La fidé­lité des servi­teurs

« De quoi vivaient tous ces patri­ciens pauvres ? La carrière pour eux était d’en­trer au service de leur seigneur. […] Ainsi enre­gis­tré, le jeune noble faisait partie de la maison du seigneur, il était de ses suivants ; celui qui le nour­ris­sait et le proté­geait, en échange de quoi il le servait, lui obéis­sait, le suivait à la guerre, en mission, ou, dans sa disgrâce, en exil, parfois même jusque dans la mort, se suici­dant sur sa tombe. »

Henri Maspero, La Chine antique (1927)

« La richesse et la consi­dé­ra­tion dont jouissent les classes sociales, du jeune adoles­cent jusqu’au plus grand des chefs, se jugent par le nombre de tels dépen­dants [les esclaves] lesquels, il est vrai, sont souvent gardés à des fins de pure osten­ta­tion, mais se trouvent égale­ment être fort utiles à la chasse et à la pêche, tout en consti­tuant une garde rappro­chée de suppor­ters géné­ra­le­ment fidèles, prêts à tout pour leur maître, à le proté­ger ou à occire ses enne­mis sur une simple injonc­tion de sa part, sans élever la moindre objec­tion et sans mani­fes­ter de scru­pules. »

James Douglas, Diary of a trip to the North­west Coast

La civi­li­sa­tion, la domi­na­tion et l’ex­pan­sion des cultures cita­dines au détri­ment de toutes les autres, mène depuis presque 5 000 ans une guerre contre la Nature[1], arti­fi­cia­li­sant et urba­ni­sant le monde, acca­pa­rant ses forces. Sa supré­ma­tie s’exerce grâce à une centra­li­sa­tion du pouvoir, une stra­ti­fi­ca­tion sociale, une mili­ta­ri­sa­tion, une expan­sion inces­sante, une domes­ti­ca­tion, une moné­ta­ri­sa­tion, une produc­tion de marchan­dises. L’ex­ten­sion de sa domi­na­tion s’ac­cé­lère grâce à une tech­no­lo­gie toujours plus complexe, opaque et auto­ri­taire qui permet, entre autres, de mani­pu­ler, exploi­ter et commer­cia­li­ser le vivant.

Affron­ter notre passé, et notre présent, riches en exter­mi­na­tions toutes plus abomi­nables les unes que les autres, nous oblige à ne pas sous-esti­mer sa capa­cité de destruc­tion massive. Des ravages envi­ron­ne­men­taux ont cours depuis long­temps. L’in­dus­tria­li­sa­tion a pu voir le jour parce qu’elle répond à des désirs nés dans l’ima­gi­naire d’une culture où la nature est perçue, à des degrés divers selon les époques et les lieux, comme une enne­mie de la liberté humaine.

Pour­tant, la fasci­na­tion qu’exerce ce système poli­tique, écono­mique, tech­no­lo­gique et social, est si prégnante chez certains d’entre nous que nous sommes inca­pables de nous éman­ci­per de ses mythes alié­nants pour entrer enfin en résis­tance.

Comment la civi­li­sa­tion, malgré toutes ses violences, peut-elle encore fasci­ner, leur­rer, faire rêver ?

5 000 ans de servi­tude

Les analyses archéo­lo­giques et les études ethno­lo­giques permettent aujourd’­hui d’ap­pré­hen­der certains carac­tères des socié­tés anciennes. Les prendre en compte, c’est nous donner les moyens de renouer avec notre liberté d’ima­gi­na­tion et de créa­tion pour nous affran­chir du mythe du progrès, de la nature intrin­sèque­ment mauvaise de l’homme, du supré­ma­cisme humain et de l’an­dro­cen­trisme des socié­tés modernes.

Certains auteurs soutiennent que la stra­ti­fi­ca­tion sociale, la présence d’une aris­to­cra­tie et/ou de la domi­na­tion mascu­line, remontent au Paléo­li­thique voire se perdent dans la nuit des temps. Ils s’ap­puient sur quelques exemples d’in­hu­ma­tions dotées d’un riche mobi­lier funé­raire, sur le natu­ra­lisme des œuvres parié­tales du Paléo­li­thique récent euro­péen, sur la domi­na­tion mascu­line exis­tant chez de nombreux peuples indi­gènes actuels et sur la présence d’une noblesse chez des peuples de chas­seurs-cueilleurs stockeurs de salmo­ni­dés des côtes nord-ouest de l’Amé­rique.

Pour­tant, les quelques centaines de tombes mises au jour, qui témoignent de plusieurs millé­naires de Préhis­toire, suggèrent que la longue période du Paléo­li­thique est bien diffé­rente de celles qui lui succèdent. S’il existe en effet quelques tombes riches en mobi­lier funé­raire (Sungir étant la plus célèbre), il est impor­tant de ne pas perdre de vue qu’une tombe luxueuse n’ho­nore pas toujours un membre de l’élite[2] et que la richesse funé­raire n’est pas systé­ma­tique­ment le reflet d’une inéga­lité de richesse ou de pouvoir au sein de la société. D’autre part, des analyses récentes de paléo­pa­tho­lo­gie ont montré que l’on retrou­vait régu­liè­re­ment, dans ces excep­tion­nelles inhu­ma­tions, des indi­vi­dus présen­tant des malfor­ma­tions physiques[3]. De même, l’ar­chéo­logue Domi­nique Henry-Gambier, spécia­liste des trai­te­ments funé­raires au Paléo­li­thique récent euro­péen, a longue­ment analysé les tombes doubles, triples, multiples ou collec­tives :

