La fidélité des serviteurs

« De quoi vivaient tous ces patriciens pauvres ? La carrière pour eux était d’entrer au service de leur seigneur. […] Ainsi enregistré, le jeune noble faisait partie de la maison du seigneur, il était de ses suivants ; celui qui le nourrissait et le protégeait, en échange de quoi il le servait, lui obéissait, le suivait à la guerre, en mission, ou, dans sa disgrâce, en exil, parfois même jusque dans la mort, se suicidant sur sa tombe. »

Henri Maspero, La Chine antique (1927)

« La richesse et la considération dont jouissent les classes sociales, du jeune adolescent jusqu’au plus grand des chefs, se jugent par le nombre de tels dépendants [les esclaves] lesquels, il est vrai, sont souvent gardés à des fins de pure ostentation, mais se trouvent également être fort utiles à la chasse et à la pêche, tout en constituant une garde rapprochée de supporters généralement fidèles, prêts à tout pour leur maître, à le protéger ou à occire ses ennemis sur une simple injonction de sa part, sans élever la moindre objection et sans manifester de scrupules. »

James Douglas, Diary of a trip to the Northwest Coast

La civilisation, la domination et l’expansion des cultures citadines au détriment de toutes les autres, mène depuis presque 5 000 ans une guerre contre la Nature[1], artificialisant et urbanisant le monde, accaparant ses forces. Sa suprématie s’exerce grâce à une centralisation du pouvoir, une stratification sociale, une militarisation, une expansion incessante, une domestication, une monétarisation, une production de marchandises. L’extension de sa domination s’accélère grâce à une technologie toujours plus complexe, opaque et autoritaire qui permet, entre autres, de manipuler, exploiter et commercialiser le vivant.

Affronter notre passé, et notre présent, riches en exterminations toutes plus abominables les unes que les autres, nous oblige à ne pas sous-estimer sa capacité de destruction massive. Des ravages environnementaux ont cours depuis longtemps. L’industrialisation a pu voir le jour parce qu’elle répond à des désirs nés dans l’imaginaire d’une culture où la nature est perçue, à des degrés divers selon les époques et les lieux, comme une ennemie de la liberté humaine.

Pourtant, la fascination qu’exerce ce système politique, économique, technologique et social, est si prégnante chez certains d’entre nous que nous sommes incapables de nous émanciper de ses mythes aliénants pour entrer enfin en résistance.

Comment la civilisation, malgré toutes ses violences, peut-elle encore fasciner, leurrer, faire rêver ?

5 000 ans de servitude

Les analyses archéologiques et les études ethnologiques permettent aujourd’hui d’appréhender certains caractères des sociétés anciennes. Les prendre en compte, c’est nous donner les moyens de renouer avec notre liberté d’imagination et de création pour nous affranchir du mythe du progrès, de la nature intrinsèquement mauvaise de l’homme, du suprémacisme humain et de l’androcentrisme des sociétés modernes.

Certains auteurs soutiennent que la stratification sociale, la présence d’une aristocratie et/ou de la domination masculine, remontent au Paléolithique voire se perdent dans la nuit des temps. Ils s’appuient sur quelques exemples d’inhumations dotées d’un riche mobilier funéraire, sur le naturalisme des œuvres pariétales du Paléolithique récent européen, sur la domination masculine existant chez de nombreux peuples indigènes actuels et sur la présence d’une noblesse chez des peuples de chasseurs-cueilleurs stockeurs de salmonidés des côtes nord-ouest de l’Amérique.

Pourtant, les quelques centaines de tombes mises au jour, qui témoignent de plusieurs millénaires de Préhistoire, suggèrent que la longue période du Paléolithique est bien différente de celles qui lui succèdent. S’il existe en effet quelques tombes riches en mobilier funéraire (Sungir étant la plus célèbre), il est important de ne pas perdre de vue qu’une tombe luxueuse n’honore pas toujours un membre de l’élite[2] et que la richesse funéraire n’est pas systématiquement le reflet d’une inégalité de richesse ou de pouvoir au sein de la société. D’autre part, des analyses récentes de paléopathologie ont montré que l’on retrouvait régulièrement, dans ces exceptionnelles inhumations, des individus présentant des malformations physiques[3]. De même, l’archéologue Dominique Henry-Gambier, spécialiste des traitements funéraires au Paléolithique récent européen, a longuement analysé les tombes doubles, triples, multiples ou collectives :

« L’hypothèse d’une hiérarchisation des sociétés gravettiennes, souvent avancée à partir des inégalités de richesse du mobilier ou de la fonction supposée de certains défunts, n’est pour l’instant pas démontrée. Aucune des tombes multiples ne peut être rattachée de manière probante à des pratiques telles que l’accompagnement hiérarchique ou le sacrifice. »

Même chose en ce qui concerne la division sexuelle du travail et de la domination masculine au Paléolithique, aucun vestige archéologique ne confirme ces hypothèses :

« Lorsque la détermination du sexe et celle de l’âge au décès sont fiables, des femmes comme des hommes, des très jeunes enfants comme des adolescents et des adultes de tout âge ont été inhumés avec de la parure, du mobilier, de l’ocre dans des espaces comparables ».

