L’âme de l’ours

Obser­va­tions autour du livre de C. Ste­pa­noff

Voya­ger dans l’in­vi­sible

Nous avons long­temps vécu dans des envi­ron­ne­ments que nous par­ta­gions avec des pré­da­teurs tels que le loup ou l’ours. Pen­dant des mil­lé­naires, la menace qu’ils repré­sen­taient et la fas­ci­na­tion qu’ils exer­çaient enri­chis­saient notre uni­vers. Nous ne nous per­ce­vions pas alors comme les maîtres des chaînes tro­phiques et men­tales. Encore aujourd’­hui, cer­tains peuples coha­bitent avec l’ours, le plus com­mun et le plus grand des pré­da­teurs, et lui confèrent, depuis des mil­lé­naires, un sta­tut spé­cial.

En pays animiste

D’an­ciennes obser­va­tions eth­no­gra­phiques ont per­mis d’é­tu­dier son sta­tut en France[1], Sibé­rie[2], Lapo­nie[3], Tur­quie[4], Chine[5], Japon[6], Amé­rique du Nord[7]. Ces dif­fé­rentes études ont sou­li­gné la rela­tive homo­gé­néi­té du sta­tut eth­no­gra­phique de l’ours. Son aspect for­te­ment anthro­po­morphe (il pose entiè­re­ment sa patte pos­té­rieure sur le sol quand il marche, s’élève sur ses deux pattes pos­té­rieures, uti­lise ses deux pattes anté­rieures à la manière des mains humaines, a un régime omni­vore) par­ti­cipe à l’i­dée d’une filia­tion entre l’ours et l’homme. Un peu par­tout, que ce soit dans les mytho­lo­gies celte, ger­ma­nique, turque, sibé­rienne, mon­go­lienne, en Amé­rique du Nord, en Amé­rique du Sud (Colom­bie et Pérou), ain­si qu’en France, on retrouve le thème de l’enlèvement d’une jeune femme gar­dée dans la tanière d’un ours jusqu’à la nais­sance d’un ou plu­sieurs « enfant(s) sauvage(s) », par­ti­cu­liè­re­ment velu(s). La croyance de la fer­ti­li­té de l’union entre une femme et un ours et la façon dont il est appe­lé « grand-père », « homme de la forêt » ou « homme velu », témoignent aus­si de l’idée d’une filia­tion. Les chas­seurs sibé­riens lui prêtent sou­vent la com­pré­hen­sion du lan­gage humain, et de nom­breux tabous entourent la consom­ma­tion de sa viande (mode de cuis­son, par­ties cor­po­relles inter­dites à cer­taines caté­go­ries sociales, etc.) mon­trant ain­si qu’il s’a­git de s’approprier les nom­breux pou­voirs qui lui sont attri­bués. Cer­taines cultures limitent sa consom­ma­tion à une par­tie très pré­cise du corps, la patte anté­rieure, dont le sta­tut par­ti­cu­lier semble lié à la croyance selon laquelle l’ours se nour­ri­rait, durant l’hibernation, en léchant ses pattes. Les Evenks de Sibé­rie consomment d’ailleurs cette patte à la manière sup­po­sée de l’ours : « Une fois cuite la patte n’est pas man­gée nor­ma­le­ment mais uni­que­ment léchée tour à tour par tous les par­ti­ci­pants au repas[8] ». Les qua­li­tés médi­ci­nales prê­tées à l’ours pour­raient décou­ler de sa capa­ci­té d’hibernation : sa dis­pa­ri­tion en hiver, assi­mi­lée à une mort, et sa réap­pa­ri­tion au prin­temps, sou­vent asso­ciée à la résur­rec­tion.

Chez les peuples de Sibé­rie, la chasse à l’ours n’est pas déli­bé­rée ou recher­chée. Elle n’est envi­sa­geable que si un chas­seur découvre une tanière d’ours, consi­dé­rant ain­si que l’ours a bien vou­lu lui-même se don­ner. Il pré­vient alors d’autres chas­seurs pour « rendre visite » à l’ours. Jamais ils ne parlent de le tuer. Une fois abat­tu, l’animal est dépe­cé et sa chair est par­ta­gée : celui qui a repé­ré la tanière rece­vra la four­rure, celui qui a tiré rece­vra le dos et la tête tan­dis que la bile, qui sert de médi­ca­ment, sera offerte à un invi­té de marque. Une fois au vil­lage, la viande est par­ta­gée, à cha­cun selon son âge, entre parents et voi­sins. La tête est cuite et sa viande par­ta­gée. Le crâne est noir­ci au char­bon par le chas­seur qui l’a reçu et qui le sus­pen­dra à un arbre après l’a­voir enrou­lé dans un tis­su blanc.

Autre­fois, les Toz­hu[9] dan­saient et criaient comme des cor­beaux autour de la dépouille pour faire croire à l’ours que ce sont des cor­beaux qui le mangent. Des petits mor­ceaux de gras et de viande sont sus­pen­dus à un arbre pour remer­cier et encou­ra­ger les cor­beaux qui, d’après les chas­seurs, guident par­fois vers le gros gibier, cer­vi­dé ou ours. En dépo­sant les mor­ceaux on pro­nonce une for­mule : « Que ceci soit la part des oiseaux du pays-mon­tagne[10] ! »

« Un chas­seur me racon­ta les larmes aux yeux la honte qu’il connut un jour d’avoir, selon ses termes, “trop reçu”. Avec une équipe, ils avaient décou­vert une tanière. Ils envoient un chien réveiller l’ours qui sort furieux et est abat­tu par mon inter­lo­cu­teur. Le chien est ren­voyé et fait sor­tir un autre ours. Les chas­seurs sont ravis de cette double décou­verte, or le chien, à nou­veau ren­voyé, fait encore émer­ger un our­son qu’il faut bien abattre puisqu’il n’a plus de mère pour le nour­rir. Et voi­ci que, devant les chas­seurs conster­nés, le chien repart de plus belle et faire encore sor­tir un our­son, abat­tu lui aus­si. Épou­van­tés, les chas­seurs se sont mis tous ensemble à faire des liba­tions et des fumi­ga­tions de gené­vrier en pro­non­çant des prières (chal­ba­ryg) deman­dant “par­don d’avoir trou­vé tant d’ours”. Le chas­seur qui me racon­tait, encore bou­le­ver­sé, cet évé­ne­ment, reçut l’un des crânes et le sus­pen­dit dans la forêt sur un arbre sacré per­son­nel. Mais pour­quoi, dira-t-on, avoir tué tous ces ours si les chas­seurs eux-mêmes en éprou­vaient de la peine et s’ils devaient en conce­voir des remords qui les pour­sui­vraient de nom­breuses années ? C’est que trou­ver un ours n’est pas une déci­sion per­son­nelle, c’est une chance (olcha), un cadeau qui ne se refuse pas, quelle que soit la mau­vaise conscience qu’on puisse en éprou­ver. C’est une faveur du pays-mon­tagne, de la forêt, de l’ours lui-même. Qui n’honore pas sa chance risque de se la voir reti­rée à l’avenir. »[11]

