« On qua­li­fie d’anti-sexe les cri­tiques du viol, de la por­no­gra­phie et de la pros­ti­tu­tion, sans nuance ni exa­men, peut-être parce que tant d’hommes uti­lisent ces ignobles voies d’accès et de domi­na­tion pour bai­ser et que, sans elles, le nombre de coïts chu­te­rait au point où les hommes pour­raient se retrou­ver qua­si chastes. »

Andrea Dwor­kin, Coïts

Andrea Dwor­kin est une théo­ri­cienne du fémi­nisme radi­cal et autrice états-unienne de livres d’une impor­tance capi­tale pour com­prendre les vio­lences tant phy­siques que psy­chiques que notre socié­té mas­cu­li­niste, por­no­gra­phique et pros­ti­tuante inflige chaque jour aux enfants et aux femmes. Son livre Inter­course, publié en 1987, tra­duit et édi­té aux Édi­tions Syl­lepse sous le titre Coïts en jan­vier 2019, s’at­taque aux normes qui régissent les rap­ports sexuels hété­ro­sexuels, mises en place par une socié­té phal­lo­cen­trique.

Dans la pre­mière par­tie, inti­tu­lée Le coït dans un monde d’hommes, Andrea Dwor­kin ana­lyse, à tra­vers des œuvres lit­té­raires, l’i­ma­gi­naire du coït, de la péné­tra­tion, de la baise. Cinq sen­ti­ments prin­ci­paux dominent l’ho­ri­zon lit­té­raire mas­cu­lin : la répu­gnance, à vif, le stig­mate, la com­mu­nion et la pos­ses­sion.

Andrea Dwor­kin entame sa des­cente dans les cercles infer­naux de la domi­na­tion mas­cu­line qui norme les rap­ports sexuels dans les socié­tés civi­li­sées du Nord éco­no­mique en exa­mi­nant une œuvre de Léon Tol­stoï, La Sonate à Kreut­zer, publiée en 1889, ain­si que les écrits intimes de Sophie Andréïev­na Behrs, femme de l’au­teur. Dans cette nou­velle, bien plus auto­bio­gra­phique que roma­nesque, Tol­stoï décrit le fonc­tion­ne­ment du patriar­cat dans sa socié­té ortho­doxe : les hommes doivent ins­pi­rer peur et sou­mis­sion aux femmes, y com­pris en les bat­tant, et les confi­ner à la mai­son où les hommes peuvent se livrer à des orgies sexuelles. Dans la culture édu­ca­tive patriar­cale, l’homme apprend très vite à exploi­ter et à cho­si­fier tan­dis que la femme apprend à se confor­mer au mieux aux exi­gences des hommes :

« Elle avait été éle­vée d’a­près les prin­cipes exi­gés par la socié­té qui était la nôtre, c’est-à-dire comme sont éle­vées, sans excep­tion, toutes les jeunes filles de notre classe riche et comme elles le sont néces­sai­re­ment. On parle de je ne sais quelle nou­velle édu­ca­tion des femmes. Mais ce ne sont là que de vaines paroles : l’é­du­ca­tion des femmes résulte de la véri­table voca­tion de la femme dans le monde et non de celle qu’on a inven­tée pour elle. L’é­du­ca­tion de la femme cor­res­pon­dra tou­jours à la façon dont l’homme envi­sage la femme. Nous tous savons com­ment les hommes envi­sagent les femmes : « Aimer, boire et chan­ter », comme disent les poètes en leurs vers. Pre­nez toute la poé­sie, la pein­ture, la sculp­ture, en com­men­çant par les poèmes d’a­mour et les Vénus et Phry­né nues, vous ver­rez que la femme n’est qu’un ins­tru­ment de plai­sir. Elle est ain­si à Trou­ba, à Griat­chev­ka et à un bal de la Cour. Et son­gez à cette ruse dia­bo­lique : le plai­sir, eh bien ! c’est le plai­sir et l’on sait que la femme est un mor­ceau fin. D’a­bord ce sont les che­va­liers qui assurent qu’ils adorent la femme (ils l’a­dorent et la regardent tout de même comme un ins­tru­ment de plai­sir) et de nos jours, tous assurent esti­mer la femme. Les uns lui cèdent leur place, ramassent son mou­choir, les autres lui recon­naissent le droit d’oc­cu­per tous les emplois, de par­ti­ci­per au gou­ver­ne­ment, etc. Mal­gré tout cela, le point essen­tiel demeure le même. Elle est un objet de volup­té, son corps est un moyen de jouis­sance. Et elle le sait. C’est de l’es­cla­vage, parce que l’es­cla­vage n’est rien d’autre que l’u­ti­li­sa­tion du tra­vail des uns à la jouis­sance des autres. » (La sonate à Kreut­zer)

Les pré­ro­ga­tives du phal­lus et l’é­du­ca­tion qui en découle pour les deux sexes bana­lisent l’ex­ploi­ta­tion sexuelle qui rend la femme esclave de l’homme, que ce soit par la por­no­gra­phie, la pros­ti­tu­tion ou le mariage. Conscient de la domi­na­tion qu’exercent les hommes sur les femmes, Tol­stoï trans­forme sa culpa­bi­li­té en mépris pour les femmes res­pon­sables d’ac­cep­ter les règles sociales, d’être réduites à des objets sexuels, des indi­vi­dus ni libres ni moraux, et de par­ti­ci­per ain­si au main­tien de l’i­né­ga­li­té, néces­saire aux hommes pour bai­ser. Il accuse les femmes de se ven­ger de leur escla­vage en usant de sen­sua­li­té pour mani­pu­ler les hommes qui les dési­rent, nui­sant ain­si à l’é­ga­li­té qui ne peut être effec­tive que si la femme reste vierge :

« Selon le mari assas­sin, la vir­gi­ni­té consti­tue, pour les femmes, l’é­tat le plus noble, un idéal ; et chu­ter hors de la vir­gi­ni­té équi­vaut à une bana­li­sa­tion, à une réduc­tion au sta­tut de chose ; la femme se déguise pour deve­nir cette chose ; n’é­tant pas un être humain à part entière, elle doit se confor­mer aux rituels et aux conven­tions de l’avilissement comme objet sexuel. Cette réduc­tion du sta­tut d’être humain à celui d’ob­jet des­ti­né au sexe s’ac­com­pagne du pou­voir fémi­nin de domi­ner les hommes, parce que les hommes veulent l’ob­jet et le sexe. La rage contre les femmes en tant que groupe se situe spé­ci­fi­que­ment là : les femmes mani­pulent les hommes en mani­pu­lant le désir sexuel mas­cu­lin ; ces choses tri­viales et médiocres (les femmes) exercent un pou­voir sur les hommes au moyen du sexe ».

