La fidélité des serviteurs

« De quoi vivaient tous ces patri­ciens pauvres ? La car­rière pour eux était d’en­trer au ser­vice de leur sei­gneur. […] Ain­si enre­gis­tré, le jeune noble fai­sait par­tie de la mai­son du sei­gneur, il était de ses sui­vants ; celui qui le nour­ris­sait et le pro­té­geait, en échange de quoi il le ser­vait, lui obéis­sait, le sui­vait à la guerre, en mis­sion, ou, dans sa dis­grâce, en exil, par­fois même jusque dans la mort, se sui­ci­dant sur sa tombe. »

Hen­ri Mas­pe­ro, La Chine antique (1927)

« La richesse et la consi­dé­ra­tion dont jouissent les classes sociales, du jeune ado­les­cent jus­qu’au plus grand des chefs, se jugent par le nombre de tels dépen­dants [les esclaves] les­quels, il est vrai, sont sou­vent gar­dés à des fins de pure osten­ta­tion, mais se trouvent éga­le­ment être fort utiles à la chasse et à la pêche, tout en consti­tuant une garde rap­pro­chée de sup­por­ters géné­ra­le­ment fidèles, prêts à tout pour leur maître, à le pro­té­ger ou à occire ses enne­mis sur une simple injonc­tion de sa part, sans éle­ver la moindre objec­tion et sans mani­fes­ter de scru­pules. »

James Dou­glas, Dia­ry of a trip to the Nor­th­west Coast

La civi­li­sa­tion, la domi­na­tion et l’ex­pan­sion des cultures cita­dines au détri­ment de toutes les autres, mène depuis presque 5 000 ans une guerre contre la Nature[1], arti­fi­cia­li­sant et urba­ni­sant le monde, acca­pa­rant ses forces. Sa supré­ma­tie s’exerce grâce à une cen­tra­li­sa­tion du pou­voir, une stra­ti­fi­ca­tion sociale, une mili­ta­ri­sa­tion, une expan­sion inces­sante, une domes­ti­ca­tion, une moné­ta­ri­sa­tion, une pro­duc­tion de mar­chan­dises. L’extension de sa domi­na­tion s’ac­cé­lère grâce à une tech­no­lo­gie tou­jours plus com­plexe, opaque et auto­ri­taire qui per­met, entre autres, de mani­pu­ler, exploi­ter et com­mer­cia­li­ser le vivant.

Affron­ter notre pas­sé, et notre pré­sent, riches en exter­mi­na­tions toutes plus abo­mi­nables les unes que les autres, nous oblige à ne pas sous-esti­mer sa capa­ci­té de des­truc­tion mas­sive. Des ravages envi­ron­ne­men­taux ont cours depuis long­temps. L’in­dus­tria­li­sa­tion a pu voir le jour parce qu’elle répond à des dési­rs nés dans l’i­ma­gi­naire d’une culture où la nature est per­çue, à des degrés divers selon les époques et les lieux, comme une enne­mie de la liber­té humaine.

Pour­tant, la fas­ci­na­tion qu’exerce ce sys­tème poli­tique, éco­no­mique, tech­no­lo­gique et social, est si pré­gnante chez cer­tains d’entre nous que nous sommes inca­pables de nous éman­ci­per de ses mythes alié­nants pour entrer enfin en résis­tance.

Com­ment la civi­li­sa­tion, mal­gré toutes ses vio­lences, peut-elle encore fas­ci­ner, leur­rer, faire rêver ?

5 000 ans de servitude

Les ana­lyses archéo­lo­giques et les études eth­no­lo­giques per­mettent aujourd’­hui d’ap­pré­hen­der cer­tains carac­tères des socié­tés anciennes. Les prendre en compte, c’est nous don­ner les moyens de renouer avec notre liber­té d’i­ma­gi­na­tion et de créa­tion pour nous affran­chir du mythe du pro­grès, de la nature intrin­sè­que­ment mau­vaise de l’homme, du supré­ma­cisme humain et de l’an­dro­cen­trisme des socié­tés modernes.

Cer­tains auteurs sou­tiennent que la stra­ti­fi­ca­tion sociale, la pré­sence d’une aris­to­cra­tie et/ou de la domi­na­tion mas­cu­line, remontent au Paléo­li­thique voire se perdent dans la nuit des temps. Ils s’ap­puient sur quelques exemples d’in­hu­ma­tions dotées d’un riche mobi­lier funé­raire, sur le natu­ra­lisme des œuvres parié­tales du Paléo­li­thique récent euro­péen, sur la domi­na­tion mas­cu­line exis­tant chez de nom­breux peuples indi­gènes actuels et sur la pré­sence d’une noblesse chez des peuples de chas­seurs-cueilleurs sto­ckeurs de sal­mo­ni­dés des côtes nord-ouest de l’A­mé­rique.

Pour­tant, les quelques cen­taines de tombes mises au jour, qui témoignent de plu­sieurs mil­lé­naires de Pré­his­toire, sug­gèrent que la longue période du Paléo­li­thique est bien dif­fé­rente de celles qui lui suc­cèdent. S’il existe en effet quelques tombes riches en mobi­lier funé­raire (Sun­gir étant la plus célèbre), il est impor­tant de ne pas perdre de vue qu’une tombe luxueuse n’ho­nore pas tou­jours un membre de l’é­lite[2] et que la richesse funé­raire n’est pas sys­té­ma­ti­que­ment le reflet d’une inéga­li­té de richesse ou de pou­voir au sein de la socié­té. D’autre part, des ana­lyses récentes de paléo­pa­tho­lo­gie ont mon­tré que l’on retrou­vait régu­liè­re­ment, dans ces excep­tion­nelles inhu­ma­tions, des indi­vi­dus pré­sen­tant des mal­for­ma­tions phy­siques[3]. De même, l’ar­chéo­logue Domi­nique Hen­ry-Gam­bier, spé­cia­liste des trai­te­ments funé­raires au Paléo­li­thique récent euro­péen, a lon­gue­ment ana­ly­sé les tombes doubles, triples, mul­tiples ou col­lec­tives :