À Sakha­line les Aïnous cap­turent un our­son qu’une femme va allai­ter pen­dant plu­sieurs mois et qu’ils gar­de­ront enfer­mé dans une cage pen­dant deux ou trois années avant de le sacri­fier. Après la mise à mort, qui a lieu en hiver, hommes et femmes entonnent lamen­ta­tions et dis­cours, afin de remer­cier l’ours de son sacri­fice. Sa chair est man­gée et son sang bu durant le ban­quet, auquel l’ours par­ti­cipe lui aus­si, de la nour­ri­ture étant offerte à sa tête.

Le trai­te­ment des os à la fin de la fête dif­fère énor­mé­ment selon les cultures : cer­tains peuples les déposent sur un pié­des­tal ou les accrochent dans des arbres, d’autres, comme les Lapons, les dépo­saient à l’intérieur de lieux sacrés, consti­tuant au fil du temps de véri­tables nécro­poles. Cepen­dant, il existe une homo­gé­néi­té des rites : « Pour l’ensemble des peuples véné­rant l’ours, il n’est pas de dévo­tion qui ne se ter­mine par un ou des fes­tins au cours des­quels c’est l’ours lui-même qui est man­gé. Et tout aus­si uni­ver­sel­le­ment, il n’est pas de repas d’ours à l’issue des­quels les osse­ments de l’animal ne soient pas pré­cieu­se­ment ras­sem­blés et, après divers rituels, dépo­sés dans un lieu sacré[12] ».

Un passé commun

Cette forte homo­gé­néi­té cultu­relle, asso­ciée à la per­ma­nence chro­no­lo­gique et géo­gra­phique, a ame­né cer­tains pré­his­to­riens à envi­sa­ger une ori­gine paléo­li­thique à ces rela­tions, à la fois ali­men­taires et sym­bo­liques, entre les humains et les ursi­dés. La théo­rie la plus célèbre, et tou­jours contro­ver­sée, est celle du « Culte de l’ours » envi­sa­gée par Emil Bächler suite à la décou­verte en 1904 des grottes du Wild­kir­chli, pré­sen­tant un nombre impor­tant de restes osseux d’ours des cavernes asso­ciés à la pré­sence de foyer et d’outils osseux et lithiques. S’inspirant de la connais­sance des nécro­poles laponnes[13], Emil Bächler attri­bue ces accu­mu­la­tions à une civi­li­sa­tion par­ti­cu­lière pré­sente dans les Alpes avant la der­nière grande avan­cée gla­ciaire[14] et qui aurait déve­lop­pé une chasse axée sur l’ours. De 1917 à 1921, il fouille la grotte de Dra­chenhöhle où, selon lui, six ou sept « sépul­tures » d’ours auraient été décou­vertes éga­le­ment asso­ciées à des outils osseux et lithiques. D’après Bächler, les dépôts d’ossements et de crânes d’ours des cavernes ne peuvent être qu’anthropiques, ame­nés pour célé­brer un culte, comme le prouvent la pré­do­mi­nance de l’ours des cavernes sur le maté­riel fau­nique, la posi­tion des os d’ours et leur répar­ti­tion dans des struc­tures pro­té­geant notam­ment les crânes. Bien que les des­crip­tions de Bächler divergent[15], indi­quant des défauts dans la retrans­crip­tion des don­nées, la théo­rie d’un « culte de la chasse et du sacri­fice » dédié à l’ours est lan­cée et connaît vite un franc suc­cès. Elle va se répandre en Alle­magne (sites de Peter­shöhle et de Hohle Stein), en Autriche (grottes de Dra­chenhöhle et de Sal­zo­fenhöhle), en Hon­grie (Istal­loskö et Kölyuk), Slo­vé­nie (grotte Mor­no­va), Croa­tie (Veter­ni­ca) et éga­le­ment en France où André Leroi-Gou­rhan expli­que­ra ain­si les sept ou huit crânes et les os longs d’ours des cavernes juvé­niles ordon­nés en demi-cercle décou­verts dans la Caverne des Fur­tins (Ber­zé-la-ville, Saône et Loire). Il revien­dra plus tard sur cette inter­pré­ta­tion, lorsque le déve­lop­pe­ment des ana­lyses tapho­no­miques remet­tra for­te­ment en cause cette théo­rie : le char­riage à sec, dû aux ours occu­pant pos­té­rieu­re­ment les lieux d’hibernation, crée des accu­mu­la­tions pou­vant s’apparenter à une sélec­tion humaine (de par la posi­tion des os, près des parois) et des enche­vê­tre­ments sin­gu­liers qui ont été éga­le­ment consta­tés dans des brèches ter­tiaires, où toute pos­si­bi­li­té d’intervention humaine est exclue.[16] L’exis­tence des struc­tures et la pré­sence d’outils osseux sont éga­le­ment remises en ques­tion, des phé­no­mènes natu­rels étant à l’é­vi­dence bien plus res­pon­sables de la frag­men­ta­tion des parois et des os que les humains.

La théo­rie d’une chasse spé­cia­li­sée à l’ours des cavernes se basait donc sur des preuves erro­nées : l’homme paléo­li­thique étant per­çu comme vivant en per­ma­nence dans les grottes, la pré­sence en grand nombre d’os d’ours, très frag­men­tés et domi­nant lar­ge­ment le spectre fau­nique, a été natu­rel­le­ment consi­dé­rée comme la preuve que ces ani­maux avaient été chas­sés. Pour­tant, aucune preuve archéo­lo­gique ne per­met de vali­der la théo­rie du culte de l’ours. D’autre part, la dis­tinc­tion entre chasse et cha­ro­gnage est dif­fi­cile, et accrue par le fait qu’un même site peut mon­trer des moda­li­tés d’exploitation dif­fé­rentes. Ain­si, « Arcy-sur-Cure pré­sente dif­fé­rents modèles de rela­tion entre les hommes et les ours : dans un même contexte cultu­rel, le Châ­tel­per­ro­nien, les uns et les autres ont suc­ces­si­ve­ment éta­bli leur habi­tat dans la même grotte, l’homme n’y ayant exploi­té l’ours qu’à une cer­taine période[17]. »

