« .. la cage est deve­nue oiseau
et s´est envo­lée
et mon cœur est deve­nu fou
il hurle à la mort
et sou­rit à mes délires
à l´insu du vent… »

(Alexan­dra Pizar­nik, Le réveil)

Dans son essai, Habi­ter en oiseaux, publié dans la col­lec­tion Mondes sau­vages des édi­tions Actes Sud, Vin­ciane Des­pret ques­tionne la manière dont les oiseaux coha­bitent entre eux mais aus­si avec leur envi­ron­ne­ment pour ten­ter de répondre à la ques­tion : « Qu’est-ce que serait un ter­ri­toire du point de vue des ani­maux ? »

À par­tir des ana­lyses, obser­va­tions et recherches orni­tho­lo­giques, elle s’efforce de prê­ter atten­tion à ce qui importe aux oiseaux afin de com­prendre leur mode d’être en tant qu’individus conscients de par­ta­ger un monde avec d’autres êtres. Son objec­tif est de « rompre avec la sor­dide habi­tude de mettre l’humain [l’homme] au centre du monde » et de s’intéresser davan­tage aux dif­fé­rences, mêmes infimes, qu’à l’élaboration de modèles uni­fiants.

L’oiseau encagé, l’homme enragé 

Liée aux arts de la chasse et à la fau­con­ne­rie, l’oisellerie se déve­loppe en vue de pro­té­ger les mois­sons. À par­tir du XVIIe siècle, un engoue­ment pour les volières et les oiseaux chan­teurs accroît consi­dé­ra­ble­ment la cap­ture d’oiseaux. Les oiseaux chan­teurs sont bien sou­vent des oiseaux ter­ri­to­riaux, il n’est donc pas éton­nant que cet engoue­ment pour les volières coïn­cide avec l’apparition dans la lit­té­ra­ture orni­tho­lo­gique du terme « ter­ri­toire ». L’acte de ter­ri­to­ria­li­sa­tion des oiseaux, par oppo­si­tion à la plu­part des mam­mi­fères qui optent pour une pré­sence évo­quée sou­vent par des lais­sés, est spec­ta­cu­laire, c’est le moment où ils sont donc le plus faci­le­ment obser­vables. Autre coïn­ci­dence, l’encagement et la théo­ri­sa­tion du ter­ri­toire se déve­loppent en même temps que les com­muns sont acca­pa­rés par une mino­ri­té qui expro­prie et réduit l’usage de la terre à un seul concept, celui de la pro­prié­té . Le mot ter­ri­toire pos­sède donc dès ses débuts une « conno­ta­tion très mar­quée de “pro­prié­té exclu­sive dont on s’empare” ».

« En deux mots, cette notion se déve­loppe à par­tir de Gro­tius et du droit natu­rel, quoiqu’elle plonge ses racines dans la théo­lo­gie du XVIe. Elle redé­fi­nit le droit de pro­prié­té comme un droit indi­vi­duel et repose à la fois sur l’idée d’un contrat qui redé­fi­nit les humains comme des indi­vi­dus et non des êtres sociaux (la “pro­prié­té” du droit romain résul­tait d’un par­tage et non de l’acte indi­vi­duel, un par­tage sanc­tion­né par la loi, les cou­tumes et les tri­bu­naux), sur de nou­velles tech­niques de mise en valeur de la terre qui exigent que cette terre soit déli­mi­tée et que sa pos­ses­sion soit garan­tie, et sur une théo­rie phi­lo­so­phique du sujet, celle de l’individualisme pos­ses­sif qui recon­fi­gure la socié­té poli­tique comme un dis­po­si­tif de pro­tec­tion de la pro­prié­té des indi­vi­dus. On connaît les consé­quences dra­ma­tiques de cette nou­velle concep­tion de la pro­prié­té, ce qu’elle a favo­ri­sé et ce qu’elle a détruit. On connaît l’histoire des enclo­sures, l’expulsion des com­mu­nau­tés pay­sannes des terres dont elles avaient jouis­sance cou­tu­mière et l’interdit qui les a frap­pées de pré­le­ver dans les forêts les res­sources essen­tielles à leur vie. Avec cette nou­velle concep­tion de la pro­prié­té, on assiste à l’éradication de ce qu’on appelle aujourd’hui les com­mons, qui fai­saient l’objet d’usages col­lec­tifs, coor­don­nés et auto-orga­ni­sés de res­sources com­munes, comme des canaux d’irrigation, des pâtures com­munes, des forêts. »