Archéologiquement, on observe un véritable changement, en revanche, au Néolithique final, vers 4 500 ans av. J.-C., avec l’apparition d’un monumentalisme funéraire : tertres ou tumulus et mégalithes dont les plus connus en Europe sont ceux de Carnac. En Mésopotamie, la culture d’Uruk, qui doit son nom à un grand site sud-irakien appelé aujourd’hui Warka, présente tous les traits qui définissent une civilisation : sédentarité — indispensable pour s’approprier et quantifier les moyens de subsistance en vue de nourrir une population importante —, domestication — exploitation de blé et d’orge, élevage de bœufs, de moutons, de chèvres et de porcs, et probablement plusieurs dizaines de milliers d’habitants —, centralisation du pouvoir — pour maintenir un contrôle sur un territoire d’environ 200 hectares et sur la main d’œuvre nécessaire pour rendre visible dans l’espace ce pouvoir —, architecture de plus en plus monumentale et extensive, et accentuation de la stratification sociale visible dans le traitement funéraire. Ces caractéristiques se retrouvent à des degrés moindres à l’âge du Bronze européen dans la culture minoenne où s’établit, à partir de 3 000 ans av. J.-C., un commerce de l’étain et du charbon, et dont les caractéristiques palatiales ne laissent guère de doute sur l’émergence d’une organisation politique hiérarchisée et centralisée.

Les civilisations nous permettent d’appréhender davantage la nature du pouvoir parce qu’elles laissent derrière elles plus de déchets, de vestiges, que les groupes nomades, semi-nomades ou dont la sédentarité n’a pas évolué vers une cité-État. Pour tenter d’identifier l’apparition de petites chefferies, les vestiges funéraires, souvent difficiles à interpréter — ne nous permettant pas de comprendre toute la complexité sociale de ces sociétés — nous permettent néanmoins de percevoir un changement significatif dans le traitement des défunts. Il est ainsi possible d’identifier des traces de premières chefferies grâce aux tombes dites d’accompagnement qui témoignent d’une hiérarchisation, puisque celui qui se fait accompagner dans la tombe n’a pas le même statut que celui qui l’accompagne, de gré ou de force. La fouille du kourgane de Maïkop (2 500 ans av. J.-C.), éponyme de la culture de Maïkop, est le plus ancien témoignage de tombes dites d’accompagnement en Europe. Elle est contemporaine des tombes d’Ur, datées d’environ 2 600 ans av. J.-C., et dans lesquelles de nombreux morts d’accompagnement furent inhumés : 63 dans un cas, 74 dans un autre. Ce qui est surprenant, c’est que la culture de Maïkop n’était pas, contrairement aux civilisations de Mésopotamie, fondée sur une urbanisation et une royauté instituées. Il s’agissait d’une culture de paysans vivant en village, certainement dominés par un chef. Entre 1 630 et 1 350 ans av. J-C., on observe un passage de groupes à pouvoir fractionné et petites chefferies, financés par les échanges de richesses exotiques, vers un pouvoir fondé sur le contrôle des moyens de production[4].

Les tombes d’accompagnement ne sont donc pas l’apanage des civilisations — sédentarité, domestication des moyens de subsistance, urbanisation, État — mais peuvent être, et plus souvent qu’on ne le pense, le fait de sociétés nomades (chez les Scythes), lignagères (Ashantis) et de chasseurs-cueilleurs stockeurs (la côte nord-ouest de l’Amérique). L’accompagnement dans la mort, bien documenté dans l’ouvrage d’Alain Testart[5], concerne très majoritairement des femmes, concubines, domestiques ou esclaves sexuelles, suivi des esclaves domestiques et/ou garde du corps. Dans de nombreux cas, ces accompagnements sont volontaires, la fidélité de l’esclave et/ou du serviteur précéderait donc l’apparition de l’État — concentration du pouvoir et monopole de la violence —, et pourrait bien expliquer son apparition et son succès. Partant de là, certains n’hésitent pas à troquer l’opposition domestique/sauvage, par une opposition stockage/absence de stockage. Pourtant, ce qui est en premier lieu exploité par le chef, c’est la sphère domestique, celle qui concerne le corps — alimentation, vêtement, reproduction et fornication — et qui permet au chef de s’émuler sur la place publique. On observe donc, dès l’apparition de la distinction sphère publique/sphère privée ou domestique[6], une guerre contre la nature qui génère une première aliénation, celle du maître.