En ce qui concerne le lien homme/ours, le site de Regour­dou, en Dor­dogne, datant du Paléo­li­thique moyen, est remar­quable. Il s’agit du seul site asso­ciant des osse­ments d’ours, des outils lithiques de type Qui­na et une inhu­ma­tion néan­der­ta­lienne. Autre fait sin­gu­lier et capi­tal : l’ours de Regour­dou est un ours brun (Ursus arc­tos), beau­coup moins répan­du dans les gise­ments pré­his­to­riques que l’ours des cavernes (Ursus spe­laeus). C’est en 1960 qu’a été mis au jour un fos­sile néan­der­ta­lien qua­si com­plet, de sexe indé­ter­mi­né, dont l’âge est esti­mé à moins de 25 ans, pro­ba­ble­ment dépo­sé « en posi­tion repliée, cou­chée sur le côté gauche, les genoux rame­nés contre la poi­trine, les bras pro­ba­ble­ment pliés de la même façon, les mains proches du crâne »[18]. L’absence remar­quée des deux tibias humains ain­si que du crâne pour­rait être due à des rema­nie­ments pos­té­rieurs à l’inhumation, hypo­thèse éla­bo­rée après la consta­ta­tion de faits simi­laires dans la grotte de Keba­ra (Israël), où les Néan­der­ta­liens sont venus recher­cher le crâne et les tibias d’un indi­vi­du inhu­mé pré­cé­dem­ment[19]. Le sque­lette était asso­cié à de nom­breux objets (bois de cerf et outillage lithique) et pla­cé à l’in­té­rieur d’un tumu­lus d’un mètre de haut for­mé de cailloux, de sable et des cendres du foyer qui le cou­ron­nait. Une fosse conte­nant de nom­breux osse­ments d’ours sug­gé­rait l’in­hu­ma­tion inten­tion­nelle et simul­ta­née d’un néan­der­ta­lien et d’une ourse. Cepen­dant, une ana­lyse archéo­zoo­lo­gique conduite en 2007 met en évi­dence une repré­sen­ta­tion sque­let­tique équi­li­brée com­pa­rable à celle que l’on peut obser­ver en piège natu­rel[20]. De même, le nombre mini­mum d’élé­ments osseux cal­cu­lé pour la popu­la­tion ursine de Regour­dou semble aller dans ce sens. Quant aux obser­va­tions tapho­no­miques, elles per­mettent d’en­vi­sa­ger une occu­pa­tion plus ou moins longues de la cavi­té par les ours hiber­nant (cha­ro­gnage des os longs par les ours eux-mêmes), inter­pré­ta­tion confir­mée par le nombre assez impor­tant d’ur­si­dés poten­tiel­le­ment pré­sents. Cepen­dant, une rela­tion des humains et de l’ours est cer­ti­fiée par la pré­sence de quelques stries de découpe sur un frag­ment de tibia d’ours brun retrou­vé hors struc­ture. Une inter­ac­tion ponc­tuelle donc, qui ne per­met ici ni de s’a­van­cer sur le moyen d’ob­ten­tion de cette extré­mi­té d’os ni de l’u­ti­li­té qu’elle a pu avoir (récu­pé­ra­tion pour la four­rure, le cuir ou la viande ?). Cet exemple, et d’autres, montrent que s’il y eut effec­ti­ve­ment une rela­tion entre ours et humains au Paléo­li­thique moyen, on ne peut s’en tenir, en termes d’in­ter­pré­ta­tion, qu’à une exploi­ta­tion uti­li­taire ou ali­men­taire.

Si la notion de « Culte de l’ours » semble désor­mais obso­lète, de nom­breuses don­nées issues de fouilles récentes ont mon­tré l’existence d’une rela­tion sym­bo­lique liant l’hu­main à l’ours. Les pre­mières traces de cette rela­tion sym­bo­lique remontent à 30 000 ans avant le pré­sent, au Paléo­li­thique supé­rieur (notam­ment à l’Aurignacien et au Gra­vet­tien), et com­prennent, entre autres, des canines uti­li­sées comme retou­choirs, des fibu­las sciées et des dents per­cées pour consti­tuer des élé­ments de parure. Cette uti­li­sa­tion des osse­ments d’ours ne néces­site abso­lu­ment pas la chasse de l’animal, les pré­his­to­riques pou­vant, comme à Gar­gas, pré­le­ver os et dents sur des sque­lettes d’ours morts natu­rel­le­ment. D’autres liens avec l’ours sont éga­le­ment connus, notam­ment à la grotte Chau­vet, en Ardèche, où douze ours, remar­quables par leur nombre, leur taille impo­sante, leur tra­cé ferme, leur cou­leur rouge ou noire ont été repré­sen­tés il y a plus de 30 000 ans. Elles semblent faire écho aux nom­breux ves­tiges lais­sés par les ours ayant vécu en ces lieux : grif­fades, traces de poils et de frot­te­ments, empreintes de pattes sur les murs et sur le sol (dont celles d’une ourse et de son our­son), pistes, creux et bauges pris dans la glaise, restes d’ossements très nom­breux et col­lec­tion d’au moins cent cin­quante crânes[21]. Dans la grotte de Mon­tes­pan, en Haute-Garonne, a été façon­née, il y a 15 ou 20 000 ans, une sta­tue d’ar­gile repré­sen­tant un ours acé­phale, avec un vrai crâne d’ours à ses pieds. Les repré­sen­ta­tions parié­tales et mobi­lières per­mettent d’en­vi­sa­ger une rela­tion sym­bo­lique, d’ordre cyné­gé­tique ou ini­tia­tique, notam­ment par les repré­sen­ta­tions où un ours sur­char­gé de flèches semble par­fois cra­cher ou sai­gner par la bouche ou les narines (Trois-Frères, Por­tel, Eyzies, Com­ba­relles, etc.[22]). Sur plu­sieurs sites, les grif­fades d’ours sur les parois sont inté­grées aux figures peintes ou gra­vées témoi­gnant du lien entre la pré­sence phy­sique des ours et les images qui les repré­sentent. Il est plus que pro­bable, donc, que pour les humains du Paléo­li­thique les ours aient été des êtres très sym­bo­liques.