L’homme, auquel on apprend dès l’enfance à s’ap­pro­prier le corps de la femme, son sexe et son ventre, par le coït, arme d’oc­cu­pa­tion et de pos­ses­sion, ne sup­porte pas qu’elle puisse expri­mer un refus ou un désir per­son­nel, et seul le meurtre peut cal­mer l’an­goisse qui accom­pagne son besoin de s’ap­pro­prier défi­ni­ti­ve­ment le corps de la femme :

« Ce qu’il y avait d’affreux était que je me recon­nais­sais un droit abso­lu, incon­tes­table sur son corps, et sen­tais en même temps que je ne pou­vais pas en être le maître, qu’il n’était pas à moi et qu’elle pou­vait en dis­po­ser autre­ment que je ne le vou­lais. » (Tol­stoï, Sonate à Kreut­zer).

Anar­chiste pro­tes­tant, Tol­stoï consi­dère tout désir char­nel comme la plus mau­vaise des pas­sions dont un homme doit se libé­rer pour atteindre la spi­ri­tua­li­té la plus pure et éta­blir des liens d’é­ga­li­té avec la femme. Son besoin de péné­trer Sophie, de la bai­ser, est res­sen­ti comme une atteinte à son inté­gri­té spi­ri­tuelle, comme une pul­sion bes­tiale qu’il ne peut domi­ner, et c’est pour cela qu’a­près chaque assou­vis­se­ment par le coït il rejette sa femme et la méprise l’ac­cu­sant d’être res­pon­sable de cette pul­sion incon­trô­lable et bes­tiale. En se sou­met­tant au désir impé­rieux du mâle, Sophie est cou­pable de se lais­ser péné­trer et res­pon­sable de sa propre réi­fi­ca­tion. La sonate à Kreut­zer exprime net­te­ment la répu­gnance, le mépris, le dégoût qu’ins­pirent l’acte sexuel et son objet nom­mé « femme ». À tra­vers son per­son­nage prin­ci­pal Tol­stoï for­mule une cri­tique radi­cale du coït comme rituel social, qu’il soit qua­li­fié de droit, devoir ou plai­sir, et qui per­met en réa­li­té de jus­ti­fier le pou­voir des­truc­teur de l’ex­ploi­ta­tion sexuelle, qu’elle soit légale ou illé­gale, qu’elle se pra­tique dans le mariage ou la pros­ti­tu­tion. La femme de Tol­stoï, qui connut treize gros­sesses, treize nais­sances, souf­frit de fièvre puer­pé­rale et d’in­flam­ma­tion des seins, écri­vit en 1895 :

« […] on écri­ra plus tard qu’il trans­por­tait l’eau à la place de son por­tier, et nul ne sau­ra que jamais il n’a appor­té l’eau à son enfant, afin d’ac­cor­der à sa femme fût-ce un ins­tant de répit, et qu’en trente-deux années il n’a pas pas­sé cinq minutes au che­vet d’un enfant malade, pour me per­mettre de souf­fler, de rat­tra­per mon som­meil, de faire un tour de pro­me­nade, ou tout bon­ne­ment de me repo­ser de mes labeurs » (Tol­stoï Andreyev­na)

Pour Sophie, le coït était souf­france et mépris, sans ten­dresse, sans affec­tion. Il est signi­fi­ca­tif que dans La sonate à Kreut­zer le pro­ta­go­niste ne per­çoive sa femme comme un être humain qu’a­près l’a­voir assas­si­née :

« J’ai regar­dé les enfants, son visage cou­vert de bleus, et pour la pre­mière fois j’ai vu en elle un être humain ».

Dans La Sonate, Tol­stoï vit l’acte sexuel comme une tra­gé­die qui pré­dé­ter­mine le meurtre. Ce n’est pas le corps de la femme qui est en cause ici mais le désir que l’homme éprouve pour elle, et pour ne pas la tuer il n’est d’autre choix que de ces­ser de la bai­ser, mais l’homme ne pour­ra ces­ser de la bai­ser que si elle se décide à res­ter vierge. Le bour­reau se fait vic­time, et la vic­time, accu­sée de sa propre exploi­ta­tion, décharge le mâle de ses res­pon­sa­bi­li­tés. C’est ce qui défi­nit la classe sociale des domi­nants : puisque les esclaves se sou­mettent, qu’ils ne se révoltent pas, c’est qu’il n’y a pas exploi­ta­tion mais simple échange de ser­vice, et il faut bien répondre au maso­chisme que cer­tains pensent inné chez l’es­pèce humaine femelle :

« L’homme a un ins­tinct sadique, et la femme un ins­tinct maso­chiste, les­quels sont incons­cients, donc incon­trô­lables. » (S. Freud)

« Si, comme il arrive sou­vent, vous ren­con­trez le maso­chisme chez l’homme, tout ce qui vous reste à faire, c’est vous dire que cet homme pré­sente visi­ble­ment des traits de carac­tère fémi­nin » (S. Freud)

Contrai­re­ment à Freud, Tol­stoï com­prend que les ori­gines de l’as­su­jet­tis­se­ment des femmes sont sociales et qu’elles sont un escla­vage, sem­blable à toute vio­lence sociale qu’exerce une classe sur une autre en exploi­tant et objec­ti­vant ses vic­times.