Cette fidélité suicidaire, d’autant plus quand elle est celle d’un esclave, nous choque. Cela dit, nous pensons qu’elle ne nous concerne pas ou plus. Rien n’est moins sûr. Plusieurs formes de fidélité, moins spectaculaires, mais tout aussi suicidaires, permettent à ceux qui nous gouvernent garder le pouvoir et d’accroître toujours plus leur domination.

Croire aux mythes du maître, c’est lui être fidèle

Comment comprendre que certains auteurs affirment, au prétexte que les peuples chasseurs-cueilleurs de la côte nord-est du Pacifique présentent une structure sociale fortement hiérarchisée et esclavagiste, que les structures sociales du Paléolithique étaient les mêmes ? Il faut pour cela ne pas prendre en compte les peuples indigènes de l’Extrême-Orient sibérien, qui pratiquent une économie de stockage — les pêcheurs du Kamtchatka[7], les peuples de la forêt tels que les Koriaks, les Chukchs ou les Yukaghirs qui pratiquent le stockage et pour certains le pastoralisme — mais ne développent pas pour autant une aristocratie héréditaire, ne s’adonnent pas à un art monumental, ne constituent pas de structures autoritaires et n’élaborent pas de droits sur les territoires de pêche[8]. L’économie de stockage n’implique pas nécessairement une stratification sociale, ni une domination politique, tout comme l’horticulture et l’élevage, pratiqués par de nombreux peuples indigènes qui ne connaissent ni noblesse ni structure politique coercitive.

Même chose concernant ces auteurs qui affirment que l’homme a toujours détruit son environnement au mépris des plus récentes données archéologiques. En ce qui concerne l’extinction de la mégafaune, aucun site témoignant d’un abattage en masse de mammouths, de rhinocéros laineux ou d’ours des cavernes (pour ne donner que quelques exemples) n’a été mis au jour pour confirmer une telle spéculation. Non seulement les animaux principalement chassés par les préhistoriques et dont les restes fossiles témoignent — bisons, chevaux, rennes, cerfs— n’ont pas été exterminés par les chasseurs-cueilleurs, mais de nouvelles espèces sont apparues. Au contraire, la disparition du bison est bel et bien le résultat de l’appropriation et de l’exploitation du vivant, le fait d’une culture ayant objectivé la nature. Un exemple également souvent cité pour justifier de l’irresponsabilité écologique inhérente à l’espèce humaine est celui de l’île de Pâques. Les dernières recherches archéologiques contredisent pourtant l’histoire souvent associée à cette île[9]. Dernier exemple, l’utilisation du feu : les études paléoenvironnementales récentes identifient les premières traces d’impacts anthropiques sur les forêts à partir de l’âge du fer. Les oscillations climatiques sont considérées comme la principale cause des changements environnementaux durant tout le Pléistocène.

« L’absence de preuve n’est pas la preuve de l’absence », certes. Cela étant, user de cette idée comme d’un argument majeur afin de confondre spéculation et certitude relève d’une démarche idéologique bien plus que scientifique. Cette vision idéologique nie l’importance de la diversité des cultures humaines, de leur perception de la nature, de l’impact minime voire négligeable des différentes activités et techniques dont elles font usage. Ainsi minimise-t-elle la guerre qu’une culture bien spécifique mène depuis des siècles contre le sauvage, guerre dont l’impact destructeur est sans précédent. Ces théories valident les mythes qui fondent la civilisation, et masquent l’aliénation que l’apparition de l’État et de la marchandisation a imposé à la majorité des humains, ainsi que la manière dont cette aliénation a considérablement modifié notre perception de la nature et du monde. Fidèles à une conception suprématiste et ethnocentrée de l’espèce humaine, ces théories font fi de toute critique du système politique, technologique et économique qui constitue notre culture. L’idéologie qui les informe favorise la sujétion des masses. Elle ignore ou nie que les peuples indigènes, que l’on nous a appris à mépriser ou à ignorer, ont développé des cultures humaines en mesure de préserver et respecter la vie.