« L’hy­po­thèse d’une hiérar­chi­sa­tion des socié­tés gravet­tiennes, souvent avan­cée à partir des inéga­li­tés de richesse du mobi­lier ou de la fonc­tion suppo­sée de certains défunts, n’est pour l’ins­tant pas démon­trée. Aucune des tombes multiples ne peut être ratta­chée de manière probante à des pratiques telles que l’ac­com­pa­gne­ment hiérar­chique ou le sacri­fice. »

Même chose en ce qui concerne la divi­sion sexuelle du travail et de la domi­na­tion mascu­line au Paléo­li­thique, aucun vestige archéo­lo­gique ne confirme ces hypo­thèses :

« Lorsque la déter­mi­na­tion du sexe et celle de l’âge au décès sont fiables, des femmes comme des hommes, des très jeunes enfants comme des adoles­cents et des adultes de tout âge ont été inhu­més avec de la parure, du mobi­lier, de l’ocre dans des espaces compa­rables ».

Archéo­lo­gique­ment, on observe un véri­table chan­ge­ment, en revanche, au Néoli­thique final, vers 4 500 ans av. J.-C., avec l’ap­pa­ri­tion d’un monu­men­ta­lisme funé­raire : tertres ou tumu­lus et méga­lithes dont les plus connus en Europe sont ceux de Carnac. En Méso­po­ta­mie, la culture d’Uruk, qui doit son nom à un grand site sud-irakien appelé aujourd’­hui Warka, présente tous les traits qui défi­nissent une civi­li­sa­tion : séden­ta­rité — indis­pen­sable pour s’ap­pro­prier et quan­ti­fier les moyens de subsis­tance en vue de nour­rir une popu­la­tion impor­tante —, domes­ti­ca­tion — exploi­ta­tion de blé et d’orge, élevage de bœufs, de moutons, de chèvres et de porcs, et proba­ble­ment plusieurs dizaines de milliers d’ha­bi­tants —, centra­li­sa­tion du pouvoir — pour main­te­nir un contrôle sur un terri­toire d’en­vi­ron 200 hectares et sur la main d’œuvre néces­saire pour rendre visible dans l’es­pace ce pouvoir —, archi­tec­ture de plus en plus monu­men­tale et exten­sive, et accen­tua­tion de la stra­ti­fi­ca­tion sociale visible dans le trai­te­ment funé­raire. Ces carac­té­ris­tiques se retrouvent à des degrés moindres à l’âge du Bronze euro­péen dans la culture minoenne où s’éta­blit, à partir de 3 000 ans av. J.-C., un commerce de l’étain et du char­bon, et dont les carac­té­ris­tiques pala­tiales ne laissent guère de doute sur l’émer­gence d’une orga­ni­sa­tion poli­tique hiérar­chi­sée et centra­li­sée.

Les civi­li­sa­tions nous permettent d’ap­pré­hen­der davan­tage la nature du pouvoir parce qu’elles laissent derrière elles plus de déchets, de vestiges, que les groupes nomades, semi-nomades ou dont la séden­ta­rité n’a pas évolué vers une cité-État. Pour tenter d’iden­ti­fier l’ap­pa­ri­tion de petites chef­fe­ries, les vestiges funé­raires, souvent diffi­ciles à inter­pré­ter — ne nous permet­tant pas de comprendre toute la complexité sociale de ces socié­tés — nous permettent néan­moins de perce­voir un chan­ge­ment signi­fi­ca­tif dans le trai­te­ment des défunts. Il est ainsi possible d’iden­ti­fier des traces de premières chef­fe­ries grâce aux tombes dites d’ac­com­pa­gne­ment qui témoignent d’une hiérar­chi­sa­tion, puisque celui qui se fait accom­pa­gner dans la tombe n’a pas le même statut que celui qui l’ac­com­pagne, de gré ou de force. La fouille du kour­gane de Maïkop (2 500 ans av. J.-C.), éponyme de la culture de Maïkop, est le plus ancien témoi­gnage de tombes dites d’ac­com­pa­gne­ment en Europe. Elle est contem­po­raine des tombes d’Ur, datées d’en­vi­ron 2 600 ans av. J.-C., et dans lesquelles de nombreux morts d’ac­com­pa­gne­ment furent inhu­més : 63 dans un cas, 74 dans un autre. Ce qui est surpre­nant, c’est que la culture de Maïkop n’était pas, contrai­re­ment aux civi­li­sa­tions de Méso­po­ta­mie, fondée sur une urba­ni­sa­tion et une royauté insti­tuées. Il s’agis­sait d’une culture de paysans vivant en village, certai­ne­ment domi­nés par un chef. Entre 1 630 et 1 350 ans av. J-C., on observe un passage de groupes à pouvoir frac­tionné et petites chef­fe­ries, finan­cés par les échanges de richesses exotiques, vers un pouvoir fondé sur le contrôle des moyens de produc­tion[4].

