­li­sa­tion ne peut conti­nuer long­temps à solli­ci­ter des ressources natu­relles en voie d’épui­se­ment. Malgré l’évi­dence, les opti­mistes se rassurent en disant que ce n’est pas la première fois que l’on prédit la tour­mente, que la planète en a vu d’autres. Eh bien non, elle n’a jamais rien vu qui ressemble de près ou de loin à ce qui se produit actuel­le­ment. Il est vain de vouloir se tranquilli­ser avec des précé­dents, il n’en existe pas.  Les peuples indi­gènes n’ont pas raté le train de la destruc­tion, ils ont tout simple­ment refusé d’y monter en raison de leur compré­hen­sion du monde, qu’ils vivent et qui les habite, qui ne les amènent pas à conce­voir la planète comme un vaste entre­pôt de ressources spéci­fique­ment placées ici afin que l’être humain accom­plisse sa desti­née mani­feste au travers de la mytho­lo­gie du Progrès tech­nique.

Un des exemples les plus concrets et les plus impres­sion­nants de lutte de peuple autoch­tone est celui que nous offrent les zapa­tistes. L’État du Chia­pas, dans le Sud du Mexique, d’une super­fi­cie de 75 634 km², comprend 1 million d’In­diens sur une popu­la­tion de 4 500 000 habi­tants. Les peuples indi­gènes, qui vivent au cœur de la destruc­tion capi­ta­liste, ont conscience de l’ur­gence de lutter acti­ve­ment contre ce système écono­mique, poli­tique, tech­no­lo­gique et social. Leur lutte doit être une source d’ins­pi­ra­tion pour tous ceux qui s’inquiètent de l’ex­ter­mi­na­tion du vivant et veulent y mettre fin. Le 1er janvier 1994, les zapa­tistes lancent leur « Ya Basta », première mobi­li­sa­tion massive qui se dresse contre l’hé­gé­mo­nie capi­ta­liste. C’est sous la forme d’une guérilla que l’ar­mée zapa­tiste se soulève le jour où l’ALENA (les accords de libre-échange entre le Canada, les États-Unis et le Mexique) entre en vigueur : les paysans et les indi­gènes du Mexique d’en bas se soulèvent contre le Mexique du Nord, le Mexique des élites. Douze jours de combats avec l’ar­mée fédé­rale qui se terminent par un cessez-le-feu à la demande de la popu­la­tion mexi­caine qui mani­fes­tait massi­ve­ment dans le pays. Un proces­sus de dialogue donne ensuite nais­sance, le 16 février 1996, aux accords de Saint-André : recon­nais­sance des droits et de la culture indienne au Mexique, auto­no­mie des peuples indiens. Mais le gouver­ne­ment du Parti révo­lu­tion­naire insti­tu­tion­nel de Zedillo recourt à des offen­sives para­mi­li­taires pour lutter contre les zapa­tistes, ce qui conduit au massacre d’Ac­teal en 1997 et à la rupture des zapa­tistes avec le gouver­ne­ment dans son ensemble, y compris avec la partie de la gauche tradi­tion­nelle.

En février 2001, les zapa­tistes orga­nisent « la marche pour la dignité indi­gène », l’EZLN quitte la forêt Lacan­done pour Mexico. Ils appellent tous les enfants de la terre à se libé­rer de la domi­na­tion des logiques capi­ta­listes, parce que la tour­mente va s’ag­gra­ver, qu’elle ne s’ar­rê­tera pas d’elle-même, et que nous devons nous y prépa­rer.

Ils orga­nisent leur auto­no­mie poli­tique indé­pen­dam­ment de toute recon­nais­sance légale. Le 21 décembre 2012, des marches massives, civiles et paci­fistes, sont orga­ni­sées par l’EZLN. 40 à 50 000 zapa­tistes occupent cinq villes du Chia­pas. Lors de la sixième décla­ra­tion de la forêt de Lacan­done, la Sexta, les zapa­tistes appellent à créer un réseau plané­taire de résis­tance et de lutte. Les zapa­tistes savent qu’on ne peut pas construire un monde post-capi­ta­liste sans prendre en compte le fait que le capi­ta­lisme nous oppresse en perma­nence. Ils ont conscience des limites de ce qu’ils ont construit jusqu’à présent. Ils défendent une culture paysanne et luttent pour éviter d’être absor­bés par les logiques de l’agri­cul­ture commer­ciale, ils résistent à la mono­cul­ture, aux projets miniers, aux barrages hydro­élec­triques, refusent la construc­tion d’au­to­routes, de complexes touris­tiques, etc. Toutes les commu­nau­tés humaines cher­chant à se défaire du capi­ta­lisme et à préser­ver la planète devraient égale­ment mener, avec vigueur, une telle lutte contre les attaques de la civi­li­sa­tion indus­trielle contre les terri­toires.