Près de la réserve de gibier du Kalahari, une grand-mère indigène révèle à un ethnologue que les girafes sont les sages-femmes des acacias et qu’il est imprudent de les chasser, soulignant ainsi la relation qui unie la girafe et l’acacia :

« Dieu avait fait la girafe, me dit-elle, juste assez grande pour manger les feuilles et récolter les gousses de l’arbre, parce qu’ils déposaient alors les petits de l’arbre loin de la plante mère. Elle avait souvent remarqué que les jeunes poussaient des tas d’excréments de girafes »[10].

Les ethnoécologues qui analysent les relations intimes entre des groupes humains indigènes et un écosystème remarquable exposent la manière dont ces relations se développent sur de nombreuses observations empiriques, vérifiées et accumulées sur de nombreuses générations[11]. Les connaissances sont partagées entre un nombre important de personnes permettant ainsi de conserver des données concernant d’importantes zones géographiques. Les observateurs dévoués, telle cette grand-mère vis-à-vis des girafes, peuvent expliquer et démontrer que certaines idées et pratiques donnent de meilleurs résultats que d’autres.

Les espèces que l’on considère aujourd’hui comme des « nuisibles » n’ont pas toujours été considérées comme tels. Le gibier n’a pas toujours été perçu comme un stock de carne. Les humains ont vécu pendant des millénaires parmi les autres espèces sans s’en rendre maîtres et/ou protecteurs. L’apparition de la sédentarité et de l’agriculture elles-mêmes ne rompent pas avec une vision animiste de la nature. Les historiens ont clairement établi un lien entre l’avènement de l’État et d’une guerre contre le sauvage dont les principaux représentants sont les nuisibles. C’est ainsi que de nombreuses traditions pastorales accordent au loup un rôle important dans le maintien de l’équilibre naturel : dans l’Yonne une brebis du troupeau était offerte au loup, en Lorraine, lors des fêtes calendaires, on offrait la « part du loup » en jetant rituellement une palette de porc accompagnée d’une incantation au prédateur lui demandant de favoriser les cultures[12]. En Europe de l’Ouest, de nombreuses traditions orales racontent que le loup, autrefois semblable à un chien, gardait les brebis et se nourrissait de pain que lui offraient les hommes mais ces derniers l’ont un jour négligé, et c’est depuis qu’il a reçu de Dieu le droit de se nourrir dans les troupeaux. Selon une autre tradition, Dieu a créé le loup pour protéger les récoltes, obligeant les bergers à surveiller leurs troupeaux pour qu’ils ne dévorent pas toutes les bêtes[13]. De nombreux contes étiologiques reconnaissent l’importance du loup dans l’ordre de la nature, ordre toujours rompu par l’homme jamais par le loup, ce qui explique pourquoi certains rituels ont pour objet d’entretenir un pacte avec lui, les bergers lui adressant des incantations pour qu’il garde leurs brebis au lieu de les attaquer. Dans les sociétés paysannes, pastorales et indigènes, le rapport au prédateur est individualisé, aucun n’aurait l’idée stupide de partir en expédition pour exterminer des loups inconnus.

L’appropriation de terres ou de bétail par une minorité qui ne travaille pas elle-même participe à l’extermination du sauvage comme en témoignent les recherches en Mésopotamie où des propriétaires citadins possèdent des troupeaux soignés par des bergers qu’ils emploient[14]. La relation à l’animal est alors modifiée, les propriétaires des troupeaux ne vivent pas avec eux, n’en partagent pas l’habitat, n’en retirent aucune connaissance réciproque, limitant la relation à une relation juridique. La plus ancienne trace de lutte systématique pour éradiquer le loup nous vient de la cité d’Athènes au VIe siècle avant J.-C. et la louveterie, institution mise en place pour lutter contre le loup, apparaît dans l’Antiquité romaine. Les propriétaires terriens romains emploient des bergers pour garder leurs troupeaux, et des louvetiers pour éliminer le prédateur. Au cours du Moyen Âge, la chasse devient aristocratique et royale, les paysans étant considérés comme inaptes à gérer les forêts. Un système de primes est alors mis en place. Sous Charlemagne, le loup devient un criminel dont le châtiment est déterminé par le roi, la louveterie devient alors une institution publique et les battues sont décrétées par des décisions de justice. En 1768, Nicolas de L’Isle de Moncel, lieutenant des maréchaux de France et grand louvetier, publie Méthodes et projets pour parvenir à la destruction des loups dans le royaume. Il blâme le « défaut d’intelligence du peuple », contraint de participer, sous peine d’amende, aux battues exigées par le roi. La manière dont les monarques perçoivent le sauvage diffère de celle dont le peuple le perçoit. Ce dernier possède encore, au XVIIIe siècle, une relation plus personnelle avec le prédateur, proche de ce qui existe toujours chez les peuples indigènes. C’est l’État qui est en guerre contre le loup, contre le sauvage, et non le peuple même si, pour son malheur, il finira par croire que l’ennemi de son ennemi est aussi son ennemi.