Les tombes d’ac­com­pa­gne­ment ne sont donc pas l’apa­nage des civi­li­sa­tions — séden­ta­rité, domes­ti­ca­tion des moyens de subsis­tance, urba­ni­sa­tion, État — mais peuvent être, et plus souvent qu’on ne le pense, le fait de socié­tés nomades (chez les Scythes), ligna­gères (Ashan­tis) et de chas­seurs-cueilleurs stockeurs (la côte nord-ouest de l’Amé­rique). L’ac­com­pa­gne­ment dans la mort, bien docu­menté dans l’ou­vrage d’Alain Testart[5], concerne très majo­ri­tai­re­ment des femmes, concu­bines, domes­tiques ou esclaves sexuelles, suivi des esclaves domes­tiques et/ou garde du corps. Dans de nombreux cas, ces accom­pa­gne­ments sont volon­taires, la fidé­lité de l’es­clave et/ou du servi­teur précé­de­rait donc l’ap­pa­ri­tion de l’État — concen­tra­tion du pouvoir et mono­pole de la violence —, et pour­rait bien expliquer son appa­ri­tion et son succès. Partant de là, certains n’hé­sitent pas à troquer l’op­po­si­tion domes­tique/sauvage, par une oppo­si­tion stockage/absence de stockage. Pour­tant, ce qui est en premier lieu exploité par le chef, c’est la sphère domes­tique, celle qui concerne le corps — alimen­ta­tion, vête­ment, repro­duc­tion et forni­ca­tion — et qui permet au chef de s’ému­ler sur la place publique. On observe donc, dès l’ap­pa­ri­tion de la distinc­tion sphère publique/sphère privée ou domes­tique[6], une guerre contre la nature qui génère une première alié­na­tion, celle du maître.

Cette fidé­lité suici­daire, d’au­tant plus quand elle est celle d’un esclave, nous choque. Cela dit, nous pensons qu’elle ne nous concerne pas ou plus. Rien n’est moins sûr. Plusieurs formes de fidé­lité, moins spec­ta­cu­laires, mais tout aussi suici­daires, permettent à ceux qui nous gouvernent garder le pouvoir et d’ac­croître toujours plus leur domi­na­tion.

Croire aux mythes du maître, c’est lui être fidèle

Comment comprendre que certains auteurs affirment, au prétexte que les peuples chas­seurs-cueilleurs de la côte nord-est du Paci­fique présentent une struc­ture sociale forte­ment hiérar­chi­sée et escla­va­giste, que les struc­tures sociales du Paléo­li­thique étaient les mêmes ? Il faut pour cela ne pas prendre en compte les peuples indi­gènes de l’Ex­trême-Orient sibé­rien, qui pratiquent une écono­mie de stockage — les pêcheurs du Kamt­chatka[7], les peuples de la forêt tels que les Koriaks, les Chukchs ou les Yuka­ghirs qui pratiquent le stockage et pour certains le pasto­ra­lisme — mais ne déve­loppent pas pour autant une aris­to­cra­tie héré­di­taire, ne s’adonnent pas à un art monu­men­tal, ne consti­tuent pas de struc­tures auto­ri­taires et n’éla­borent pas de droits sur les terri­toires de pêche[8]. L’éco­no­mie de stockage n’im­plique pas néces­sai­re­ment une stra­ti­fi­ca­tion sociale, ni une domi­na­tion poli­tique, tout comme l’hor­ti­cul­ture et l’éle­vage, pratiqués par de nombreux peuples indi­gènes qui ne connaissent ni noblesse ni struc­ture poli­tique coer­ci­tive.

Même chose concer­nant ces auteurs qui affirment que l’homme a toujours détruit son envi­ron­ne­ment au mépris des plus récentes données archéo­lo­giques. En ce qui concerne l’ex­tinc­tion de la méga­faune, aucun site témoi­gnant d’un abat­tage en masse de mammouths, de rhino­cé­ros laineux ou d’ours des cavernes (pour ne donner que quelques exemples) n’a été mis au jour pour confir­mer une telle spécu­la­tion. Non seule­ment les animaux prin­ci­pa­le­ment chas­sés par les préhis­to­riques et dont les restes fossiles témoignent — bisons, chevaux, rennes, cerfs— n’ont pas été exter­mi­nés par les chas­seurs-cueilleurs, mais de nouvelles espèces sont appa­rues. Au contraire, la dispa­ri­tion du bison est bel et bien le résul­tat de l’ap­pro­pria­tion et de l’ex­ploi­ta­tion du vivant, le fait d’une culture ayant objec­tivé la nature. Un exemple égale­ment souvent cité pour justi­fier de l’ir­res­pon­sa­bi­lité écolo­gique inhé­rente à l’es­pèce humaine est celui de l’île de Pâques. Les dernières recherches archéo­lo­giques contre­disent pour­tant l’his­toire souvent asso­ciée à cette île[9]. Dernier exemple, l’uti­li­sa­tion du feu : les études paléoen­vi­ron­ne­men­tales récentes iden­ti­fient les premières traces d’im­pacts anthro­piques sur les forêts à partir de l’âge du fer. Les oscil­la­tions clima­tiques sont consi­dé­rées comme la prin­ci­pale cause des chan­ge­ments envi­ron­ne­men­taux durant tout le Pléis­to­cène.

« L’ab­sence de preuve n’est pas la preuve de l’ab­sence », certes. Cela étant, user de cette idée comme d’un argu­ment majeur afin de confondre spécu­la­tion et certi­tude relève d’une démarche idéo­lo­gique bien plus que scien­ti­fique. Cette vision idéo­lo­gique nie l’im­por­tance de la diver­sité des cultures humaines, de leur percep­tion de la nature, de l’im­pact minime voire négli­geable des diffé­rentes acti­vi­tés et tech­niques dont elles font usage. Ainsi mini­mise-t-elle la guerre qu’une culture bien spéci­fique mène depuis des siècles contre le sauvage, guerre dont l’im­pact destruc­teur est sans précé­dent. Ces théo­ries valident les mythes qui fondent la civi­li­sa­tion, et masquent l’alié­na­tion que l’ap­pa­ri­tion de l’État et de la marchan­di­sa­tion a imposé à la majo­rité des humains, ainsi que la manière dont cette alié­na­tion a consi­dé­ra­ble­ment modi­fié notre percep­tion de la nature et du monde. Fidèles à une concep­tion supré­ma­tiste et ethno­cen­trée de l’es­pèce humaine, ces théo­ries font fi de toute critique du système poli­tique, tech­no­lo­gique et écono­mique qui consti­tue notre culture. L’idéo­lo­gie qui les informe favo­rise la sujé­tion des masses. Elle ignore ou nie que les peuples indi­gènes, que l’on nous a appris à mépri­ser ou à igno­rer, ont déve­loppé des cultures humaines en mesure de préser­ver et respec­ter la vie.

