Fugue mineure pour riposte majeure

À pro­pos de La domi­na­tion adulte de Yves Bon­nar­del

L’en­fant, de sa nais­sance à ses 18 ans, appar­tient à ses parents, et le sta­tut de mineur l’empêche de s’é­man­ci­per de cette tutelle. Cette dépen­dance est une construc­tion sociale, juri­dique, éco­no­mique et poli­tique. Elle met au jour les déter­mi­na­tions liées à l’âge dans nos socié­tés mais aus­si l’im­por­tance des concepts de sécu­ri­té et de pro­tec­tion dans la mise sous tutelle de la popu­la­tion.

À l’o­ri­gine de cette appro­pria­tion, on retrouve la famille patriar­cale, un des fon­de­ments de notre civi­li­sa­tion. La famille, du mot romain fami­lia, désigne l’ensemble des parents adultes, des enfants, des domes­tiques et des esclaves pos­sé­dés par le pater fami­lias, le père de famille, qui, pen­dant des siècles, pro­fite du tra­vail domes­tique des esclaves, des femmes et des enfants. Le tra­vail domes­tique, ou tra­vail ména­ger, est encore à 80 % effec­tué par les femmes. Il est pour­tant encore cou­rant d’en­tendre cer­tains hommes affir­mer qu’ils « ont une famille à nour­rir », occul­tant ain­si le tra­vail de leur femme et de leurs enfants au sein du foyer. Cette logique d’ap­pro­pria­tion du père est celle du mode de pro­duc­tion domes­tique étu­dié par Chris­tine Del­phy, fémi­niste maté­ria­liste. Jusqu’au XXe siècle, les enfants, comme les femmes, les frères cadets et les sœurs céli­ba­taires vivant dans la famille, étaient une force de tra­vail gra­tuite pour le chef de famille. Ce n’est qu’après des siècles de lutte[1] que les femmes ont pu béné­fi­cier de leur force de tra­vail, la vendre et être rému­né­rées. Jusqu’en 1907, elles ne pou­vaient pas gar­der pour elles cette rému­né­ra­tion, et jusqu’en 1965, un mari pou­vait s’opposer à ce que sa femme tra­vaille à l’ex­té­rieur. Jusqu’à la même date, une femme mariée ne pou­vait pas ouvrir un compte en banque sépa­ré sans l’autorisation de son mari. Pen­dant des siècles, la femme, au même titre que les enfants et les esclaves, pos­sé­dait le sta­tut de mineur et de non-citoyen, pro­prié­té du père de famille. Ce sta­tut d’infériorité sociale, d’incapacité légale, de subor­di­na­tion et d’appropriation est encore celui de l’en­fant, ce qui est par­ti­cu­liè­re­ment visible dans les cas de divorce où il est ques­tion de défi­nir à qui il appar­tient.

Dans son ouvrage, La domi­na­tion adulte : l’op­pres­sion des mineurs, Yves Bon­nar­del dénonce cette appro­pria­tion, ce sys­tème poli­tique, éco­no­mique, juri­dique et social qui livre les jeunes de notre socié­té à l’arbitraire d’un ou deux indi­vi­dus. Rap­ports et études ne cessent de le confir­mer, les agres­sions sexuelles sur les enfants sont en majo­ri­té le fait des parents : en France ce sont 4 mil­lions de per­sonnes vic­times d’in­ceste[2]. Un enfant est tué tous les cinq jours[3]. Les cou­pables sont très majo­ri­tai­re­ment les parents bio­lo­giques, et prin­ci­pa­le­ment les pères. Le docu­ment sou­ligne un lien très fort entre la vio­lence conju­gale et les vio­lences com­mises sur les enfants. Ces agres­seurs ne pré­sentent aucune par­ti­cu­la­ri­té psy­cho­lo­gique, ils sont en réa­li­té quel­conques. Parce que leurs agres­seurs sont leur repré­sen­tant légal, et qu’ils n’ont aucune per­son­na­li­té juri­dique, les enfants sont dans une qua­si-impos­si­bi­li­té de se libé­rer de cette vio­lence et de la contrainte qu’exercent sur eux parents et adultes.

L’ab­sence de per­son­na­li­té juri­dique empêche éga­le­ment les enfants de tra­vailler contre rému­né­ra­tion, hors de la famille. Pour­tant,

« de façon géné­rale dans les pays pauvres, les jeunes des classes pay­sanne et pro­lé­taire doivent tra­vailler pour sur­vivre et, bien sou­vent, pour contri­buer à faire vivre leur famille. Il en va de même pour les dépla­cés ou réfu­giés en temps de guerre, ou les migrants. Ils ont non seule­ment à affron­ter l’exploitation fami­liale et/ou le mar­ché du tra­vail, mais encore les lois qui leur inter­disent toute acti­vi­té qui leur pro­cu­re­rait des moyens de sub­sis­tance. »[4]

Dans les pays du Nord éco­no­mique, nom­breux aus­si sont les enfants fugueurs, envi­ron 160 000 par an, qui seraient bien plus pro­té­gés contre l’ex­ploi­ta­tion — et notam­ment l’ex­ploi­ta­tion sexuelle — si un accès légal au tra­vail leur était per­mis. D’autres enfants, encore, tra­vaillent à l’ex­té­rieur tout sim­ple­ment pour avoir de l’argent de poche. De nom­breux enfants ont besoin, pour sur­vivre et vivre, d’ac­cé­der à des res­sources. Bien que le tra­vail, dans nos socié­tés capi­ta­listes, soit alié­nant, il n’est pos­sible de se pro­té­ger des pires exploi­ta­tions qu’à condi­tion de ne pas dépendre d’une autre per­sonne pour sa sur­vie maté­rielle et de pou­voir choi­sir à sa guise un lieu de vie. L’ac­cès au tra­vail est donc un droit impor­tant pour la jeu­nesse, ain­si que sa régle­men­ta­tion qui doit faire pas­ser les condi­tions de tra­vail des sala­riés devant les béné­fices et le pou­voir des employeurs. Les jeunes qui sont bien trai­tés par leurs familles choi­si­ront sûre­ment d’y res­ter, mais ils doivent avoir la pos­si­bi­li­té d’en par­tir.