« L’hypothèse d’une hié­rar­chi­sa­tion des socié­tés gra­vet­tiennes, sou­vent avan­cée à par­tir des inéga­li­tés de richesse du mobi­lier ou de la fonc­tion sup­po­sée de cer­tains défunts, n’est pour l’instant pas démon­trée. Aucune des tombes mul­tiples ne peut être rat­ta­chée de manière pro­bante à des pra­tiques telles que l’accompagnement hié­rar­chique ou le sacri­fice. »

Même chose en ce qui concerne la divi­sion sexuelle du tra­vail et de la domi­na­tion mas­cu­line au Paléo­li­thique, aucun ves­tige archéo­lo­gique ne confirme ces hypo­thèses :

« Lorsque la déter­mi­na­tion du sexe et celle de l’âge au décès sont fiables, des femmes comme des hommes, des très jeunes enfants comme des ado­les­cents et des adultes de tout âge ont été inhu­més avec de la parure, du mobi­lier, de l’ocre dans des espaces com­pa­rables ».

Archéo­lo­gi­que­ment, on observe un véri­table chan­ge­ment, en revanche, au Néo­li­thique final, vers 4 500 ans av. J.-C., avec l’ap­pa­ri­tion d’un monu­men­ta­lisme funé­raire : tertres ou tumu­lus et méga­lithes dont les plus connus en Europe sont ceux de Car­nac. En Méso­po­ta­mie, la culture d’U­ruk, qui doit son nom à un grand site sud-ira­kien appe­lé aujourd’­hui War­ka, pré­sente tous les traits qui défi­nissent une civi­li­sa­tion : séden­ta­ri­té — indis­pen­sable pour s’ap­pro­prier et quan­ti­fier les moyens de sub­sis­tance en vue de nour­rir une popu­la­tion impor­tante —, domes­ti­ca­tion — exploi­ta­tion de blé et d’orge, éle­vage de bœufs, de mou­tons, de chèvres et de porcs, et pro­ba­ble­ment plu­sieurs dizaines de mil­liers d’ha­bi­tants —, cen­tra­li­sa­tion du pou­voir — pour main­te­nir un contrôle sur un ter­ri­toire d’en­vi­ron 200 hec­tares et sur la main d’œuvre néces­saire pour rendre visible dans l’es­pace ce pou­voir —, archi­tec­ture de plus en plus monu­men­tale et exten­sive, et accen­tua­tion de la stra­ti­fi­ca­tion sociale visible dans le trai­te­ment funé­raire. Ces carac­té­ris­tiques se retrouvent à des degrés moindres à l’âge du Bronze euro­péen dans la culture minoenne où s’é­ta­blit, à par­tir de 3 000 ans av. J.-C., un com­merce de l’é­tain et du char­bon, et dont les carac­té­ris­tiques pala­tiales ne laissent guère de doute sur l’émergence d’une orga­ni­sa­tion poli­tique hié­rar­chi­sée et cen­tra­li­sée.

Les civi­li­sa­tions nous per­mettent d’ap­pré­hen­der davan­tage la nature du pou­voir parce qu’elles laissent der­rière elles plus de déchets, de ves­tiges, que les groupes nomades, semi-nomades ou dont la séden­ta­ri­té n’a pas évo­lué vers une cité-État. Pour ten­ter d’i­den­ti­fier l’ap­pa­ri­tion de petites chef­fe­ries, les ves­tiges funé­raires, sou­vent dif­fi­ciles à inter­pré­ter — ne nous per­met­tant pas de com­prendre toute la com­plexi­té sociale de ces socié­tés — nous per­mettent néan­moins de per­ce­voir un chan­ge­ment signi­fi­ca­tif dans le trai­te­ment des défunts. Il est ain­si pos­sible d’i­den­ti­fier des traces de pre­mières chef­fe­ries grâce aux tombes dites d’ac­com­pa­gne­ment qui témoignent d’une hié­rar­chi­sa­tion, puisque celui qui se fait accom­pa­gner dans la tombe n’a pas le même sta­tut que celui qui l’ac­com­pagne, de gré ou de force. La fouille du kour­gane de Maï­kop (2 500 ans av. J.-C.), épo­nyme de la culture de Maï­kop, est le plus ancien témoi­gnage de tombes dites d’ac­com­pa­gne­ment en Europe. Elle est contem­po­raine des tombes d’Ur, datées d’en­vi­ron 2 600 ans av. J.-C., et dans les­quelles de nom­breux morts d’ac­com­pa­gne­ment furent inhu­més : 63 dans un cas, 74 dans un autre. Ce qui est sur­pre­nant, c’est que la culture de Maï­kop n’é­tait pas, contrai­re­ment aux civi­li­sa­tions de Méso­po­ta­mie, fon­dée sur une urba­ni­sa­tion et une royau­té ins­ti­tuées. Il s’agissait d’une culture de pay­sans vivant en vil­lage, cer­tai­ne­ment domi­nés par un chef. Entre 1 630 et 1 350 ans av. J‑C., on observe un pas­sage de groupes à pou­voir frac­tion­né et petites chef­fe­ries, finan­cés par les échanges de richesses exo­tiques, vers un pou­voir fon­dé sur le contrôle des moyens de pro­duc­tion[4].

