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Transphobie, antisémitisme, etc. : réponse au piètre Gelderloos et aux chancres de l'antifascisme (par Nicolas Casaux)
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« Je suis frappé depuis quelques années par l’opération de médicalisation systématique dont sont l’objet tous ceux qui ne pensent pas dans la juste ligne : on les taxe de phobie. Et personne n’ose seulement délégitimer cette expression en la problématisant (c’est-à-dire en disant ce que se devrait de dire à tout propos un intellectuel : qu’est-ce que, au fait, ça signifie ?). Il y a maintenant des phobes pour tout, des homophobes, des gynophobes (encore appelés machistes ou sexistes), des europhobes, etc. Une phobie, c’est une névrose : est-ce qu’on va discuter, débattre, avec un névrosé au dernier degré ? Non, on va l’envoyer se faire soigner, on va le fourrer à l’asile, on va le mettre en cage. Dans la cage aux phobes. »

— Philippe Muray, Exorcismes spirituels III (2002)

« Contre le dessèchement de la pensée par la répétition paresseuse de sempiternels lieux communs ou par une frénésie conceptualisatrice faisant souvent fi de toute rigueur, l’exercice scrupuleux de l’esprit critique mérite, me semble-t-il, d’être instamment réhabilité. […] J’entends par esprit critique l’attitude consistant à ne porter des jugements que sur ce que l’on s’est d’abord efforcé de comprendre ; à recourir autant que faire se peut à des sources d’information de première main plutôt qu’à des synthèses toutes faites ; à ne rien tenir pour définitivement acquis et à refuser par principe tout argument d’autorité ; à se méfier de l’admiration stérilisante comme des aspirations puériles à l’originalité ; à toujours se demander si ce dont on parle existe réellement, pourquoi certains discours paraissent séduisants alors qu’ils ne résistent pas à un examen approfondi, et comment faire en sorte qu’une pensée soit à la fois logiquement cohérente et empiriquement vérifiable, rigoureusement argumentée et ouverte à la discussion, même lorsque celle-ci prend une tournure polémique. »

— Jean-Marc Mandosio, D’or et de sable (2008)

Les insultes donnent-elles plus de poids à un argumentaire ? Il faut croire que Gelderloos le pense, qui me traite de toutes sortes de choses et me prête toutes sortes de positions dans un texte récemment traduit de l’anglais par « le Groupe Antifasciste Lyon et Environs », et publié sur le site Rebellyon.info[1]. Ce texte, truffé de mensonges, parfois par omission, de calomnies et d’absurdités en tous genres, qui s’apparente à une longue injure, appelle une mise au point. Voici donc :

1. Tout d’abord, et contrairement à ce dont m’accusent Gelderloos, le site Rebellyon et le groupe traducteur du texte de Gelderloos, je n’ai aucun problème avec les personnes trans. Aucun. Bien évidemment. Je ne pense pas et ne dit aucunement que les personnes trans posent problème. Je pense, et c’est un minimum, que personne ne devrait être dénigré ou opprimé de quelque façon en raison d’orientations ou de préférences sexuelles, d’une apparence physique, d’un âge, d’un statut social, etc. Les trans devraient — évidemment — bénéficier de la même liberté, des mêmes droits que tout un chacun. Ce qui me pose problème, ce que je présente comme un problème, ce sont ces militants ou activistes trans, ou pro-trans, qui cherchent à imposer un discours, des normes, visant à conférer des droits à certains individus, mais des droits qui viennent empiéter sur — et rogner les — droits d’autres groupes sociaux, et notamment des femmes, sur la base d’une idéologie spécifique. Mais je vais y venir.

2. La seconde chose que je tiens à souligner, c’est que l’article sur lequel Gelderloos s’appuie pour justifier ses insultes a été retiré de notre site web parce qu’il manquait de nuances. On peut se poser des questions sur l’intérêt et la pertinence de critiquer un texte ayant été rapidement supprimé après publication, mais admettons. Sur ce point, et c’est bien le seul, Gelderloos a raison. J’aurais pu et dû introduire davantage de nuances dans ma perspective. Ce que je me propose donc de faire ici.