Le mode de pro­duc­tion domes­tique est encore le sys­tème majo­ri­taire à tra­vers le monde, 80 % de la popu­la­tion vit de l’agriculture. La pau­vre­té d’un nombre crois­sant de familles oblige tou­jours plus d’en­fants à tra­vailler à l’ex­té­rieur pour par­ti­ci­per et aider au foyer. Le rap­port du Bureau inter­na­tio­nal du tra­vail indique qu’en 2016, 152 mil­lions d’en­fants de 5 à 17 ans et 73 mil­lions effec­tuent des tra­vaux dan­ge­reux. 70 % d’entre eux tra­vaillent dans le milieu agri­cole.

Exclure les enfants de la poli­tique, de la réflexion sur l’ac­cès et les condi­tions de tra­vail, alors qu’ils sont les pre­miers à en subir les consé­quences, est une mal­trai­tance psy­cho­lo­gique et phy­sique. Tout être vivant naît pour vivre libre, le sta­tut de mineur est une pri­son phy­sique et men­tale contre laquelle de nom­breux jeunes se rebellent à juste titre :

« En 2004, las de ne pas être enten­dus, [les enfants tra­vailleurs] haussent le ton et s’adressent direc­te­ment à l’OIT (Obser­va­toire Inter­na­tio­nal du Tra­vail), au tra­vers de la décla­ra­tion de Ber­lin. Ils dénoncent sa poli­tique abo­li­tion­niste qu’ils consi­dèrent comme “une atteinte à leur digni­té et une menace pour leurs droits” et exigent que “leurs voix soient enten­dues […] et leurs inté­rêts pris en consi­dé­ra­tion”.

En 2006, les mou­ve­ments d’enfants et d’adolescents tra­vailleurs d’Asie, d’Afrique et d’Amérique latine [s’opposent] à la jour­née mon­diale de l’OIT contre le tra­vail des enfants (12 juin) et pro­clament par ailleurs le 9 décembre, jour­née mon­diale pour la digni­té des enfants et jeunes tra­vailleurs.

En décembre 2013 des heurts vio­lents opposent à La Paz des cen­taines de mineurs des orga­ni­sa­tions de luttes des enfants et jeunes tra­vailleurs, aux forces de police ; les mineurs pro­testent contre le vote d’une nou­velle loi “sur les enfants et la jeu­nesse” qui, contre­di­sant la toute récente consti­tu­tion boli­vienne, fixe des limites d’âge au tra­vail des enfants. Ils s’indignent de ne pas avoir été asso­ciés à la réflexion et à la rédac­tion de cette loi qui les concerne au pre­mier chef, et refusent toute dis­cri­mi­na­tion. »[5]

Sous pré­texte de pro­tec­tion, les enfants ne sont jamais consul­tés pour toutes les déci­sions les concer­nant. Il en était de même pour la femme qui — disait le père de famille pour jus­ti­fier son emprise —, néces­si­tait la pro­tec­tion d’un homme. N’en­tend-on pas encore aujourd’­hui cer­tains hommes, che­va­liers et che­va­le­resques, affir­mer : « Nous devons pro­té­ger les femmes » contre la vio­lence des hommes et contre elles-mêmes, et ain­si en est-il des enfants. Mais ni les femmes ni les enfants ne demandent cette pro­tec­tion coer­ci­tive.

« Cette idée que les enfants sont des êtres par­ti­cu­liers […] signe l’enfermement des enfants dans la caté­go­rie “êtres infan­tiles, incom­plets”, “à édu­quer”, petits ani­maux à huma­ni­ser, matière “natu­relle” à civi­li­ser, inno­cence et vul­né­ra­bi­li­té à pro­té­ger… en les pri­vant de toute liber­té, de toute auto­no­mie ou sou­ve­rai­ne­té, de tous droits sur eux-mêmes, de tout pou­voir sur leur propre vie. C’est désor­mais parce qu’on accorde beau­coup de prix au fait de les éle­ver, édu­quer, ins­truire, choyer et pro­té­ger, qu’on les tient sous totale tutelle. Pour leur bien. Pour leur ave­nir. Dans leur inté­rêt bien com­pris. Bref, par amour (Cela rap­pelle quelque peu le dis­cours de légi­ti­ma­tion de la colo­ni­sa­tion. D’ailleurs, ne traite-t-on pas pré­ci­sé­ment toutes les domi­né-es comme des enfants ? Avec le même pater­na­lisme, le même rabais­se­ment, la même suf­fi­sance, la même assu­rance d’avoir rai­son à leur place …) »[6]

De plus, affir­mer une incom­pa­ti­bi­li­té entre le tra­vail et l’en­fant est une posi­tion située his­to­ri­que­ment, socia­le­ment et cultu­rel­le­ment. Selon les lieux et les époques, l’en­fant peut aus­si être consi­dé­ré comme sujet res­pon­sable et acteur socio-éco­no­mique à part entière, et son tra­vail comme un mode de socia­li­sa­tion valo­ri­sant et struc­tu­rant. Ce qu’il est d’ailleurs dans de nom­breuses cultures indi­gènes où l’en­fant par­ti­cipe, selon ses capa­ci­tés, à la pro­duc­tion de la socié­té.