Les fauves et la civilisation

Archéo­logues et his­to­riens ont décou­vert des traces de la cap­ture de bêtes sau­vages et exo­tiques en vue de les col­lec­tion­ner et de les exhi­ber dès l’Antiquité, que ce soit en Méso­po­ta­mie, en Égypte, en Chine ou en Amé­rique pré­co­lom­bienne : « les zoos se sont déve­lop­pés de la Sumer antique à l’Égypte, à la Chine, à l’Empire moghol, à la Grèce et à Rome, en sui­vant l’évolution de la civi­li­sa­tion occi­den­tale jusqu’à nos jours[23]. » Princes et chefs de guerre en font les sym­boles de leur puis­sance et de leurs conquêtes. Ces fauves ou ces pachy­dermes peuvent être aus­si des cadeaux diplo­ma­tiques ou le fruit d’explorations. Dès le IIIe mil­lé­naire, les Sumé­riens, qui sont des éle­veurs et des agri­cul­teurs, et non des chas­seurs, consi­dèrent l’a­ni­mal vivant en liber­té dans la steppe davan­tage comme un dan­ger pour les cultures et les trou­peaux que comme une proie néces­saire à la sur­vie des gens. Et s’ils n’ex­cluaient pas un semi-éle­vage d’a­ni­maux sau­vages, et donc la consom­ma­tion de viande de gibier plus ou moins domes­ti­qué, ils cap­tu­raient éga­le­ment des ours pour le dres­sage[24]. Ain­si, bien que des rela­tions sym­bo­liques humain/ours soient attes­tées en Europe chez les Celtes, les Slaves, les Ger­mains, et dès l’Antiquité (IIIe siècle avant J.C.)[25], elles ne sont pas simi­laires. Les peuples agri­coles et éle­veurs consi­dé­rant bien sou­vent la chasse comme un passe-temps viril et les fauves comme un faire-valoir. En Alle­magne ou en Scan­di­na­vie, l’ours est le roi de la forêt. Les guer­riers cherchent à l’imiter et à s’investir de ses forces au cours de rituels lar­ge­ment répan­dus et attes­tés par les chro­niques et les capi­tu­laires. C’est ain­si qu’en 742, par exemple, saint Boni­face, alors en mis­sion au cœur de la Saxe, dans une longue lettre adres­sée à son ami Daniel, évêque de Win­ches­ter, men­tionne par­mi les « rituels exé­crables des païens » le fait de se dégui­ser en ours et de boire du sang de cet ani­mal avant de par­tir au com­bat. Mais l’ours « n’est pas seule­ment un ani­mal invin­cible ni l’incarnation de la force bru­tale ; c’est aus­si un être à part, une créa­ture inter­mé­diaire entre le monde des bêtes et celui des humains, et même un ancêtre ou un parent de l’homme. À ce titre, il est entou­ré de nom­breuses croyances et fait l’objet de plu­sieurs tabous, por­tant notam­ment sur son nom. En outre, l’ours mâle passe pour être atti­ré par les jeunes femmes et les dési­rer char­nel­le­ment : il les recherche sou­vent, les enlève par­fois, puis les viole et donne nais­sance à des êtres mi-hommes mi-ours qui sont tou­jours des guer­riers indomp­tables, voire des fon­da­teurs de lignées pres­ti­gieuses. Les fron­tières de l’animalité sont ici bien plus incer­taines que celles qu’enseignent les reli­gions mono­théistes[26]. » Ces croyances païennes seront dénon­cées et com­bat­tues pen­dant des mil­lé­naires.

Grotte Chau­vet-Pont d’Arc, Ardèche

Pour les Ger­mains, les jeunes doivent com­battre et tuer un ours pour accé­der au monde des guer­riers adultes. Plus qu’une céré­mo­nie liée à la chasse, c’est un rituel ini­tia­tique qui se ter­mine par un corps à corps entre l’homme et la bête. Le pre­mier ne dis­pose que de son poi­gnard pour venir à bout de l’animal qui cherche à l’écraser contre son poi­trail au moyen de ses pattes anté­rieures, dont il se sert comme d’un étau. Le jeune guer­rier doit évi­ter d’être étouf­fé, assom­mé ou lacé­ré, mais c’est néan­moins en se lais­sant enser­rer au plus près du fauve qu’il par­vien­dra à enfon­cer son arme dans le ventre de son adver­saire. Chez les Ger­mains, l’ours semble donc sym­bo­li­ser la force et la puis­sance du guer­rier bien plus qu’un alter ego du chas­seur comme chez les peuples Aïnous ou Nikvh, par exemple, et une vic­toire sur le fauve pro­met­tait sou­vent au vain­queur un des­tin de chef ou de roi. Les sagas et les récits de la mytho­lo­gie nor­dique mettent en scène des guer­riers qui partent au com­bat vêtus de la peau du fauve qu’ils ont tué. Par­mi ces guer­riers, les plus redou­tables sont les fameux Ber­ser­kir : « Plu­sieurs auteurs pré­cisent que les Ber­ser­kir partent au com­bat en imi­tant la marche et les gro­gne­ments de l’ours ; d’autres, qu’ils mangent de la chair humaine ; d’autres encore, qu’ils se sont méta­mor­pho­sés en ours au cours d’une céré­mo­nie magi­co-reli­gieuse : cris, chants, danses, potions, drogues les ont pla­cés dans un état d’excitation fré­né­tique, proche de la pos­ses­sion. Ils se sentent trans­for­més en fauves, perdent toute notion sociale, atteignent un degré extrême de sau­va­ge­rie et d’agressivité et ne connaissent plus ni la peur ni la pitié[27]. » Pas­tou­reau com­pare les Ber­serk aux cha­manes sibé­riens, pour­tant la rela­tion à l’a­ni­mal est bien dif­fé­rente, chez les Nikvh, par exemple, les ours ne sont pas des bêtes san­gui­naires et sau­vages mais des « gens de la mon­tagne » qui, sous leur four­rure, sont des humains défunts vivant en clans[28].

Dans la mytho­lo­gie grecque, trois prin­ci­paux thèmes mytho­lo­giques asso­cient l’ours et l’hu­main : la méta­mor­phose, l’ourse mater­nelle et pro­tec­trice, et des amours mons­trueuses, char­nelles et fécondes. Arté­mis, la grande déesse de la chasse, de la lune, des bois et des mon­tagnes, est pro­tec­trice des bêtes sau­vages mais aus­si et sur­tout des ours dont elle prend par­fois l’apparence. C’est elle qui trans­forme, selon une ver­sion du mythe, Cal­lis­to et Arcas en grande et petite ourse[29]. C’est encore elle qui trans­forme Ata­lante. Cette der­nière, aban­don­née dans la forêt par son père, est éle­vée par une ourse. Elle sera la seule femme admise dans l’expédition des Argo­nautes. Par la suite, Arté­mis, furieuse de la voir rompre son vœu de chas­te­té pour épou­ser Hip­po­mé­nès, trans­for­me­ra les deux époux en ours. Men­tion­nons aus­si le mythe de Poly­phon­té, jeune fille ayant fait vœu de chas­te­té en l’honneur d’Artémis, qui connut une pas­sion mons­trueuse pour un ours et accou­cha de deux enfants, Agrios (le Sau­vage) et Orios (le Mon­ta­gnard), êtres d’une force pro­di­gieuse ne crai­gnant ni les hommes ni les dieux. Zeus les prit en hor­reur et deman­da à Her­mès de les mettre à mort. Celui-ci n’eut pas le temps d’agir : le dieu Arès, aïeul de Poly­phon­té, eut pitié de la mère et de ses deux fils et les chan­gea tous les trois en oiseaux ; mais en oiseaux redou­tables : un hibou et deux vau­tours.