Les oiseaux sont mis en cage au même rythme que la diver­si­té d’usages de la terre dis­pa­raît, empor­tant peu à peu nos poten­tia­li­tés de coha­bi­ta­tion, rédui­sant l’usage de la terre à des droits de pro­prié­té qui en rendent l’accès tou­jours plus exclu­sif et qui auto­risent cer­tains à en abu­ser. L’accaparement des oiseaux est tout aus­si bru­tal et violent que l’accaparement des terres. Des hommes enferment les oiseaux et en abusent, enferment des chants et en abusent, expro­prient des hommes, des femmes et des enfants et en abusent, trans­for­mant tou­jours plus les êtres et les choses en objets de pou­voir et en pro­duits de luxe.

À par­tir des années 1960 l’obsession pour les modèles mathé­ma­tiques, la ratio­na­li­sa­tion et la for­ma­li­sa­tion, va conduire les cher­cheurs à cal­cu­ler les coûts et les béné­fices de chaque stra­té­gie com­por­te­men­tale.

« Les stra­té­gies ter­ri­to­riales vont consti­tuer un objet pri­vi­lé­gié. Au fait de tenir, ou de défendre, un ter­ri­toire sont asso­ciés des coûts, en termes d’énergie dépen­sée pour sa sur­veillance et le main­tien des fron­tières, pour les com­por­te­ments d’exhibition et d’avertissements, les com­por­te­ments agres­sifs et les risques pris pour exclure les rivaux. Les béné­fices sont cal­cu­lés selon la pos­si­bi­li­té d’accès à des res­sources limi­tées, y com­pris les femelles. En assi­gnant le rôle de fonc­tions à ces béné­fices (ali­men­taires, de repro­duc­tion ou de régu­la­tion de la den­si­té) et en pon­dé­rant ces der­niers de valeurs esti­mées de coûts, les modèles per­mettent d’élaborer des “stra­té­gies stables du point de vue évo­lu­tion­naire” et donc de mathé­ma­ti­ser les his­toires. Il y a quand même des règles et des lois dans cette affaire. On va enfin se défaire de cette incor­ri­gible diver­si­té, de ces vies indi­vi­duelles si indis­ci­pli­nées, de ces cir­cons­tances qui gâchent l’unité des tableaux et de cet appé­tit conster­nant des vivants pour les varia­tions. On a trou­vé un conver­tis­seur uni­ver­sel, l’économie, on va enfin pou­voir uni­fier théo­ri­que­ment les ter­ri­toires. »

Les oiseaux, et plus géné­ra­le­ment tout le règne ani­mal (humain inclus), n’apparaissent plus que sous la forme de graphes, d’équations, de courbes et de camem­berts. Le fac­teur res­sources ali­men­taires prend le pas sur tous les autres fac­teurs invi­si­bi­li­sant et négli­geant les fac­teurs sociaux et émo­tion­nels. À cela, s’ajoute la théo­rie de la régu­la­tion de la popu­la­tion qui va voir plu­sieurs orni­tho­logues inven­ter et renou­ve­ler (cau­tion scien­ti­fique oblige) des tests expé­ri­men­taux meur­triers :