3. Gelderloos me reproche de prétendre qu’il y aurait « un seul courant queer homogène », ce qui, selon lui, est faux. Admettons que divers groupes se réclamant du concept « queer » professent différentes perspectives politiques, économiques, etc., la théorie queer, comme l’indique l’article défini « la », est « une » théorie. Il existe une seule théorie queer, pas plusieurs. Les différents groupes queer existants relèvent au final de cette même idéologie[2] ou, si vous préférez, d’un même corpus théorique — issu du très opprimé et foncièrement révolutionnaire milieu universitaire états-unien.

4. Gelderloos affirme que je « tente de confondre “les personnes trans” avec les “transhumanistes” », que c’est « une manipulation », et que « même si des personnes peuvent être transgenre et transhumaniste, ces deux concepts n’ont pas grand chose en commun à part le fait qu’ils partagent le même préfixe ». La seule manipulation, ici, est dans la manière dont il interprète et présente mon propos. Dans le texte en question, je soulignais un lien, bien réel, entre une certaine idéologie transgenriste promue par des militants ou activistes trans, sur laquelle je vais revenir, et le transhumanisme. Lien qui est revendiqué par certains transhumanistes, comme Martine Rothblatt, et qui peut s’expliquer par une accointance idéologique, sur laquelle je vais également revenir.

5. Gelderloos établit une association entre certaines pratiques de sociétés autochtones, non industrielles, par exemple avec « la spiritualité avec des individu.es à deux esprits » (« bispirualité » amérindienne) et le non-binarisme de la société industrielle. Or, de nombreux autochtones ont expliqué et continuent de faire valoir que cette association, cette assimilation n’a pas lieu d’être, s’agissant de concepts bien trop différents[3].

6. Gelderloos m’accuse, au motif que je n’abordais pas le sujet dans l’article qu’il critique — au moyen, donc, d’une rhétorique de haut vol —, de soutenir les mutilations médicales infligées aux personnes dites « intersexes ». Je ne soutiens évidemment pas ces opérations non nécessaires, ces atrocités. D’ailleurs, les personnes intersexes (ou non) qui militent très justement contre ces mutilations, contre la mutilation du corps d’un individu au nom des normes socio-culturelles de la civilisation occidentale, rejoignent, étrange ironie, les féministes radicales qui militent également contre la mutilation du corps d’un individu au nom des normes de genre de la civilisation techno-industrielle. Seulement, ces féministes radicales, dont je partage la perspective, sont lapidairement accusées de « transphobie » par ceux qui préfèrent insulter plutôt que de prendre le temps d’échanger et de comprendre.

7. Gelderloos m’accuse de « friser le racisme » au motif que j’idéaliserais les cultures non-occidentales — tout en généralisant sur lesdites cultures quand il s’agit de rationaliser ou de justifier tout ce qui se rapporte au concept de trans dans la culture techno-industrielle occidentale. J’ai moi-même quelques problèmes avec le primitivisme précisément pour cette raison qu’il repose sur une telle idéalisation. Alors je vais essayer d’être aussi clair que possible : je ne crois pas que les cultures autochtones, non industrielles, dites « traditionnelles », chasseurs-cueilleurs ou d’horticulteurs, soient parfaites, ni qu’elles relèvent toutes d’un même modèle. Je crois que la réalité est beaucoup plus complexe, et que si certaines d’entre elles partagent des caractéristiques, et parfois des caractéristiques très intéressantes, elles témoignent surtout d’une incroyable diversité. Ce qui rend ces cultures si précieuses, c’est qu’elles sont, pour certaines, et contrairement à la nôtre, écologiquement soutenables, et/ou socialement plus équitables, qu’elles nous permettent d’imaginer et de concevoir d’autres rapports au vivant, d’autres manières de vivre. Apprendre du passé, connaître le passé, pour mieux nous connaître, pour entrevoir d’autres possibilités, pour imaginer des manières de sortir du désastre actuel.

