Derrière les idées reçues : à propos de la centrale solaire prévue à Barrettali, dans le Cap Corse

Des intérêts et des implications de l’installation d’une centrale solaire (ou de quelque ensemble de production d’énergie dite « verte » ou « renouvelable »)

Sur le territoire de la petite commune de Barrettali, dans le Cap Corse, la société Corsica Verde s’apprête, en coopération avec la mairie, à installer une centrale solaire au sol, « sur le flanc Sud d’un vallon actuellement occupé par du maquis ». Le projet occupera une superficie totale de 119 040 m² (11,9 ha), dont environ 6,5 ha pour les 17 232 panneaux photovoltaïques (modules polycristallins) qui seront posés.

D’après ses promoteurs, la réalisation de cette centrale est tout à fait positive pour les raisons habituelles, celles que donnent tous les promoteurs de ce genre de projet. Produire de l’énergie « verte » est une bonne chose, cela s’inscrit dans une dynamique qui rend plus « verte », plus « durable » notre société. Cela participe au développement économique de la commune et de la région, à l’augmentation de leur « autonomie énergétique », etc.

Qu’en est-il en réalité ?

L’étude d’impact environnemental conclut, sans surprise, que même si l’on trouve des espèces protégées dans la zone concernée, la réalisation du projet ne devrait pas leur nuire outre mesure. On peut en douter, mais admettons. De toute façon, même lorsqu’un tel projet menace officiellement des espèces protégées, y compris des espèces en danger, il a de grandes chances d’être approuvé quand même. Exemple : en 2016, préfète des Pyrénées-Orientales, Josiane Chevalier y a autorisé une « dérogation à l’interdiction d’atteinte aux espèces protégées au titre de l’article L.411–2 du code de l’environnement concernant la centrale solaire thermodynamique eLlo sur la commune de Llo ». Et, plus précisément, « une demande de dérogation concernant 18 espèces de flore et de faune protégées et portant sur la destruction de spécimens et la destruction, l’altération ou la dégradation de sites de reproduction ou d’aires de repos de ces espèces », et « la destruction par le projet de 6,13 ha de zones humides ». Pourquoi ? Parce que

« le projet de centrale solaire thermodynamique au sol eLlo sur la commune de Llo présente des raisons impératives d’intérêt public majeur, y compris de nature sociale et économique du fait qu’il permet : la production d’énergie renouvelable, la création d’emplois lors de la phase construction (110 emplois pendant 2 ans) et lors de la période d’exploitation (8 emplois), la création d’un tissu économique dédié au solaire thermodynamique à concentration, la création d’un groupement d’entreprises françaises compétitives sur les marchés solaires à l’international, la constitution d’un centre de formation pour les projets solaires thermodynamiques à concentration, le renforcement de la culture industrielle du solaire associée au plateau Cerdan, l’intégration à la plateforme de R&D régional Thémis Solaire Innovation, la collaboration avec le centre de recherche CNRS PROMES ».

En clair : au nom de l’économie, il est acceptable de détruire des espaces naturels et des espèces protégées. La préservation du monde naturel, la santé de la biosphère, l’écologie, importent bien moins que l’argent, que l’expansion de la société industrielle, que le système techno-économique. Bien entendu, l’entreprise en charge de la construction de la centrale s’est engagée à « compenser » les destructions environnementales qu’elle avait été autorisée à entreprendre. Malheureusement, le principe de soi-disant « compensation » n’est qu’une prétention creuse et absurde. Dans les faits, c’est un lamentable désastre.