Nous avons tous été des enfants, nous avons tous subi cette coer­ci­tion, nous l’a­vons inté­grée et accep­tée parce que dès notre nais­sance la bureau­cra­tie et les ins­ti­tu­tions nous ont impo­sé leur rythme et leurs lois. Le rêve bureau­cra­tique, c’est la réduc­tion de l’homme au rang de rouage obéis­sant et fonc­tion­nel. C’est ain­si que dès sa nais­sance, la socié­té impose aux bébés les heures de bibe­rons, de lever et de cou­cher pour ins­crire dans son corps la sou­mis­sion.

« Je crois plu­tôt que c’est l’État qui est une brute. L’État qui arrache les fils à leur mère pour les jeter aux idoles. Cet homme est le ser­vi­teur de la brute, tout comme le bour­reau. Tout ce que ce type m’a dit, il l’a appris par cœur. Il a dû l’apprendre pour pas­ser son exa­men de consul. Ça sor­tait tout seul. Chaque fois que je lui disais quelque chose, il avait une réponse toute prête pour me clouer le bec. Mais, quand il a vou­lu savoir si j’avais faim et m’a deman­dé : “Avez-vous man­gé ?”, il est sou­dain deve­nu un être humain et a ces­sé d’être au ser­vice de la brute. Avoir faim, c’est humain. Avoir des papiers, ça ne l’est pas, ça n’est pas natu­rel. Toute la dif­fé­rence est là. C’est la rai­son pour laquelle les hommes sont de moins en moins des êtres humains et com­mencent à deve­nir des per­son­nages en car­ton-pâte. La brute n’a que faire d’êtres humains ; ils donnent trop de tra­vail. Les per­son­nages en car­ton-pâte se laissent mieux mettre au pas, aucune tête ne dépasse, et les ser­vi­teurs de la brute ont alors la vie plus facile. »[7]

L’État veille à ce que cette sou­mis­sion se trans­mette de père en fils, et notam­ment au moyen de ses ins­ti­tu­tions sco­laire et car­cé­rale.

« À par­tir de la fin du XVIIIe siècle, l’école s’est sub­sti­tuée à l’apprentissage comme moyen d’éducation. Cela veut dire que l’enfant a ces­sé d’être mélan­gé aux adultes et d’apprendre la vie direc­te­ment à leur contact. Mal­gré beau­coup de réti­cences et de retards, il a été sépa­ré des adultes et main­te­nu à l’écart dans une manière de qua­ran­taine avant d’être lâché dans le monde. Cette qua­ran­taine, c’est l’école, le col­lège. Com­mence alors un long pro­ces­sus d’enfermement des enfants (comme des fous, des pauvres, des pros­ti­tuées) qui ne ces­se­ra plus de s’étendre jusqu’à nos jours et qu’on appelle la sco­la­ri­sa­tion. »[8]

L’é­cole est un lieu d’embrigadement où il est essen­tiel­le­ment ensei­gné la sou­mis­sion au pou­voir. La curio­si­té des enfants y est étouf­fée par un sys­tème puni­tif et abru­tis­sant, qui les détourne en quelques années de leur soif de savoir innée. Les exploits de Mozart enfant, dans le domaine de la com­po­si­tion, appa­raissent dif­fi­ci­le­ment croyables aujourd’­hui, mais de son temps, ce n’était pas si excep­tion­nel. Un compte-ren­du détaillé des années d’enfance de Louis XIII, né en 1601, nous montre que nous sous-esti­mons les pos­si­bi­li­tés des enfants. Son méde­cin indique que dès l’âge de dix-sept mois il jouait du vio­lon et chan­tait tout le temps. Il n’é­tait pour­tant pas un génie et prou­va même ulté­rieu­re­ment qu’il n’était pas plus intel­li­gent que la plu­part des aris­to­crates de son époque. À trois et quatre ans res­pec­ti­ve­ment, il com­men­ça à lire et à écrire. À quatre et cinq ans, bien qu’il jouait encore à la pou­pée, il tirait à l’arc, jouait aux cartes et aux échecs avec les adultes, et à beau­coup d’autres jeux de grande per­sonne. À l’âge de sept ans, il com­men­ça à por­ter des vête­ments mas­cu­lins sem­blables à ceux des adultes, ses pou­pées lui furent reti­rées, et des pré­cep­teurs com­men­cèrent à diri­ger son édu­ca­tion ; il se mit à chas­ser, à faire de l’équitation, à tirer au fusil et à jouer à des jeux d’argent.

Au XVIIe siècle, la femme et l’en­fant de moins de 7 ans se dis­tin­guaient de l’homme, mais une fois pas­sé cet âge, ne res­tait plus qu’une dis­tinc­tion entre femme et homme. C’est l’apparition de la cel­lule fami­liale cen­trée sur l’enfant qui ren­dit néces­saire une ins­ti­tu­tion en mesure de struc­tu­rer l’enfance.