De l’aliénation comme arme de destruction massive

Le loup illustre malheureusement trop bien le rôle de l’État et de la marchandisation ou monétarisation dans la lutte contre les nuisibles. Cette lutte s’inscrit dans la perpétuation de l’idéologie d’une élite aliénée, ayant abandonné, par mépris, sa propre puissance d’autosubsistance, et devenue dépendante de ses serviteurs. Élite qui n’a d’autre choix, quand elle ne peut plus maintenir l’illusion de sa grandeur, de sa puissance et de ses promesses, que d’imposer son obsession sécuritaire et une surveillance illimitée jusqu’à l’accomplissement de son projet d’aliénation totale.

Avec l’industrialisation, la délocalisation et l’abondance de marchandises, les peuples du Nord économique, et plus particulièrement les citadins, se sont eux aussi peu à peu aliénés en se soumettant, plus ou moins volontairement selon les époques et les cas, à une technologie qui les prive de toute autonomie et donc de toute liberté. Il n’y a pas si longtemps, les populations du Nord économique pouvaient encore être autonomes d’un point de vue alimentaire, mais la possibilité d’une souveraineté alimentaire se réduit chaque jour. La nourriture que nous consommons aujourd’hui, et la plupart des objets que nous utilisons, ne sont plus produits de nos mains mais par des esclaves, salariés ou non, à différents endroits du globe, au moyen de diverses machines. La production de la quasi-totalité des objets que nous utilisons au quotidien implique aujourd’hui le fonctionnement d’un système technique et social incroyablement complexe et opaque.

Au travers de ce système sociotechnique, les détenteurs du pouvoir peuvent poursuivre, avec assez d’aisance, leur guerre contre la nature. La propagande d’État, les prétentions démocratiques et la fabrique du consentement ont également amené le peuple à s’identifier à eux et à adopter leur idéologie. Idéologie qui les amène également à s’identifier à l’ensemble du système sociotechnique. C’est ainsi que de nombreux consommateurs, lorsqu’ils regardent un ordinateur, s’exclament : « c’est fou ce qu’on est capable de faire ». Pourtant, nous ignorons souvent tout de la fabrication d’un tel objet, des différents mécanismes du système sociotechnique global (infrastructures de production, de transport, etc.) qui la rendent possible, des destructions environnementales qu’elle génère, de la main d’œuvre bon marché exploitée, des machines sophistiquées utilisées pour construire d’autres machines servant à l’assemblage des pièces, etc. Il est quasiment impossible pour la plupart d’entre nous de savoir ce qui se cache derrière les appareils que nous utilisons au quotidien. Leur production nuit aux écosystèmes comme aux humains, en altérant les relations qui nous lient entre nous, mais aussi aux autres espèces et la vie en général, et en nous privant de notre autonomie, de notre puissance et de notre droit de subvenir librement à nos besoins. C’est ainsi que nous nous sommes peu à peu mis à rêver, comme les premiers rois, à un monde paradisiaque où les esclaves-machines travailleraient pour nous, nous libérant du fardeau de la subsistance. Mais travailler pour le capitalisme, que l’on soit humains ou robots, c’est gaspiller sa puissance d’agir pour produire des marchandises et être réduit à une marchandise parmi d’autres ; c’est accepter l’exploitation du travail dit domestique et la destruction des communs, dont la préservation seule nous permettrait de retrouver un mode de subsistance où la vie serait au centre de la production[15].

En évoluant dans un milieu technique aussi opaque et complexe, sur lequel il n’a quasiment aucune prise, l’humain moderne cède sa puissance de création et réduit les relations qu’il est capable de tisser avec le monde dans la confrontation du corps à la matière. Il oublie qu’au-delà de ces objets d’autres manières de vivre et de composer avec le monde existent. Ne parvenant pas à établir de relations avec la vie sur Terre, pourtant présente dans chaque brin d’herbe du moindre terrain vague, il adhère à l’idéologie technocratique, se laisse berner par la promesse d’un paradis où les robots remplaceraient les esclaves. Ainsi nous retrouvons-nous dans la situation qui est la nôtre, où la Terre est en voie d’anthropisation totale, parce qu’une culture d’aliénés est obsédée par la domestication, le contrôle, le refaçonnage du vivant, le délire démiurgique. Son fantasme de toute-puissance ne semble pouvoir connaître aucune limite.