Revenons à la centrale solaire de Barrettali. Peut-on dire que l’énergie qu’elle produirait serait réellement « verte » ? Là, les choses se compliquent beaucoup. Quid de la fabrication des panneaux solaires ? La question ne semble pas intéresser grand monde. Le silicium est un de leurs principaux composants. Si les promoteurs du solaire ne manquent jamais de rappeler qu’on le trouve en abondance, ils oublient de dire qu’il requiert une purification, un traitement très énergivore (« La plupart des usines qui transforment la silice en silicium sont basées en Chine, et fonctionnent au charbon »)[1]. Son recyclage, également énergivore, est limité : quatre utilisations, au maximum. De son extraction à son traitement à son recyclage, on observe donc déjà de nombreux impacts écologiques significatifs. Le panneau solaire est également composé de verre — dont le recyclage est, certes, simple, mais aussi très énergivore — d’aluminium, de plastique, d’argent, et parfois de bien d’autres éléments. D’où viennent-ils, quels sont les impacts, sociaux et environnementaux, de leur production ? Est-ce soutenable ? Est-ce éthique ? Et quid des « autres équipements installés (onduleurs, convertisseurs batteries/stockage et transformateurs) », et de tout le câblage ? La durée de vie d’un onduleur est de 8 à 12 ans, soit deux fois moins que celle du panneau solaire. Quels matériaux la production de ces onduleurs et « autres équipements » requiert-elle ? D’où viennent-ils et quels sont les impacts, sociaux et environnementaux, de leur production ? Dans l’ensemble, tout cela est-il soutenable, écologique ? Pour répondre à toutes ces questions, encore faudrait-il qu’elles soient posées et étudiées.

Nul besoin d’attendre qu’elles le soient un jour. Elles ne le seront sans doute jamais sérieusement. Sans trop prendre de risques, nous pouvons proposer quelques grandes lignes de réponse. Contrairement aux nombreuses prétentions « vertes » et « durables » qui nous sont présentées, la production de tous ces matériaux implique d’innombrables dommages écologiques — la production du lithium des batteries, pour prendre un autre exemple, est également très délétère[2]. En outre, elle repose sur la présente organisation sociopolitique du monde, dont le caractère supposément « démocratique », et pas seulement en ce qui concerne les gouvernements comme celui de la Chine, relève également de l’imposture. Ainsi que le souligne[3] le professeur de sciences politiques Francis Dupuis-Déri :

« En ce qui concerne la “démocratie” moderne, plusieurs formes de pouvoir coexistent et sont en compétition à l’intérieur même du système politique officiel. La majorité du peuple n’exprime pas sa voix, même dans la prétendue chambre démocratique, puisque c’est seulement une minorité extrêmement réduite de “représentants” qui délibère au nom de la majorité ou de l’ensemble de la nation. Comme le souligne Jean-Jacques Rousseau, la majorité n’a que le pouvoir de choisir la petite clique qui gouvernera l’ensemble de la communauté. À titre de comparaison, serait-il correct d’affubler du terme de “monarchie” un régime où un individu — appelé roi ou reine — aurait comme unique pouvoir de confirmer tous les quatre ou cinq ans un ou des individus à titre de représentants détenant les vrais pouvoirs et gouvernant en son nom ? Un tel régime serait probablement reconnu comme étant une fausse monarchie ou une aristocratie. Il pourrait très bien être appelé “monarchie” par habitude ou pour des raisons idéologiques, en dépit de son caractère plutôt aristocratique. De même, un régime dans lequel le seul pouvoir des aristocrates serait d’élire un représentant unique tous les quatre ou cinq ans qui gouvernerait en leur nom serait probablement identifié dans les faits comme une monarchie. La “démocratie” moderne, dans laquelle gouverne une clique de représentants élus par le peuple, correspond donc bien plus à une aristocratie (le règne d’une minorité) qu’à une démocratie (le règne de la majorité). La tradition philosophique a d’ailleurs reconnu ce fait. Aristote, Spinoza, Montesquieu et bien d’autres, ainsi que plusieurs fondateurs des républiques modernes (Thomas Jefferson et Maximilien Robespierre, entre autres), ont clairement indiqué que l’élection — c’est-à-dire la sélection d’une élite dirigeante — est de par sa nature aristocratique et contraire à la démocratie. La “démocratie” moderne est donc une aristocratie “représentative”, “populaire”, “élective” ou “libérale” qui se cache sous le nom trompeur de “démocratie” suite à des jeux rhétoriques motivés par des luttes politiques. »

Politiquement, toujours, soulignons également que la réalisation d’une telle centrale solaire repose sur les principes du capitalisme qu’imposent de concert tous les gouvernements des États du monde. Dieu merci, il y a des ouvriers dans des usines en Chine, ou ailleurs, pour assembler les panneaux solaires, d’autres qui travaillent pour diverses entreprises d’extraction minière un peu partout sur Terre pour obtenir les matières premières, et d’autres encore pour diverses industries de transport afin de les acheminer. Et de gentils gouvernements — dont certains se prétendent « démocratiques » — pour organiser le tout.