Les zapa­tistes améliorent sans cesse le système poli­tique qu’ils expé­ri­mentent, luttant en perma­nence contre la forme-État, conscients que l’au­to­no­mie ne sera jamais une forme ache­vée et parfaite, qu’elle est toujours à construire. En 2003, ils créent les Conseils de bons gouver­ne­ments, les prin­ci­pales instances de l’or­ga­ni­sa­tion de l’au­to­no­mie zapa­tiste dont le terri­toire est divisé en cinq zones, chacune possé­dant son Conseil de bon gouver­ne­ment. La prio­rité est donnée à la vie dans les villages qui se regroupent en vingt-huit communes, elles-mêmes se rassemblent en cinq zones dont chacune est l’équi­valent d’un dépar­te­ment. Les projets propo­sés font l’objet d’al­lers et retours entre zone et commu­nau­tés afin d’ob­te­nir l’as­sen­ti­ment d’une large majo­rité de la popu­la­tion. Les candi­dats, dont le mandat est révo­cable à tout moment, élus pour deux ou trois ans, sont des gens ordi­naires de la commu­nauté, sans compé­tence parti­cu­lière et ne reçoivent aucune contri­bu­tion, ni finan­cière ni maté­rielle. Ce mode d’or­ga­ni­sa­tion évite la sépa­ra­tion entre ceux qui gouvernent et le reste de la popu­la­tion, Pour préve­nir toute spécia­li­sa­tion plusieurs équipes se relaient par période de dix à quinze jours au Cara­col, pour que tous vivent, comme tout le monde, dans les villages. Les commu­nau­tés zapa­tistes rejettent égale­ment le concept de la prison, et recourent en prio­rité aux prin­cipes de resti­tu­tion ou de travail d’in­té­rêt géné­ral pour la commu­nauté ou les victimes. Ils ont réussi à déve­lop­per un système d’édu­ca­tion auto­nome en construi­sant 150 écoles primaires pour 5 000 élèves, et en élabo­rant un projet péda­go­gique pour former les ensei­gnants. Le système de santé est égale­ment auto­nome et non marchand : il y a des micro-cliniques dans les communes et une clinique dans chaque zone.

Ils ont rompu avec la logique de disso­cia­tion qui carac­té­rise les socié­tés étatiques dont le prin­cipe est fondé sur la dicho­to­mie entre le peuple qu’il faut gouver­ner et les experts qui le gouvernent, et ont réac­tivé des prin­cipes expé­ri­men­tés ailleurs, lors de la Commune de Paris en 1871, par exemple, où au Kurdis­tan où le Confé­dé­ra­lisme démo­cra­tique fédère des enti­tés poli­tiques locales.

En Février 2019 les femmes zapa­tistes, actrices essen­tielles de l’au­to­no­mie poli­tique zapa­tiste, ont écrit une lettre Aux femmes qui luttent dans le monde entier[4]. La IIe Rencontre Inter­na­tio­nale des Femmes qui Luttent, prévue sur les terres zapa­tistes en mars 2019 n’aura pas lieu, parce que le nouveau gouver­ne­ment est décidé à mener à bien ses projets miniers, son train maya, ses mono­cul­tures, en terri­toire zapa­tiste. Les femmes zapa­tistes nous écrivent :

« Ne cesse pas de lutter. Bien que ces maudits capi­ta­listes et leurs nouveaux mauvais gouver­ne­ments s’en sortent et qu’ils nous anéan­tissent, eh bien toi, tu dois conti­nuer à lutter dans ton monde.

Car c’est cet accord que nous avons pris lors de la rencontre, celui de lutter pour que plus aucune femme dans aucun recoin du monde n’ait peur d’être femme.

Et donc ton recoin, c’est ton recoin, compañera et sœur, et c’est ton rôle d’y lutter, comme nous, les femmes zapa­tistes, nous luttons en terres zapa­tistes.

Ces nouveaux mauvais gouver­ne­ments pensent qu’il va être facile de nous vaincre, que nous ne sommes pas beau­coup et que personne, là-bas dans les autres mondes, ne nous soutient.