Toute une spé­cia­li­sa­tion infan­tile s’est alors déve­lop­pée pour répondre à l’i­mage que l’on se fai­sait de l’en­fance : les contes furent relé­gués aux dis­trac­tions pour enfants, dépouillés de tout ce qui pou­vait paraître anxio­gène aux adultes, et un lan­gage par­ti­cu­lier s’est déve­lop­pé, un lan­gage infan­ti­li­sant et mièvre. « C’est, vous com­pre­nez, qu’il ne faut pas par­ler de cer­taines choses devant les enfants », disent encore de nom­breux adultes.

« Les jouets ne firent leur appa­ri­tion qu’à par­tir de 1600, et même alors, on ne les uti­li­sait que pour les enfants de moins de trois ou quatre ans. Les pre­miers jouets n’étaient que des répliques, à l’échelle enfan­tine, d’objets d’adultes : le che­val de bois rem­pla­çait le che­val véri­table que l’enfant était trop petit pour enfour­cher. Mais à la fin du XVIIe siècle les objets spé­cia­le­ment créés pour les enfants s’étaient répan­dus. C’est de cette époque éga­le­ment que datent les jeux réser­vés aux enfants (en fait il s’agissait d’une simple divi­sion : cer­tains jeux par­ta­gés jusqu’ici par les enfants et les adultes furent aban­don­nés aux enfants et aux classes infé­rieures de la socié­té, tan­dis que d’autres furent, à par­tir de cette époque, repris par les adultes de manière exclu­sive, et devinrent les “jeux de socié­té” des classes supé­rieures). »[9]

Mais rien de tout cela ne serait par­ve­nu à faire réel­le­ment des enfants une classe sociale asser­vie si l’école moderne n’a­vait été ins­ti­tuée. Elle donne à l’enfance une struc­ture en iso­lant les enfants du reste de la socié­té par une sorte de ségré­ga­tion, retar­dant ain­si leur matu­ri­té et les empê­chant d’acquérir les connais­sances spé­cia­li­sées qui pour­raient les rendre utiles à la socié­té. Sa prin­ci­pale fonc­tion est de « dis­ci­pli­ner » plu­tôt que d’enseigner la connais­sance pour elle-même. Il n’est donc pas éton­nant que l’instruction sco­laire moderne retarde le déve­lop­pe­ment de l’enfant. Et comme si cela ne suf­fi­sait pas, une dis­tinc­tion selon les âges fut ins­tau­rée après le XVIIIe siècle, avec un cloi­son­ne­ment rigide des « classes ». Il n’était même plus pos­sible aux enfants de s’appuyer sur leurs aînés un peu plus âgés et plus expé­ri­men­tés.

« Au cours des XVIIe et XVIIIe siècles, on a donc com­men­cé à iso­ler l’enfant de la vie com­mune : pour pré­ser­ver sa mora­li­té, pour l’éduquer, en lui inter­di­sant telle ou telle atti­tude, en lui en pres­cri­vant d’autres. L’optique de l’époque était celle du redres­se­ment, en rela­tion avec le pro­jet consti­tu­tif de la moder­ni­té : celui d’une rai­son sou­cieuse de maî­tri­ser et de redres­ser la nature en la sou­met­tant aux normes qu’elle lui impose de l’extérieur.

De façon très logique, pour les uto­pistes, qu’ils fussent bour­geois, socia­listes ou anar­chistes, l’éducation a été conçue comme le socle sur lequel s’érigerait l’ordre nou­veau ; pour les “réac­tion­naires”, c’est sur l’éducation éga­le­ment que se recons­trui­rait en revanche l’ordre ancien. Bref, l’éducation est deve­nue un enjeu de pou­voir déme­su­ré, dont les enfants font tou­jours les frais et sont les pre­mières vic­times.

C’est à par­tir du XIXe siècle que la socié­té se donne véri­ta­ble­ment les moyens d’encaserner les enfants. La notion de pro­tec­tion, on l’a vu, a com­men­cé à se déve­lop­per en même temps qu’on se sou­ciait de pré­ser­ver “l’enfant” des tra­vaux indus­triels puis agri­coles pénibles et de rele­ver l’âge à par­tir duquel il pou­vait tra­vailler. Moins il pou­vait tra­vailler jeune, plus “l’enfant” était per­çu comme inca­pable par nature, parce qu’enfant et imma­ture, de sub­ve­nir seul à ses besoins et même, pro­gres­si­ve­ment, de faire face aux situa­tions les plus simples de la vie quo­ti­dienne. »[10]