Mais revenons à l’aspect prétendument écologique de l’affaire. Pour les raisons déjà mentionnées, significatives, qualifier de « verte » ou de « propre » l’énergie ainsi produite relève de la faribole. Seulement, il y a plus. Plutôt que de parler d’énergie « verte » ou « renouvelable », le chercheur états-unien Ozzie Zehner, qui a écrit un livre sur le sujet, qu’il étudie depuis de nombreuses années, préfère parler d’énergies « dérivées des combustibles fossiles ». Selon lui, « il vaut mieux concevoir les technologies énergétiques alternatives [solaire, éolien, etc.] comme des sous-produits des combustibles fossiles ». Il explique[4] :

« Il y a cette impression de choix entre combustibles fossiles et technologies énergétiques propres comme les panneaux solaires et les éoliennes. Ce choix est une illusion. Ces technologies alternatives reposent, à tous leurs stades de production, sur les combustibles fossiles. Elles dépendent des combustibles fossiles en ce qui concerne les opérations d’extractions minières nécessaires à l’obtention des matières premières, leurs traitements et assemblages en usine, leur installation, leur maintenance, et leur démantèlement. En plus, à cause de l’irrégularité de production du solaire et de l’éolien, ces technologies requièrent des centrales à combustibles fossiles opérationnelles en parallèle et en permanence. »

Dans une interview portant sur la notion de décroissance[5], un militant écologiste américain explique :

« Les renouvelables sont, sans exception, dépendantes des combustibles fossiles. Prenons l’exemple des éoliennes. Leurs pales sont faites de plastique à partir du pétrole. L’acier qui les compose est produit à l’aide de quantités massives de coke, qui est une forme de charbon. L’industrie de l’acier est une des industries les plus toxiques au monde, et pourtant elle est cruciale pour les éoliennes et beaucoup d’autres technologies “vertes”. Les éoliennes sont lubrifiées à l’aide de pétrole. Chaque éolienne nécessite des centaines de litres de lubrifiant. D’ailleurs, Exxon Mobil possède une division spécialisée dans les lubrifiants pour éoliennes. Les éoliennes sont transportées grâce à des camions dépendants des combustibles fossiles, mises debout grâce à des grues qui carburent au diesel, encastrées dans leurs fondations en béton (un matériau dont la production est très énergivore), dont les fosses ont été excavées par des machines qui carburent elles aussi au diesel. Et ainsi de suite. »

Par ailleurs, l’énergie (faussement « verte ») produite par cette centrale solaire, que sert-elle à alimenter ? Les toujours plus nombreux appareils, pas même prétendument « verts », eux, dont dépend désormais le quotidien de tous les habitants des sociétés industrielles capitalistes. Ou plutôt, de la société industrielle capitaliste : tous les États du globe forment un ensemble relativement homogène dont toutes les parties sont étroitement dépendantes les unes des autres. Sans les extractions minières de tel ou tel pays, la production de tel ou tel appareil vendu dans tel ou tel autre pays ne serait pas possible. Cela s’appelle la division internationale du travail (ou du capitalisme, ou de la société industrielle). C’est-à-dire que la production de cette énergie permet de faire fonctionner des appareils dont la production est elle-même un désastre environnemental (et repose, elle aussi, sur les aristocraties électives modernes). Les montagnes d’e-déchets (déchets électroniques) qui finissent déversés dans quelque décharge en Afrique, comme à Agbogbloshie au Ghana, ou simplement enfouis quelque part sur le territoire français, en témoignent.

À l’instar de toutes les autres énergies industrielles, l’énergie électrique — qu’elle soit issue d’une centrale solaire ou d’une centrale à charbon — ne sert qu’à faire fonctionner le monde des machines, la technosphère, celle-là même qui, partout sur Terre, s’étale et croît tous azimuts en dévorant la biosphère à une cadence infernale.