Mais que va-t-il se passer, compañera et sœur ? Eh bien, même s’il ne reste qu’une seule d’entre nous, celle-ci se battra pour défendre notre liberté.

Et nous n’avons pas peur, compañera et sœur.

Si nous n’avons pas eu peur il y a déjà plus de vingt-cinq ans lorsque personne ne nous regar­dait, alors encore moins main­te­nant que toi, tu nous as vues, bien ou mal, mais tu nous as vues.

Compañera, sœur,

Bon, eh bien là, nous te confions la petite lumière que nous t’avons offerte.

Ne la laisse pas s’éteindre.

Même si la nôtre s’éteint ici avec notre sang, et même si elle s’éteint à d’autres endroits, toi, prends soin de la tienne car, bien que les temps actuels soient diffi­ciles, nous devons conti­nuer d’être celles que nous sommes et nous sommes des femmes qui luttent. »

À l’heure actuelle, de nombreux peuples indi­gènes luttent contre des projets miniers, l’ex­trac­tion de combus­tibles fossiles, l’ex­ploi­ta­tion de terres rares, pour la défense de terres commu­nales ou pour les restau­rer. Ainsi les femmes de la Réserve natio­nale de Flore et de Faune de Tariquía sont prêtes à donner leur vie pour défendre cette zone habi­table, riche en biodi­ver­sité et en eau potable, convoi­tée par la rapa­cité des compa­gnies pétro­lières. Ces projets morti­fères se multi­plient, gouver­ne­ments et multi­na­tio­nales ne s’ef­fon­dre­ront pas d’eux-mêmes. Les injus­tices sociales et l’ex­ter­mi­na­tion du vivant sont un seul et même combat. Si nous voulons lutter effi­ca­ce­ment contre cette destruc­tion, il nous faut envi­sa­ger des stra­té­gies adap­tées à la situa­tion et aux forces dispo­nibles. Nous ne sommes ni suffi­sam­ment nombreux ni suffi­sam­ment équi­pés pour affron­ter fron­ta­le­ment le bras armé de l’État, mais les écolo­gistes les plus lucides comprennent que ce système morti­fère consti­tue une guerre contre le vivant. Pour le défendre, nous devons donc recou­rir aux stra­té­gies et tactiques de guerre asymé­trique. Il existe de multiples manières d’ar­rê­ter l’ex­pan­sion techno-indus­trielle dans son entre­prise de dégra­da­tion de tout. Il est possible de mettre hors d’état de nuire ses machi­ne­ries les plus destruc­trices et de déve­lop­per des zones-refuges et auto­nomes que nous devrons apprendre à défendre effi­ca­ce­ment. Mais pour que cette guerre écolo­gique déci­sive puisse se déve­lop­per et gagner, il nous faut construire une culture de résis­tance afin de soute­nir vaillam­ment et loya­le­ment les acti­vistes qui s’at­taque­ront aux infra­struc­tures de la civi­li­sa­tion indus­trielle. Cette culture de résis­tance est un tissu de cama­ra­de­ries et d’ap­par­te­nances sur lequel peuvent s’ap­puyer les acti­vistes, une membrane qui les protège et les assiste « dans leurs actes de résis­tance en leur four­nis­sant de l’argent, des vivres, des avocats et en les soute­nant en cas d’in­car­cé­ra­tion. Tandis que le combat prend forme, les membres du mouve­ment à visage décou­vert prennent en charge la construc­tion d’ins­ti­tu­tions alter­na­tives, des écoles aux milices, qui pren­dront le relais une fois le système oppres­sif écroulé. »[5]

Ana Minski


  1. Olivier Rey, Une ques­tion de taille
  2. Certains membres de leur peuple demeurent non contac­tés et ont été aperçus dans cette région. Ce sont les derniers autoch­tones non contac­tés d’Amé­rique en dehors de l’Ama­zo­nie ; ils vivent au cœur du Gran Chaco para­guayen, la forêt dont le taux de défo­res­ta­tion est le plus élevé au monde.
  3. https://www.good­pla­net.info/ency­clo­pe­die/2012/09/04/des-peuples-et-des-cultures-menaces/
  4. https://lavoie­duja­guar.net/Lettre-des-femmes-zapa­tistes-aux-femmes-qui-luttent-dans-le-monde-entier
  5. Lierre Keith, DGR, un mouve­ment pour sauver la planète