Ce n’est plus la famille mais l’État qui gère le « déve­lop­pe­ment per­son­nel » de l’en­fant, déve­lop­pe­ment qui n’est autre qu’une incul­ca­tion des normes sociales et de la sou­mis­sion à l’autorité. L’é­cole encadre et sur­veille, forme à la dis­ci­pline du tra­vail, à l’ac­cep­ta­tion des ordres et per­met de main­te­nir à l’écart de la vie sociale et poli­tique toute la classe que consti­tue les mineurs. La prise en charge de l’é­du­ca­tion des enfants par l’État lui per­met d’é­lar­gir cette infan­ti­li­sa­tion à tout le peuple pour mieux l’ad­mi­nis­trer, le contrô­ler et le trans­for­mer en simple consom­ma­teur. Il n’est pas éton­nant que le mar­ché le plus lucra­tif soit celui de l’en­fance, les adultes dépen­sant sans comp­ter des objets dont ils croient — à rebours — avoir tant man­qué dans leur enfance. Tout le monde du diver­tis­se­ment par­ti­cipe éga­le­ment à main­te­nir le peuple dans l’hé­bé­tude du fan­tasme d’une inno­cence enfan­tine qui serait entiè­re­ment domi­née par les émo­tions les plus vio­lentes et contra­dic­toires. En effet, « la ratio­na­li­té ayant été défi­nie à l’encontre des émo­tions, les mani­fes­ta­tions émo­tives “déchaî­nées” liées aux décharges émo­tion­nelles ont été de plus en plus répri­mées puis, depuis la seconde moi­tié du siècle der­nier, empê­chées par les divers psy­cho­tropes déployés au ser­vice de la paix sociale : or, si l’on empêche le libre cours des émo­tions, la pen­sée se fige dans des auto­ma­tismes, et des réac­tions de des­truc­tion ou d’autodestruction, effort déses­pé­ré ou rési­gna­tion, occupent tout l’espace men­tal. »[11] Mais ces mêmes émo­tions, inac­cep­tables dans cer­tains contextes, sont exa­cer­bées et exploi­tées par le monde du spec­tacle qui fonc­tionne comme un psy­cho­trope : les images et les sons de der­nières géné­ra­tions sont conçus pour en mettre plein la vue et étio­ler la réflexion, les fêtes foraines et les jeux les plus excen­triques per­mettent de libé­rer ces décharges, ain­si que les grandes bra­de­ries. Ce genre de diver­tis­se­ment tient en effet bien plus de la cathar­sis que de la créa­tion, source d’é­man­ci­pa­tion et de déhis­cences. Il est dan­ge­reux de croire que l’in­fan­ti­li­sa­tion des mineurs n’a aucune consé­quence sur leur deve­nir, qu’elle n’en a pas eu sur nous-mêmes, qu’il suf­fit d’at­teindre l’âge de la majo­ri­té pour que cette ser­vi­tude dis­pa­raisse ; dix-huit ans de cette édu­ca­tion sans trêve fixe en nous-mêmes les règles sociales en vigueurs les plus imbé­ciles et les plus immo­rales. Il est d’ailleurs assez remar­quable que dans nombre de cir­cons­tances on ne puisse pas même recon­naître aux majeurs des qua­li­tés de matu­ri­té ou de dis­cer­ne­ment. La vie de tous les jours suf­fit à illus­trer le fait que des capa­ci­tés qui devraient être la moindre des choses pour s’autoriser à par­ler de vie « auto­nome », comme celle de savoir dire oui ou non de façon rai­son­née, manquent en fait cruel­le­ment.

Lors des émeutes de ban­lieues de l’hiver 2005, de nom­breux lieux sco­laires furent détruits. Cela n’a en véri­té rien d’ex­tra­or­di­naire, les incen­dies de col­lèges et lycées existent depuis leur appa­ri­tion. Pour don­ner un exemple, la revue Les Temps modernes évo­quait en 1974 un éta­blis­se­ment incen­dié par semaine. Mais le mépris qu’essuient les popu­la­tions des ban­lieues est tel qu’il n’a pas sem­blé impor­tant pour qui­conque de se ques­tion­ner sur cette colère expri­mée contre le sys­tème sco­laire.

Comme le sou­ligne S. Fires­tone, les enfants qui peuvent encore échap­per à ce cau­che­mar super­vi­sé sont ceux des ghet­tos et de la classe labo­rieuse où sur­vit encore une com­mu­nau­té ouverte n’ayant pas peur de la rue. Les enfants n’y sont pas ségré­gués par tranche d’âge, ils peuvent vaga­bon­der loin de la mai­son ou jouer jusqu’à des heures tar­dives, et échangent avec les adultes d’é­gal à égal. À l’école, ils sont indis­ci­pli­nés et sau­vages, parce qu’ils conservent encore une cer­taine irré­vé­rence à l’égard de cette ins­ti­tu­tion qui, après tout, est ori­gi­nel­le­ment une créa­tion de la classe moyenne.

Dans le monde entier, des jeunes luttent en per­ma­nence contre leur sta­tut social et contre ses consé­quences en termes de mise sous tutelle, d’enfermement, de dis­ci­pline, d’éducation, de « pro­tec­tion », de mar­gi­na­li­sa­tion, de pau­vre­té et de clan­des­ti­ni­té. Les mineurs ont de tout temps joué un rôle poli­tique impor­tant et c’est en toute connais­sance de cause qu’ils se sont inves­tis et s’in­ves­tissent encore mas­si­ve­ment dans les révo­lu­tions (1789, 1848, 1871, 1968, les « révo­lu­tions arabes », la GED…)

« Le pre­mier groupe résis­tant en France, la Main noire, est consti­tué d’adolescents alsa­ciens qui se sont orga­ni­sés de façon très effi­cace en dehors de toute influence adulte ; c’est lui qui com­met­tra les pre­miers atten­tats d’envergure contre les nazis en France. Ce sont des mineurs qui orga­nisent le pre­mier déraille­ment de convoi de dépor­ta­tion de Juifs en Bel­gique et per­mettent l’évasion de nombre d’entre eux. À Paris, un jeune étu­diant de dix-sept ans, aveugle de sur­croît, orga­nise les Volon­taires de la liber­té, orga­ni­sa­tion qui comp­te­ra jusqu’à 400 membres, l’Edelweiss. Un mou­ve­ment fort de plu­sieurs dizaines de mil­liers de gar­çons et de filles, âgés de douze à vingt ans, qui se sont relayés pen­dant une dou­zaine d’années pour tenir tête à Adolf Hit­ler. Du début à la fin du nazisme. »[12]

Ain­si la moi­tié des Forces fran­çaises libres était-elle com­po­sée de jeunes de moins de vingt ans[13].