8. Gelderloos écrit : « Des apports de l’archéologie démontre[nt] que des sociétés non-urbaines et non-industrielles pratiquaient la chirurgie de réassignation sexuelle comme elles pratiquaient l’odontologie ». L’air de dire : « vu qu’il idéalise ces cultures, si je lui dis qu’elles pratiquaient une sorte d’équivalent de la chirurgie de “réassignation sexuelle”, alors il ne pourra qu’être en faveur de cette pratique ». Autre sophisme. Le seul fait que d’autres cultures, autres que la culture occidentale, aient adopté, par le passé — ou recourent actuellement à — certaines pratiques, ne signifie aucunement que lesdites pratiques soient bonnes, justes, souhaitables. On peut bien, ou non, les juger similaires à certaines pratiques modernes de la société industrielle, mais cela ne nous dit rien de leurs désirabilités, de leurs justesses, de leurs pertinences, de leurs moralités — ni de celles de la société industrielle, ni des autres. Un tel raisonnement — relativisme moral — nous amènerait à soutenir l’excision, et toutes sortes d’ignominies. Il n’y a aucune raison de croire que tout ce que faisaient ou que font les « sociétés non-urbaines et non-industrielles » est juste et bon.

9. Gelderloos affirme, et encore une fois, sans le moindre élément de preuve, que le recours aux bloqueurs de puberté est « relativement bénin ». C’est plus que discutable. Le moins qu’on puisse dire, c’est que nous ne savons pas (encore) grand-chose des effets du recours à ces médicaments, mais que le sujet est très controversé[4], et qu’on les soupçonne d’ores et déjà, entre autres, de pouvoir provoquer l’infertilité et de perturber le développement osseux[5].

10. Gelderloos m’accuse d’adhérer « aux visions essentialistes de la nature et des corps ». Accusation infondée, encore une fois. L’essentialisme, en l’occurrence, consisterait à considérer que la biologie détermine intégralement les goûts, le caractère, la personnalité et la physiologie de l’individu. Or, à l’instar d’Anne-Emmanuelle Berger, directrice de l’Institut du genre au CNRS, professeure de littérature et d’études de genre, je constate que : « Ce qui fait l’humain, c’est l’interaction constante et réciproque entre des processus biologiques et des processus de socialisation, de façonnage par les cultures. » La biologie ne fait pas tout, mais la biologie ne peut pas être niée, occultée. Ce n’est pas parce que l’on possède un utérus que l’on est vouée à être dominée, exploitée, opprimée et ce n’est pas parce que l’on possède un pénis que l’on est voué à dominer, exploiter, opprimer. Le problème du patriarcat est culturel, et non biologique, mais il repose sur la biologie. Gelderloos suggère en outre, très subtilement, que ma prétendue adhésion « aux visions essentialistes de la nature et des corps » me rapproche de la rhétorique « du fascisme » (on notera l’essentialisation du fascisme), autre sophisme par association.

11. Si j’ai employé le pronom « il » pour parler de Rothblatt, ce n’est pas parce que je suis un salaud irrespectueux des volontés de ceux qui souhaitent qu’on s’adresse à eux en utilisant le pronom de leur choix, mais pour faire ressortir un abus langagier. Il est, en effet, un abus de langage de parler de « chirurgie de réattribution sexuelle (ou de réassignation sexuelle) ». Comme on peut le lire sur le site transparis.fr : « En règle générale l’intervention chirurgicale permet d’obtenir des organes génitaux d’apparence extérieure naturelle et très voisine de l’anatomie féminine, avec une fonction sexuelle très satisfaisante. » La chirurgie dite de réattribution ou de réassignation sexuelle change « l’apparence » des organes génitaux. Elle ne change pas le sexe biologique du corps d’une personne, le caractère sexué de toutes ses cellules. Un homme, « mâle adulte de l’espèce humaine », « être humain doué de caractères sexuels masculins », reste un homme, même après une telle opération, à la différence près que ses organes génitaux auront l’apparence d’organes génitaux féminins. Cela fait partie des raisons pour lesquelles certaines féministes radicales, dont je partage le point de vue sur le sujet, ne considèrent pas qu’une transfemme est une femme.