On note­ra que la trans­for­ma­tion en ourse est une puni­tion dont la femme est res­pon­sable — une femme chaste certes, mais une femme tout de même. Peut-être est-il pos­sible, ici, de dis­tin­guer un chan­ge­ment signi­fi­ca­tif en s’ap­puyant sur les peuples sibé­riens :

« Dans le sys­tème topo­lo­gique de la mai­son, dont on a sou­li­gné les liens avec le sché­ma cor­po­rel et l’ordre cos­mique, l’ours, sou­mis par­fois à Erlik[30], est clai­re­ment situé du côté du fémi­nin et de l’inférieur. J’ai enten­du les Tuva aus­si bien que les Kha­kas qua­li­fier l’ours de “maître de la forêt” quand ils me par­laient de chasse, or dans d’autres cir­cons­tances l’animal appa­raît déchu au rang le plus bas du cos­mos. […] Il semble que lorsque les chas­seurs se trouvent en inter­ac­tion de face-à-face avec l’ours, ils lui accordent une puis­sance d’agir qua­si sou­ve­raine, alors que, dans la mai­son, l’animal se trouve sou­mis à un ordre topo­lo­gique inté­gré où il perd son auto­no­mie et sa digni­té. Il est alors per­çu comme un ani­mal chto­nien, pas­sant la moi­tié de l’année sous terre et donc asso­cié aux couches basses du monde et, par ana­lo­gie, aux ori­fices infé­rieurs du corps, aux cavi­tés et à la fémi­ni­té et leurs mala­dies. […] dans ces socié­tés à cha­ma­nisme hié­rar­chique, l’ours paraît oscil­ler entre une per­cep­tion “ ani­mique” qui le met à l’honneur et une per­cep­tion “ ana­lo­gique” qui rela­ti­vise son sta­tut quand elle ne le dégrade pas[31]. »

Il sem­ble­rait que dans la mytho­lo­gie grecque l’a­na­lo­gique l’emporte sur l’a­ni­misme, l’hu­main trans­for­mé en ani­mal étant déchu et per­dant son indi­vi­dua­li­té. On ne peut être digne d’Ar­té­mis qu’en res­tant chaste, la perte de la vir­gi­ni­té consti­tuant une chute dans le monde pro­fane de la mai­son­née où la femme grecque, non citoyenne, est sem­blable à l’es­clave.

D’autre part, dès Aris­tote, un autre rap­port à l’a­ni­mal voit le jour. La pra­tique de la chasse à la tanière hiver­nale — l’ours bon­dit hors de sa tanière et se rue vers le pre­mier chas­seur, qui s’apprête à rece­voir sa charge sur la pointe de son épieu — est attes­tée afin de recueillir des obser­va­tions sur la confor­ma­tion des our­sons nou­veau-nés. Aris­tote uti­li­sait des chas­seurs comme infor­ma­teurs[32]. C’est ain­si que l’homme s’oc­troie le droit de tuer pour étu­dier la bête. Une telle pré­ro­ga­tive n’étant pas sans consé­quence sur notre per­cep­tion de l’autre, de l’a­ni­mal et, par exten­sion, de la nature et de la femme.

Chez les Romains, la bête est exhi­bée dans les com­bats de cirque, et les riches et puis­sants s’ap­pro­vi­sionnent auprès de « recru­teurs » spé­cia­li­sés, les urso­rum nego­tia­tores.