« En 1949, les orni­tho­logues Robert Ste­wart et John Aldrich étu­dient les oiseaux de forêt du Maine. En connexion avec une autre recherche, pré­cisent-ils, ils ont pu accu­mu­ler une somme consi­dé­rable d’informations concer­nant la dyna­mique popu­la­tion­nelle des oiseaux d’une forêt proche du lac Cross, dans le Nord de l’État. L’autre recherche à laquelle ils font allu­sion por­tait sur le contrôle effec­tif qu’exercent les oiseaux sur une che­nille para­site des bour­geons de sapins, éga­le­ment affu­blée en fran­çais du nom déso­pi­lant de “tor­deuse des bour­geons de l’épinette”, dont les oiseaux se nour­rissent. Les cher­cheurs ne pré­cisent pas ce que je décou­vri­rai par ailleurs : cette recherche est en fait com­man­di­tée et finan­cée par l’industrie qui contrôle la pro­duc­tion du bois dans les forêts du Nord du Maine. Je nous épargne les détails, pour en gar­der les grandes lignes. Le pro­jet de Ste­wart et Aldrich ambi­tion­nait de tuer tous les oiseaux, pen­dant la période de repro­duc­tion, dans une aire don­née, l’aire dite expé­ri­men­tale, et de lais­ser une autre aire de dimen­sion simi­laire intacte (le site de contrôle). Le mas­sacre prit des pro­por­tions apo­ca­lyp­tiques : chaque fois qu’un mâle était tué, un autre venait le rem­pla­cer. Plus du double des mâles pré­sents au pre­mier recen­se­ment, toutes espèces confon­dues, ont fini par être éli­mi­nés. »

Le com­por­te­ment des oiseaux chan­teurs, tant chas­sés par les oise­liers, a long­temps été décrit en termes mili­taires et guer­riers : conflits, défense, agres­si­vi­té. Le ter­ri­toire est per­çu comme un lieu de com­pé­ti­tion en vue de s’accaparer les femelles et les res­sources, pour­tant, dès les années 1920, Hen­ry Eliot Howard, un orni­tho­logue bri­tan­nique, contes­tait vive­ment cette hypo­thèse :

« Il écrit d’ailleurs qu’elle n’a pu tenir qu’aussi long­temps qu’on a pen­sé que les conflits étaient l’affaire des seuls mâles. Or, dans cer­taines espèces, dit-il, les femelles se battent avec les femelles, les couples avec les couples, ou par­fois même un couple peut atta­quer un mâle ou une femelle soli­taire. Et com­ment com­prendre que chez les espèces qui se déplacent pour rejoindre les sites de repro­duc­tion, les mâles arrivent par­fois bien avant les femelles et com­mencent tout de suite les hos­ti­li­tés ? Le com­por­te­ment ter­ri­to­rial reste mal­gré tout une affaire de mâles : si les femelles, dit Howard, se com­por­taient de la même manière et s’isolaient, ils ne se ren­con­tre­raient jamais. »

C’est aus­si parce que l’agressivité a été asso­ciée, dès le début, au ter­ri­toire. Le ter­ri­toire est ce qui per­met­trait de régu­ler l’agression en répar­tis­sant les ani­maux dans l’espace, à dis­tance les uns des autres. Cette vision conflic­tuelle du ter­ri­toire domine encore. Bien qu’elle ne se confonde pas avec l’appropriation ter­ri­to­riale de la civi­li­sa­tion capi­ta­liste, cer­tains intel­lec­tuels n’hésitent pas à trans­po­ser nos concepts, nos usages et nos caté­go­ries de la socié­té à la nature, pour les appli­quer en retour à la socié­té, uni­fiant et natu­ra­li­sant ces caté­go­ries, orga­ni­sa­tions ou usages. Ain­si « tous les ani­maux » est une locu­tion dont il est bon de se méfier, bien sou­vent mise en avant par les adeptes des expli­ca­tions sim­plistes qui dési­rent réduire les com­por­te­ments ani­maux, humains com­pris, à l’inné dont, en véri­té, nous igno­rons tout. Il est bon de rap­pe­ler que les socié­tés ani­males ne peuvent ser­vir de modèle ou de cau­tion pour défi­nir une quel­conque nature. Contrai­re­ment à ce qu’affirment les fana­tiques des caté­go­ri­sa­tions, V. Des­pret expose clai­re­ment dans son livre, pour ceux qui dou­te­raient encore, la grande com­plexi­té des agen­ce­ments sociaux mis en place par les ani­maux. C’est ain­si que chez les oiseaux, au sein d’une même espèce et au cours de la même période, il est pos­sible d’observer des usages du ter­ri­toire très dif­fé­rents. Chez cer­taines espèces, les usages varient selon l’âge, le sexe, l’habitat ou la den­si­té de la popu­la­tion :