*

Ce qui nous amène à l’absurdité de la prétention à l’autonomie énergétique qui accompagne immanquablement ce genre de projet. Quelle autonomie quand la fabrication des panneaux solaires, onduleurs, batteries, etc., se fait ailleurs, loin de Corse, repose sur des extractions minières, des traitements de matières premières, des assemblages en usine qui se font là, là-bas ou encore quelque part là, et dont nous ignorons presque tout ? Quelle autonomie quand il en va de même de tous les appareils que l’énergie produite par la centrale solaire sert à alimenter ? La complexité tentaculaire de la société industrielle et capitaliste mondialisée est synonyme d’opacité. L’immense majorité d’entre nous ne sait rien de tout ce qui se cache derrière la construction d’une telle centrale solaire, de tout ce qui est nécessaire pour qu’un tel projet puisse prendre place. Que ce soit en termes de logistiques, de politiques, de pratiques, d’impacts environnementaux, sociaux, et de beaucoup d’autres choses. Dépendre de l’énergie produite par une centrale solaire, ou par n’importe quel type d’installation de production d’électricité, dépendre du réseau électrique et des appareils qu’il fait fonctionner, ce n’est pas vraiment de l’autonomie. Cela n’a même rien à voir avec l’autonomie, la véritable autonomie, dont jouissaient ceux qui, à travers les âges, ne dépendaient que d’eux-mêmes, de leur communauté et de leur environnement immédiat, ou relativement proche, pour subvenir à tous leurs besoins — et dont jouissent encore ceux pour lesquels c’est encore le cas.

L’homo technologicus de la société industrielle est à peu près aussi autonome qu’un hippopotame dans un zoo. Si ses supermarchés n’étaient pas régulièrement ravitaillés en produits provenant du monde entier, il ne saurait pas vivre. Ainsi que l’a écrit le philosophe Alain Gras dans un article intitulé « L’illusion de la fatalité technique », publié dans la revue l’Écologiste n° 5, 2001 :

« L’homme moderne n’est pas seulement un être dont la vie est façonnée par le travail et le désir investi dans la consommation, il est aussi celui dont le confort dans la vie quotidienne dépend à un degré infiniment plus élevé qu’auparavant d’entités invisibles et omniprésentes : il est l’homme “branché” que décrit l’imagerie populaire. Branché par la prise du rasoir sur l’usine électrique, branché par la pompe à essence sur le puits de pétrole du Koweït [et, j’ajouterai : sur la déforestation et la monoculture de palmiers à huile en Indonésie, branché sur les violations des droits humains, les massacres et les dévastations environnementales au Congo, où sont extraits, entre autres choses, le coltan et le cobalt des téléphones et des ordinateurs portables, branché sur de multiples ravages sociaux et écologiques à travers le globe, par exemple en Chine et bientôt au Groenland où sont extraites les terres rares nécessaires aux technologies dites vertes, branché sur d’autres nuisances sociales et écologiques au Chili d’où provient le lithium des batteries des appareils électriques], branché sur le monde par CNN et le satellite dans l’espace, branché par la ligne aérienne sur New York ou par la voie ferrée sur Lyon, sur Concorde ou le TGV, et débranché de ses semblables ! Cet homme, entouré d’objets techniques, ne voit la technique que sous sa forme la plus naïve et la moins dangereuse. Il admire la grandeur de la taille et de la puissance, il ne s’aperçoit pas qu’il devient totalement dépendant. Il ne sait rien de la manière dont sont dirigés les grands systèmes techniques qui se cachent sous la surface du réel quotidien [comme il ne sait rien de leurs impacts sociaux et environnementaux]. »

Afin de pleinement réaliser l’absurdité de la prétention d’autonomie qui va de pair avec la promotion des projets comme celui de cette centrale solaire à Barrettali, les Corses peuvent s’enquérir de ce qui est arrivé à d’autres îliens, habitants des îles Tokelau, à l’autre bout du monde, près de la Nouvelle-Zélande, après qu’une centrale solaire ait été installée sur leur archipel. Leur histoire est emblématique. Elle expose de manière assez saisissante la manière dont la société industrielle capitaliste s’est imposée et étendue sur toute la planète, et les dégâts qu’elle engendre, sociaux et environnementaux.