À la répu­gnance d’un Tol­stoï suc­cède l’a­na­lyse de l’œuvre de Kôbô Abé, et plus par­ti­cu­liè­re­ment de son roman La femme des sables. Pour cet auteur, l’acte sexuel révèle la nudi­té ori­gi­nelle de l’homme, nudi­té qui étouffe sous la peau sociale, coriace, imper­méable, sous des couches de soi social, de dou­leur affec­tive, de rituels et de règles, d’habitudes de vie ; fra­gi­li­té humaine que vête­ment, iden­ti­té, socia­bi­li­té tentent de mas­quer, contra­riant ain­si tout res­sen­ti natu­rel. Mais il arrive par­fois que la peau sociale se dis­solve avec un être, un seul, et tout le corps est alors à vif, per­cep­tible dans sa consti­tu­tion d’os, de chair, de graisse, de muscle et de sang. Cette capa­ci­té à dis­soudre l’i­den­ti­té sociale trans­forme le rap­port sexuel en com­pul­sion, en un désir de se perdre tou­jours plus dans cette sen­sa­tion d’i­den­ti­té confuse. La peau, le tou­cher est un mode de cog­ni­tion essen­tiel qui déplace l’intellect et la logique, et unit deux per­sonnes, les fait fusion­ner phy­si­que­ment et, simul­ta­né­ment, les isole ensemble de toute socié­té, de toute obli­ga­tion hors leur besoin l’un de l’autre, pour les plon­ger dans la réa­li­té d’un monde natu­rel où l’in­di­vi­du dis­pa­raît au pro­fit de l’es­pèce. La sen­si­bi­li­té de la peau est essen­tielle dans le rap­port sexuel qui révèle à l’homme la véri­table nature de la vie, de la femme, de l’al­té­ri­té, de l’im­ma­nence, du monde.

La nudi­té ori­gi­nelle s’op­pose au monde idéal de l’homme civi­li­sé, ima­gi­né, fan­tas­mé, dans lequel s’ex­prime sa per­son­na­li­té, son indi­vi­dua­li­té, et qui n’existe pas dans le vrai monde, le monde natu­rel. L’ex­trême sen­si­bi­li­té de la peau per­met un contact phy­sique et humain des plus essen­tiels, que ce soit dans le dégoût ou l’a­mour, parce que le tou­cher est direct et réel, que l’être qui se laisse tou­cher est de chair, d’os, de sang, qu’il n’est ni une abs­trac­tion ni le fruit de l’i­ma­gi­na­tion intel­lec­tuelle. La peau est à la fois iden­ti­té et sexua­li­té, et dans son extrême sen­sua­li­té, elle ren­contre l’ex­té­rieur, le monde, et per­met à l’être de le ren­con­trer. Le tou­cher per­met de sor­tir de l’abs­trac­tion de l’homme et de l’i­dée qu’il se fait de la femme dans la civi­li­sa­tion : forme sans sub­stance, simple sil­houette. Pour ren­con­trer l’autre et ren­con­trer le monde il faut sor­tir de soi par le tou­cher, se mettre à vif :

« La qua­li­té ani­male de la vie, où l’humanité côtoie sans média­tion le monde phy­sique réel et sa bru­ta­li­té plu­tôt que des arte­facts humains, est sans pitié ni com­pas­sion pour les iden­ti­tés que bâtissent les gens au sein de la civi­li­sa­tion. La vie et la mort dépendent d’un sort imper­son­nel et aléa­toire, que ne tem­po­risent pas des évé­ne­ments men­taux ; rigides, les exi­gences ardues de la sur­vie phy­sique n’ont aucune défé­rence pour les per­son­na­li­tés humaines. »

La vie est iden­tique à la sexua­li­té, écra­sante, informe, sans pitié et la femme par­ti­cipe de cette imma­nence écra­sante et c’est pour cela que l’homme désire la vio­ler, pour se l’ap­pro­prier et la domi­ner. Mais la femme des sables met en échec la ten­ta­tive de viol de l’entomologiste, épin­glé comme un insecte à l’im­ma­nence imper­son­nelle et rugueuse du sable. Les hommes n’ont d’autres choix que céder, capi­tu­ler face à la vie qui s’écoule sans égard pour leur par­ti­cu­la­ri­té, leur indi­vi­dua­li­té, leur pré­ten­tion de puis­sance. Le sable et la femme sym­bo­lisent les néces­si­tés de la vie de l’es­pèce — le tra­vail, le sexe, une mai­son, l’objectif com­mun d’empêcher la com­mu­nau­té d’être détruite par le sable :

« Impla­cable et iné­luc­table, le sable force un aban­don de la pen­sée et de l’égocentrisme abs­traits qui passent pour des sen­ti­ments, et notam­ment des sen­ti­ments sexuels, chez les hommes au sein de la civi­li­sa­tion. Il force à vivre entiè­re­ment dans le corps, au pré­sent, sans éva­sion men­tale ou intros­pec­tion nar­cis­sique ou anxié­té dés­in­car­née. Por­tée vers la mort par la vie et la sexua­li­té. »

Le sexe met à vif les pré­ten­tions de l’homme civi­li­sé, son désir de trans­cen­dance et d’in­di­vi­dua­li­té, et pour cela il lui répugne, lui rap­pe­lant sans cesse son échec à s’ex­traire de l’a­ni­ma­li­té, de l’im­ma­nence, de l’i­né­luc­ta­bi­li­té des nais­sances et des morts. Le refus d’ab­di­quer et cet iné­luc­table échec le rendent hai­neux et cruel, et le corps de la femme est le champ de bataille où s’ex­prime rageu­se­ment son impuis­sance nar­cis­sique :