12. Tout en m’accusant d’étranges et insensées intentions imaginaires, Gelderloos parvient à passer sous silence la principale raison pour laquelle je mentionne Martine Rothblatt, à savoir son livre qui expose — très explicitement, c’est dans le titre — un lien entre transgenrisme et transhumanisme, l’idéologie ainsi promue. Je me permets donc de reproduire ce que j’avais écrit dans l’article en question :

« Né homme, ce PDG de l’entreprise états-unienne de biotechnologie United Therapeutics est aussi l’auteur d’un livre paru en 1995, intitulé L’Apartheid des sexes : manifeste pour la liberté de genre et d’un autre, plus récent, sorte de révision du premier, intitulé From Transgender to Transhuman: A Manifesto on the Freedom of Form (« De transgenre à transhumain : manifeste sur la liberté de forme »). « Futuriste convaincue que la technologie peut libérer l’être humain de ses limites biologiques – l’infertilité, la maladie, la déchéance, et même la mort », Martine a créé sa propre fondation transhumaniste, Terasem (« fondation dont l’objectif est de parvenir à l’immortalité et à la “cyberconscience” par le biais de la cryogénie et de l’intelligence artificielle »). Et afin de vaincre la maladie, la déchéance et la mort, Martine finance Revivicor, une compagnie qui « produit des cochons génétiquement modifiés » [sic], comme autant de « réservoirs d’organes qui pourraient à l’avenir être transplantés chez l’homme » (du moins, chez ceux qui en ont les moyens). Sachant qu’afin « de rendre les poumons de porcs compatibles avec les humains, Rothblatt a estimé que 12 modifications doivent être apportées au génome du porc ». Martine Rothblatt est également un fervent eugéniste qui souhaite « permettre aux parents de créer des embryons customisés » en leur octroyant une « liberté complète de donner naissance au génome » qui leur plaît. Au passage, soulignons l’ironie qui veut qu’en 2014 [2013], Martine a été la femme PDG la mieux payée des USA (la femme PDG la mieux payée est [était] donc un homme). »

Manifestement, la question du salaire n’était pas du tout la raison principale de mon intérêt pour Martine. Je souligne simplement cela « au passage ». « Au passage », c’est pourtant clair, non ? Or, tout en évitant soigneusement de s’intéresser à cette raison principale, au livre, et à son contenu idéologique (« nous ne devrions pas être surpris que le transhumanisme surgisse de l’aine du transgenrisme », nous dit Rothblatt), Gelderloos m’accuse d’avoir choisi « une personne trans au hasard » mais « qui gagne beaucoup d’argent » — si j’avais choisi en fonction du salaire, ce ne serait pas du hasard, mais passons. Il se perd alors dans une recherche Google insensée de salaires et de positions entrepreneuriales. Et vu qu’il m’accuse d’avoir parlé de Rothblatt à cause d’une question financière, à cause de son salaire — ce qui, on l’a vu, est faux — il m’accuse ensuite d’antisémitisme. Vous suivez ? Jusque-là : raciste, fasciste, et antisémite. Et ce n’est pas fini. En outre, Gelderloos semble n’avoir pas compris que si je mentionnais, « au passage », son salaire, c’est en raison de l’ironie du fait qu’en 2013, « la femme la mieux payée des États-Unis » (dixit Vanity Fair) était donc, techniquement, un homme.