Les tombes d’ac­com­pa­gne­ment ne sont donc pas l’apanage des civi­li­sa­tions — séden­ta­ri­té, domes­ti­ca­tion des moyens de sub­sis­tance, urba­ni­sa­tion, État — mais peuvent être, et plus sou­vent qu’on ne le pense, le fait de socié­tés nomades (chez les Scythes), ligna­gères (Ashan­tis) et de chas­seurs-cueilleurs sto­ckeurs (la côte nord-ouest de l’A­mé­rique). L’ac­com­pa­gne­ment dans la mort, bien docu­men­té dans l’ou­vrage d’A­lain Tes­tart[5], concerne très majo­ri­tai­re­ment des femmes, concu­bines, domes­tiques ou esclaves sexuelles, sui­vi des esclaves domes­tiques et/ou garde du corps. Dans de nom­breux cas, ces accom­pa­gne­ments sont volon­taires, la fidé­li­té de l’es­clave et/ou du ser­vi­teur pré­cé­de­rait donc l’ap­pa­ri­tion de l’É­tat — concen­tra­tion du pou­voir et mono­pole de la vio­lence —, et pour­rait bien expli­quer son appa­ri­tion et son suc­cès. Par­tant de là, cer­tains n’hésitent pas à tro­quer l’op­po­si­tion domestique/sauvage, par une oppo­si­tion stockage/absence de sto­ckage. Pour­tant, ce qui est en pre­mier lieu exploi­té par le chef, c’est la sphère domes­tique, celle qui concerne le corps — ali­men­ta­tion, vête­ment, repro­duc­tion et for­ni­ca­tion — et qui per­met au chef de s’é­mu­ler sur la place publique. On observe donc, dès l’ap­pa­ri­tion de la dis­tinc­tion sphère publique/sphère pri­vée ou domes­tique[6], une guerre contre la nature qui génère une pre­mière alié­na­tion, celle du maître.

Cette fidé­li­té sui­ci­daire, d’au­tant plus quand elle est celle d’un esclave, nous choque. Cela dit, nous pen­sons qu’elle ne nous concerne pas ou plus. Rien n’est moins sûr. Plu­sieurs formes de fidé­li­té, moins spec­ta­cu­laires, mais tout aus­si sui­ci­daires, per­mettent à ceux qui nous gou­vernent gar­der le pou­voir et d’ac­croître tou­jours plus leur domi­na­tion.

Croire aux mythes du maître, c’est lui être fidèle

Com­ment com­prendre que cer­tains auteurs affirment, au pré­texte que les peuples chas­seurs-cueilleurs de la côte nord-est du Paci­fique pré­sentent une struc­ture sociale for­te­ment hié­rar­chi­sée et escla­va­giste, que les struc­tures sociales du Paléo­li­thique étaient les mêmes ? Il faut pour cela ne pas prendre en compte les peuples indi­gènes de l’Ex­trême-Orient sibé­rien, qui pra­tiquent une éco­no­mie de sto­ckage — les pêcheurs du Kamt­chat­ka[7], les peuples de la forêt tels que les Koriaks, les Chukchs ou les Yuka­ghirs qui pra­tiquent le sto­ckage et pour cer­tains le pas­to­ra­lisme — mais ne déve­loppent pas pour autant une aris­to­cra­tie héré­di­taire, ne s’adonnent pas à un art monu­men­tal, ne consti­tuent pas de struc­tures auto­ri­taires et n’élaborent pas de droits sur les ter­ri­toires de pêche[8]. L’économie de sto­ckage n’implique pas néces­sai­re­ment une stra­ti­fi­ca­tion sociale, ni une domi­na­tion poli­tique, tout comme l’hor­ti­cul­ture et l’é­le­vage, pra­ti­qués par de nom­breux peuples indi­gènes qui ne connaissent ni noblesse ni struc­ture poli­tique coer­ci­tive.

Même chose concer­nant ces auteurs qui affirment que l’homme a tou­jours détruit son envi­ron­ne­ment au mépris des plus récentes don­nées archéo­lo­giques. En ce qui concerne l’ex­tinc­tion de la méga­faune, aucun site témoi­gnant d’un abat­tage en masse de mam­mouths, de rhi­no­cé­ros lai­neux ou d’ours des cavernes (pour ne don­ner que quelques exemples) n’a été mis au jour pour confir­mer une telle spé­cu­la­tion. Non seule­ment les ani­maux prin­ci­pa­le­ment chas­sés par les pré­his­to­riques et dont les restes fos­siles témoignent — bisons, che­vaux, rennes, cerfs— n’ont pas été exter­mi­nés par les chas­seurs-cueilleurs, mais de nou­velles espèces sont appa­rues. Au contraire, la dis­pa­ri­tion du bison est bel et bien le résul­tat de l’appropriation et de l’exploitation du vivant, le fait d’une culture ayant objec­ti­vé la nature. Un exemple éga­le­ment sou­vent cité pour jus­ti­fier de l’ir­res­pon­sa­bi­li­té éco­lo­gique inhé­rente à l’es­pèce humaine est celui de l’île de Pâques. Les der­nières recherches archéo­lo­giques contre­disent pour­tant l’histoire sou­vent asso­ciée à cette île[9]. Der­nier exemple, l’u­ti­li­sa­tion du feu : les études paléoen­vi­ron­ne­men­tales récentes iden­ti­fient les pre­mières traces d’im­pacts anthro­piques sur les forêts à par­tir de l’âge du fer. Les oscil­la­tions cli­ma­tiques sont consi­dé­rées comme la prin­ci­pale cause des chan­ge­ments envi­ron­ne­men­taux durant tout le Pléis­to­cène.

« L’ab­sence de preuve n’est pas la preuve de l’ab­sence », certes. Cela étant, user de cette idée comme d’un argu­ment majeur afin de confondre spé­cu­la­tion et cer­ti­tude relève d’une démarche idéo­lo­gique bien plus que scien­ti­fique. Cette vision idéo­lo­gique nie l’im­por­tance de la diver­si­té des cultures humaines, de leur per­cep­tion de la nature, de l’im­pact minime voire négli­geable des dif­fé­rentes acti­vi­tés et tech­niques dont elles font usage. Ain­si mini­mise-t-elle la guerre qu’une culture bien spé­ci­fique mène depuis des siècles contre le sau­vage, guerre dont l’im­pact des­truc­teur est sans pré­cé­dent. Ces théo­ries valident les mythes qui fondent la civi­li­sa­tion, et masquent l’aliénation que l’ap­pa­ri­tion de l’É­tat et de la mar­chan­di­sa­tion a impo­sé à la majo­ri­té des humains, ain­si que la manière dont cette alié­na­tion a consi­dé­ra­ble­ment modi­fié notre per­cep­tion de la nature et du monde. Fidèles à une concep­tion supré­ma­tiste et eth­no­cen­trée de l’es­pèce humaine, ces théo­ries font fi de toute cri­tique du sys­tème poli­tique, tech­no­lo­gique et éco­no­mique qui consti­tue notre culture. L’idéologie qui les informe favo­rise la sujé­tion des masses. Elle ignore ou nie que les peuples indi­gènes, que l’on nous a appris à mépri­ser ou à igno­rer, ont déve­lop­pé des cultures humaines en mesure de pré­ser­ver et res­pec­ter la vie.