Yves Bon­nar­del recense éga­le­ment de nom­breuses luttes de mineurs, sou­vent oubliées et/ou occul­tées. À Ber­lin, en 1896, des groupes de jeunes, sou­hai­tant échap­per à la socié­té répres­sive et de plus en plus indus­trielle de la fin du XIXe siècle, fondent le Wan­der­vo­gel pour mener une vie auto­nome loin des villes. Dès les années 1930, le mou­ve­ment des Youth Rights, dont les racines remontent à la Grande Dépres­sion, lut­tait pour les droits des civils et l’é­qui­té inter­gé­né­ra­tion­nelle, et a influen­cé le mou­ve­ment des droits civiques, l’op­po­si­tion à la guerre du Viet­nam et de nom­breux autres mou­ve­ments. En France, en 1971, appa­raît un éphé­mère Front de Libé­ra­tion de la Jeu­nesse, ins­pi­ré notam­ment par les situa­tion­nistes ; à Paris, un col­lec­tif Mineurs en lutte a vu le jour fin 1978.

Pour échap­per à l’ex­ploi­ta­tion fami­liale et à sa vio­lence, beau­coup d’en­fants bravent de nom­breux dan­gers, ils sont prêts à encou­rir viols, pros­ti­tu­tion, clan­des­ti­ni­té et vie dans la rue. Depuis les années 1850, des adultes soli­daires tentent de mettre en œuvre des moyens de sous­traire les enfants à l’enfermement dis­ci­pli­naire qui se met par­tout en place en déve­lop­pant des péda­go­gies alter­na­tives sou­cieuses de ne pas bri­ser les enfants. Des « écoles » liber­taires sont créées, des orphe­li­nats qui refusent la dis­ci­pline.

L’É­tat est en guerre contre les mineurs, et chaque jour, en France, 3 à 5 enfants en font les frais. Plus de 100 000 mineurs sont empri­son­nés dans ses ins­ti­tu­tions (foyers, asiles et uni­tés psy­chia­triques…) sans comp­ter les mil­lions d’entre eux qui sont rete­nus toute la jour­née dans les écoles ou dans les familles. Des cités entières sont occu­pées par la police qui contrôle jour et nuit les allées et venues de ces jeunes, les har­ce­lant au moyen de contrôles d’identité à répé­ti­tion. On observe un véri­table réseau de coer­ci­tion com­pre­nant l’école, les édu­ca­teurs, la police et la jus­tice, le déve­lop­pe­ment des filières sécu­ri­taires à l’école, la péna­li­sa­tion de l’absentéisme, la res­pon­sa­bi­li­sa­tion pénale des parents, la sup­pres­sion des allo­ca­tions fami­liales en cas « d’infractions », l’abaissement de l’âge pénal à treize ans, la pos­si­bi­li­té de pas­ser devant un juge pour enfant dès dix ans.

« Jugé res­pon­sable depuis le bac à sable, il me semble
Qu’on m’a humi­lié dans les grands ensembles
Usé par cette vie qui est fade
L’hu­meur est comme le temps, maus­sade
Et mes sou­rires ne sont qu’une façade
Les fan­tômes du pas­sé reviennent sans cesse
Comme les poings d’un flic que la juge trans­forme en caresses »[14]

Centres édu­ca­tifs fer­més, Éta­blis­se­ments péni­ten­tiaire pour mineurs, quar­tiers pour mineurs en mai­sons d’ar­rêts, les murs se mul­ti­plient, les humi­lia­tions, les arres­ta­tions, les incar­cé­ra­tions, sous pré­texte de lutte contre la délin­quance juvé­nile :

« Édu­quer, c’est incul­quer des peurs, des inter­dits, des aver­sions, des tabous. C’est impri­mer des normes, des pré­fé­rences, des goûts, des dési­rs. C’est orien­ter, cana­li­ser, for­mer la per­son­na­li­té. Il s’agit là d’un pou­voir exor­bi­tant. L’intérêt supé­rieur de la socié­té est invo­qué, tou­jours ; mais en quoi l’intérêt d’un regrou­pe­ment devrait-il se révé­ler supé­rieur à celui de cha­cun de ses “membres” ? Si le regrou­pe­ment en ques­tion se révèle nui­sible à cha­cun, par exemple, ne devrait-on pas lui refu­ser allé­geance ? Et s’il se révèle nui­sible à une mino­ri­té, n’est-elle pas en droit de s’insoumettre ? Et s’il s’avère néfaste à un seul, celui-là n’a‑t-il pas rai­son de refu­ser de plier.

Par­tout les enfants sont sou­mis à l’ordre adulte, essen­tiel­le­ment mas­cu­lin, et à sa vio­lence. La moi­tié d’entre eux sont des femmes (des fillettes, des filles), sou­mises encore à des condi­tions d’oppression de genre qui redoublent leur exploi­ta­tion. Cette exploi­ta­tion a lieu dans un cadre fami­lial (tra­vail domes­tique, agri­cole, arti­sa­nal…), et/ou dans le cadre d’un mar­ché com­pé­ti­tif et désor­mais concur­ren­tiel à l’extrême, en tant que “tra­vail infor­mel” (vente dans la rue, etc.) ou bien dans des manu­fac­tures, des usines ou des grandes plan­ta­tions. »[15]

Cette domi­na­tion qui nous infan­ti­lise du ber­ceau au tom­beau s’exerce aus­si éga­le­ment dans la cap­ta­tion de notre capa­ci­té à nous défendre, à répondre aux humi­lia­tions, nous pri­vant d’une par­tie impor­tante de notre puis­sance. Toute cette culture est une alié­na­tion des corps qui com­mence par cet assu­jet­tis­se­ment à la non-vio­lence. Mais cette vio­lence qui nous est faite et nous condamne à ne pou­voir agir pour nous défendre trans­forme humi­lia­tions et rages impuis­santes en un déchaî­ne­ment mor­ti­fère qui se retourne sou­vent contre nous. Nous devons appri­voi­ser cette vio­lence, l’ai­gui­ser et la retour­ner effi­ca­ce­ment contre l’a­gres­seur.