« […] les hommes recourent à l’agression : rapt, meurtre, revanche vio­lente. Alié­nées par l’obsession, leurs pen­sées au sujet des femmes sont satu­rées de vio­lence ; quand ils pensent à celle qu’ils dési­rent, ils rêvent de vio­lence – des pieux à tra­vers son corps, des crocs dans son cou, du can­ni­ba­lisme : « D’abord, je cour­ti­se­rai la fille [sic] sans crainte et, si elle me rejette, je […] dévo­re­rai son cadavre avec joie […]. Je la met­trai lit­té­ra­le­ment dans ma bouche, la mâchon­ne­rai et la goû­te­rai avec ma langue. Voi­là très long­temps que j’ai envie de la man­ger. »[1] Ils sont aus­si cruels au plan psy­cho­lo­gique, exploi­teurs des autres, infli­geant de pro­fondes dou­leurs affec­tives, la cruau­té fai­sant néces­sai­re­ment par­tie de leur égo­cen­trisme. La vio­lence dont rêvent les hommes et celle qu’ils exercent garan­tit leur soli­tude per­ma­nente. Seul l’homme des dunes atteint fina­le­ment un état res­sem­blant au bon­heur, du fait d’avoir été ter­ras­sé par la femme quand il a ten­té de la vio­ler : il pos­sède main­te­nant une chance parce qu’il a échoué. »

Le rap­port sexuel rap­pelle à l’homme son ani­ma­li­té qu’il s’obs­tine à refu­ser, qu’il exècre ou fan­tasme. En ana­ly­sant l’œuvre de Ten­nes­see Williams, Andrea Dwor­kin expose une autre facette du rap­port sexuel sous domi­na­tion mas­cu­line : le sexe comme stig­mate, ins­crit dans la chair, voca­tion ou com­pul­sion ou désir insa­tis­fait que ne comble aucune réa­li­té sociale, conven­tion­nelle ou confor­miste. Le per­son­nage de Stan­ley Kowals­ki dans Un Tram­way nom­mé Désir est un mâle dénué de remords, une force brute, un ani­mal qui répond avec fier­té aux appels de la nature, aux appé­tits du corps, il n’a pas de vie inté­rieure, il n’a pas de sou­ve­nirs mais des sen­sa­tions, il est du pré­sent et est donc invul­né­rable aux consé­quences de ses actes. Sa vie de baise et de vio­lence n’a rien d’o­ri­gi­nale, elle cor­res­pond au quo­ti­dien des habi­tants de son quar­tier, elle est la norme sociale des rap­ports entre les sexes. Blanche est dif­fé­rente, elle a une sen­si­bi­li­té et c’est pour cela qu’elle est seule et vul­né­rable :

« Être stig­ma­ti­sée signi­fie por­ter la marque d’une capa­ci­té inté­rieure de res­sen­ti ; en regard de la sexua­li­té ani­male de Stan­ley, cela devient une capa­ci­té dis­tinc­te­ment humaine de res­sen­tir les consé­quences humaines du rap­port sexuel et amou­reux, notam­ment la soli­tude et le remords. »

Blanche est l’en­ne­mie de l’or­di­naire, de la vio­lence mas­cu­li­niste, elle désire la ten­dresse et la sen­si­bi­li­té, et ne peut qu’être hor­ri­fiée par la bru­ta­li­té de Stan­ley et le désir que cette bru­ta­li­té éveille chez sa sœur  :

« Comme Stan­ley n’a pas de vie inté­rieure, il n’éprouve pas de remords : le viol n’est qu’une baise de plus pour lui. Il faut une conscience humaine, y com­pris une capa­ci­té de souf­france, pour faire la dis­tinc­tion entre un viol et une baise. Sans vie inté­rieure ouverte à la signi­fi­ca­tion humaine et au remords humain, toute baise n’est qu’expression et ani­ma­li­té, quelles qu’en soient les consé­quences ou cir­cons­tances. Blanche, elle, paie le prix d’une sexua­li­té humaine et d’une conscience humaine. Elle a été vio­lée ; elle le sait. »

Comme l’homme de La rose tatouée du même auteur, Stan­ley pour­rait être qua­li­fié de « sau­vage comme un gitan », il marque sa femme, et toutes les femmes, de sa viri­li­té insa­tiable et égoïste. Ce concept du sau­vage, ani­mal en rut, domi­né par son phal­lus, phal­lus lui-même de la tête au pied, chaque muscle ban­dé comme un pénis, auto­rise l’homme à péné­trer la chair d’une femme, sans jamais s’in­quié­ter du mal qu’il fait et à jouir même de la force qu’il uti­lise pour contraindre sa vic­time à être péné­trée autant de fois qu’il le désire. Le mâle se sert du corps des femelles pour construire son iden­ti­té sociale et sexuelle, l’une ne pou­vant exis­ter sans l’autre dans une socié­té patriar­cale. Ain­si l’homme viril stig­ma­tise les femmes avec sa bru­ta­li­té, phy­sique, tech­nique, psy­cho­lo­gique, éco­no­mique, sociale, morale, jus­qu’à les sou­mettre ou les rendre folles. Blanche, comme de nom­breux per­son­nages fémi­nins chez Ten­nes­see Williams, est détruite par la bes­tia­li­té mas­cu­line, cette construc­tion iden­ti­taire qui n’existe que par et pour main­te­nir la domi­na­tion du phal­lus. Blanche est stig­ma­ti­sée parce qu’elle a une sub­jec­ti­vi­té, une sen­si­bi­li­té, qu’elle n’est pas réi­fiée, qu’elle n’est pas un objet sexuel à la dis­po­si­tion de Stan­ley :

« La marque signi­fie que le sexe a un prix et que l’on a payé. Cela signi­fie avoir des entrailles humaines, de sorte que le vécu – tout vécu, y com­pris le vécu sexuel – a une réso­nance humaine. Le stig­mate signi­fie que l’on est mise à l’écart non par une voca­tion pour le seul sexe, mais peut-être aus­si par une voca­tion pour cer­taines consé­quences humaines : la perte, la souf­france, le déses­poir, la folie. »