Près de la réserve de gibier du Kala­ha­ri, une grand-mère indi­gène révèle à un eth­no­logue que les girafes sont les sages-femmes des aca­cias et qu’il est impru­dent de les chas­ser, sou­li­gnant ain­si la rela­tion qui unie la girafe et l’acacia :

« Dieu avait fait la girafe, me dit-elle, juste assez grande pour man­ger les feuilles et récol­ter les gousses de l’arbre, parce qu’ils dépo­saient alors les petits de l’arbre loin de la plante mère. Elle avait sou­vent remar­qué que les jeunes pous­saient des tas d’ex­cré­ments de girafes »[10].

Les eth­noé­co­logues qui ana­lysent les rela­tions intimes entre des groupes humains indi­gènes et un éco­sys­tème remar­quable exposent la manière dont ces rela­tions se déve­loppent sur de nom­breuses obser­va­tions empi­riques, véri­fiées et accu­mu­lées sur de nom­breuses géné­ra­tions[11]. Les connais­sances sont par­ta­gées entre un nombre impor­tant de per­sonnes per­met­tant ain­si de conser­ver des don­nées concer­nant d’importantes zones géo­gra­phiques. Les obser­va­teurs dévoués, telle cette grand-mère vis-à-vis des girafes, peuvent expli­quer et démon­trer que cer­taines idées et pra­tiques donnent de meilleurs résul­tats que d’autres.

Les espèces que l’on consi­dère aujourd’hui comme des « nui­sibles » n’ont pas tou­jours été consi­dé­rées comme tels. Le gibier n’a pas tou­jours été per­çu comme un stock de carne. Les humains ont vécu pen­dant des mil­lé­naires par­mi les autres espèces sans s’en rendre maîtres et/ou pro­tec­teurs. L’ap­pa­ri­tion de la séden­ta­ri­té et de l’a­gri­cul­ture elles-mêmes ne rompent pas avec une vision ani­miste de la nature. Les his­to­riens ont clai­re­ment éta­bli un lien entre l’avènement de l’État et d’une guerre contre le sau­vage dont les prin­ci­paux repré­sen­tants sont les nui­sibles. C’est ain­si que de nom­breuses tra­di­tions pas­to­rales accordent au loup un rôle impor­tant dans le main­tien de l’é­qui­libre natu­rel : dans l’Yonne une bre­bis du trou­peau était offerte au loup, en Lor­raine, lors des fêtes calen­daires, on offrait la « part du loup » en jetant rituel­le­ment une palette de porc accom­pa­gnée d’une incan­ta­tion au pré­da­teur lui deman­dant de favo­ri­ser les cultures[12]. En Europe de l’Ouest, de nom­breuses tra­di­tions orales racontent que le loup, autre­fois sem­blable à un chien, gar­dait les bre­bis et se nour­ris­sait de pain que lui offraient les hommes mais ces der­niers l’ont un jour négli­gé, et c’est depuis qu’il a reçu de Dieu le droit de se nour­rir dans les trou­peaux. Selon une autre tra­di­tion, Dieu a créé le loup pour pro­té­ger les récoltes, obli­geant les ber­gers à sur­veiller leurs trou­peaux pour qu’ils ne dévorent pas toutes les bêtes[13]. De nom­breux contes étio­lo­giques recon­naissent l’im­por­tance du loup dans l’ordre de la nature, ordre tou­jours rom­pu par l’homme jamais par le loup, ce qui explique pour­quoi cer­tains rituels ont pour objet d’entretenir un pacte avec lui, les ber­gers lui adres­sant des incan­ta­tions pour qu’il garde leurs bre­bis au lieu de les atta­quer. Dans les socié­tés pay­sannes, pas­to­rales et indi­gènes, le rap­port au pré­da­teur est indi­vi­dua­li­sé, aucun n’au­rait l’i­dée stu­pide de par­tir en expé­di­tion pour exter­mi­ner des loups incon­nus.

L’ap­pro­pria­tion de terres ou de bétail par une mino­ri­té qui ne tra­vaille pas elle-même par­ti­cipe à l’ex­ter­mi­na­tion du sau­vage comme en témoignent les recherches en Méso­po­ta­mie où des pro­prié­taires cita­dins pos­sèdent des trou­peaux soi­gnés par des ber­gers qu’ils emploient[14]. La rela­tion à l’a­ni­mal est alors modi­fiée, les pro­prié­taires des trou­peaux ne vivent pas avec eux, n’en par­tagent pas l’ha­bi­tat, n’en retirent aucune connais­sance réci­proque, limi­tant la rela­tion à une rela­tion juri­dique. La plus ancienne trace de lutte sys­té­ma­tique pour éra­di­quer le loup nous vient de la cité d’A­thènes au VIe siècle avant J.-C. et la lou­ve­te­rie, ins­ti­tu­tion mise en place pour lut­ter contre le loup, appa­raît dans l’An­ti­qui­té romaine. Les pro­prié­taires ter­riens romains emploient des ber­gers pour gar­der leurs trou­peaux, et des lou­ve­tiers pour éli­mi­ner le pré­da­teur. Au cours du Moyen Âge, la chasse devient aris­to­cra­tique et royale, les pay­sans étant consi­dé­rés comme inaptes à gérer les forêts. Un sys­tème de primes est alors mis en place. Sous Char­le­magne, le loup devient un cri­mi­nel dont le châ­ti­ment est déter­mi­né par le roi, la lou­ve­te­rie devient alors une ins­ti­tu­tion publique et les bat­tues sont décré­tées par des déci­sions de jus­tice. En 1768, Nico­las de L’Isle de Mon­cel, lieu­te­nant des maré­chaux de France et grand lou­ve­tier, publie Méthodes et pro­jets pour par­ve­nir à la des­truc­tion des loups dans le royaume. Il blâme le « défaut d’intelligence du peuple », contraint de par­ti­ci­per, sous peine d’a­mende, aux bat­tues exi­gées par le roi. La manière dont les monarques per­çoivent le sau­vage dif­fère de celle dont le peuple le per­çoit. Ce der­nier pos­sède encore, au XVIIIe siècle, une rela­tion plus per­son­nelle avec le pré­da­teur, proche de ce qui existe tou­jours chez les peuples indi­gènes. C’est l’É­tat qui est en guerre contre le loup, contre le sau­vage, et non le peuple même si, pour son mal­heur, il fini­ra par croire que l’en­ne­mi de son enne­mi est aus­si son enne­mi.