Ain­si que l’é­crit Elsa Dor­lin dans Se défendre :

« En 1685, le Code noir défen­dait “aux esclaves de por­ter aucune arme offen­sive ni de gros bâtons” sous peine de fouet. Au XIXe siècle, en Algé­rie, l’État colo­nial inter­di­sait les armes aux indi­gènes, tout en accor­dant aux colons le droit de s’armer. Aujourd’hui, cer­taines vies comptent si peu que l’on peut tirer dans le dos d’un ado­les­cent noir au pré­texte qu’il était “mena­çant” ; dis­cri­mi­ner entre ceux qui sont plei­ne­ment des sujets et les autres ; celles et ceux dont il s’agira d’amoindrir et d’anéantir, de dévoyer et de délé­gi­ti­mer la capa­ci­té d’autodéfense — celles et ceux qui, à leur corps défen­dant, seront exposé.e.s au risque de mort, comme pour mieux leur incul­quer leur inca­pa­ci­té à se défendre, leur impuis­sance radi­cale. »

C’est parce que nous refu­sons cette impuis­sance radi­cale que la vio­lence, comme le déclare Andrea Dwor­kin, nous semble sou­vent pré­fé­rable à la loi.

Ana Mins­ki


  1. Cf. L’ennemi prin­ci­pal de Chris­tine Del­phy
  2. https://aivi.org/association/presentation-daivi.htmlhttps://www.lexpress.fr/actualite/societe/4‑millions-de-francais-se-disent-victimes-d-inceste_1746442.html
  3. https://www.lemonde.fr/societe/article/2019/04/26/en-france-un-enfant-tue-tous-les-cinq-jours-par-ses-parents-ou-leurs-proches_5455518_3224.html
  4. Yves Bon­nar­del, La domi­na­tion adulte : l’op­pres­sion des mineurs
  5. ibid.
  6. S. Fires­tone, Pour l’a­bo­li­tion de l’en­fance
  7. B. Tra­ven, Le vais­seau des morts
  8. P. Ariès, L’en­fant et la vie fami­liale sous l’An­cien Régime
  9. S. Fires­tone, L’a­bo­li­tion de l’en­fance
  10. Yves Bon­nar­del, La domi­na­tion adulte. L’op­pres­sion des mineurs.
  11. ibid.
  12. ibid.
  13. Roger Fali­got, La Rose et l’E­del­weiss. Ces ados qui com­bat­taient le nazisme.
  14. Pro­dige Anfalsh, Cal­vaire
  15. Yves Bon­nar­del, La domi­na­tion adulte. L’op­pres­sion des mineurs.

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Comments to: Fugue mineure pour riposte majeure (par Ana Minski)
  • 14 novembre 2019
  • 14 novembre 2019

    Le pro­grès et le déve­lop­pe­ment sont des armes de des­truc­tions mas­sives. L’é­cole et tout le sys­tème de sco­la­ri­sa­tion mis en place et gérés par les gou­ver­ne­ments et leurs ins­ti­tu­tions (dans un but de déve­lop­pe­ment et de pro­grès), détruisent l’é­vo­lu­tion de l’es­pèce humaine en façon­nant ce qu’ils appellent l’en­fance et l’a­do­les­cence selon un ima­gi­naire qui ne pro­fite qu’à une classe capi­ta­liste et ou reli­gieuse et ou patriar­cale. Cet ima­gi­naire (avec toutes les tech­no­lo­gies qu’il amène) est en train d’en­va­hir la pla­nète et de faire des robots ayant tous le même objec­tif, le bon­heur. Cette notion qu’est le bon­heur est une inven­tion favo­ri­sant la consom­ma­tion d’ob­jets au détri­ment du bien être et de l’é­co­lo­gie. La recherche du bon­heur a mis en avant plan des notions intan­gibles que sont l’a­mé­lio­ra­tion et le mieux. Cette course ou plu­tôt cette com­pé­ti­tion pla­né­taire vers le mieux être nous éloigne d’une spi­ri­tua­li­té éco­lo­gique que cer­tains peuples réus­sissent à gar­der mal­gré tout. L’i­ma­gi­naire de domi­na­tion qu’ont en com­mun le capi­ta­liste, la reli­gion et le patriar­cat est d’une vio­lence tel que nous en sommes ren­dus des esclaves. Des esclaves clas­si­fiés selon des sta­tuts sociaux qui favo­risent une ges­tion des com­por­te­ments qui pro­fitent à une élite.

    Je tiens à m’ex­cu­ser auprès des 3 humains (qui sont main­te­nant adultes selon l’i­ma­gi­naire col­lec­tif en vigueur), qui ont vu le jour suite à ma rela­tion amou­reuse ( qui se conti­nue encore aujourd’­hui), pour les avoir lais­sés aux mains d’un sys­tème qui ne vou­lait pas leur bien mais leur par­ti­ci­pa­tion dans la quête de pro­fit tel des esclaves.