Le sexe est stig­mate, il est la fai­blesse de la chair, capable de remettre en ques­tion l’in­di­vi­dua­li­té d’un être pour le plon­ger dans l’in­dif­fé­rente imma­nence de la vie, dans l’in­dif­fé­ren­cia­tion de l’es­pèce, dans la basse condi­tion ani­male. Mais le sexe stig­ma­tise aus­si les femmes qui se « sou­mettent » à la vio­lence sexuelle, que ce soit par le mariage, la pros­ti­tu­tion ou la por­no­gra­phie, et le « stig­mate de la putain » veille à ce qu’il n’y ait pas d’é­chap­pa­toire pour la femme, qu’elle ne puisse exis­ter autre­ment qu’en étant, d’une manière ou d’une autre, sexuel­le­ment dis­po­nible pour l’homme. Le rap­port sexuel, que la domi­na­tion mas­cu­line a enfer­mé dans le concept de vio­lence, voire de bes­tia­li­té, consacre la force du mâle et ses pré­ro­ga­tives sur le corps des femmes. C’est l’a­ni­mal en lui, l’ins­tinct, le monde natu­rel qui l’o­blige à bai­ser la femme, et cette fata­li­té, cette tra­gé­die ne concerne que lui, le mâle, puis­qu’il est seul tour­men­té par le déter­mi­nisme de l’es­pèce, il est seul à lut­ter contre ce déter­mi­nisme que la femme ne cesse de lui rap­pe­ler. Dans sa ten­ta­tive déses­pé­rée pour vaincre l’inéluctabilité de sa condi­tion humaine, il ne peut croire en sa puis­sance qu’en écra­sant l’autre. C’est par égoïsme et par crainte que l’homme devient une brute et qu’il s’au­to­rise à bai­ser comme une brute, avec rapi­di­té et vio­lence. La sexua­li­té de Stan­ley exige l’é­cra­se­ment de la femme et celle qui désire autre chose, qui refuse cette appro­pria­tion, est condam­née à la pri­son, à la folie ou à la mort. Dans l’œuvre de Ten­nes­see Williams, cette sexua­li­té vio­lente est banale chez les pro­lé­taires qui baisent comme des ani­maux, mais elle est en véri­té celle de toute la socié­té, quels que soient les raf­fi­ne­ments inven­tés, l’emballage de choix, la baise est la même pour toute la classe mas­cu­line : le corps de la femme comme ter­ri­toire colo­ni­sé.

James Bald­win, dans son œuvre, s’at­taque à cette baise vio­lente et virile intrin­sè­que­ment liée à la haine et au déses­poir. C’est dans la baise que l’homme se confronte à ce qui le ter­ri­fie : l’im­per­ma­nence de la vie et de l’a­mour. Dans cette confron­ta­tion s’ex­priment les plus pro­fondes émo­tions d’un indi­vi­du, nées de ses expé­riences, de son vécu, qui le consti­tuent en tant que per­sonne et qui sont la colère, la haine, l’a­mer­tume, la joie, la ten­dresse, la com­pas­sion… Aus­si fugace et aléa­toire que soit la rela­tion sexuelle, elle est l’acte qui per­met de décou­vrir la véri­té sur ce que l’on est, de l’af­fron­ter et de l’ac­cep­ter. Elle peut être un ins­tant de grâce et de com­mu­nion qui per­met d’ac­cé­der à la véri­té, mais on ne peut y accé­der que si la véri­té nous mène à l’a­mour. Le rap­port sexuel révèle qui nous sommes, notre per­son­na­li­té pro­fonde et, pour échap­per à la haine, il nous faut accep­ter la crainte de l’a­ban­don et le rejet dans la soli­tude. La haine et le men­songe naissent de la peur face à l’in­sé­cu­ri­té et l’im­per­ma­nence du monde. Cette haine et ce men­songe dominent lors­qu’un être est inca­pable de voir la véri­té et donc d’at­teindre l’a­mour et la com­mu­nion. La haine détruit l’autre mais aus­si celui qui l’é­prouve, elle est plus forte que tout, et elle tue. La cruau­té sociale s’ex­prime dans la cruau­té intime, et la haine, qui pro­cure un sen­ti­ment de supé­rio­ri­té et qui détruit les vic­times qui se résignent, deviennent impas­sibles, par­fois sui­ci­daires, génère une perte de la connais­sance de soi, une muti­la­tion des capa­ci­tés affec­tives.

« C’est pour­quoi on trouve dans ce pays « une pau­vre­té émo­tive si grande, une peur si pro­fonde de la vie et des rap­ports humains » que la plu­part des Amé­ri­kains semblent inca­pables d’établir « les contacts les plus élé­men­taires et les plus cru­ciaux. Est par­ti­cu­liè­re­ment absente la connexion entre le sexe et l’identité dans toute sa com­plexi­té ; un lien cru­cial sans lequel la baise est un exer­cice de futi­li­té, allant de nulle part à nulle part, per­sonne ne bai­sant quoi que ce soit. Même les jeunes semblent « atteints », affi­chant « une paro­die de la loco­mo­tion et de la viri­li­té » (Bald­win, 1964 : 247). Le déses­poir et le viol (cha­cun étant non moins ter­rible du fait d’être incons­cient) et un tou­cher nar­co­ti­sé pré­do­minent ; et les jeunes semblent « accou­tu­més à la bru­ta­li­té et à l’indifférence, et ter­ro­ri­sés par la ten­dresse humaine » (Bald­win, 1964 : 247). C’est la sexua­li­té de gens qui ne risquent rien parce qu’ils n’ont rien au-dedans à ris­quer. »

Enfin, Andrea Dwor­kin ana­lyse l’œuvre d’Isaac Bashe­vis Sin­ger qui rend d’au­tant plus expli­cite cette vio­lence que la domi­na­tion mas­cu­line exerce sur le corps de la femme — corps qui est un ter­ri­toire à conqué­rir, à occu­per, à maî­tri­ser. Cette pos­ses­sion s’ex­prime tout sim­ple­ment par la baise : épouses, pros­ti­tuées, ser­vantes sexuelles, repro­duc­trices. Bai­ser une femme c’est la pos­sé­der, c’est une appro­pria­tion intime, brute, totale qui n’a rien de magique. L’homme s’ap­pro­prie le sexe, le ventre de la femme, il devient maître de son lan­gage, de son esprit, de son désir. Il la pos­sède de l’in­té­rieur, il en est pro­prié­taire, elle est sa pro­prié­té pri­vée : le corps ter­ri­toire de la femme est aus­si un bien col­lec­tif, imper­son­nel, les hommes la pros­ti­tuent, se l’é­changent et se la par­tagent, ils ont un droit col­lec­tif de pro­prié­té. Le désir mas­cu­lin imprègne toutes les struc­tures de la socié­té, et la sen­sua­li­té des femmes se déve­loppe dans cet ima­gi­naire de baise-appro­pria­tion :