13. Gelderloos m’accuse de copier « les tactiques de l’extrême-droite, en prétendant qu’un groupe complètement marginalisé contrôlerait les médias ». Autre mensonge. Je n’ai jamais prétendu qu’ « un groupe complètement marginalisé contrôle[rait] les médias » (par quoi il suggère que j’ai affirmé quelque chose comme : « les trans contrôlent les médias »). En revanche, j’ai mentionné un fait. Le film documentaire intitulé Transgender Kids: Who Knows Best? (Les enfants transgenres : qui sait mieux ?), réalisé par la BBC, a bel et bien été déprogrammé par la chaine CBC, au Canada, après des plaintes de personnes « qui n’appréciaient pas le message véhiculé ». J’ai donc simplement rapporté ce qu’il s’est littéralement passé. Sous la pression d’un groupe d’individus défendant certains intérêts (la définition même d’un « lobby », terme que j’emploie) liés aux trans, le documentaire a été déprogrammé. La chaîne a décidé de ne pas le diffuser. Ce qui signifie simplement que ce groupe d’intérêt, ces individus disposent d’une certaine influence sur les médias (étant donné que ce n’est pas la seule et unique fois qu’un tel évènement s’est produit ; l’influence de ce groupe de pression est telle qu’il parvient à censurer la publication de livres[6], à exclure certaines personnes de Twitter pour les réduire au silence[7], à faire annuler conférences et interventions[8], à faire interdire les recherches d’un universitaire cherchant à étudier le sujet de la détransition[9], c’est-à-dire des personnes trans ayant effectué une « transition » et le regrettant, etc.). Et « disposer d’une certaine influence sur », ce n’est pas la même chose que « contrôler ». Tout le monde devrait être en mesure de le comprendre. Pas Gelderloos, qui se permet encore une fois de vicieusement déformer mon propos pour formuler une autre calomnie. Car attention ! Le rapporter, énoncer ce fait que le documentaire a été censuré suite à la pression d’un groupe d’individus, vous place automatiquement dans le camp de ceux qui « copient l’extrême-droite », ce qui vous rapproche du fascisme. Les multiples sophismes par association qui constituent la rhétorique de bien trop d’inquisiteurs modernes — de droite comme de gauche ou d’extrême-gauche, ou de gauche « radicale » — sont une insulte et une attaque contre la pensée critique, contre la raison, et contre la signification, chargée, de ces mots qu’ils emploient n’importe comment, comme d’autres lançaient des anathèmes afin de bannir, d’excommunier « quelqu’un pour cause d’hérésie de la communauté des fidèles ». « À chaque époque ses hérétiques, à chaque époque son inquisition », remarquait Traven.

14. Jamais à court de sophismes, Gelderloos écrit : « Mon objectif est de montrer que la position de Casaux n’a aucune légitimité. Quand quelqu’un.e parle de ce qu’iel ne vivra jamais personnellement, iel parle en ignorant.e. » Gelderloos lui-même parle donc en ignorant des choses qui concernent les trans et la mouvance queer. Selon ses propres dires, il n’aurait donc « aucune légitimité » à parler de tout ce dont il parle dans son attaque à mon encontre, qui n’aurait donc aucune valeur. Formidable, n’est-ce pas. Quelque part, Gelderloos sait que cela serait absurde, autrement, il n’aurait pas écrit ce texte. Car ce que cette phrase signifie en réalité, la manière dont beaucoup vont la comprendre, c’est : « on ne doit pas parler de choses que l’on n’a pas vécues personnellement, on n’a rien à en dire ». Et là, l’absurdité d’une telle proposition apparait clairement. Quelques exemples l’illustreront significativement. Si je vous disais : « seules les victimes de viols peuvent parler des viols et les dénoncer » ; ou « seules les victimes d’accidents nucléaires peuvent en parler et les dénoncer » ; etc., vous vous rendriez immédiatement compte de l’absurdité d’une telle logique. Nous pouvons tout à fait nous exprimer sur des choses que nous n’avons pas connues personnellement. D’abord parce que, comme l’a formulé Publius Terentius Afer, dit Térence, esclave romain rapidement affranchi, Homo sum: humani nihil a me alienum puto, « je suis humain, et rien de ce qui est humain ne m’est étranger ». L’empathie, une certaine universalité de la condition humaine. Mais aussi parce qu’animaux politiques doués de raison, nous disposons d’un cerveau et d’une capacité de raisonnement. Nous pouvons apprendre, rechercher ou recevoir des informations, les engranger et les traiter. Qui est sectaire ?