Près de la réserve de gibier du Kala­hari, une grand-mère indi­gène révèle à un ethno­logue que les girafes sont les sages-femmes des acacias et qu’il est impru­dent de les chas­ser, souli­gnant ainsi la rela­tion qui unie la girafe et l’aca­cia :

« Dieu avait fait la girafe, me dit-elle, juste assez grande pour manger les feuilles et récol­ter les gousses de l’arbre, parce qu’ils dépo­saient alors les petits de l’arbre loin de la plante mère. Elle avait souvent remarqué que les jeunes pous­saient des tas d’ex­cré­ments de girafes »[10].

Les ethnoé­co­logues qui analysent les rela­tions intimes entre des groupes humains indi­gènes et un écosys­tème remarquable exposent la manière dont ces rela­tions se déve­loppent sur de nombreuses obser­va­tions empi­riques, véri­fiées et accu­mu­lées sur de nombreuses géné­ra­tions[11]. Les connais­sances sont parta­gées entre un nombre impor­tant de personnes permet­tant ainsi de conser­ver des données concer­nant d’im­por­tantes zones géogra­phiques. Les obser­va­teurs dévoués, telle cette grand-mère vis-à-vis des girafes, peuvent expliquer et démon­trer que certaines idées et pratiques donnent de meilleurs résul­tats que d’autres.

Les espèces que l’on consi­dère aujourd’­hui comme des « nuisibles » n’ont pas toujours été consi­dé­rées comme tels. Le gibier n’a pas toujours été perçu comme un stock de carne. Les humains ont vécu pendant des millé­naires parmi les autres espèces sans s’en rendre maîtres et/ou protec­teurs. L’ap­pa­ri­tion de la séden­ta­rité et de l’agri­cul­ture elles-mêmes ne rompent pas avec une vision animiste de la nature. Les histo­riens ont clai­re­ment établi un lien entre l’avè­ne­ment de l’État et d’une guerre contre le sauvage dont les prin­ci­paux repré­sen­tants sont les nuisibles. C’est ainsi que de nombreuses tradi­tions pasto­rales accordent au loup un rôle impor­tant dans le main­tien de l’équi­libre natu­rel : dans l’Yonne une brebis du trou­peau était offerte au loup, en Lorraine, lors des fêtes calen­daires, on offrait la « part du loup » en jetant rituel­le­ment une palette de porc accom­pa­gnée d’une incan­ta­tion au préda­teur lui deman­dant de favo­ri­ser les cultures[12]. En Europe de l’Ouest, de nombreuses tradi­tions orales racontent que le loup, autre­fois semblable à un chien, gardait les brebis et se nour­ris­sait de pain que lui offraient les hommes mais ces derniers l’ont un jour négligé, et c’est depuis qu’il a reçu de Dieu le droit de se nour­rir dans les trou­peaux. Selon une autre tradi­tion, Dieu a créé le loup pour proté­ger les récoltes, obli­geant les bergers à surveiller leurs trou­peaux pour qu’ils ne dévorent pas toutes les bêtes[13]. De nombreux contes étio­lo­giques recon­naissent l’im­por­tance du loup dans l’ordre de la nature, ordre toujours rompu par l’homme jamais par le loup, ce qui explique pourquoi certains rituels ont pour objet d’en­tre­te­nir un pacte avec lui, les bergers lui adres­sant des incan­ta­tions pour qu’il garde leurs brebis au lieu de les attaquer. Dans les socié­tés paysannes, pasto­rales et indi­gènes, le rapport au préda­teur est indi­vi­dua­lisé, aucun n’au­rait l’idée stupide de partir en expé­di­tion pour exter­mi­ner des loups incon­nus.

L’ap­pro­pria­tion de terres ou de bétail par une mino­rité qui ne travaille pas elle-même parti­cipe à l’ex­ter­mi­na­tion du sauvage comme en témoignent les recherches en Méso­po­ta­mie où des proprié­taires cita­dins possèdent des trou­peaux soignés par des bergers qu’ils emploient[14]. La rela­tion à l’ani­mal est alors modi­fiée, les proprié­taires des trou­peaux ne vivent pas avec eux, n’en partagent pas l’ha­bi­tat, n’en retirent aucune connais­sance réci­proque, limi­tant la rela­tion à une rela­tion juri­dique. La plus ancienne trace de lutte systé­ma­tique pour éradiquer le loup nous vient de la cité d’Athènes au VIe siècle avant J.-C. et la louve­te­rie, insti­tu­tion mise en place pour lutter contre le loup, appa­raît dans l’An­tiquité romaine. Les proprié­taires terriens romains emploient des bergers pour garder leurs trou­peaux, et des louve­tiers pour élimi­ner le préda­teur. Au cours du Moyen Âge, la chasse devient aris­to­cra­tique et royale, les paysans étant consi­dé­rés comme inaptes à gérer les forêts. Un système de primes est alors mis en place. Sous Char­le­magne, le loup devient un crimi­nel dont le châti­ment est déter­miné par le roi, la louve­te­rie devient alors une insti­tu­tion publique et les battues sont décré­tées par des déci­sions de justice. En 1768, Nico­las de L’Isle de Moncel, lieu­te­nant des maré­chaux de France et grand louve­tier, publie Méthodes et projets pour parve­nir à la destruc­tion des loups dans le royaume. Il blâme le « défaut d’in­tel­li­gence du peuple », contraint de parti­ci­per, sous peine d’amende, aux battues exigées par le roi. La manière dont les monarques perçoivent le sauvage diffère de celle dont le peuple le perçoit. Ce dernier possède encore, au XVIIIe siècle, une rela­tion plus person­nelle avec le préda­teur, proche de ce qui existe toujours chez les peuples indi­gènes. C’est l’État qui est en guerre contre le loup, contre le sauvage, et non le peuple même si, pour son malheur, il finira par croire que l’en­nemi de son ennemi est aussi son ennemi.