« Les femmes vivent à l’intérieur de cette réa­li­té de l’appropriation et de la baise : c’est là qu’elles res­sentent les choses ; le corps appre­nant à réagir à ce que la domi­na­tion mas­cu­line offre comme contact, comme rap­port sexuel, comme amour. Pour les femmes, être pos­sé­dées consti­tue le rap­port sexuel appe­lé à répondre au besoin d’amour ou de ten­dresse ou d’affection phy­sique ; cela en vient donc à signi­fier, à illus­trer l’intensité du désir ; et l’appropriation éro­tique par un homme qui vous prend et vous baise est une affir­ma­tion phy­si­que­ment char­gée et impor­tante de la condi­tion fémi­nine ou de la fémi­ni­té ou du fait d’être dési­rée. […] Seule existe la réa­li­té de chair et de sang d’un être sen­sible dont le corps vit l’intensité sexuelle, le plai­sir sexuel et l’identité sexuelle dans le fait d’être pos­sé­dée : dans l’appropriation et dans la baise ».

La femme n’existe que si elle est bai­sée, tout l’i­ma­gi­naire mas­cu­lin — lit­té­raire, ciné­ma­to­gra­phique, théâ­trale, pic­tu­ral — dépeint la femme comme maman ou putain. Que la maman ou la putain soit véné­rée, comme le toréa­dor vénère le tau­reau dans l’a­rène, n’a rien de ras­su­rant et ne per­met en aucun cas de confondre liber­té et escla­vage. En se pen­chant sur la vie de Jeanne d’Arc, Andrea Dwor­kin découvre une héroïne guer­rière, dans cette galaxie de femmes sou­mises et paci­fiques, Jeanne d’Arc est celle qui refuse le sta­tut de femme et le rap­port sexuel et qui, contrai­re­ment aux vierges fémi­nines qui acceptent la subor­di­na­tion sociale, se révolte contre l’in­si­gni­fiance sociale et les rap­ports sexuels. Jeanne était visi­tée par deux saintes, sainte Cathe­rine d’A­lexan­drie et sainte Mar­gue­rite d’An­tioche, toutes deux tuées pour avoir résis­té à un vio­leur qui uti­li­sait l’ap­pa­reil de l’État pour par­ve­nir à ses fins :

« Cha­cune refu­sa l’appropriation mas­cu­line de son corps à une fin sexuelle, droit qui est une pré­misse de base de la domi­na­tion mas­cu­line ; cha­cune refu­sa un homme en qui concor­daient le pou­voir mas­cu­lin et le pou­voir d’État, un pro­to­type du pou­voir mas­cu­lin sur les femmes ; et cha­cune per­çut l’intégrité de son corps comme syno­nyme de la pure­té de sa foi, de son objec­tif, de son auto­dé­ter­mi­na­tion, de son hon­neur. Ce n’était pas une vir­gi­ni­té pué­rile, défi­nie par la crainte ou la sen­si­ble­rie. C’était une vir­gi­ni­té rebelle, accor­dée aux valeurs les plus pro­fondes de résis­tance à n’importe quel des­po­tisme poli­tique. […] Son irré­duc­tible iden­ti­fi­ca­tion mas­cu­line, expri­mée non par l’habituelle sou­mis­sion fémi­nine à l’homme, mais par la ten­ta­tive d’un lien éga­li­taire avec lui, fut cen­trale dans sa quête de liber­té. Sous le régime patriar­cal, les hommes ont la liber­té parce qu’ils sont des hommes. Vou­loir la liber­té est dési­rer non seule­ment ce que les hommes ont, mais aus­si ce que les hommes sont. C’est l’identification mas­cu­line comme mili­tance plu­tôt que comme sou­mis­sion fémi­nine ; une démarche hors normes, com­plexe. L’on veut ce que les hommes ont, notam­ment la liber­té phy­sique (liber­té de mou­ve­ment, liber­té de toute domi­na­tion phy­sique) ; et pour avoir ce que les hommes ont, l’on doit être ce que les hommes sont. Assu­mer sans embar­ras et sans repen­tir un rôle mas­cu­lin (à la fois mar­tial et héroïque) fut le crime de Jeanne envers la domi­na­tion mas­cu­line, celui qui lui coû­ta la vie. »

Avec la mon­tée de la bour­geoi­sie, la grande figure de la révolte fémi­nine n’est pas une guer­rière mais une bour­geoise, Emma Bova­ry, dont le grand acte de rébel­lion est de com­mettre l’a­dul­tère. La liber­té qu’elle incarne est celle d’une petite bour­geoi­sie qui confond liber­té et appé­tit. Désor­mais, l’héroïsme des femmes consiste à se faire bai­ser et à dési­rer l’être :

« L’ancienne vir­gi­ni­té – avec son poten­tiel réel de liber­té et d’autodétermination – est trans­for­mée pour en faire la nou­velle vir­gi­ni­té – un ennui apa­thique et insa­tis­fait jusqu’à son éveil par l’aventure de la domi­na­tion sexuelle par l’homme : com­bat sur le plus exi­gu des champs de bataille. Il fal­lut Freud pour appe­ler « répres­sion » le refus de lut­ter sur ce champ res­treint, et « envie du pénis » l’ambition d’une lutte de plus grande enver­gure. La porte de la cel­lule s’est refer­mée der­rière nous, et la clé a tour­né dans la ser­rure. »