Cette domination ne s’est pas imposée sans heurts. Des individus, des groupes humains et des peuples ont lutté contre l’accaparement du pouvoir, en le combattant directement, ou en vivant dans des régions difficiles d’accès, où la dispersion de la population complique son contrôle. L’ethnologue James Scott a ainsi décrit, sous le nom de Zomia, une vaste zone géographique montagneuse de l’Asie du Sud-Est où des populations résistent toujours, plus ou moins passivement, mais depuis longtemps, aux pouvoirs centraux. L’archéologue espagnol Alfredo González-Ruibal a formulé des observations similaires à propos de la corne de l’Afrique, des sociétés villageoises à cheval sur le Soudan et l’Éthiopie.

« L’« idéal-type » de l’espace militaire est un terrain ouvert et plat (pas d’embuscades), traversé par un axe routier et entouré d’une population civile déplacée et recensée, dont les cultures agricoles sont ainsi aisément surveillées. Cette population est susceptible de servir alternativement d’appât ou d’otage, et de fournir du travail, de l’argent et de la nourriture. Ces stratégies incluent la fuite vers des régions inaccessibles, la dispersion et la formation de groupes de taille toujours plus restreinte, et l’adoption de techniques de subsistance invisibles ou peu envahissantes. »[16]

Le rêve de la gloire éternelle est un monticule de déchets et de cadavres

Les civilisations laissent derrière elles plus de déchets que ne l’ont fait les cultures à taille humaine des peuples du Paléolithique et que ne le font les sociétés non-industrielles autochtones de notre temps. Femmes et hommes de la Préhistoire laissaient derrière eux un nucléus poussé à exhaustion, un éclat débité sur une roche sélectionnée dans l’environnement immédiat, des restes d’ossements parfois gravés, somme toute, peu de choses. Il en est de même des peuples autochtones qui sont pour cela les meilleurs défenseurs de l’environnement. Les techniques qu’ils emploient ont un impact minime voire négligeable, ne laissent que des déchets naturels et ne nécessitent aucune hiérarchisation des tâches. Ils sont les plus en mesure de pratiquer une démocratie directe, même si tous ne le font pas. Ils représentent 5 000 cultures, tout un continuum entre les sociétés les plus égalitaires — celles des San et des pygmées Akas — et les plus masculinistes — les Baruyas.

Quoi qu’il en soit, d’un point de vue écologique et biocentré, celui qui fait de ses mains connaît une relation intense avec la matière qu’il travaille et les objets qu’il crée. La richesse d’une vie est avant tout relationnelle. Que ce soit avec d’autres êtres humains, d’autres espèces, avec les roches, les montagnes, les rivières, etc., ces relations sont primordiales. Les Inuits ont 50 mots pour désigner la neige selon son état, sa couleur, sa texture, etc. Les N’duge de Nouvelle-Guinée polissent pendant plus de neuf heures des haches de pierre non fonctionnelles, qui restent cachées dans un coffre dans la maison des hommes, et qu’ils sortent lors de cérémonie. Elles portent toujours un nom secret, celui d’un ancêtre. La roche qui compose ces grandes lames provient de loin, ils partent plusieurs jours pour se rendre sur le lieu d’où elle provient. Le lien entre la matière travaillée, le temps nécessaire, les déplacements dans une géographie sacrée, intègre l’artisan et toute la communauté dans un espace-temps non linéaire, ainsi n’a-t-il pas besoin d’édifier d’imposants monuments pour ancrer sa présence au monde.

Pendant des millénaires, les humains ont taillé la pierre pour pratiquer différentes activités : préparation des peaux, coupe d’arbre, peinture. Ils ont tissé des végétaux, des vêtements, des paniers, sculpté et peint. Ils se sont adaptés à des milieux très variés. Les quelques inhumations mises au jour nous permettent de constater que la Préhistoire n’était pas un âge sombre comme certains le prétendent pour justifier l’idée du Progrès. Les paléolithiques taillaient des bifaces ou des feuilles de lauriers qui n’avaient aucun usage fonctionnel, comme celui découvert à la Sima de los Huesos[17]. Ils peignaient les autres espèces bien plus qu’ils ne se représentaient, et au vu de leurs œuvres, difficile de nier l’émerveillement que le monde sauvage leur inspirait.