De l’alié­na­tion comme arme de destruc­tion massive

Le loup illustre malheu­reu­se­ment trop bien le rôle de l’État et de la marchan­di­sa­tion ou moné­ta­ri­sa­tion dans la lutte contre les nuisibles. Cette lutte s’ins­crit dans la perpé­tua­tion de l’idéo­lo­gie d’une élite alié­née, ayant aban­donné, par mépris, sa propre puis­sance d’au­to­sub­sis­tance, et deve­nue dépen­dante de ses servi­teurs. Élite qui n’a d’autre choix, quand elle ne peut plus main­te­nir l’illu­sion de sa gran­deur, de sa puis­sance et de ses promesses, que d’im­po­ser son obses­sion sécu­ri­taire et une surveillance illi­mi­tée jusqu’à l’ac­com­plis­se­ment de son projet d’alié­na­tion totale.

Avec l’in­dus­tria­li­sa­tion, la délo­ca­li­sa­tion et l’abon­dance de marchan­dises, les peuples du Nord écono­mique, et plus parti­cu­liè­re­ment les cita­dins, se sont eux aussi peu à peu alié­nés en se soumet­tant, plus ou moins volon­tai­re­ment selon les époques et les cas, à une tech­no­lo­gie qui les prive de toute auto­no­mie et donc de toute liberté. Il n’y a pas si long­temps, les popu­la­tions du Nord écono­mique pouvaient encore être auto­nomes d’un point de vue alimen­taire, mais la possi­bi­lité d’une souve­rai­neté alimen­taire se réduit chaque jour. La nour­ri­ture que nous consom­mons aujourd’­hui, et la plupart des objets que nous utili­sons, ne sont plus produits de nos mains mais par des esclaves, sala­riés ou non, à diffé­rents endroits du globe, au moyen de diverses machines. La produc­tion de la quasi-tota­lité des objets que nous utili­sons au quoti­dien implique aujourd’­hui le fonc­tion­ne­ment d’un système tech­nique et social incroya­ble­ment complexe et opaque.

Au travers de ce système socio­tech­nique, les déten­teurs du pouvoir peuvent pour­suivre, avec assez d’ai­sance, leur guerre contre la nature. La propa­gande d’État, les préten­tions démo­cra­tiques et la fabrique du consen­te­ment ont égale­ment amené le peuple à s’iden­ti­fier à eux et à adop­ter leur idéo­lo­gie. Idéo­lo­gie qui les amène égale­ment à s’iden­ti­fier à l’en­semble du système socio­tech­nique. C’est ainsi que de nombreux consom­ma­teurs, lorsqu’ils regardent un ordi­na­teur, s’ex­clament : « c’est fou ce qu’on est capable de faire ». Pour­tant, nous igno­rons souvent tout de la fabri­ca­tion d’un tel objet, des diffé­rents méca­nismes du système socio­tech­nique global (infra­struc­tures de produc­tion, de trans­port, etc.) qui la rendent possible, des destruc­tions envi­ron­ne­men­tales qu’elle génère, de la main d’œuvre bon marché exploi­tée, des machines sophis­tiquées utili­sées pour construire d’autres machines servant à l’as­sem­blage des pièces, etc. Il est quasi­ment impos­sible pour la plupart d’entre nous de savoir ce qui se cache derrière les appa­reils que nous utili­sons au quoti­dien. Leur produc­tion nuit aux écosys­tèmes comme aux humains, en alté­rant les rela­tions qui nous lient entre nous, mais aussi aux autres espèces et la vie en géné­ral, et en nous privant de notre auto­no­mie, de notre puis­sance et de notre droit de subve­nir libre­ment à nos besoins. C’est ainsi que nous nous sommes peu à peu mis à rêver, comme les premiers rois, à un monde para­di­siaque où les esclaves-machines travaille­raient pour nous, nous libé­rant du fardeau de la subsis­tance. Mais travailler pour le capi­ta­lisme, que l’on soit humains ou robots, c’est gaspiller sa puis­sance d’agir pour produire des marchan­dises et être réduit à une marchan­dise parmi d’autres ; c’est accep­ter l’ex­ploi­ta­tion du travail dit domes­tique et la destruc­tion des communs, dont la préser­va­tion seule nous permet­trait de retrou­ver un mode de subsis­tance où la vie serait au centre de la produc­tion[15].