*

Bien évidemment, ces sujets sont soigneusement passés sous silence par les gouvernements et les médias de masse, publics (qui appartiennent auxdits gouvernements) ou privés (qui appartiennent aux grandes entreprises dont les patrons sont de mèche avec lesdits gouvernements), qui colportent à peu près le même discours. S’ils daignent reconnaître, désormais, que l’industrie des combustibles fossiles pose quelques petits problèmes, ils ne soulignent pas le fait que toutes les industries — celles du domaine de l’électroménager (réfrigérateurs, fours, etc.), de l’informatique (ordinateurs, tablettes, etc.), de la construction (routes, bâtiments, etc.), et ainsi de suite — impliquent toutes sortes de dommages environnementaux. C’est l’ensemble de la société industrielle qui détruit la biosphère, pas seulement l’industrie des combustibles fossiles. C’est le principe même de l’industrialisme qu’il faut remettre en question. C’est le mode de vie technologique, industrielle, moderne, et le type de régime politique qui le rend possible. C’est le genre de vie qu’il impose aux populations du monde entier. Bien entendu, il serait absurde d’attendre de ceux qui tirent profit de l’état actuel des choses, de ceux qui sont aux commandes de la société industrielle capitaliste, qu’ils soient dirigeants d’États ou d’entreprises, qu’ils promeuvent une telle remise en question du statu quo. D’où ces nouvelles industries mensongèrement qualifiées de « vertes », « propres » ou « durables ».

D’aucuns affirmeront que c’est toujours ça. Que les industries de production d’énergie dite « verte », « renouvelable », centrales solaires, parcs éoliens, barrages hydroélectriques, centrales à biomasse, etc., ne sont peut-être pas réellement « vertes », mais qu’elles valent toujours mieux que les industries des combustibles fossiles ou du nucléaire. Absurde. Parce que le développement des industries de production d’énergie dite « verte » ne supplante pas le développement des autres industries de production d’énergie. Dans le monde entier, on construit des centrales à charbon, des centrales au gaz, des centrales nucléaires ET des centrales solaires, des parcs éoliens, etc. Les productions d’énergie dite « verte » ne font que s’ajouter aux productions des autres énergies, dans une dynamique de croissance de tout. De la production d’énergie, de la consommation, de la population, des extractions minières, de l’urbanisation (dans son rapport du 26/06/18, l’INSEE constate : « Depuis 2010, la Corse gagne 5 020 logements supplémentaires par an, soit une augmentation annuelle moyenne de 2,2 %. La région enregistre la plus forte croissance du parc de logements de France métropolitaine, devant l’Occitanie et les Pays de Loire »), des dégradations environnementales, des émissions de gaz à effet de serre, etc., ad infernum.

Même si les industries des énergies dites « vertes » l’étaient vraiment, et même si elles pouvaient remplacer intégralement les industries des combustibles fossiles et du nucléaire, toutes les industries qui composent la société industrielle impliquant des dégradations du milieu naturel, nous serions encore très loin d’avoir résolu les problèmes écologiques auxquels nous sommes confrontés. Sans parler des problèmes sociaux, politiques.

L’installation de cette centrale solaire dans les montagnes du Cap Corse va-t-elle faire diminuer la consommation d’énergie de la région ? Non, au contraire. (En 2008, Frédéric Busin, Directeur régional d’EDF-GDF, confiait à Corse-Matin[6] que la consommation d’énergie électrique corse augmentait de 3 à 4 % par an, une « évolution […] très importante », qui « correspond à trois fois l’évolution des consommations constatée sur la même période sur le continent ». Entre 2005 et 2015, la production électrique de la Corse a presque doublé.) S’agit-il réellement d’une énergie « verte », « propre » ? Non. Le fonctionnement des appareils que cette énergie servira à alimenter est-il bénéfique pour l’environnement ? Non. La construction de cette centrale permet-elle d’éviter que d’autres projets liés aux industries des combustibles fossiles ne se développent en Corse ? Non, clairement pas (il y a un projet de gazoduc, un projet de centrale thermique, et d’autres encore). Va-t-elle rapporter de l’argent à la commune ? Sans doute. Cet argent vaut-il les destructions environnementales et les problèmes sociaux que génèrent les dynamiques dans lesquelles s’inscrit la construction de la centrale ? Certainement pas. À moins que l’on considère, comme le voudrait l’idéologie dominante, que la thune, l’économie, cette société toujours plus technologiquement performante, la marche de ce qu’ils osent encore qualifier de Progrès alors qu’il ne génère que des regrets, soient plus importantes que le monde.