Ce que savent les peuples autochtones, c’est que l’homme des civilisations, l’homme aliéné, l’homme des techniques complexes, autoritaires et destructrices, est terriblement seul parce qu’il ne sait plus que tout, en lui et hors de lui, animé et inanimé, est sacré et vivant. Il a oublié que la Terre est une planète vivante et que rien, absolument rien, ne vaut l’infini mystère de la vie et des relations que tissent entre eux des êtres de passage.

Lorsque certains d’entre nous parviennent à se défaire de la fascination vampirique qu’exerce la technologie autoritaire, ils redécouvrent le bruissement des racines, la danse des abeilles, le parfum de la mousse, la timidité des grenouilles, la curiosité des escargots, et soudain tout est puissant et résonne en eux. Malheureusement, nous sommes encore trop nombreux à nous inquiéter de la fin de notre civilisation plutôt que de l’extermination des sociétés humaines et du vivant. Ce qui montre à quel point les mythes de la civilisation nous ont mutilés, en parvenant à nous faire croire que l’aliénation est liberté.

Lorsque nous soulignons la sociopathie de ceux qui détiennent le pouvoir et déclarons qu’ils sont en train de détruire la planète, ils font tout pour nous faire croire que c’est de notre faute, que nous sommes tous responsables, comme si nous disposions d’un véritable pouvoir décisionnaire, comme s’ils n’étaient pas les principaux instigateurs et directeurs du système techno-industriel. Si cette première stratégie échoue ou est mise à mal, comme cela semble être de plus en plus le cas actuellement, ils comptent sur les forces de l’ordre, bureaucratiques, judiciaires, policières et militaires, pour nous mettre au pas. La fidélité de ces chiens de garde est l’une des plus dangereuses. Elle apparaît dès les premières traces de hiérarchisation. Le serviteur est bien souvent plus fidèle envers son maître qu’envers un membre de sa famille ou un ami, et cette fidélité est toujours valorisée et exaltée. Qu’elle soit le fait d’un syndrome de Stokhlom, d’une incapacité à imaginer une vie sans maître, d’un besoin illusoire de sécurité, d’une manière de vivre par procuration, d’un espoir de ramasser les miettes, elle existe et nous met en danger.

Les discours philosophiques éloignés de la réalité matérielle que vivent et subissent les peuples et les êtres vivants sont des abstractions théoriques typiques d’une société où les idées priment sur les faits, des sociétés libérales qui ne se confrontent que théoriquement à la destruction du monde actuel, qui ne saisissent pas son importance, sa gravité, sa magnitude. Nous devons nous émanciper de ces récits qui décrivent l’homme comme un Prométhée voué à un destin tragique, nous émanciper de ces structures complexes qui nous privent de notre capacité à élaborer nous-mêmes nos moyens de subsistance matérielle et symbolique, accepter notre place parmi les autres Terriens et reconnaître l’importance de chaque être vivant.

Afin de ne pas accompagner les puissants du moment dans le tombeau qu’ils préparent, nous ne devons plus hésiter à affronter les mythes que leur culture nous inculque dès notre naissance via l’éducation familiale et scolaire, détruisant, parfois pour toujours, notre empathie pour ceux qui sont exploités, noyés, exterminés, qui désirent vivre dans des sociétés biocentrées et égalitaires et qui savent que les activités de subsistance sont source de joie et non d’horreur. Leur civilisation nous détruit de l’intérieur, nous mutile, réduit notre capacité à sentir et aimer, et pendant que nous hésitons à agir efficacement, les dominants continuent de combler leur solitude de grands aliénés en accumulant des richesses, en bétonnant des terres, en exploitant le vivant, en renforçant leur contrôle sur nos vies, qui sera peut-être un jour total.

Les esclaves existent toujours, le travail domestique est encore exploité et méprisé, et l’exploitation sexuelle des enfants et des femmes est en pleine expansion[18]. Les êtres vivants n’ont jamais été autant sacrifiés par l’idéologie d’une culture qui hait la chair et rêve de s’émanciper de son corps de mammifère voué à la maladie et à la mort. Tellement aliénée qu’elle ignore tout ce qui existe en dehors de son narcissisme et n’entend plus, depuis longtemps, la douleur des victimes :

« Je me moque éperdument de savoir ce que deviennent les Russes ou les Tchèques. Le sang pur et apparenté au nôtre des autres peuples, nous nous l’approprierons, au besoin en volant leurs enfants et en les élevant chez nous. Que les autres peuples vivent dans le bien-être ou crèvent de faim, peu m’importe, cela ne m’intéresse que dans la mesure où nous en avons besoin comme esclaves au service de notre civilisation. » (Himmler)

Combien sont-ils ceux qui pensent que notre civilisation est plus importante que la souffrance des enfants de la République Démocratique du Congo, que les bûchers qui déciment les Orangs-Outangs de Bornéo, que les dernières forêts primaires d’Europe, que l’abondance de vie qui animait autrefois les fleuves et les rivières… ? La liste des victimes est malheureusement trop longue pour être citée.