En évoluant dans un milieu tech­nique aussi opaque et complexe, sur lequel il n’a quasi­ment aucune prise, l’hu­main moderne cède sa puis­sance de créa­tion et réduit les rela­tions qu’il est capable de tisser avec le monde dans la confron­ta­tion du corps à la matière. Il oublie qu’au-delà de ces objets d’autres manières de vivre et de compo­ser avec le monde existent. Ne parve­nant pas à établir de rela­tions avec la vie sur Terre, pour­tant présente dans chaque brin d’herbe du moindre terrain vague, il adhère à l’idéo­lo­gie tech­no­cra­tique, se laisse berner par la promesse d’un para­dis où les robots rempla­ce­raient les esclaves. Ainsi nous retrou­vons-nous dans la situa­tion qui est la nôtre, où la Terre est en voie d’an­thro­pi­sa­tion totale, parce qu’une culture d’alié­nés est obsé­dée par la domes­ti­ca­tion, le contrôle, le refaçon­nage du vivant, le délire démiur­gique. Son fantasme de toute-puis­sance ne semble pouvoir connaître aucune limite.

Cette domi­na­tion ne s’est pas impo­sée sans heurts. Des indi­vi­dus, des groupes humains et des peuples ont lutté contre l’ac­ca­pa­re­ment du pouvoir, en le combat­tant direc­te­ment, ou en vivant dans des régions diffi­ciles d’ac­cès, où la disper­sion de la popu­la­tion complique son contrôle. L’eth­no­logue James Scott a ainsi décrit, sous le nom de Zomia, une vaste zone géogra­phique monta­gneuse de l’Asie du Sud-Est où des popu­la­tions résistent toujours, plus ou moins passi­ve­ment, mais depuis long­temps, aux pouvoirs centraux. L’ar­chéo­logue espa­gnol Alfredo Gonzá­lez-Ruibal a formulé des obser­va­tions simi­laires à propos de la corne de l’Afrique, des socié­tés villa­geoises à cheval sur le Soudan et l’Éthio­pie.

« L’« idéal-type » de l’es­pace mili­taire est un terrain ouvert et plat (pas d’em­bus­cades), traversé par un axe routier et entouré d’une popu­la­tion civile dépla­cée et recen­sée, dont les cultures agri­coles sont ainsi aisé­ment surveillées. Cette popu­la­tion est suscep­tible de servir alter­na­ti­ve­ment d’ap­pât ou d’otage, et de four­nir du travail, de l’argent et de la nour­ri­ture. Ces stra­té­gies incluent la fuite vers des régions inac­ces­sibles, la disper­sion et la forma­tion de groupes de taille toujours plus restreinte, et l’adop­tion de tech­niques de subsis­tance invi­sibles ou peu enva­his­santes. »[16]

Le rêve de la gloire éter­nelle est un monti­cule de déchets et de cadavres

Les civi­li­sa­tions laissent derrière elles plus de déchets que ne l’ont fait les cultures à taille humaine des peuples du Paléo­li­thique et que ne le font les socié­tés non-indus­trielles autoch­tones de notre temps. Femmes et hommes de la Préhis­toire lais­saient derrière eux un nucléus poussé à exhaus­tion, un éclat débité sur une roche sélec­tion­née dans l’en­vi­ron­ne­ment immé­diat, des restes d’os­se­ments parfois gravés, somme toute, peu de choses. Il en est de même des peuples autoch­tones qui sont pour cela les meilleurs défen­seurs de l’en­vi­ron­ne­ment. Les tech­niques qu’ils emploient ont un impact minime voire négli­geable, ne laissent que des déchets natu­rels et ne néces­sitent aucune hiérar­chi­sa­tion des tâches. Ils sont les plus en mesure de pratiquer une démo­cra­tie directe, même si tous ne le font pas. Ils repré­sentent 5 000 cultures, tout un conti­nuum entre les socié­tés les plus égali­taires — celles des San et des pygmées Akas — et les plus mascu­li­nistes — les Baruyas.

Quoi qu’il en soit, d’un point de vue écolo­gique et biocen­tré, celui qui fait de ses mains connaît une rela­tion intense avec la matière qu’il travaille et les objets qu’il crée. La richesse d’une vie est avant tout rela­tion­nelle. Que ce soit avec d’autres êtres humains, d’autres espèces, avec les roches, les montagnes, les rivières, etc., ces rela­tions sont primor­diales. Les Inuits ont 50 mots pour dési­gner la neige selon son état, sa couleur, sa texture, etc. Les N’duge de Nouvelle-Guinée polissent pendant plus de neuf heures des haches de pierre non fonc­tion­nelles, qui restent cachées dans un coffre dans la maison des hommes, et qu’ils sortent lors de céré­mo­nie. Elles portent toujours un nom secret, celui d’un ancêtre. La roche qui compose ces grandes lames provient de loin, ils partent plusieurs jours pour se rendre sur le lieu d’où elle provient. Le lien entre la matière travaillée, le temps néces­saire, les dépla­ce­ments dans une géogra­phie sacrée, intègre l’ar­ti­san et toute la commu­nauté dans un espace-temps non linéaire, ainsi n’a-t-il pas besoin d’édi­fier d’im­po­sants monu­ments pour ancrer sa présence au monde.

