Civi­li­sa­tion et biogy­no­pho­bie

« Les Cultistes disaient que, tous les deux mille cinquante ans, Lagash entrait dans une immense caverne, de sorte que tous les soleils dispa­rais­saient, et que le monde était englouti par des ténèbres totales. Et alors, d’après eux, des choses nommées Étoiles appa­rais­saient, ravis­sant aux hommes leur âme, et les trans­for­mant en brutes dépour­vues de raison, de sorte qu’ils détrui­saient eux-mêmes la civi­li­sa­tion qu’ils avaient édifiée. » (Asimov, Quand les ténèbres vien­dront)

L’ana­lyse de Deep Green Resis­tance iden­ti­fie la civi­li­sa­tion, l’im­pé­ria­lisme de la culture cita­dine sur toutes les autres, comme le prin­ci­pal facteur de la destruc­tion écolo­gique en cours. Sa supré­ma­tie s’exerce et s’étend grâce à plusieurs mythes dont l’un des plus impor­tants est celui de l’idée de progrès. Mais qu’est-ce que le progrès ? Selon le CNRTL (Centre natio­nal de ressources textuelles et lexi­cales) le progrès est « un proces­sus évolu­tif orienté vers un terme idéal ». Il s’agit donc d’une sorte de programme en cours de fonc­tion­ne­ment visant à atteindre un but. De quel but s’agit-il ? Une cita­tion de Proud­hon, à ce sujet, est éloquente : « Il y a progrès conti­nuel du genre humain vers la vérité, et triomphe inces­sant de la lumière sur les ténèbres[1] ». Nous retrou­vons ici le mythe de la caverne de Platon : l’homme doit quit­ter l’obs­cu­rité de la caverne, l’im­ma­nence du monde, pour naître à la Lumière et atteindre la vérité, la trans­cen­dance. Cette vérité n’existe que dans le monde des idées, elle est verbe, et non matière terrestre, elle n’est faite ni de chair, ni d’os, ni de sang. C’est ainsi, pour filer la méta­phore, que l’homme, le mâle[2], cet « ogre élec­trique[3] », doit dévê­tir la Nature de ses voiles pour triom­pher des ténèbres qu’elle impose à la condi­tion humaine. Les Lumières du progrès se maté­ria­lisent alors en réseaux élec­triques, réseaux de commu­ni­ca­tions, réseaux de surveillance, constel­la­tions de satel­lites[4]. Ce glorieux Soleil fait dispa­raître la nuit, la lumière de la lune et des étoiles, les insectes et les oiseaux qui en dépen­daient. Qu’im­porte que cette pollu­tion lumi­neuse soit néfaste pour la faune et la flore, il s’agit ici d’une ques­tion de sécu­rité, il s’agit de Progrès. Cela étant, la lumière, arti­fi­cielle ou natu­relle, ne protège pas des agres­sions[5].

Rappe­lons que pour le mâle, comme pour la civi­li­sa­tion du Progrès, l’obs­cu­rité est danger, menace pour la Raison. Parce qu’elle est matière mais aussi et surtout chair et sexe, la caverne, cet utérus de roche, doit être oubliée au plus vite pour détruire en nous nos origines animales et terrestres. On comprend ainsi pourquoi l’eco­fé­mi­nisme, qui souligne l’unité de la destruc­tion écolo­gique et de la domi­na­tion mascu­line, appelle à rêver l’obs­cur[6]. C’est parce que la peur du noir n’est pas assu­mée que les Lumières sont deve­nues, d’une manière extrême, fana­tique, syno­nymes de raison et de liberté. La statue la plus célèbre en porte d’ailleurs le flam­beau.

« Combien de fois, sacre­dieu, n’ai-je pas désiré qu’on pût attaquer le soleil, en priver l’uni­vers, ou s’en servir pour embra­ser le monde[7] », pour­rait hurler la statue à la face du monde qui n’est jamais assez éclairé au sens propre comme au sens figuré.

Pour les progres­sistes, l’homme est un loup pour l’homme, sa nature profonde est bestiale, destruc­trice, et seul le « progrès de la raison » permet de contrô­ler la fougue guer­rière et sexuelle de l’homme sauvage.