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  • 15 novembre 2019

    Ouaip !
    J’ap­prouve cette pen­sée d’A­na Mins­ki (pas que celle-ci d’ailleurs) et du coup, j’y vais de mon com­men­taire.
    « Mais c’est tout moi,ça, c’est tout moi ! Elle m’a fil­mé ou quoi ? »
    Bon, j’exa­gère un tan­ti­net. Cepen­dant j’ai res­sen­ti cette emprise sour­noise de l’é­cole — et de l’é­du­ca­tion plus glo­ba­le­ment — d’as­sez bonne heure.
    Quand je disais à mon père, vers 15/16 ans, que je vou­lais aller bos­ser à l’u­sine au lieu de me faire chier au lycée, il ne com­pre­nait pas.
    Ma mère non plus, mais il faut dire qu’eux dans leur jeu­nesse, ils ont man­gé plus gras que moi. Avec des parents cathos de droite pour l’une et une tri­bu pay­sanne bre­tonne encore plus radi­cale pour l’autre.
    Snif ! mes pauvres parents ! Ils n’ont pas eut de chance, vrai­ment non. Maman sur ses vieux jours s’en sort un peu mieux avec les jeunes géné­ra­tions tan­dis que papa conti­nue de se frap­per la poi­trine en décla­mant ‘pater fami­lias’, ima­gi­nant amu­ser la gale­rie. Véri­dique.
    Donc, un beau jour arrive que je me sens la force de résis­ter, et là je réus­sis le coup de maître : foi­rer mes études, fuguer, com­men­cer à fumer du shit etc.
    S’en­suit sur le champs l’ap­pli­ca­tion de ma propre pen­sée, bien enfouie et pro­té­gée au fond de mes tripes :
    vivre la vraie vie.
    Avec ma com­pagne qui émer­geait d’une famille aux prin­cipes iden­tiques, nous com­men­çons donc à pro­fi­ter de notre jeu­nesse. Peu de tra­vail car nous nous conten­tions de peu — et c’est tou­jours le cas 35 ans après — vagi­li­té tous azi­muts, ren­contres, décou­vertes, que du bon­heur…
    Nous avions en com­mun aus­si de ne pas vou­loir d’en­fant.
    Ca aide beau­coup pour pro­fi­ter de la vie !

    Quin­quas depuis quelques années nous consta­tons qu’un énorme déca­lage s’est pro­duit entre la plu­part de ceux que nous croi­sons par la force des choses, et nous.

    Nous sommes mal­gré le temps res­tés de grands enfants, rieurs et rai­son­nables, atten­tifs et curieux, capables de tolé­rance autant que de mépris.

    Mais, comme bon nombre d’entre vous, une cer­taine tris­tesse s’am­pli­fie au fond de nos coeurs, de voir tout foutre le camp.

    Et peu-à-peu, inexo­ra­ble­ment, nous nous retran­chons dans notre com­pli­ci­té.

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  • 15 novembre 2019

    Texte fort inté­res­sant, mais si je peux me per­mettre, il y a une erreur dans le texte, l’en­fant a bien la per­son­na­li­té juri­dique (il peut donc héri­ter par exemple, ou être sujet de droits), et ce même si cer­tains de ses droits ne peuvent être exer­cés direc­te­ment par lui avant sa majo­ri­té.

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    • 17 novembre 2019

      Mer­ci pour cette pré­ci­sion

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      • 21 novembre 2019

        Je vous en prie. Tou­jours un plai­sir de vous lire, je ne suis pas tout le temps d’ac­cord mais vous me faites réflé­chir et me sti­mu­lez. À bien­tôt !

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  • 15 novembre 2019

    le com­men­taire s’est per­du dans les limbes de la socié­té répres­sive

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  • 16 novembre 2019

    Excellent texte. Il y manque néan­moins un point essen­tiel : l’in­ter­dic­tion ou les obs­tacles faits aux enfants à vivre des rela­tions amou­reuses entre eux, de manière choi­sie. Les his­toires d’a­mour des enfants ne sont pas prises au sérieux par les adultes, leur sexua­li­té est inter­dite. Lors­qu’une rela­tion d’a­mour se noue, elle est tri­bu­taire des trans­ports, du temps, gérés par les adultes. Lors d’un démé­na­ge­ment, par exemple, le désir de l’en­fant de res­ter en rela­tion avec son amou­reux-se n’est pas pris au sérieux, moins que celui de res­ter en rela­tion avec les cama­rades. L’é­cole sur­veille les « débor­de­ments » même lorsqu’il s’a­git d’en­fants consen­tants. Les parents sont hys­té­riques concer­nant ce sujet. Cela nuit au déve­lop­pe­ment de l’en­fant, le prive d’ex­pé­riences indis­pen­sables à son épa­nouis­se­ment, et peut le rendre très mal­heu­reux. On pen­sait ail n’y a pas si long­temps que l’on pou­vait opé­rer les bébés sans anes­thé­sie, car ils n’é­taient pas cen­sés souf­frir. Les cha­grins d’a­mour des enfants sont consi­dé­rés avec la même légè­re­té.

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    • 17 novembre 2019

      Oui, en effet, Yves Bon­nar­del en parle un peu dans son livre mais c’est un sujet sen­sible qui méri­te­rait de faire l’ob­jet d’un article à part entière.

      Reply
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