Ceux qui veulent vraiment sauver ce qu’il reste à sauver doivent accepter et comprendre que le serviteur fidèle est aussi dangereux que son maître. Notre passé le plus profond nous enseigne que nous avons la possibilité de vivre au plus près du sauvage, qu’il nous est possible de créer des sociétés plus égalitaires, respectueuses de la nature et de la vie, et adaptées à nos vrais besoins.

Ana Minski


  1. Nous entendons par Nature tout ce qui existe indépendamment de la volonté humaine : le fait d’être des mammifères, les terres abandonnées, les espèces qui échappent à toute forme de captivité, les territoires sauvages, non anthropisés, ou féraux. Elle est, par sa fécondité, la vie elle-même.
  2. Ian Morris, Burial and ancient society : the rise of the Greek city-state.
  3. Formicola Vicenzo, « From the Sunghir Children to the Romito Dwarf : Aspects of the UpperPaleolithic Funerary Landscape »
  4. Patrice Brun, Les pratiques funéraires de l’âge du Bronze en Europe : quel reflet sociologique ?
  5. Alain Testart, La servitude volontaire (2 vols.) : I, Les morts d’accompagnement
  6. La distinction entre sphère publique et privée, c’est-à-dire entre les besoins du corps et le politique, si elle est plus visible à partir de l’Antiquité n’existe pas moins chez les peuples dits barbares et chez de nombreux peuples indigènes actuels. À ce jour, aucun indice archéologique ne permet d’identifier une telle distinction aux périodes du Paléolithique.
  7. Kracheninnikov, Histoire de Kamtschatka, des îles Kurilski et des contrées voisines
  8. Charles Stepanoff, Les hommes préhistoriques n’ont jamais été modernes
  9. Nicolas Cauwe, L’île de Pâques, le grand tabou
  10. Anthroecology
  11. Serge Bahuchet, Les jardiniers de la nature
  12. Albert-Llorca, L’Ordre des choses. Les récits d’origine des animaux et des plantes en Europe.
  13. Paul Sébillot, Le Folklore de France, 3. La faune et la flore.
  14. Tani, God, Man and Domesticated Animals. The Birth of Shepherds and their Descendants in the Ancient Near East.
  15. Perspective de subsistance
  16. James C. Scott, Zomia
  17. Art paléolithique
  18. https://www.lexpress.fr/actualite/societe/ile-de-france-la-justice-depassee-par-la-hausse-de-la-prostitution-chez-les-ados_2115626.html?fbclid=IwAR0yoPngnaowKA-4doCpadLcNNqcIaHv92VQefqnSazrdaM2zAs9hYAHo7o

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Comments to: La fidélité des serviteurs (par Ana Minski)
  • 29 janvier 2020

    Cela ne me donne qu’une seule envie, celle de tout laisser derrière moi et de partir en pleine nature, la plus isolée possible, afin de vivre toute la relation possible entre elle et moi.
    Ma seule crainte finalement ne réside que dans le fait de ne pas savoir à l’avance si je serai capable d’apprendre suffisamment vite pour ne pas mourir de faim.

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    • 30 janvier 2020

      Abandonner la civilisation ne veut pas dire vire tout seul et tout nu dans la nature.

      Il y a moyen de créer d’autres formes d’organisation sociale qui ne reproduisent pas des formes d’oppression, d’exploitation, de servitudes et d’aliénations…

      Apprendrons-nous suffisamment vite pour ne pas mourir de la destruction des conditions de la vie sur Terre ?

      Reply
    • 31 janvier 2020

      Rolland, la rencontre avec la nature ne s’improvise pas car partout il y a des peuples qui y vivent. Qu’ils soient humains ou non humains ne changent pas que c’est d’abord une rencontre.

      Reply
  • 31 janvier 2020

    Les marxistes se trompent lourdement quand ils disent que les peuples, qu’ils réduisent à leur seul rôle de producteurs serviles au service de la machine industrielle en les appelant les prolétaires, seraient des révolutionnaires. Les patrons ont bien mieux compris eux quand ils les appellent les collabos.

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