La liber­té comme appé­tit, comme plai­sir immé­diat jamais assou­vi est incar­née par le comte Dra­cu­la, jamais ras­sa­sié du sang des vierges qu’il conta­mine. Sa mor­sure, à laquelle on ne peut résis­ter, est un nou­veau récit du coït et des phé­no­mènes qui y sont asso­ciés : concu­pis­cence, séduc­tion, péné­tra­tion, pos­ses­sion, déca­dence, décom­po­si­tion, mort. L’i­ma­gi­naire du coït sombre dans le can­ni­ba­lisme. Le sexe et le meurtre, deve­nus syno­nymes, s’emparent de l’es­pace public et intime. L’homme devient pré­da­teur sexuel et sa sexua­li­té, pri­mi­tive et ani­male, est celle d’un ani­mal assas­sin. La gorge devient un organe sexuel qu’il faut péné­trer vio­lem­ment et pro­fon­dé­ment, et la femme doit être tuée dans le coït pour satis­faire la faim insa­tiable du pré­da­teur qui agit sous le regard sexuel du mari qui bande devant la femme qui meurt. Ce constat ter­ri­fiant n’est pas une fic­tion, c’est bel et bien une réa­li­té dans la pros­ti­tu­tion et la por­no­gra­phie où le corps des femmes subit les pires outrages :

« C’est par cen­taines de mil­liers d’abonnements que fonc­tionne un site comme Lati­na Abuse — un por­tail de por­no­gra­phie qui pro­pose des vidéos de femmes lati­no-amé­ri­caines avi­lies sexuel­le­ment devant une camé­ra, sou­mises à des actes comme la « vio­lence faciale » (prin­ci­pa­le­ment des fel­la­tions impo­sées au pont de les étouf­fer et de les faire vomir), ain­si qu’à d’autres formes de vio­lence phy­sique, ver­bale et sexuelle. Des caté­go­ries comme le « por­no de réfu­giées » enre­gistrent des mil­lions de clics sur des sites comme Porn­Hub. Alors que le réseau Twit­ter ban­nit des fémi­nistes pour crime de pen­sée, il conti­nue d’autoriser de la por­no­gra­phie expli­cite, raciste et vio­lente sur sa pla­te­forme. »[2]

Les hommes ont besoin du corps de la femme pour déve­lop­per toute la haine et la vio­lence que l’é­du­ca­tion patriar­cale leur inculque, et c’est dans et par la vio­lence que le patriar­cat se main­tient et per­dure. La vio­lence faite aux femmes com­mence dès l’en­fance parce que l’homme, dans une socié­té patriar­cale, dans une socié­té où il doit domi­ner et main­te­nir sa domi­na­tion sur femmes et enfants, est dans l’o­bli­ga­tion de se construire, et le plus tôt pos­sible, une iden­ti­té sexuelle qu’il oppose à celle de la femme. S’il veut être recon­nu par ses pairs, il doit se mas­cu­li­ni­ser et fémi­ni­ser la femme, la dua­li­té des sexes est indis­pen­sable pour construire la viri­li­té pré­da­trice. C’est ain­si que la femme doit être domes­ti­quée, ser­vile, paci­fique, faible, idiote et l’homme fort, intel­li­gent, conqué­rant, guer­rier, libre. La pros­ti­tu­tion et la por­no­gra­phie sont des ins­tru­ment sexistes de contrôle social pour les femmes qui ne res­pectent pas les lois, et le « stig­mate de la putain » est là pour le rap­pe­ler  :

« Mon père me trai­tait de tous les noms ; il ful­mi­nait : « T’es une fou­tue propre à rien. T’es une pute. T’es une fille de rien. T’es ceci, t’es cela. T’es mau­vaise de bout en bout. » […] si bien que j’en suis une. Si bien que je peux cou­cher avec n’im­porte qui. C’est un cercle vicieux. »[3] (Stan­ko, 1985, p. 30).

Les mineures et les femmes sont les prin­ci­pales vic­times d’in­ceste et de viol, de la pros­ti­tu­tion et de la por­no­gra­phie. Leur corps est un ter­ri­toire à conqué­rir, à pos­sé­der, à exploi­ter, à dévas­ter. Qu’elles soient pros­ti­tuées, por­no­gra­phiées ou mariées, leur corps cris­tal­lise la haine que l’homme de la socié­té patriar­cale porte au monde. En 2018, 50 000 femmes ont été tuées par leur conjoint, depuis le début de l’an­née une femme est tuée par son par­te­naire tous les deux jours en France, et trop sou­vent les séquelles que ces vio­lences conju­gales laissent aux enfants des vic­times sont mini­mi­sées voire igno­rées.

Dans une socié­té patriar­cale, le mas­cu­lin méprise le fémi­nin et tout ce qui res­semble de près ou de loin à un com­por­te­ment fémi­ni­sé. C’est ain­si que les hommes s’emparent du corps de la femme comme ils s’emparent des ter­ri­toires qu’ils conquièrent, elle est un ventre et un sexe pour satis­faire les dési­rs, cal­mer les angoisses et four­nir la main d’œuvre néces­saire pour main­te­nir la domi­na­tion mas­cu­line qui per­met à une poi­gnée d’hommes, les plus alié­nés, qui n’ont d’autre désir que d’assujettir la nature, de détruire le sau­vage pour maî­tri­ser et écra­ser ce qui iné­luc­ta­ble­ment fini­ra par les tuer, la vie.

Ana Mins­ki


  1. Abé Kôbô, L’homme-boîte
  2. https://tradfem.wordpress.com/2019/04/21/le-porno-a-une-foule-de-consequences-nocives-nous-devons-faire-quelque-chose-avant-quil-ne-soit-trop-tard/
  3. Stanko,Elizabeth A. Inti­mate Intru­sion,. Lon­don, Rout­ledge and Kegan Paul, 1985

Une autre chro­nique du même ouvrage :

Coïts, Andrea Dwor­kin : la domi­na­tion mas­cu­line expli­quée à la racine

 

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Comments to: Baise et fascismes : Andrea Dworkin et le coït sous domination masculine (par Ana Minski)
  • 14 mai 2019

    Encore un article qui donne à réflé­chir : mer­ci !