De l’aliénation comme arme de destruction massive

Le loup illustre mal­heu­reu­se­ment trop bien le rôle de l’É­tat et de la mar­chan­di­sa­tion ou moné­ta­ri­sa­tion dans la lutte contre les nui­sibles. Cette lutte s’ins­crit dans la per­pé­tua­tion de l’idéologie d’une élite alié­née, ayant aban­don­né, par mépris, sa propre puis­sance d’au­to­sub­sis­tance, et deve­nue dépen­dante de ses ser­vi­teurs. Élite qui n’a d’autre choix, quand elle ne peut plus main­te­nir l’illu­sion de sa gran­deur, de sa puis­sance et de ses pro­messes, que d’im­po­ser son obses­sion sécu­ri­taire et une sur­veillance illi­mi­tée jus­qu’à l’ac­com­plis­se­ment de son pro­jet d’a­lié­na­tion totale.

Avec l’in­dus­tria­li­sa­tion, la délo­ca­li­sa­tion et l’a­bon­dance de mar­chan­dises, les peuples du Nord éco­no­mique, et plus par­ti­cu­liè­re­ment les cita­dins, se sont eux aus­si peu à peu alié­nés en se sou­met­tant, plus ou moins volon­tai­re­ment selon les époques et les cas, à une tech­no­lo­gie qui les prive de toute auto­no­mie et donc de toute liber­té. Il n’y a pas si long­temps, les popu­la­tions du Nord éco­no­mique pou­vaient encore être auto­nomes d’un point de vue ali­men­taire, mais la pos­si­bi­li­té d’une sou­ve­rai­ne­té ali­men­taire se réduit chaque jour. La nour­ri­ture que nous consom­mons aujourd’­hui, et la plu­part des objets que nous uti­li­sons, ne sont plus pro­duits de nos mains mais par des esclaves, sala­riés ou non, à dif­fé­rents endroits du globe, au moyen de diverses machines. La pro­duc­tion de la qua­si-tota­li­té des objets que nous uti­li­sons au quo­ti­dien implique aujourd’­hui le fonc­tion­ne­ment d’un sys­tème tech­nique et social incroya­ble­ment com­plexe et opaque.

Au tra­vers de ce sys­tème socio­tech­nique, les déten­teurs du pou­voir peuvent pour­suivre, avec assez d’aisance, leur guerre contre la nature. La pro­pa­gande d’É­tat, les pré­ten­tions démo­cra­tiques et la fabrique du consen­te­ment ont éga­le­ment ame­né le peuple à s’identifier à eux et à adop­ter leur idéo­lo­gie. Idéo­lo­gie qui les amène éga­le­ment à s’identifier à l’ensemble du sys­tème socio­tech­nique. C’est ain­si que de nom­breux consom­ma­teurs, lors­qu’ils regardent un ordi­na­teur, s’ex­clament : « c’est fou ce qu’on est capable de faire ». Pour­tant, nous igno­rons sou­vent tout de la fabri­ca­tion d’un tel objet, des dif­fé­rents méca­nismes du sys­tème socio­tech­nique glo­bal (infra­struc­tures de pro­duc­tion, de trans­port, etc.) qui la rendent pos­sible, des des­truc­tions envi­ron­ne­men­tales qu’elle génère, de la main d’œuvre bon mar­ché exploi­tée, des machines sophis­ti­quées uti­li­sées pour construire d’autres machines ser­vant à l’assemblage des pièces, etc. Il est qua­si­ment impos­sible pour la plu­part d’entre nous de savoir ce qui se cache der­rière les appa­reils que nous uti­li­sons au quo­ti­dien. Leur pro­duc­tion nuit aux éco­sys­tèmes comme aux humains, en alté­rant les rela­tions qui nous lient entre nous, mais aus­si aux autres espèces et la vie en géné­ral, et en nous pri­vant de notre auto­no­mie, de notre puis­sance et de notre droit de sub­ve­nir libre­ment à nos besoins. C’est ain­si que nous nous sommes peu à peu mis à rêver, comme les pre­miers rois, à un monde para­di­siaque où les esclaves-machines tra­vaille­raient pour nous, nous libé­rant du far­deau de la sub­sis­tance. Mais tra­vailler pour le capi­ta­lisme, que l’on soit humains ou robots, c’est gas­piller sa puis­sance d’a­gir pour pro­duire des mar­chan­dises et être réduit à une mar­chan­dise par­mi d’autres ; c’est accep­ter l’ex­ploi­ta­tion du tra­vail dit domes­tique et la des­truc­tion des com­muns, dont la pré­ser­va­tion seule nous per­met­trait de retrou­ver un mode de sub­sis­tance où la vie serait au centre de la pro­duc­tion[15].