Dès 500, l’É­glise sou­haite éli­mi­ner l’ours en orga­ni­sant bat­tues et des­truc­tions mas­sives, mais aus­si le sou­mettre, le dres­ser. L’ours incarne désor­mais de nom­breux vices et tient une place pri­vi­lé­giée au sein du bes­tiaire sata­nique. Dès l’époque caro­lin­gienne, les pré­lats de Ger­ma­nie inter­dirent la consom­ma­tion de viande d’ours, qui rele­vait par trop des usages païens. En 772–773, 782–785 et 794–799, Char­le­magne orga­nise de grands mas­sacres d’ours en Ger­ma­nie, menant une poli­tique géné­rale d’éradication des cultes païens, spé­cia­le­ment ceux qui se tour­naient vers les forces de la nature, pour impo­ser la reli­gion chré­tienne et la civi­li­sa­tion. Des mil­liers d’ours sont mas­sa­crés, des mil­liers d’arbres sont abat­tus, des sources détour­nées, des lieux sacrés trans­for­més en cha­pelles. La crois­sance démo­gra­phique aggrave les défri­che­ments modi­fiant le pay­sage et impo­sant aux ours encore vivants de quit­ter la plaine pour se réfu­gier en mon­tagne. L’ours brun, contrai­re­ment à l’ours des cavernes qui était exclu­si­ve­ment végé­ta­rien, est omni­vore, à l’instar de l’homme. Capable d’a­dap­ter son régime ali­men­taire, l’ours brun d’Eu­rope, car­ni­vore à 80 % pen­dant l’Antiquité, ne consomme aujourd’­hui plus que 15 à 10 % de viande. Dans les Pyré­nées, et mal­gré le car­nage, les ours furent par­tout chez eux dans la chaîne jus­qu’au XVe siècle[33]. Mais des bat­tues furent menées pen­dant des siècles et sans répit. En 1392, dans les Pyré­nées Orien­tales, un édit royal auto­rise les habi­tants d’Es­pou­souille à brû­ler toutes les forêts afin de chas­ser le pré­da­teur. En Ariège, le 19 mai 1737, le conseil poli­tique de cette féo­da­li­té se réunit pour orga­ni­ser deux bat­tues par an avec une amende de trois livres pour celui qui refu­se­rait d’y par­ti­ci­per, et avec trois livres de prime pour celui qui abat un ours. Sou­li­gnons qu’il fal­lut tout de même qua­dru­pler le mon­tant de la prime pour moti­ver les sujets de la baron­nie de Cha­teau-Ver­dun. Mais le besoin d’argent par­ti­cipe à l’ap­pa­ri­tion des chas­seurs de primes qui for­me­ront des géné­ra­tions de tueurs d’ours. En val­lée d’As­ton, trois clans furent res­pon­sables de la dis­pa­ri­tion d’au moins la moi­tié des ours. C’est dans la Haute-Ariège et en Andorre que le car­nage est le plus mas­sif : le sort des ours y est scel­lé dès le XVIIIe siècle. En 1942, c’est le der­nier coup de feu sur un ours arié­geois. Afin d’effrayer les popu­la­tions mais aus­si d’attirer des tou­ristes chas­seurs, les jour­naux exa­gé­raient les dégâts cau­sés par les ours. Exemples : en 1878, en val­lée d’Aure, une famille d’ours aurait dévo­ré soixante-huit bre­bis et huit vaches en trois jours ; en 1880, en val­lée d’Aspe, un rapt de vingt-sept vaches est attri­bué à des ours. La vente des tro­phées consti­tuait éga­le­ment un gagne-pain. Les sei­gneurs et les féo­daux appré­ciaient par­ti­cu­liè­re­ment la chasse à l’ours : plai­sir et pri­vi­lège de l’a­ris­to­cra­tie, affron­ter l’ours tenait non de la néces­si­té mais de l’ex­ploit gra­tuit. Ramon de Navarre, dans son trai­té de chasse Los Para­mien­tos de caza, décrit une jour­née de chasse de l’hi­ver 1165 dans les bois de Ron­ce­vaux : qua­torze ours, seize san­gliers, vingt-deux cerfs, quinze mou­flons, douze isards, qua­rante-quatre lièvres. Gas­ton Fébus, le sei­gneur de Foix et de Béarn au XIVe siècle, vouait une pas­sion à la chasse, et à la chasse à l’ours tout par­ti­cu­liè­re­ment. San­chez VI, roi de Navarre au XIIe siècle, aurait tué qua­torze ours en une seule année. Le droit de chasse fut d’abord un pri­vi­lège de noble. Par la suite, le mono­pole de la chasse fut concé­dé aux offi­ciers de lou­ve­te­rie. La chasse aux ours, san­gliers et cerfs était réser­vée à la cour. Cela dit, des auto­ri­sa­tions pou­vaient être octroyées à condi­tion que la peau et les pattes soient remises aux sei­gneurs. D’autre part, les auto­ri­tés ecclé­sias­tiques, d’ordinaire hos­tiles à tous les spec­tacles d’animaux, firent une excep­tion pour le fauve hon­ni et ne s’opposèrent plus aux exhi­bi­tions des mon­treurs d’ours. Cap­tu­ré, muse­lé et enchaî­né, l’animal accom­pa­gna les jon­gleurs et les bate­leurs de châ­teau en châ­teau, de foire en foire, de mar­ché en mar­ché.

Le mas­sacre des ani­maux sau­vages est inti­me­ment lié au déve­lop­pe­ment de la civi­li­sa­tion, de la royau­té, de la stra­ti­fi­ca­tion sociale. Chaque ani­mal est vidé de sa par­ti­cu­la­ri­té, de son indi­vi­dua­li­té, chaque ren­contre entre un humain et un ours perd de sa sin­gu­la­ri­té. L’a­ni­mal est réduit à l’es­pèce et n’est plus qu’une masse imper­son­nelle qu’il faut contrô­ler, maî­tri­ser, abattre. Deve­nu nui­sible, l’é­ra­di­ca­tion de l’ours, comme celle du loup, devient un gagne-pain pour cer­tains. Mais en mas­sa­crant les espaces sau­vages et ceux qui y vivent, les humains détruisent les rela­tions sin­gu­lières qui les liaient au vivant. En niant l’âme de l’ours qu’il ren­contre et qu’il tue, l’homme perd une part impor­tante de son âme, et devient fou, violent, san­glant, des­truc­teur. Il est signi­fi­ca­tif qu’en­core aujourd’­hui sur le site de la grotte du Regour­dou des ours soient exhi­bés aux visi­teurs. Cette exhi­bi­tion expose notre dif­fi­cul­té à créer une rela­tion saine, pro­fonde et intense avec cet autre mais aus­si avec nous-mêmes. Nous avons cédé une part impor­tante de notre « âme » à une idéo­lo­gie froide et dévas­ta­trice : « La por­no­gra­phie – cou­sine de la sur­veillance, et fille bâtarde de la science – implique la même dyna­mique d’observateur et d’observé, la même dyade d’un sujet inchan­geable regar­dant un objet pou­vant être obser­vé à une dis­tance émo­tion­nelle, la même rela­tion d’observateur puis­sant regar­dant un objet dému­ni[34]. »

Ana Mins­ki


  1. C. Ber­na­dac, Madame de… qui vivait nue, par­mi les ours, au som­met des monts per­dus ; Pas­tou­reau, L’ours. His­toire d’un roi déchu.
  2. L’ours, l’Autre de l’homme, in Études mon­goles… et sibé­riennes, no 11, 1980.
  3. Zachris­son et Ire­gren, Lap­pisch bear graves in nor­thern Swe­den.
  4. op. cit.
  5. R. Mathieu, La patte de l’ours, in L’Homme, XXIV
  6. J. D. Lajoux, L’homme et l’ours ; Les don­nées eth­no­lo­giques du culte de l’ours ; Le culte de l’ours : un sou­ve­nir de la pré­his­toire ?, in Archéo­lo­gia, no 438 ; et Leroi-Gou­rhan, Un voyage chez les Aïnous Hok­kaï­do.
  7. op. cit.
  8. ibid.
  9. Peuple turc de Sibé­rie
  10. C. Sté­pa­noff, Voya­ger dans l’in­vi­sible.
  11. ibid.
  12. L’ours et l’homme
  13. Ces nécro­poles sont connues dès le XIXe siècle, par les récits des mis­sion­naires ou explo­ra­teurs, mais n’ont été décrites qu’en 1974
  14. Le Würm (sa limite infé­rieure est aujourd’­hui géné­ra­le­ment fixée à 115 000 BP, fin du stade iso­to­pique 5).
  15. ibid.
  16. F.E. Koby, Modi­fi­ca­tions que les ours ont fait subir à leurs habi­tats.
  17. op. cit.
  18. Boni­fay, E., L’homme de Nean­der­tal et l’ours (Ursus arc­tos) dans la grotte du Régour­dou (Mon­ti­gnac-sur-Vézère, Dor­dogne, France) », in Tillet, T., et Bin­ford, L. R., L’ours et l’homme.
  19. Bar Yosef, O., et Van­der­meersch, B., Le squeltte mous­té­rien de Keba­ra 2, Cahiers de Paléoan­thro­po­lo­gie, édi­tions du CNRS,
  20. N. Cavan­hié, N., 2007, Étude archéo­zoo­lo­gique et tapho­no­mique des grands car­ni­vores du site paléo­li­thique moyen de Regour­dou (Mon­ti­gnac, Dor­dogne), mémoire de Mas­ter 2, Tou­louse II – Le Mirail.
  21. J. Clottes, La grotte Chau­vet, l’art des ori­gines.
  22. op. cit.
  23. D. Jen­sen, Zoos, le cau­che­mar de la vie en cap­ti­vi­té.
  24. H. Limet, Les ani­maux sau­vages : chasse et diver­tis­se­ment en Méso­po­ta­mie.
  25. Pas­tou­reau, L’ours. His­toire d’un roi déchu.
  26. ibid.
  27. ibid.
  28. C. Ste­pa­noff, Voya­ger dans l’in­vi­sible.
  29. E. Bevan, The God­dess Arte­mis and the Dedi­ca­tion of Bears in Sanc­tua­ries
  30. Erlik : dieu créa­teur des peuples altaïques, nomades d’A­sie cen­trale, tels que les Kha­kas.
  31. C. Ste­pa­noff, Voya­ger dans l’in­vi­sible.
  32. M. Man­quat, Aris­tote natu­ra­liste.
  33. Oli­vier de Mar­liave, His­toire de l’ours dans les Pyré­nées, de la Pré­his­toire à la réin­tro­duc­tion.
  34. Wel­come to the Machine : Science, Sur­veillance, and the Culture of Control, Der­rick Jen­sen