    Je me per­mets, quelque niaise cette remarque puisse-t-elle paraître, de sou­li­gner une ERREUR dans le nor­ma­tisme de la langue : « Le rap­port sexuel, que la domi­na­tion mas­cu­line À [au lieu de « a », sans accent] enfer­mé dans le concept de vio­lence… » C’est là une bévue remar­quable, n’est-il pas ?

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  • 15 mai 2019

    Mer­ci pour ce par­tage

    Reply
  • 6 juin 2019

    Inté­res­sant de poser l’acte sexuel comme un retour à l’a­ni­ma­li­té qui est en nous. Je trouve cepen­dant que cet article manque de contexte. Le patriar­cat des peuples de guer­riers a suc­cé­dé au matriar­cat des peuples d’a­gri­cul­teurs, lequel a lui-même suc­cé­dé aux struc­tures hori­zon­tales de pou­voir des peuples de chas­seurs-cueilleurs. Lors de cette évo­lu­tion, la poly­an­drie des femmes fut pro­gres­si­ve­ment répri­mée tan­dis que la poly­ga­mie des hommes pas­sait de la sphère pri­vée à la sphère mer­can­tile avec le déve­lop­pe­ment de la pros­ti­tu­tion puis de la por­no­gra­phie.
    Chez les peuples de chas­seurs cueilleurs, un enfant a autant de pères et de mères qu’il y a d’a­dultes dans la tri­bu. Cela n’empêche pas les affi­ni­tés par­ti­cu­lières de se faire et de se défaire. Avec les peuples d’a­gri­cul­teurs, cette struc­ture reste à peu près la même mais avec une place pré­pon­dé­rante don­née aux femmes, place qui est avant tout une récom­pense pour leur tra­vail dans le jar­din com­mun. Tout dérape avec l’ar­ri­vée des peuples de guer­riers, le sta­tut social des femmes dégrin­gole à un rang infé­rieur à celui du cochon. La pros­ti­tu­tion sacrée devient la seule pos­si­bi­li­té pour une femme pour éle­ver son sta­tut social. Elles se vengent et un nou­veau per­son­nage appa­raît, le cocu. Même si les luttes fémi­nistes ont mené à des avan­cées sociales pour les femmes, nous en sommes tou­jours gros­so-modo là aujourd’­hui.

    Cet article me pose un pro­blème même s’il n’est pas mora­li­sa­teur. Si la pros­ti­tu­tion est un réel pro­blème pour l’en­semble de la socié­té et que beau­coup de femmes en souffrent, l’ar­ticle ne pro­pose aucune piste pour s’en sor­tir et il ne dit pas que cer­taines femmes pros­ti­tuées aiment leur métier — j’en connais en Suisse et en France elles ont fait un blog qui s’ins­crit à l’op­po­sé des thèses défen­dues par les fémi­nistes ayant pignon sur rue dans les médias mains­tream et auprès des élus de l’hexa­gone.

    Cer­taines fémi­nistes veulent cri­mi­na­li­ser les clients de pros­ti­tuées. En Suède, cela est un échec com­plet car en pra­tique la pros­ti­tu­tion a dis­pa­ru de la sphère publique ce qui a entraî­né une plus grande vul­né­ra­bi­li­té pour les pros­ti­tuées qui se sont retrou­vées iso­lées, une hausse des prix qui ne gène pas les riches et qui a entraî­né le déve­lop­pe­ment de nou­veaux réseaux mafieux qui pro­fitent de cette aubaine pour orga­ni­ser des char­ters du sexe : ils rem­plissent des auto­cars de femmes ori­gi­naires des pays de l’Est et les envoient sillon­ner la Suède pour y pro­po­ser des passes à prix cas­sés. Ces femmes se retrouvent à tra­vailler dans des condi­tions ignobles. Les pre­mières vic­times de cette poli­tique, prise sans réelle consul­ta­tion des pros­ti­tuées locales, se retrouvent une fois de plus être les femmes. De plus, sor­tir ain­si la pros­ti­tu­tion de la sphère publique n’est pas une action poli­tique car cela ne règle rien. C’est tout au plus une action morale hypo­crite, regar­der com­ment notre pays est propre en ordre, une action qui fait le jeu des ligues de ver­tu réac­tion­naires et empire la situa­tion des pros­ti­tuées.

    Quand aux solu­tions réelles, je n’en voit qu’une : en finir avec notre concept supré­ma­tiste de civi­li­sa­tion qui s’est déve­lop­pé depuis l’an­ti­qui­té avec l’ar­ri­vée des peuples de guer­riers et leurs reli­gions de domi­na­tion (« Domines la terre et toutes ses créa­tures. » Bible, page 2!). Ce qui implique que dire Non à la guerre et Non à la socié­té indus­trielle de consom­ma­tion, de domi­na­tion et de des­truc­tion de masse, devraient être deux reven­di­ca­tions majeures des mou­ve­ments fémi­nistes. Ces deux reven­di­ca­tions devraient être par­ta­gées par l’en­semble des mou­ve­ments oeu­vrant pour construire, ici et main­te­nant, un monde meilleur, car elles s’at­taquent sur le plan poli­tique au fond du pro­blème et qu’elles peuvent per­mettre de fédé­rer les luttes autour d’ob­jec­tifs poli­tiques com­muns. Bref un bon moyen de per­mettre de sor­tir les forces pro­gres­sistes de leur agi­ta­tion contre-pro­duc­tive car trop sou­vent mora­li­sa­trice au lieu d’être poli­tique. Pas sur que la gauche qui ne sait que culti­ver ses divi­sions au nom d’un mode de vie pro­duc­ti­viste non négo­ciable et qui essaie de nous faire croire que celles et ceux qui fabriquent et lâchent les bombes forment une classe révo­lu­tion­naire l’en­tendent de cette oreille, mais si cela pou­vait l’ai­der à réa­li­ser et recon­naître qu’elle fait par­tie du pro­blème et non de la solu­tion, ce serait bien.

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