En évo­luant dans un milieu tech­nique aus­si opaque et com­plexe, sur lequel il n’a qua­si­ment aucune prise, l’hu­main moderne cède sa puis­sance de créa­tion et réduit les rela­tions qu’il est capable de tis­ser avec le monde dans la confron­ta­tion du corps à la matière. Il oublie qu’au-delà de ces objets d’autres manières de vivre et de com­po­ser avec le monde existent. Ne par­ve­nant pas à éta­blir de rela­tions avec la vie sur Terre, pour­tant pré­sente dans chaque brin d’herbe du moindre ter­rain vague, il adhère à l’i­déo­lo­gie tech­no­cra­tique, se laisse ber­ner par la pro­messe d’un para­dis où les robots rem­pla­ce­raient les esclaves. Ain­si nous retrou­vons-nous dans la situa­tion qui est la nôtre, où la Terre est en voie d’anthropisation totale, parce qu’une culture d’a­lié­nés est obsé­dée par la domes­ti­ca­tion, le contrôle, le refa­çon­nage du vivant, le délire démiur­gique. Son fan­tasme de toute-puis­sance ne semble pou­voir connaître aucune limite.

Cette domi­na­tion ne s’est pas impo­sée sans heurts. Des indi­vi­dus, des groupes humains et des peuples ont lut­té contre l’ac­ca­pa­re­ment du pou­voir, en le com­bat­tant direc­te­ment, ou en vivant dans des régions dif­fi­ciles d’ac­cès, où la dis­per­sion de la popu­la­tion com­plique son contrôle. L’eth­no­logue James Scott a ain­si décrit, sous le nom de Zomia, une vaste zone géo­gra­phique mon­ta­gneuse de l’Asie du Sud-Est où des popu­la­tions résistent tou­jours, plus ou moins pas­si­ve­ment, mais depuis long­temps, aux pou­voirs cen­traux. L’archéologue espa­gnol Alfre­do Gonzá­lez-Rui­bal a for­mu­lé des obser­va­tions simi­laires à pro­pos de la corne de l’Afrique, des socié­tés vil­la­geoises à che­val sur le Sou­dan et l’Éthiopie.

« L’« idéal-type » de l’espace mili­taire est un ter­rain ouvert et plat (pas d’embuscades), tra­ver­sé par un axe rou­tier et entou­ré d’une popu­la­tion civile dépla­cée et recen­sée, dont les cultures agri­coles sont ain­si aisé­ment sur­veillées. Cette popu­la­tion est sus­cep­tible de ser­vir alter­na­ti­ve­ment d’appât ou d’otage, et de four­nir du tra­vail, de l’argent et de la nour­ri­ture. Ces stra­té­gies incluent la fuite vers des régions inac­ces­sibles, la dis­per­sion et la for­ma­tion de groupes de taille tou­jours plus res­treinte, et l’adoption de tech­niques de sub­sis­tance invi­sibles ou peu enva­his­santes. »[16]

Le rêve de la gloire éternelle est un monticule de déchets et de cadavres

Les civi­li­sa­tions laissent der­rière elles plus de déchets que ne l’ont fait les cultures à taille humaine des peuples du Paléo­li­thique et que ne le font les socié­tés non-indus­trielles autoch­tones de notre temps. Femmes et hommes de la Pré­his­toire lais­saient der­rière eux un nucléus pous­sé à exhaus­tion, un éclat débi­té sur une roche sélec­tion­née dans l’en­vi­ron­ne­ment immé­diat, des restes d’os­se­ments par­fois gra­vés, somme toute, peu de choses. Il en est de même des peuples autoch­tones qui sont pour cela les meilleurs défen­seurs de l’en­vi­ron­ne­ment. Les tech­niques qu’ils emploient ont un impact minime voire négli­geable, ne laissent que des déchets natu­rels et ne néces­sitent aucune hié­rar­chi­sa­tion des tâches. Ils sont les plus en mesure de pra­ti­quer une démo­cra­tie directe, même si tous ne le font pas. Ils repré­sentent 5 000 cultures, tout un conti­nuum entre les socié­tés les plus éga­li­taires — celles des San et des pyg­mées Akas — et les plus mas­cu­li­nistes — les Baruyas.

Quoi qu’il en soit, d’un point de vue éco­lo­gique et bio­cen­tré, celui qui fait de ses mains connaît une rela­tion intense avec la matière qu’il tra­vaille et les objets qu’il crée. La richesse d’une vie est avant tout rela­tion­nelle. Que ce soit avec d’autres êtres humains, d’autres espèces, avec les roches, les mon­tagnes, les rivières, etc., ces rela­tions sont pri­mor­diales. Les Inuits ont 50 mots pour dési­gner la neige selon son état, sa cou­leur, sa tex­ture, etc. Les N’duge de Nou­velle-Gui­née polissent pen­dant plus de neuf heures des haches de pierre non fonc­tion­nelles, qui res­tent cachées dans un coffre dans la mai­son des hommes, et qu’ils sortent lors de céré­mo­nie. Elles portent tou­jours un nom secret, celui d’un ancêtre. La roche qui com­pose ces grandes lames pro­vient de loin, ils partent plu­sieurs jours pour se rendre sur le lieu d’où elle pro­vient. Le lien entre la matière tra­vaillée, le temps néces­saire, les dépla­ce­ments dans une géo­gra­phie sacrée, intègre l’ar­ti­san et toute la com­mu­nau­té dans un espace-temps non linéaire, ain­si n’a‑t-il pas besoin d’édifier d’imposants monu­ments pour ancrer sa pré­sence au monde.