*

La vallée de Barrettali, vue mer

Si la vallée de Barrettali est encore un havre de tranquillité, une oasis de nature, un refuge pour le sauvage et le féral, les geais et les chênes verts, le balbuzard pêcheur, qui nidifie près de la Mogliarese, et une myriade d’autres espèces, c’est parce qu’elle est encore épargnée par le « développement ». Qu’il soit touristique, économique, immobilier, ou même « durable », le « développement » — dans sa signification moderne, capitaliste, industrielle — est un fléau destructeur des paysages naturels comme des communautés humaines. Depuis l’endroit où j’écris ces lignes, j’aperçois la côte sud du Portugal, et plus précisément le « Barlavento » (« au vent », en portugais), la partie occidentale de l’Algarve.

En 1963, la poétesse portugaise Sophia de Mello Breyner Andresen énumérait fameusement les périls qui menaçaient l’Algarve tout juste redécouverte par l’industrie du tourisme :

« L’incompétence, la bêtise, la spéculation foncière, les mauvais architectes, le faux traditionalisme, la manie du luxe et de l’ostentation, les opérations immobilières ‘de vitrine’ et, surtout, le manque d’amour. »

Dans le même texte, elle écrivait :

« Lorsque nous regardons autour de nous les villages, les villes et les villages du Portugal, nous constatons que presque tout ce qui a été construit au cours des dernières décennies est laid. Moche et — malheur à nous ! — là pour durer. Des travaux publics laids et des travaux privés laids. Les exceptions à la règle de la laideur sont rares, on dit que notre pauvreté est à l’origine de nos maux. Mais ce qui caractérise une grande partie de notre architecture de cette époque, c’est le New Yorkisme. C’est d’autant plus triste quand on compare le présent au passé : en effet, en regardant les vieux manoirs de pierre et de chaux, on constate que notre architecture a su créer de la noblesse sans richesse. D’où la pureté et la dignité de tant de vieilles maisons ; il ne s’agit plus de copier le passé : l’architecture est un art et l’art est création et non imitation. Continuer, ce n’est pas imiter et imiter, c’est toujours offenser et trahir ce qui est imité. Mais il est nécessaire qu’il y ait cette conscience du passé et du présent que nous appelons culture. Nous sommes un pays ancien. On nous dit que nous sommes un pays pauvre. La construction de la ville moderne amène avec elle des problèmes difficiles à résoudre : problèmes d’espace et de circulation. »

Puis, un peu plus loin :

« […] je pense à la terre de l’Algarve, avec ses plages, ses grottes, ses promontoires, ses murs blancs, sa lumière très vive. Nous ne devons pas détruire ces choses. L’art est toujours l’expression d’une relation entre l’homme et le monde qui l’entoure. L’architecture est précisément l’expression d’une relation juste avec le paysage et le monde social. En dehors de ces coordonnées il n’y a que de la mauvaise architecture. On dit qu’il faut développer le tourisme en Algarve. Pour cela, il faudra construire. »

39 ans plus tard, en 2002, son fils, le journaliste Miguel Sousa Tavares, commentant ces propos, écrivait[7] :

« […] on aurait alors eu du mal à imaginer que la barbarie et la sauvagerie pure atteindraient l’ampleur actuelle et celle à venir, quand ce qui reste encore théoriquement protégé – les zones humides de la Ria Formosa et de la Ria de Alvor – sera tout autant dévasté par le ‘progrès’. »

Enfin, en 2015, dans le quotidien portugais Pùblico, l’artiste Fernando Silva Grade constate à leur suite :

« Des prophéties qui, non contentes de s’être avérées, sont même en deçà de la réalité. La folie destructrice qui depuis quarante ans s’est abattue sur la région, bétonnant le littoral, dénaturant les paysages du barrocal [arrière-pays, à la topographie de transition entre littoral et montagne] et défigurant villes, villages et hameaux, s’en prend aujourd’hui au plus inconcevable des anéantissements : celui des plages de la côte déchiquetée du Barlavento de l’Algarve ! »

Effectivement, la côte sud du Portugal, autrefois un endroit magnifique (on le conçoit aisément à partir du peu qui demeure encore relativement préservé, mais pour combien de temps ?!) est désormais — tourisme, économie, bref, développement oblige — une zone hypertouristique comme une autre, avec ses marées inhumaines de touristes, ses bars, restaurants, hôtels, parcs de résidences secondaires, maisons et villas que l’on construit toujours plus près du littoral et toujours plus densément, ses déchets qui parsèment les abords des routes et même tout le territoire, etc.