Pendant des millé­naires, les humains ont taillé la pierre pour pratiquer diffé­rentes acti­vi­tés : prépa­ra­tion des peaux, coupe d’arbre, pein­ture. Ils ont tissé des végé­taux, des vête­ments, des paniers, sculpté et peint. Ils se sont adap­tés à des milieux très variés. Les quelques inhu­ma­tions mises au jour nous permettent de consta­ter que la Préhis­toire n’était pas un âge sombre comme certains le prétendent pour justi­fier l’idée du Progrès. Les paléo­li­thiques taillaient des bifaces ou des feuilles de lauriers qui n’avaient aucun usage fonc­tion­nel, comme celui décou­vert à la Sima de los Huesos[17]. Ils peignaient les autres espèces bien plus qu’ils ne se repré­sen­taient, et au vu de leurs œuvres, diffi­cile de nier l’émer­veille­ment que le monde sauvage leur inspi­rait.

Ce que savent les peuples autoch­tones, c’est que l’homme des civi­li­sa­tions, l’homme aliéné, l’homme des tech­niques complexes, auto­ri­taires et destruc­trices, est terri­ble­ment seul parce qu’il ne sait plus que tout, en lui et hors de lui, animé et inanimé, est sacré et vivant. Il a oublié que la Terre est une planète vivante et que rien, abso­lu­ment rien, ne vaut l’in­fini mystère de la vie et des rela­tions que tissent entre eux des êtres de passage.

Lorsque certains d’entre nous parviennent à se défaire de la fasci­na­tion vampi­rique qu’exerce la tech­no­lo­gie auto­ri­taire, ils redé­couvrent le bruis­se­ment des racines, la danse des abeilles, le parfum de la mousse, la timi­dité des grenouilles, la curio­sité des escar­gots, et soudain tout est puis­sant et résonne en eux. Malheu­reu­se­ment, nous sommes encore trop nombreux à nous inquié­ter de la fin de notre civi­li­sa­tion plutôt que de l’ex­ter­mi­na­tion des socié­tés humaines et du vivant. Ce qui montre à quel point les mythes de la civi­li­sa­tion nous ont muti­lés, en parve­nant à nous faire croire que l’alié­na­tion est liberté.

Lorsque nous souli­gnons la socio­pa­thie de ceux qui détiennent le pouvoir et décla­rons qu’ils sont en train de détruire la planète, ils font tout pour nous faire croire que c’est de notre faute, que nous sommes tous respon­sables, comme si nous dispo­sions d’un véri­table pouvoir déci­sion­naire, comme s’ils n’étaient pas les prin­ci­paux insti­ga­teurs et direc­teurs du système techno-indus­triel. Si cette première stra­té­gie échoue ou est mise à mal, comme cela semble être de plus en plus le cas actuel­le­ment, ils comptent sur les forces de l’ordre, bureau­cra­tiques, judi­ciaires, poli­cières et mili­taires, pour nous mettre au pas. La fidé­lité de ces chiens de garde est l’une des plus dange­reuses. Elle appa­raît dès les premières traces de hiérar­chi­sa­tion. Le servi­teur est bien souvent plus fidèle envers son maître qu’en­vers un membre de sa famille ou un ami, et cette fidé­lité est toujours valo­ri­sée et exal­tée. Qu’elle soit le fait d’un syndrome de Stokh­lom, d’une inca­pa­cité à imagi­ner une vie sans maître, d’un besoin illu­soire de sécu­rité, d’une manière de vivre par procu­ra­tion, d’un espoir de ramas­ser les miettes, elle existe et nous met en danger.

Les discours philo­so­phiques éloi­gnés de la réalité maté­rielle que vivent et subissent les peuples et les êtres vivants sont des abstrac­tions théo­riques typiques d’une société où les idées priment sur les faits, des socié­tés libé­rales qui ne se confrontent que théo­rique­ment à la destruc­tion du monde actuel, qui ne saisissent pas son impor­tance, sa gravité, sa magni­tude. Nous devons nous éman­ci­per de ces récits qui décrivent l’homme comme un Promé­thée voué à un destin tragique, nous éman­ci­per de ces struc­tures complexes qui nous privent de notre capa­cité à élabo­rer nous-mêmes nos moyens de subsis­tance maté­rielle et symbo­lique, accep­ter notre place parmi les autres Terriens et recon­naître l’im­por­tance de chaque être vivant.

Afin de ne pas accom­pa­gner les puis­sants du moment dans le tombeau qu’ils préparent, nous ne devons plus hési­ter à affron­ter les mythes que leur culture nous inculque dès notre nais­sance via l’édu­ca­tion fami­liale et scolaire, détrui­sant, parfois pour toujours, notre empa­thie pour ceux qui sont exploi­tés, noyés, exter­mi­nés, qui dési­rent vivre dans des socié­tés biocen­trées et égali­taires et qui savent que les acti­vi­tés de subsis­tance sont source de joie et non d’hor­reur. Leur civi­li­sa­tion nous détruit de l’in­té­rieur, nous mutile, réduit notre capa­cité à sentir et aimer, et pendant que nous hési­tons à agir effi­ca­ce­ment, les domi­nants conti­nuent de combler leur soli­tude de grands alié­nés en accu­mu­lant des richesses, en béton­nant des terres, en exploi­tant le vivant, en renforçant leur contrôle sur nos vies, qui sera peut-être un jour total.