15. Si je parle de liens entre le transgenrisme et le transhumanisme, de même que certains idéologues trans et transhumanistes comme Rothblatt — ce que Gelderloos a pris soin de ne pas discuter — c’est pour plusieurs raisons. C’est parce que le transgenrisme repose sur une dissociation du corps et de l’être. D’après le chercheur et activiste trans Zinnia Jones : « les transgenres sont un très bon exemple de prémisses du transhumanisme, étant donné qu’être transgenre implique le rejet des croyances et limitations habituelles concernant ce qu’une personne peut être, et la prise de contrôle — la redéfinition active — de notre identité, de nos corps et de leur fonctionnement. […] Étant donné que les transgenres sont, qu’ils le veuillent ou non, à l’avant-garde ici, l’idée d’être transgenre pourrait aider à faire accepter aux gens l’autodétermination et l’autodéfinition visant à répondre à nos désirs personnels, en se libérant des limitations morales arbitraires sur le genre d’existence à laquelle nous devrions nous limiter[10]. » Toutes les personnes trans ne sont pas transhumanistes, toutes les personnes trans ne militent pas en faveur du transhumanisme, certaines peuvent bien le critiquer. Mais selon l’idéologie transgenriste la plus répandue, comme selon le transhumanisme, et selon la culture dominante plus généralement, nous ne sommes pas nos corps, celui-ci n’étant perçu que comme un matériau modelable, servant à héberger notre identité ou nos identités fluides ou changeantes. Au lieu d’expliquer aux jeunes troublés par l’inadéquation entre leur corps, leurs envies et les stéréotypes sociaux associés aux sexes dans la culture dominante qu’ils n’ont pas à s’en faire, qu’ils n’ont pas à correspondre auxdits stéréotypes, qu’ils peuvent aimer leurs corps, que le problème émane précisément de ces stéréotypes et de cette culture et pas de leur corps, la rhétorique hégémonique dans le milieu trans leur suggère qu’ils sont « nés dans le mauvais corps », mais qu’ils peuvent rectifier le tir en le transformant — d’où différents traitements médicaux et/ou chirurgicaux. Il s’agit de ce qu’exposent, entre autres choses, le documentaire Transgender Kids: Who Knows Best? (Les enfants transgenres : qui sait mieux ?) réalisé par la BBC, précédemment mentionné, que j’ai sous-titré[11], et le documentaire Trans Kids: It’s Time to Talk (Les Enfants trans : il est temps d’en parler), réalisé par Stella O’Malley pour Channel 4, une autre chaine de télévision britannique, que j’ai également sous-titré[12]. Contrairement à ce que prétend l’inquisiteur Gelderloos, je me soucie évidemment du sort des « enfants transgenres » : c’est la principale raison pour laquelle j’ai sous-titré lesdits documentaires. Certaines personnes trans, comme Miquel Missé, qui, comme Gelderloos, est Barcelonais, tout en reconnaissant qu’il s’agit là du discours dominant, hégémonique, dans le milieu trans, considèrent cela comme une « conception essentialiste des trans ». Missé s’inquiète également du sort des « enfants transgenres », du fait que « la seule réponse pour les enfants qui ne veulent pas suivre les normes de genre imposées par la société est de devenir trans » et des conséquences que cela implique. Missé est en outre « conscient que critiquer le discours essentialiste ou critiquer le récit médical peut être vu comme de la “transphobie”, ce qui coupe court à tout échange sur le sujet – mais, trans lui-même, il se sait moins attaqué sur ce flanc[13] ». D’autres transgenres et transsexuels émettent des critiques vis-à-vis de l’idéologie transgenriste[14]. Des activistes gays considèrent qu’elle est à la fois misogyne et homophobe[15]. Mais eux aussi se voient bien souvent qualifiés de « transphobes » sans autre forme de procès, excommuniés, toujours afin d’empêcher le moindre débat, la moindre remise en question.

16. Enfin, concernant les problèmes que posent l’idéologie de l’identité de genre que les transactivistes cherchent à imposer, vis-à-vis, en particulier, des femmes, j’ai traduit plusieurs textes de féministes anglophones dont je partage les vues sur le sujet, et qui les expriment mieux que moi. Alors autant leur laisser la parole. Je vous renvoie donc vers ce discours de Meghan Murphy[16], ce texte d’Hannah Harrison[17], ou encore vers ce texte d’un collectif de féministes[18], traduit par Ana Minski.