Vous avez réagi à cet article !
Afficher les commentaires Hide comments
Comments to: Des peuples indi­gènes aux gilets jaunes : la néces­sité d’une résis­tance inter­na­tio­nale (par Ana Minski)
  • 13 avril 2019

    Merci pour ce texte. Effectivement, pour résister il faut de la camaraderie, et de la complicité. Mais dans la France de Macron soumise au despotisme et à la terreur, il semble que même si les gilets jaunes demeurent très populaires, la lâcheté et l’apathie restent le trait dominant de l’époque :
    https://lemoinedefroque.home.blog/2019/03/31/du-scelerat-au-despote-du-decor-liberal-a-la-terreur-detat/

    J’ai quand même une réserve par rapport à ce que vous écrivez au début de votre texte. Car aujourd’hui, les Etats n’ont plus besoin de ces masses corvéables que l’on entassait sous les drapeaux et dans les usines. Avec les technologies “disruptives” (IA etc…) et l’automatisation généralisée, le besoin de travail humain se réduit comme peau de chagrin. C’est d’ailleurs une volonté claire des capitaines d’industrie, qui préfèrent des machines beaucoup plus coûteuses que les “ressources humaines” qu’elles remplacent, pour s’épargner la “gestion” des foules turbulentes. Et pour maintenir dans l’enclos ces innombrables humains devenus “superflus”, il faut resserrer toujours plus les mailles du contrôle, qui s’exerce désormais par tous les mouchards électroniques qui viennent envahir nos maisons et nos rues, et qui bientôt avec la 5G et ses 20 000 satellites en orbite couvriront toute la planète. Le système de “crédit social” récemment mis en place par la Chine est sans doute le futur de toute la civilisation industrielle.
    Il faut lire ce qu’écrivent des gourous comme Laurent Alexandre qui parle des gilets comme comme “d’êtres substituables”, de “superflus” qu’il faut distinguer des “dieux” de l’élite…

    https://lemoinedefroque.home.blog/2019/02/12/une-piece-pour-lhistoire-laurent-alexandre-transhumanisme-et-gilets-jaunes-substituables/

    Pour le moment, on mutile et on incarcère ces inutiles à l’échelle industrielle pour les faire redevenir dociles. Mais si jamais cela ne suffisait pas, que fait-on des inutiles ? Il me semble que nous en avons une petite idée dans ce qu’ont déclaré des chiens de garde comme Luc Ferry et Yves Calvi : c’est soit la soumission au contrôle, soit les balles et le stade.

    Reply
    • 14 avril 2019

      Malheureusement, il y a 45 millions d’esclaves dans le monde, pour construire de l’IA il faut des ingénieurs et de la main d’œuvre, et lorsque les énergies fossiles ne seront plus…
      En ce qui concerne la majorité apathique, comme écrit à la fin de l’article : “Nous ne sommes ni suffisamment nombreux ni suffisamment équipés pour affronter frontalement le bras armé de l’État, mais les écologistes les plus lucides comprennent que ce système mortifère constitue une guerre contre le vivant. Pour le défendre, nous devons donc recourir aux stratégies et tactiques de guerre asymétrique.”

      Reply
      • 16 avril 2019

        Il est clair que la main d’œuvre nécessaire se réduit comme peau de chagrin, quelques milliers d’ingénieurs et de techniciens suffisent à mettre au chômage des millions de chauffeurs-livreurs par exemple. Il n’y a qu’à voir aussi le plan de Foxconn pour mettre au rebut ses bataillons d’esclaves salariés et les remplacer par des robots qui fabriqueront d’autres machines.

        Alors bien sûr que ce système n’est pas durable, mais il y a encore malheureusement bien assez de ressources sur cette planète pour qu’il se prolonge encore un peu et ravage notre milieu jusqu’à ce qu’il ne soit plus possible de survivre sans l’assistance de prothèses techniques, ce qui est déjà pratiquement le cas en de nombreux lieux. Les ravages de la civilisation créent les conditions qui la rendent indépassable.

        Quand j’écris que pour résister, il faut non seulement de la camaraderie, mais de la complicité, je voulais dire que la stratégie que vous proposez est inepte en l’état. Aucun mouvement de “résistance”, aucune “avant-garde” ne peut se maintenir sans la complicité de la population dans laquelle elle baigne. Et il est certain qu’aujourd’hui la bataille de l’hégémonie culturelle est loin d’être gagnée, car la prétendue prise de conscience écologique ne va pas jusqu’à une remise en cause de la civilisation industrielle et de la religion du progrès. C’est pour cela que le travail que vous faites ici et que d’autres font ailleurs est si important.