Enfant de la chimère

à Fan­to­mette

             1.

L’ourse est morte dans la nuit, des guêpes sont sur les chairs et le bour­don­ne­ment de la curée est insup­por­table. Je rem­plis un saut des vis­cères pour atti­rer les guêpes dans le jar­din et com­mence à tra­vailler la peau, raclant les mor­ceaux de chair et le maxi­mum de gras, atten­tive à ne pas la déchi­rer. Je fabrique un cadre en bois pour l’é­tendre. Sous le jour décli­nant, j’en­terre les vis­cères au pied de l’if et rentre enfin, après cinq longues heures d’é­char­nage et de raclage. Je ne peux rien man­ger. Un vrom­bis­se­ment règne dans mon crâne et réflé­chir m’est impos­sible. Face au miroir mon visage  semble le même mal­gré des grif­fures sur la joue gauche, non, sur la joue droite… les grif­fures voyagent comme des vers ter­rés sous la peau. Cela brûle un peu.

Dehors la tra­mon­tane tem­pête, sou­le­vant le sable qui se rue contre les fenêtres. La nuit mugit sous le sou­rire sar­do­nique d’une jeune lune. Je m’al­longe, le ventre vide et le cer­veau assailli par des pen­sées déri­soires. Les fron­dai­sons jappent et la mai­son, de la cave au gre­nier, couine et geint. Je m’en­fonce len­te­ment dans le som­meil. Le monde du rêve est sem­blable à ma veille où une ombre sur­git de la forêt pour heur­ter la voi­ture et mou­rir dans le garage. Mon cœur s’af­fole. Mon corps est lourd. Mes yeux ont beau scru­ter l’obs­cu­ri­té ma gorge ne se des­serre pas. L’an­goisse m’é­touffe, l’ourse est au pied du lit. Ma tête rivée au mate­las ne me per­met pas de la voir mais je la sens. Elle s’a­grippe à mes orteils pour m’emporter dans sa nuit. Je crie enfin. Un petit cri, un coui­ne­ment. Je me réveille. L’an­goisse m’é­crase les côtes mais mal­gré elle une force irré­pres­sible me conduit vers la peau. Je la prends dans mes mains. La tra­mon­tane et le sable l’ont par­fai­te­ment tan­née, elle est souple et sent l’o­rage. Je ris, et d’un simple geste la revêt.

            2.

Chaque pore de la peau s’a­bouche aux miens et, en une bruyante suc­cion, aspire mon corps, mes muscles et mon sque­lette que ma gueule allon­gée vomit entre mes deux pattes avant. Mon esprit semble être le même dans ce nou­veau corps qui ne me gêne pas. Bien au contraire, être à quatre pattes et pou­voir remuer ma truffe me rend joyeuse. Je découvre les exha­lai­sons des feuilles sèches. Le jar­din est une véri­table mine à sen­sa­tions et je hume, lèche, scrute, savoure, en nomade errant de pla­nète en pla­nète. Je m’é­loigne de la mai­son et je cours, expé­ri­men­tant ma qua­dru­pé­die.

La vitesse m’en­ivre et je joue avec elle, alter­nant les temps d’ar­rêt brusque, les sauts de côtés, les rondes et les caval­cades. Hale­tante, je me désal­tère à un ruis­seau. Je sens le vent agi­ter mes poils, j’en­tends la cognée du pic vert, son bec trouant l’é­corce, le cra­que­ment de l’é­corce, le trem­ble­ment des branches. Des mouches se posent sur mon museau, vrom­bissent dans mes narines. Elles me cha­touillent et m’a­gacent un peu mais le bruis­se­ment de l’hu­mus me récon­forte. Je ferme les yeux, plonge ma gueule entre mes pattes et m’en­dors.

Je me rêve eau, vent, herbe… de vieux sou­ve­nirs s’a­gitent dans la lumière aveu­glante d’une clai­rière. J’y per­çois une ombre mas­sive et une odeur fami­lière. De l’obs­cu­ri­té humide et froide qui me pro­tège, je me rue vers cette masse lumi­neuse, chaude et récon­for­tante. Nous sommes deux, deux our­sons à quit­ter la caverne pour rejoindre notre mère. Son visage est taché de sang. Nous léchons son museau et ses pau­pières au goût âpre. Nous cou­rons, mon frère et moi, sau­tons sur les pierres du tor­rent, glis­sons, cha­hu­tons. Notre mère, aga­cée, nous attrape par la nuque, nous dépose sur la berge et nous lèche pour nous cal­mer. Mais nous sommes de plus en plus curieux et intré­pides. Nous vou­lons décou­vrir le ter­ri­toire qui s’ouvre chaque jour davan­tage. Nos sens s’ai­guisent, nos muscles se déve­loppent, notre assu­rance et notre désin­vol­ture. Nous nous gavons de baies, de racines et appre­nons à nous tenir debout pour nous ruer sur les petits mam­mi­fères. Nous les flai­rons, guet­tons l’af­fo­le­ment de leur cœur et, dans notre puis­sante mâchoire, nous les déchi­que­tons.