« De la Préhis­toire à aujourd’­hui, les cava­liers de l’apo­ca­lypse écolo­gique se sont illus­trés dans la chasse effré­née, la destruc­tion des habi­tats, l’in­tro­duc­tion d’ani­maux tels que rats ou chèvres, et les mala­dies trans­por­tées par ces derniers animaux[8]. »

Pour les progres­sistes, l’homme est le créa­teur d’une nouvelle couche qui dépasse la sphère vivante, la noosphère, « sphère de l’es­prit ».

« Comment était la Terre dans son état natu­rel, avant l’homme ? C’est le mystère que nous avons reçu pour mission de résoudre, ce qui devrait nous permettre de remon­ter au lieu de nais­sance de notre esprit[9]. »

Que l’homme soit destruc­teur ou créa­teur, ce qui obsède la plupart d’entre nous c’est que l’es­prit domine la chair, et qu’il faut alors l’ar­ra­cher aux ténèbres de la viande, des os, des nerfs, du sang. Retrou­ver l’ori­gine de la vie pour l’en­fer­mer dans un labo­ra­toire, la réduire à un nombre d’or et la repro­duire ad nauseam.

Quelle est donc cette « liberté » qui craint et hait la nuit, l’obs­cur, l’ani­ma­lité, notre passé proche de la nature ? Quelle est donc cette « liberté » qui ne laisse jamais l’obs­cu­rité en paix, qui rêve de tout voir, de tout connaître, de tout s’ap­pro­prier et de tout maîtri­ser ?

Cette concep­tion de la liberté, qui ne conçoit l’éman­ci­pa­tion qu’en oppo­si­tion à la nature, est inti­me­ment liée à celle du fina­lisme évolu­tion­niste qui n’en­vi­sage l’évo­lu­tion, dans son extra­or­di­naire diver­sité, que comme un proces­sus ayant pour but prin­ci­pal de créer l’hu­main mâle. L’homme n’hé­site pas à se placer au sommet de la pyra­mide évolu­tion­niste et, respect progré­vo­lu­tion­niste oblige, à pour­suivre son ascen­sion. Le progrès, en effet, ne doit jamais s’ar­rê­ter, c’est ainsi que si l’homme est doté de la capa­cité de créer des arte­facts, c’est pour s’éman­ci­per de ce qui l’op­presse : les lois de la nature, les lois biolo­giques, celles qui imposent le cycle de la vie et de la mort, celles qui, du fait de la diver­sité biolo­gique, sont respon­sables des mala­dies et du vieillis­se­ment. La progres­sion est donc celle de la domi­na­tion de l’homme sur la diver­sité biolo­gique. Pour domi­ner, il lui faut déve­lop­per une tech­no­lo­gie toujours plus complexe qui lui permette de contrô­ler les lois de la nature : domes­ti­ca­tion, eugé­nisme, mani­pu­la­tion géné­tique. Mais pour y parve­nir, il lui faut maîtri­ser tous les utérus, celui des vaches et celui des femelles humaines, celui des femmes (Cf. Le ménage des champs de Xavier Noul­hianne).

Une peur irra­tion­nelle de la biolo­gie et de l’uté­rus est au cœur du projet civi­li­sa­tion­nel, étatique, capi­ta­liste, bureau­cra­tique.

Recon­naître l’im­por­tance de la biolo­gie, sans pour autant en faire un déter­mi­nisme, est donc une première étape pour comprendre les dualismes de la civi­li­sa­tion : nature/culture, sexe/genre.

Comme le souligne Émilie Hache : « les femmes sont les premières touchées par la crise écolo­gique, et d’ex­pliquer que ce sont aussi elles qui sont les premières sur le front des luttes écolo­giques : faire de ces connexions entre les femmes et la nature une “posi­tion privi­lé­giée” est une façon d’in­vi­ter ces dernières à trans­for­mer ces liens subis en outils de lutte et d’éman­ci­pa­tion. Les acti­vistes écofé­mi­nistes ne disent pas autre chose. »