Pen­dant des mil­lé­naires, les humains ont taillé la pierre pour pra­ti­quer dif­fé­rentes acti­vi­tés : pré­pa­ra­tion des peaux, coupe d’arbre, pein­ture. Ils ont tis­sé des végé­taux, des vête­ments, des paniers, sculp­té et peint. Ils se sont adap­tés à des milieux très variés. Les quelques inhu­ma­tions mises au jour nous per­mettent de consta­ter que la Pré­his­toire n’é­tait pas un âge sombre comme cer­tains le pré­tendent pour jus­ti­fier l’idée du Pro­grès. Les paléo­li­thiques taillaient des bifaces ou des feuilles de lau­riers qui n’a­vaient aucun usage fonc­tion­nel, comme celui décou­vert à la Sima de los Hue­sos[17]. Ils pei­gnaient les autres espèces bien plus qu’ils ne se repré­sen­taient, et au vu de leurs œuvres, dif­fi­cile de nier l’é­mer­veille­ment que le monde sau­vage leur ins­pi­rait.

Ce que savent les peuples autoch­tones, c’est que l’homme des civi­li­sa­tions, l’homme alié­né, l’homme des tech­niques com­plexes, auto­ri­taires et des­truc­trices, est ter­ri­ble­ment seul parce qu’il ne sait plus que tout, en lui et hors de lui, ani­mé et inani­mé, est sacré et vivant. Il a oublié que la Terre est une pla­nète vivante et que rien, abso­lu­ment rien, ne vaut l’in­fi­ni mys­tère de la vie et des rela­tions que tissent entre eux des êtres de pas­sage.

Lorsque cer­tains d’entre nous par­viennent à se défaire de la fas­ci­na­tion vam­pi­rique qu’exerce la tech­no­lo­gie auto­ri­taire, ils redé­couvrent le bruis­se­ment des racines, la danse des abeilles, le par­fum de la mousse, la timi­di­té des gre­nouilles, la curio­si­té des escar­gots, et sou­dain tout est puis­sant et résonne en eux. Mal­heu­reu­se­ment, nous sommes encore trop nom­breux à nous inquié­ter de la fin de notre civi­li­sa­tion plu­tôt que de l’ex­ter­mi­na­tion des socié­tés humaines et du vivant. Ce qui montre à quel point les mythes de la civi­li­sa­tion nous ont muti­lés, en par­ve­nant à nous faire croire que l’a­lié­na­tion est liber­té.

Lorsque nous sou­li­gnons la socio­pa­thie de ceux qui détiennent le pou­voir et décla­rons qu’ils sont en train de détruire la pla­nète, ils font tout pour nous faire croire que c’est de notre faute, que nous sommes tous res­pon­sables, comme si nous dis­po­sions d’un véri­table pou­voir déci­sion­naire, comme s’ils n’é­taient pas les prin­ci­paux ins­ti­ga­teurs et direc­teurs du sys­tème tech­no-indus­triel. Si cette pre­mière stra­té­gie échoue ou est mise à mal, comme cela semble être de plus en plus le cas actuel­le­ment, ils comptent sur les forces de l’ordre, bureau­cra­tiques, judi­ciaires, poli­cières et mili­taires, pour nous mettre au pas. La fidé­li­té de ces chiens de garde est l’une des plus dan­ge­reuses. Elle appa­raît dès les pre­mières traces de hié­rar­chi­sa­tion. Le ser­vi­teur est bien sou­vent plus fidèle envers son maître qu’envers un membre de sa famille ou un ami, et cette fidé­li­té est tou­jours valo­ri­sée et exal­tée. Qu’elle soit le fait d’un syn­drome de Sto­kh­lom, d’une inca­pa­ci­té à ima­gi­ner une vie sans maître, d’un besoin illu­soire de sécu­ri­té, d’une manière de vivre par pro­cu­ra­tion, d’un espoir de ramas­ser les miettes, elle existe et nous met en dan­ger.

Les dis­cours phi­lo­so­phiques éloi­gnés de la réa­li­té maté­rielle que vivent et subissent les peuples et les êtres vivants sont des abs­trac­tions théo­riques typiques d’une socié­té où les idées priment sur les faits, des socié­tés libé­rales qui ne se confrontent que théo­ri­que­ment à la des­truc­tion du monde actuel, qui ne sai­sissent pas son impor­tance, sa gra­vi­té, sa magni­tude. Nous devons nous éman­ci­per de ces récits qui décrivent l’homme comme un Pro­mé­thée voué à un des­tin tra­gique, nous éman­ci­per de ces struc­tures com­plexes qui nous privent de notre capa­ci­té à éla­bo­rer nous-mêmes nos moyens de sub­sis­tance maté­rielle et sym­bo­lique, accep­ter notre place par­mi les autres Ter­riens et recon­naître l’im­por­tance de chaque être vivant.

Afin de ne pas accom­pa­gner les puis­sants du moment dans le tom­beau qu’ils pré­parent, nous ne devons plus hési­ter à affron­ter les mythes que leur culture nous inculque dès notre nais­sance via l’é­du­ca­tion fami­liale et sco­laire, détrui­sant, par­fois pour tou­jours, notre empa­thie pour ceux qui sont exploi­tés, noyés, exter­mi­nés, qui dési­rent vivre dans des socié­tés bio­cen­trées et éga­li­taires et qui savent que les acti­vi­tés de sub­sis­tance sont source de joie et non d’hor­reur. Leur civi­li­sa­tion nous détruit de l’in­té­rieur, nous mutile, réduit notre capa­ci­té à sen­tir et aimer, et pen­dant que nous hési­tons à agir effi­ca­ce­ment, les domi­nants conti­nuent de com­bler leur soli­tude de grands alié­nés en accu­mu­lant des richesses, en béton­nant des terres, en exploi­tant le vivant, en ren­for­çant leur contrôle sur nos vies, qui sera peut-être un jour total.