Notre pre­mière fugue a été fatale pour mon frère. Il s’est écra­sé sur les rochers. J’ai regar­dé long­temps son corps immo­bile. Il res­sem­blait à une fleur suin­tante enva­his­sant les pierres. Ma mère m’a léché pour me récon­for­ter et se récon­for­ter elle-même. Depuis, un grand vide m’a enva­hi. Il ne me quit­te­ra jamais, ce trou béant accou­plé à mon ombre. Il s’a­gran­di­ra même avec le départ de ma mère. La clai­rière s’é­loigne, j’erre à pré­sent dans un ter­ri­toire ambi­va­lent, par­fois doux et volup­tueux, par­fois cruel et agres­sif. Accom­pa­gnée des oiseaux, des insectes, des arbres, de l’eau et des pierres, je par­tage ma faim, mes repos, mes émer­veille­ments avec ces êtres si proches et dif­fé­rents. Sou­dain, des ombres s’ap­prochent len­te­ment, elles rôdent en quête d’une proie. Je suis aux aguets, ter­rée et trem­blante sous un buis­son. Les ombres sont de plus en plus proches, la peur se che­ville à mon corps. Je suis une proie, mon effroi est ter­rible. Je gémis, m’a­gite…  Je grogne et me réveille enfin.

Après quelques secondes et un bâille­ment apai­sant je reviens à moi. La faim me tenaille et mal­gré la séche­resse de ma bouche un filet de salive coule à mes com­mis­sures. Je me redresse et hume l’air. Des trous d’ar­gile émerge sou­dain l’o­deur suave et envoû­tante d’un petit mam­mi­fère. Je me dresse alors sur mes pattes arrière et me rue sur cet amas de chair et de sang qui pal­pite sous la peau. Mes canines s’en­foncent et s’ac­crochent à la tra­chée sai­gnante. Je me sens autre, trou­blée et secouée par ce corps ago­ni­sant sous mes crocs. Empor­tée par le vacarme de la tachy­car­die, la pul­sa­tion des tempes, la dila­ta­tion des pupilles et la pres­sion des mâchoires, je ne lâche pas prise, ma vie dépend de celle que je tue sous ma dent. Dans un même élan je dévore une par­tie de ma vic­time. La faim s’a­paise et le monde réap­pa­raît en bruis­se­ments d’ailes et croas­se­ments.

            3.

Les sou­ve­nirs de l’ourse sont à pré­sent les miens et ils épousent si par­fai­te­ment mes sou­ve­nirs d’hu­maine qu’il m’est impos­sible de m’i­ma­gi­ner autre que je suis à pré­sent. Mal­gré les tiques et les puces qui me dévorent, et cette déman­geai­son ter­rible que les grands arbres peinent à cal­mer, je me sens liée à cette pla­nète per­due par­mi les étoiles, à cet amas de pous­sière stel­laire vibrant dans un silence de mille mil­liards d’an­nées. Et mal­gré la conscience abrupte de la mort, je sou­ris, béate. Jamais, humaine, je ne m’é­tais sen­tie si pré­sente à la vie. Je glane des baies et des racines et par­fois je tue. Les papillons de nuit sont mes prin­ci­pales vic­times. L’in­son­dable désar­roi de ceux qui suc­combent sous ma langue se dis­tille en une tris­tesse tout aus­si abys­sale. Et cette mélan­co­lie s’accroît lors­qu’un petit mam­mi­fère croise mon che­min. Quand le sang recouvre mon museau, mon front et mes oreilles, la sus­ten­ta­tion devient ce masque de sang qui recou­vrait le visage de ma mère, masque des car­ni­vores dont la filia­tion est aus­si vaste que l’o­céan. Dans ces moments-là, je suis autre, comme à l’ap­pa­ri­tion d’un mâle à cer­taines périodes. Mon corps est par­cou­ru de pico­te­ments mul­tiples, mes veines et mes nerfs tremblent, mon cœur s’af­fole. Il n’y a de repos pos­sible qu’a­près l’ac­cou­ple­ment.

Depuis quelques temps, un mâle m’ac­com­pagne, c’est agréable mais la soli­tude me manque.

Je suis pleine, lourde, fati­guée. Je me réfu­gie dans la caverne qui m’a vu naître. Mes petits sont ché­tifs, glabres et aveugles. Ces corps si dému­nis se sont for­més dans ma chair. Il y a un peu de moi en eux et pour­tant ils sont si dif­fé­rents. Sur mes mamelles je sens la gour­man­dise de l’un, la tris­tesse de l’autre. Leur chair et leurs os ruis­sellent d’une vie têtue et conta­gieuse, d’une lumière étrange et sin­gu­lière. Je dois les pro­té­ger, les aider à gran­dir. La lueur enfouie dans leurs yeux aveugles est riche de pro­messes mal­gré les souf­frances qui accom­pagnent les êtres de pas­sage.

Je me suis appro­chée d’une mai­son cette nuit. Je ne regrette pas ma vie humaine. Mal­gré la mala­die qui aujourd’­hui m’é­puise et me ronge, la richesse de ma vie d’ourse n’a pas de prix. Je m’al­longe, fixant les lumières pro­ve­nant de la mai­son. Mon ventre est dou­lou­reux, froid et cou­pant comme un rat lacé­rant l’in­té­rieur. Som­no­lente, assom­mée par la dou­leur, un sen­ti­ment pres­sant d’in­sé­cu­ri­té m’as­saille mol­le­ment. Je me redresse et m’é­loigne pour me réfu­gier dans l’obs­cu­ri­té de la forêt. Calme à nou­veau sous les fron­dai­sons, je goûte le sang qui perle à ma bouche. Ce sang ne me plaît pas, il a le goût de la fin. La dou­leur au flanc s’ai­guise, il me semble que j’im­plose et que mon sang, jaillit d’on ne sait où, humi­di­fie mes poils et l’herbe. Les insectes, ces com­pa­gnons voraces et bavards, se ruent sur mes plaies. Ma dou­leur croît, je n’ai qu’elle, je n’ai plus qu’elle. Je me perds dans cette dou­leur qui gémit à tra­vers ma gorge. Aucune fuite n’est pos­sible. Je suis nerfs qui tres­sautent et plaie qui pulse. Je sombre, je sombre len­te­ment. Mon sang est comme un sable mou­vant qui m’étouffe et me noie.

Ana Mins­ki

Contri­bu­tor
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