À propos de l’es­sen­tia­lisme dont on accuse souvent les écofé­mi­nistes ou toute femme qui recon­naît la spéci­fi­cité biolo­gique de son corps : « Son prag­ma­tisme comme aussi sa visée plus poli­tique que théo­rique refuse en revanche de faire le tri entre les écofé­mi­nistes qui pour­raient tenir à cet essen­tia­lisme, celles qui l’ont expé­ri­menté comme une première forme d’éman­ci­pa­tion, et celles qui le rejettent. Derrière ce refus de se déso­li­da­ri­ser de posi­tions essen­tia­listes, il y a notam­ment la volonté de “ne pas aban­don­ner le corps” et l’as­pi­ra­tion, tout au contraire, à se réap­pro­prier (reclaim) ce dernier sur lequel s’est fait — et se fait toujours — l’es­sen­tiel de l’ex­ploi­ta­tion et de la domi­na­tion patriar­cale. Cela passe par la célé­bra­tion de notre sexe, de notre utérus comme de nos seins constam­ment dégra­dés, déréa­li­sés ou encore trans­for­més en objets de honte, mais aussi par l’ap­pren­tis­sage d’une langue pour les dire[10]. »

Avec l’in­dus­tria­li­sa­tion du monde, les destruc­tions s’ac­cé­lèrent, mais le projet initial, domi­ner l’uté­rus pour mettre fin aux cycles de la vie et de la mort, deve­nir pur esprit, éner­gie ou flux, ne change pas. Les corps sont une des prin­ci­pales matières premières : corps esclaves, corps ouvriers, corps de femmes et d’en­fants, bruta­li­sés, possé­dés, réifiés. Et puisque le projet cyber­né­tique conçoit l’hu­main comme un flux de commu­ni­ca­tion, pourquoi donc s’inquié­ter de ces corps avachis devant les ordi­na­teurs, de ces corps cloî­trés qui repro­duisent toujours les mêmes gestes ? Il faut faire fi de la chair, du sang et des os. La raison est réduite à une ratio­na­lité, à un calcul marchand, logique comp­table et bureau­cra­tique pour laquelle toutes les vies humaines n’ont pas le même prix. Les proces­sus biolo­giques propres à l’exis­tence corpo­relle sont au cœur d’une nouvelle phase du projet civi­li­sa­tion­nel. Il y a, d’une part, une idéo­lo­gie écono­mique : la marchan­di­sa­tion du vivant, l’en­ri­chis­se­ment sans fin ; mais il y a égale­ment une idéo­lo­gie trans­hu­ma­niste, la bioé­co­no­mie : le corps décom­posé en une série d’élé­ments (gènes, cellules, organes, tissus) qui, certes, alimentent le marché mais permettent égale­ment les plus abjectes mani­pu­la­tions en vue de s’ex­traire d’une condi­tion qui ne convient pas à ceux qui veulent que leur désir de divi­nité, de toute-puis­sance, devienne réalité.

Le corps humain est monnaie d’échange, matière première, force produc­tive, outil d’ex­pé­ri­men­ta­tion et objet de consom­ma­tion. Puisqu’aujourd’­hui le corps est devenu simple support de l’iden­tité subjec­tive, il peut être malléable, mani­pu­lable, pur objet. Et c’est en mani­pu­lant les soubas­se­ments anthro­po­lo­giques les plus profonds — le désir d’échap­per à la mort, à la mala­die, au vieillis­se­ment — que cette idéo­lo­gie morti­fère progresse. Les promesses et espoirs portés par les inno­va­tions biomé­di­cales ne sont qu’un usage démiur­gique et sadique du vivant.

Ana Minski


  1. Proud­hon, Propriété.
  2. Par « mâle » j’en­tends non l’être humain mâle mais les quali­tés et la valeur que la société accorde à l’être humain né avec un pénis, quali­tés et valeur qui permettent au système actuel de se perpé­tuer et de détruire : pédo­phi­lie, culture du viol, guerre, marchan­di­sa­tion, alié­na­tion, réifi­ca­tion, etc. Un être humain né femelle peut parfai­te­ment être « mâle » si elle adopte les quali­tés et valeur de la société patriar­cale capi­ta­liste.
  3. La fée élec­tri­cité n’a jamais existé.
  4. La 5G
  5. Sophie Mosser, Éclai­rage et sécu­rité en ville : l’état des savoirs.
  6. Starhawk, Rêver l’obs­cur
  7. Sade, Les 120 jour­nées de Sodome
  8. E.O. Wilson, La diver­sité de la vie
  9. Ibid.
  10. Préface à Starhawk, Rêver l’obs­cur.

 

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