Voilà. Ceux qui veulent aller plus loin ou ne comprennent pas bien certains points sont invités à faire l’effort de lire les textes en hyperliens, à consulter les notes. Il y aurait d’autres choses à dire, encore, mais le texte est déjà long, et puis il y a de grandes chances pour que mes détracteurs ne cherchent en réalité pas à comprendre quoi que ce soit. Il n’y a pire aveugle que celui qui ne veut pas voir. La sottise de l’attaque de Gelderloos devrait sauter aux yeux. D’autant plus en raison des insultes dont elle est parsemée. Il est pour le moins consternant que de soi-disant radicaux traduisent — mal — et publient une telle chose. Consternant, mais pas étonnant. Ils sont coutumiers du fait. Nous pouvons ne pas être d’accord, nous pouvons confronter des points de vue sur la base d’arguments logiques, de raisonnements. Mais quelle inversion de réalité lorsque celui qui m’accuse de ne dire « que de la merde » recourt à de multiples sophismes et mensonges, et à des insultes. Et que cela nous dit-il sur le « milieu radical » ou la « communauté » qui accueille un tel texte avec la plus grande joie (« ça fait tellement plaisir, hahaha, on boit tes larmes », m’a dit l’un d’eux, supposant sans doute qu’un argumentaire aussi solide m’aurait touché en plein coeur, tout en reconnaissant par ailleurs tranquillement que Gelderloos « est parti grave loin, mais je le comprends, il veut pas être associé à tes idées donc il en rajoute », car tout est bon pour parvenir à qualifier quelqu’un de transphobe, y compris mentir, calomnier, bref, « partir grave loin ») ? Que leur radicalité, comme l’a très bien noté le Lillois Tomjo[19], n’est qu’une prétention ridicule : leur affaire relève plutôt de l’extrémisme. Au Gelderloos et à ses condisciples : vous n’êtes pas de vertueux défenseurs de la veuve, du trans et de l’orphelin, de l’opprimé et du dominé, seulement des idiots qui refusent de laisser s’ouvrir un dialogue qui permettrait à des femmes, des enfants et des trans d’améliorer leurs conditions.

Nicolas Casaux


  1. https://rebellyon.info/Nicolas-Casaux-et-la-transphobie-par-21327
  2. Pour une critique fournie de ladite « théorie queer », lire : http://www.piecesetmaindoeuvre.com/IMG/pdf/Ceci_n_est_pas_une_femme.pdf
  3. Voir : https://culturallyboundgender.wordpress.com/2013/03/09/toward-an-end-to-appropriation-of-indigenous-two-spirit-people-in-trans-politics-the-relationship-between-third-gender-roles-and-patriarchy/ ou : http://ourlivesmadison.com/article/dear-queer-white-people-cultural-appropriation/
  4. Voir : https://www.telegraph.co.uk/news/2019/03/07/nhs-transgender-clinic-accused-covering-negative-impacts-puberty/ et https://www.theaustralian.com.au/nation/drugs-for-trans-kids-a-health-risk-say-doctors/news-story/847a7e9314bb010011ebda07918237e7 ou encore :
  5. https://www.hormone.org/your-health-and-hormones/transgender-health/gender-nonconformity-in-children-and-adolescents
  6. Derrick Jensen en a par exemple fait les frais, aux États-Unis : son livre Anarchism and the politics of violation qui devait être publié par Seven Stories Press a finalement été refusé par la maison d’édition.
  7. https://www.feministcurrent.com/2018/11/26/whats-current-meghan-murphy-suspended-twitter-referring-trans-identified-pedophile/
  8. https://www.telegraph.co.uk/education/2019/04/13/conference-cancelled-amid-speakers-fears-fallout-transgender/ et https://www.liberation.fr/checknews/2019/10/27/pma-pourquoi-la-conference-de-sylviane-agacinski-a-t-elle-ete-annulee-a-l-universite-de-bordeaux_1759987
  9. https://www.telegraph.co.uk/news/2019/02/19/proposal-research-trans-regret-rejected-university-fear-backlash/, sur la détransition, voir aussi : https://ici.radio-canada.ca/info/2019/05/transgenre-sexe-detransitionneurs-transition-identite-genre-orientation/
  10. https://www.patheos.com/blogs/camelswithhammers/2012/06/interview-with-zinnia-jones/
  11. https://www.dailymotion.com/video/x6bs0v6
  12. https://www.dailymotion.com/video/x6xv5cs
  13. https://laviedesidees.fr/Le-mythe-du-mauvais-corps.html
  14. https://tradfem.wordpress.com/2018/12/09/appel-au-lobby-trans/
  15. https://tradfem.wordpress.com/2019/08/27/misogynie-et-homophobie-%e2%80%89tendance%e2%80%89-un-gay-prend-a-partie-lideologie-transgenriste/
  16. https://www.partage-le.com/2019/11/lidentite-de-genre-ses-implications-pour-la-societe-la-loi-et-les-femmes-par-meghan-murphy/
  17. https://partage-le.com/2018/11/les-principes-de-jogjakarta-une-menace-internationale-contre-les-droits-des-femmes-par-hannah-harrison/
  18. https://tradfem.wordpress.com/2019/10/05/ameliorons-les-debats-sur-le-genre-le-sexe-et-les-droits-des-transgenres/
  19. https://www.partage-le.com/2019/10/du-nouveau-maccarthysme-en-milieu-radical-par-tomjo/