Le Portugal est pourtant régulièrement présenté comme un modèle écologique, en raison de son développement des industries des énergies dites « renouvelables ». La tromperie est grotesque.

La soi-disant « transition écologique », parfois simplement réduite à une « transition énergétique », correspond plus prosaïquement, en réalité, à la construction de nouvelles infrastructures industrielles, et s’inscrit dans la dynamique plus vaste du « développement » de la société industrielle capitaliste. « Développement » qui ne laisse dans son sillage que des paysages ravagés et des populations humaines aliénées dans une course absurde et délétère, asservies à un système économique mortifère.

*

À quoi ressembleraient de véritables dynamiques d’autonomie et de respect du monde naturel ? Au développement d’une autonomie alimentaire, de formes d’agriculture et/ou d’élevage respectueuses des milieux naturels et des êtres vivants, au niveau communal, local. Au réapprentissage de métiers, d’artisanats, eux aussi respectueux des milieux naturels, eux aussi basés sur des ressources locales et renouvelables. À un abandon progressif du mode de vie industriel, capitaliste, basé sur le salariat, la consommation de produits tous plus polluants les uns que les autres et issus des quatre coins du globe, au profit de modes de vie locaux, communaux, plus démocratiques, car l’autonomie doit aussi être politique. Or, quand on a la chance de faire partie d’une petite commune, d’un petit village, beaucoup d’expériences peuvent être faites en ce sens. Il ne tient qu’aux habitants, au lieu de promouvoir la défiguration du paysage, du territoire, au profit de l’industrialisme, de la société de consommation, du capitalisme, de faire des choix allant dans le sens d’une véritable autonomie, d’une véritable émancipation politique, d’un véritable respect de l’environnement.

Mais qu’ils ne s’y trompent pas, et qu’ils ne se mentent pas. Faire le choix d’approuver la construction d’une centrale solaire, ce n’est pas choisir de faire au mieux pour les générations futures ou pour la planète. C’est simplement avaliser la perpétuation de la société industrielle capitaliste. La pire chose qui soit pour les générations futures et la planète.

Nicolas Casaux


  1. Voir aussi : https://ecoinfo.cnrs.fr/le-silicium/
  2. Voir aussi : https://www.partage-le.com/2016/11/le-cobalt-le-congo-les-couts-socio-ecologiques-de-la-high-tech-par-le-washington-post/
  3. Voir : https://www.partage-le.com/2014/12/francis-dupuis-deri-lanarchie-dans-la-philosophie-politique-2007/. Pour aller plus loin sur le sujet, vous pouvez lire son livre Démocratie, histoire politique d’un mot aux États-Unis et en France
  4. Dans cette interview : https://www.partage-le.com/2015/03/les-illusions-vertes-ou-lart-de-se-poser-les-mauvaises-questions/
  5. https://www.partage-le.com/2018/11/la-decroissance-doit-etre-une-lutte-revolutionnaire-un-entretien-avec-max-wilbert/
  6. https://www.corsematin.com/article/corse/la-consommation-electrique-de-lile-a-double-en-quinze-ans
  7. https://www.courrierinternational.com/article/portugal-sauvons-les-plages-de-lalgarve-de-leur-destruction-programmee

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  1. Merci pour cet article qui décrit en détails la réalité et les impacts tous azimuts de notre mode de vie. C’est quand même ultra-déprimant de voir que nous ne sommes pas très nombreux à en être conscients. On s’en tient souvent au “CO2” direct et tout le reste, on s’en fout.

    Extrait: “Or, quand on a la chance de faire partie d’une petite commune, d’un petit village, beaucoup d’expériences peuvent être faites en ce sens (…) de faire des choix allant dans le sens d’une véritable autonomie, d’une véritable émancipation politique, d’un véritable respect de l’environnement”. Tout à fait d’accord avec toi. Mais malheureusement, l’expérience que je connais n’est pas très radicale (malgré les discours). Le côté démocratique est essentiellement de façade, surtout quand il s’agit de céder à une nouvelle antenne relais. Même “de gauche et écolo”, la tentation du “progrès” est trop forte et les voix dissidentes n’ont pas leur place. Quant aux habitants, tous mieux les uns que les autres, ils cèdent un a un au mirage du “vélo à assistance électrique” car quand même “ya des bosses partout” (un article sur le VAE bientôt?)…
    Tristesse