        Reply
  • 19 avril 2019

    Bonjour
    Par votre intermédiaire et celle d’un ami, j’ai découvert et dévoré Le jardin de Babylone de Charbonneau. Livre désespéré et beau, profondément pessimiste. Charbonneau, voilà 50 ans estimait qu’on touchait le fond, aujourd’hui se demanderait s’il existe encore des humains sur cette terre. Des décérébrés biberonnés à la technologie, voilà ce que nous sommes devenus.
    Franchement, quelle lutte contre la Mégalopolis ? Que peut-il rester debout encore ? Alors oui vaut mieux mourir libre mais c’est perdu d’avance. L’homme, l’occidental, mais aussi le chinois, le japonais, le russe, le perse, l’arabe ne rêve que de grandeur. Ne pleure-t-il pas devant notre dame qui brule ? Nous pouvons penser ce que l’on veut de la grandeur des rois et des civilisations, mais ce qui est sûr c’est que aujourd’hui domine ce besoin de plus haut, de toucher dieu. Et ça date pas d’hier. France musique hier, hommage à notre dame, un morceau (je sais plus) magnifique de chant religieux. Et là, je me suis dit eh oui c’était beau Notre Dame. Le choix a été de faire beau et grand. Choix des puissants et des rois! Mais ils ont imposé leur volonté à toutes et tous. Et surtout détruit la nature. Il n’en restera rien. Poussière et cendre.

    Les 200 dernières années ont été juste une accélération de notre folie.
    Certains croient encore que la science nous sauvera, une course contre la montre est lancée pour eux (perdue d’avance).
    Je revois et revois la scène dans Nostalgia de Tarkovski du fou qui s’immole en prophétisant la fin du monde. On en est là.
    La liberté ou la mort ? Les deux ! Pas une résignation, mais un constat lucide et froid.
    Même si la société industrielle s’arrête aujourd’hui, observons où l’on en est : réchauffement lancé + 6° à 8°. 6e extinction en marche. This is the end my son, sorry !

    Bien à vous et un grand merci pour vos articles et toutes les découvertes littéraires et désespérantes

    Reply
  • 25 mai 2019
  • 5 juin 2019

    Ana, cette culture de résistance dont vous parlez existe, en partie clandestine, en partie au grand jour. On nous appelle zadistes, anarchistes, ultra-gauche, casseurs, black blocs, ennemis de l’état… enfin tout ce qui peut effrayer le/la “citoyen-ne”, le/la”démocrate”, celui et celle qui vote quand on l’appelle, qui défile et retourne chez lui/elle en fin de manif aux horaires déclarées et autorisées, suivant un parcours déclaré et autorisé. Quiconque veut la chercher peut la trouver si il/elle surmonte les défiances et la peur instillées par la propagande d’état. Beaucoup d’ami-es sont en prison, ici, en Grèce, en Espagne, en Amérique du Sud….. dont personne (je ne parle pas de vous, sans doute) n’a entendu parler. Nous prenons quelques territoires parfois, comme le bocage de Notre Dame des Landes avant que d’en être expulsés par la police et les “légalistes”. Il s’agit bien d’une guerre pour le vivant, et pour cela il faut “vivre” au sens que nous lui donnons. Mais comment faire pour que l’on préfère la liberté (insécuritaire de premier abord) à la sécurité (illusoire) ?
    Nous venons de la nuit des temps.Nous avons toujours existé à travers les siècles sous différents noms. Nous sommes peut-être les derniers avant l’extinction finale parce que,en l’état actuel,nous ne tuerons pas le capitalisme avant qu’il ne nous tue.
    Merci pour votre article

    Reply
  • 22 juin 2019

    Quel bonheur de lire ce texte qui ose aller au fond du problème !

    Reply
  • 24 juin 2019

    L’économie doit renversée telle le veau d’or, pour que l’écologie puisse se mettre en place.
    https://lejustenecessaire.wordpress.com/2019/04/22/resistance/
    Les idées écologiques ne manquent pas mais elles ne rémunèrent pas assez le capital pour que les gouvernements les appliquent.

    Reply
Write a response

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Attach images - Only PNG, JPG, JPEG and GIF are supported.