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  1. Gelderloos dont tu as promu les livres?
    Quelle déception de voir un esprit si limité derrière cet homme qui développe pourtant des thématiques intéressantes (violence/non-violence).

    Ta réponse est super claire, sans équivoque. Dans le mille.

    Bientôt, pour reconnaître un esprit libre, il suffira de regarder les plus calomniés…

    1. Ouais, celui-là même. Ses livres ne sont pas trop mauvais. Il souligne des choses justes. Sa prose requérait cela dit un certain travail de transcription pour parvenir à une lecture plus fluide, plus agréable. Les arguments qu’il avance pour critiquer la non-violence, beaucoup d’autres les ont formulés, et parfois mieux que lui (de Günther Anders à Arundhati Roy), mais leurs écrits ne sont pas toujours traduits.

  2. Un soutien total pour vous Nicolas, voilà quelques années que je vous suis sur le partage et vos articles sont et ont toujours été de grande qualité, et m’ont toujours fait me sentir moins seul au milieu de toute cette merde.

    Je suis extrêmement déçu par l’attitude de Gelderloos et par une partie du bloc “radical” lancée dans une chasse aux sorcières digne de McCarthy.

    Après Tomjo (autre penseur véritablement radical que j’apprécie tout autant) cela ne m’étonne pas trop que vous subissiez les attaques de ce bloc qui dénonce la domination en dominant, prône la libération en enfermant et qui censure et menace à tour de bras. Bien la peine de dénoncer le capitalisme pour en arriver à ça, c’est à en vomir.

    Du vent, des outres pleines de vent pour reprendre le bon vieux Orwell.

    Ne lâchez rien, vos textes sont vrais et puissants et n’importe lequel de vos lecteurs pourra le dire.

    Je vous lis avec plaisir, et continuerai à le faire, depuis le Pacifique Sud qui lui aussi est massacré tous les jours par la civilisation industrielle.

    Salutations fraternelles.

    The frontline is everywhere.

  3. Mais qui, de nos jours, ne subit pas la critique dès le premier énoncé ? Et quand bien même elle n’est pas adressée, elle reste pensée… Qu’elle soit fondée, injuste, délirante ou mal formulée, de par sa spontanéité et son omniprésence elle signifie avant toute autre chose le confinement intellectuel du sujet, une espèce d’imperméabilité, de carapace culturelle.
    Et répondre à la critique, serait-ce… un manque d’altruisme ? quel paradoxe pour un écrivain qui a choisi un si beau nom de site…
    Tu me rétorqueras qu’il faut laisser pleine liberté à l’expression, oui mais répondre à des foutaises c’est aussi perdre du temps. Te justifier, je crois que tu n’en as pas besoin, au regard de nombreux lecteurs qui préfèrent savourer les analyses d’objet pointues que tu leur offres.

    Un peu de visibilité médiatique, et hop ! c’est la tête de turc. C’est comme ça (lalala), c’est le jeu ma p’tite Lucienne. Un jeu qu’il serait sain d’ignorer

    Moi et d’autres je suppose, on s’en fout de ces querelles intestines – et obligatoirement fallacieuses. Les propos de monsieur Gedertruuk je m’en contre-balance, vraiment. Nous venons ici pour approfondir notre réflexion sur certains sujets, cherchant un éclairage extérieur et une prose agréable.

    Et dans l’ensemble je suis satisfait 😉