Les esclaves existent toujours, le travail domes­tique est encore exploité et méprisé, et l’ex­ploi­ta­tion sexuelle des enfants et des femmes est en pleine expan­sion[18]. Les êtres vivants n’ont jamais été autant sacri­fiés par l’idéo­lo­gie d’une culture qui hait la chair et rêve de s’éman­ci­per de son corps de mammi­fère voué à la mala­die et à la mort. Telle­ment alié­née qu’elle ignore tout ce qui existe en dehors de son narcis­sisme et n’en­tend plus, depuis long­temps, la douleur des victimes :

« Je me moque éper­du­ment de savoir ce que deviennent les Russes ou les Tchèques. Le sang pur et appa­renté au nôtre des autres peuples, nous nous l’ap­pro­prie­rons, au besoin en volant leurs enfants et en les élevant chez nous. Que les autres peuples vivent dans le bien-être ou crèvent de faim, peu m’im­porte, cela ne m’in­té­resse que dans la mesure où nous en avons besoin comme esclaves au service de notre civi­li­sa­tion. » (Himm­ler)

Combien sont-ils ceux qui pensent que notre civi­li­sa­tion est plus impor­tante que la souf­france des enfants de la Répu­blique Démo­cra­tique du Congo, que les bûchers qui déciment les Orangs-Outangs de Bornéo, que les dernières forêts primaires d’Eu­rope, que l’abon­dance de vie qui animait autre­fois les fleuves et les riviè­res… ? La liste des victimes est malheu­reu­se­ment trop longue pour être citée.

Ceux qui veulent vrai­ment sauver ce qu’il reste à sauver doivent accep­ter et comprendre que le servi­teur fidèle est aussi dange­reux que son maître. Notre passé le plus profond nous enseigne que nous avons la possi­bi­lité de vivre au plus près du sauvage, qu’il nous est possible de créer des socié­tés plus égali­taires, respec­tueuses de la nature et de la vie, et adap­tées à nos vrais besoins.

Ana Minski


  1. Nous enten­dons par Nature tout ce qui existe indé­pen­dam­ment de la volonté humaine : le fait d’être des mammi­fères, les terres aban­don­nées, les espèces qui échappent à toute forme de capti­vité, les terri­toires sauvages, non anthro­pi­sés, ou féraux. Elle est, par sa fécon­dité, la vie elle-même.
  2. Ian Morris, Burial and ancient society : the rise of the Greek city-state.
  3. Formi­cola Vicenzo, « From the Sunghir Chil­dren to the Romito Dwarf : Aspects of the UpperPa­leo­li­thic Fune­rary Land­scape »
  4. Patrice Brun, Les pratiques funé­raires de l’âge du Bronze en Europe : quel reflet socio­lo­gique ?
  5. Alain Testart, La servi­tude volon­taire (2 vols.) : I, Les morts d’ac­com­pa­gne­ment
  6. La distinc­tion entre sphère publique et privée, c’est-à-dire entre les besoins du corps et le poli­tique, si elle est plus visible à partir de l’An­tiquité n’existe pas moins chez les peuples dits barbares et chez de nombreux peuples indi­gènes actuels. À ce jour, aucun indice archéo­lo­gique ne permet d’iden­ti­fier une telle distinc­tion aux périodes du Paléo­li­thique.
  7. Krache­nin­ni­kov, Histoire de Kamt­schatka, des îles Kurilski et des contrées voisines
  8. Charles Stepan­nof, Les hommes préhis­to­riques n’ont jamais été modernes
  9. Nico­las Cauwe, L’île de Pâques, le grand tabou
  10. Anthroe­co­logy
  11. Serge Bahu­chet, Les jardi­niers de la nature
  12. Albert-Llorca, L’Ordre des choses. Les récits d’ori­gine des animaux et des plantes en Europe.
  13. Paul Sébillot, Le Folk­lore de France, 3. La faune et la flore.
  14. Tani, God, Man and Domes­ti­ca­ted Animals. The Birth of Shepherds and their Descen­dants in the Ancient Near East.
  15. Pers­pec­tive de subsis­tance
  16. James C. Scott, Zomia
  17. Art paléo­li­thique
  18. https://www.lexpress.fr/actua­lite/societe/ile-de-france-la-justice-depas­see-par-la-hausse-de-la-pros­ti­tu­tion-chez-les-ados_2115626.html?fbclid=IwAR0yoPn­gnaowKA-4doC­padLcNNqcIaHv92VQefqnSazr­daM2zAs9hYAHo7o

Vous avez réagi à cet article !
Afficher les commentaires Hide comments
Comments to: La fidé­lité des servi­teurs (par Ana Minski)
  • 29 janvier 2020

    Cela ne me donne qu’une seule envie, celle de tout laisser derrière moi et de partir en pleine nature, la plus isolée possible, afin de vivre toute la relation possible entre elle et moi.
    Ma seule crainte finalement ne réside que dans le fait de ne pas savoir à l’avance si je serai capable d’apprendre suffisamment vite pour ne pas mourir de faim.

    Reply
    • 30 janvier 2020

      Abandonner la civilisation ne veut pas dire vire tout seul et tout nu dans la nature.

      Il y a moyen de créer d’autres formes d’organisation sociale qui ne reproduisent pas des formes d’oppression, d’exploitation, de servitudes et d’aliénations…

      Apprendrons-nous suffisamment vite pour ne pas mourir de la destruction des conditions de la vie sur Terre ?

      Reply
    • 31 janvier 2020

      Rolland, la rencontre avec la nature ne s’improvise pas car partout il y a des peuples qui y vivent. Qu’ils soient humains ou non humains ne changent pas que c’est d’abord une rencontre.

      Reply
  • 31 janvier 2020

    Les marxistes se trompent lourdement quand ils disent que les peuples, qu’ils réduisent à leur seul rôle de producteurs serviles au service de la machine industrielle en les appelant les prolétaires, seraient des révolutionnaires. Les patrons ont bien mieux compris eux quand ils les appellent les collabos.

    Reply
Write a response

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Attach images - Only PNG, JPG, JPEG and GIF are supported.