Les esclaves existent tou­jours, le tra­vail domes­tique est encore exploi­té et mépri­sé, et l’ex­ploi­ta­tion sexuelle des enfants et des femmes est en pleine expan­sion[18]. Les êtres vivants n’ont jamais été autant sacri­fiés par l’i­déo­lo­gie d’une culture qui hait la chair et rêve de s’é­man­ci­per de son corps de mam­mi­fère voué à la mala­die et à la mort. Tel­le­ment alié­née qu’elle ignore tout ce qui existe en dehors de son nar­cis­sisme et n’en­tend plus, depuis long­temps, la dou­leur des vic­times :

« Je me moque éper­du­ment de savoir ce que deviennent les Russes ou les Tchèques. Le sang pur et appa­ren­té au nôtre des autres peuples, nous nous l’ap­pro­prie­rons, au besoin en volant leurs enfants et en les éle­vant chez nous. Que les autres peuples vivent dans le bien-être ou crèvent de faim, peu m’im­porte, cela ne m’intéresse que dans la mesure où nous en avons besoin comme esclaves au ser­vice de notre civi­li­sa­tion. » (Himm­ler)

Com­bien sont-ils ceux qui pensent que notre civi­li­sa­tion est plus impor­tante que la souf­france des enfants de la Répu­blique Démo­cra­tique du Congo, que les bûchers qui déciment les Orangs-Outangs de Bor­néo, que les der­nières forêts pri­maires d’Europe, que l’abondance de vie qui ani­mait autre­fois les fleuves et les rivières… ? La liste des vic­times est mal­heu­reu­se­ment trop longue pour être citée.

Ceux qui veulent vrai­ment sau­ver ce qu’il reste à sau­ver doivent accep­ter et com­prendre que le ser­vi­teur fidèle est aus­si dan­ge­reux que son maître. Notre pas­sé le plus pro­fond nous enseigne que nous avons la pos­si­bi­li­té de vivre au plus près du sau­vage, qu’il nous est pos­sible de créer des socié­tés plus éga­li­taires, res­pec­tueuses de la nature et de la vie, et adap­tées à nos vrais besoins.

Ana Mins­ki


  1. Nous enten­dons par Nature tout ce qui existe indé­pen­dam­ment de la volon­té humaine : le fait d’être des mam­mi­fères, les terres aban­don­nées, les espèces qui échappent à toute forme de cap­ti­vi­té, les ter­ri­toires sau­vages, non anthro­pi­sés, ou féraux. Elle est, par sa fécon­di­té, la vie elle-même.
  2. Ian Mor­ris, Burial and ancient socie­ty : the rise of the Greek city-state.
  3. For­mi­co­la Vicen­zo, « From the Sun­ghir Chil­dren to the Romi­to Dwarf : Aspects of the Upper­Pa­leo­li­thic Fune­ra­ry Land­scape »
  4. Patrice Brun, Les pra­tiques funé­raires de l’âge du Bronze en Europe : quel reflet socio­lo­gique ?
  5. Alain Tes­tart, La ser­vi­tude volon­taire (2 vols.) : I, Les morts d’accompagnement
  6. La dis­tinc­tion entre sphère publique et pri­vée, c’est-à-dire entre les besoins du corps et le poli­tique, si elle est plus visible à par­tir de l’An­ti­qui­té n’existe pas moins chez les peuples dits bar­bares et chez de nom­breux peuples indi­gènes actuels. À ce jour, aucun indice archéo­lo­gique ne per­met d’i­den­ti­fier une telle dis­tinc­tion aux périodes du Paléo­li­thique.
  7. Kra­che­nin­ni­kov, His­toire de Kamt­schat­ka, des îles Kurils­ki et des contrées voi­sines
  8. Charles Ste­pa­noff, Les hommes pré­his­to­riques n’ont jamais été modernes
  9. Nico­las Cauwe, L’île de Pâques, le grand tabou
  10. Anthroe­co­lo­gy
  11. Serge Bahu­chet, Les jar­di­niers de la nature
  12. Albert-Llor­ca, L’Ordre des choses. Les récits d’origine des ani­maux et des plantes en Europe.
  13. Paul Sébillot, Le Folk­lore de France, 3. La faune et la flore.
  14. Tani, God, Man and Domes­ti­ca­ted Ani­mals. The Birth of She­pherds and their Des­cen­dants in the Ancient Near East.
  15. Pers­pec­tive de sub­sis­tance
  16. James C. Scott, Zomia
  17. Art paléo­li­thique
  18. https://www.lexpress.fr/actualite/societe/ile-de-france-la-justice-depassee-par-la-hausse-de-la-prostitution-chez-les-ados_2115626.html?fbclid=IwAR0yoPngnaowKA-4doCpadLcNNqcIaHv92VQefqnSazrdaM2zAs9hYAHo7o

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Comments to: La fidélité des serviteurs (par Ana Minski)
  • 29 janvier 2020

    Cela ne me donne qu’une seule envie, celle de tout lais­ser der­rière moi et de par­tir en pleine nature, la plus iso­lée pos­sible, afin de vivre toute la rela­tion pos­sible entre elle et moi.
    Ma seule crainte fina­le­ment ne réside que dans le fait de ne pas savoir à l’a­vance si je serai capable d’ap­prendre suf­fi­sam­ment vite pour ne pas mou­rir de faim.

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    • 30 janvier 2020

      Aban­don­ner la civi­li­sa­tion ne veut pas dire vire tout seul et tout nu dans la nature.

      Il y a moyen de créer d’autres formes d’or­ga­ni­sa­tion sociale qui ne repro­duisent pas des formes d’op­pres­sion, d’ex­ploi­ta­tion, de ser­vi­tudes et d’a­lié­na­tions…

      Appren­drons-nous suf­fi­sam­ment vite pour ne pas mou­rir de la des­truc­tion des condi­tions de la vie sur Terre ?

      Reply
    • 31 janvier 2020

      Rol­land, la ren­contre avec la nature ne s’im­pro­vise pas car par­tout il y a des peuples qui y vivent. Qu’ils soient humains ou non humains ne changent pas que c’est d’a­bord une ren­contre.

      Reply
  • 31 janvier 2020

    Les mar­xistes se trompent lour­de­ment quand ils disent que les peuples, qu’ils réduisent à leur seul rôle de pro­duc­teurs ser­viles au ser­vice de la machine indus­trielle en les appe­lant les pro­lé­taires, seraient des révo­lu­tion­naires. Les patrons ont bien mieux com­pris eux quand ils les appellent les col­la­bos.

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