« […] les cas­si­cans flû­teurs, une espèce de pie aus­tra­lienne, peuvent vivre en groupes ter­ri­to­riaux stables de 2 à 10 indi­vi­dus, dont un maxi­mum de trois couples sera habi­li­té à se repro­duire – quoiqu’une sous-espèce de l’ouest de l’Australie forme des groupes allant jusqu’à 26 indi­vi­dus, dont 6 mâles ayant quant à eux adop­té le régime de la poly­ga­mie. Chez les cas­si­cans flû­teurs, les groupes eux-mêmes dif­fèrent. L’ornithologue écos­sais Robert Car­rick, qui les a étu­diés à la fin des années 1950 en Aus­tra­lie, a recen­sé quatre types d’organisations, dans un même site. D’une part, il observe des groupes per­ma­nents qui sont bien sta­bi­li­sés sur des ter­ri­toires vastes dont la nour­ri­ture est abon­dante. Des groupes dits “mar­gi­naux” occupent des zones plus pauvres. On ren­contre éga­le­ment, dit-il, des groupes “mobiles”, qui se déplacent entre les sites de nour­ris­sage et ceux de nidi­fi­ca­tion, et des groupes “ouverts”, qui se forment dans les pâtu­rages et dorment dans une forêt éloi­gnée d’un peu plus d’un kilo­mètre. Ces der­niers ne sont pas ter­ri­to­riaux, ne nidi­fient pas, et seraient en par­tie consti­tués d’oiseaux de col­lec­tifs qui se seraient sépa­rés – la perte d’un mâle domi­nant dans un groupe conduit sou­vent à son démem­bre­ment. »

Cer­tains orni­tho­logues, mal­heu­reu­se­ment trop rares, ne craignent pas d’affirmer que : « Les ani­maux vivent dans des endroits don­nés parce qu’ils les aiment. La fami­lia­ri­té avec une par­celle de terre per­met à l’animal de l’utiliser de manière avan­ta­geuse pour son confort et son bien-être1. »

Le devenir oiseaux des territoires 

Vin­ciane Des­pret s’inspire du livre Mille pla­teaux, écrit à « quatre mains » par Deleuze et Guat­ta­ri, pour décrire les actes de ter­ri­to­ria­li­sa­tion des oiseaux, ter­ri­to­ria­li­sa­tion qui se dévoile à elle au fil de ses lec­tures. Les ter­ri­toires appa­raissent peu à peu comme des êtres doués de poten­tia­li­tés, de puis­sances et de forces, ils sont « matière à expres­sion ». Les oiseaux et les ter­ri­toires com­posent ensemble des socié­tés hybrides, terme de plus en plus uti­li­sé de nos jours pour qua­li­fier le rôle actif des ani­maux et des ter­ri­toires, eux-mêmes doués de force et d’agentivité. C’est que les oiseaux, faut-il le rap­pe­ler, ne sont pas des machines à gazouiller. Êtres vivants, com­plexes, sen­sibles, ils expriment des dési­rs, des choix, une liber­té que le milieu scien­ti­fique – eth­no­lo­gique, phi­lo­so­phique, uni­ver­si­taire – a trop long­temps négli­gés. Il est par ailleurs signi­fi­ca­tif que Vin­ciane Des­pret s’appuie sur des obser­va­tions consi­gnées par des ama­teurs. Ces der­niers ont su res­ter atten­tifs à la sin­gu­la­ri­té des indi­vi­dus ren­con­trés. Elle accorde une place impor­tante aux tra­vaux de Mar­ga­ret Nice qui s’intéressait à la bio­gra­phie des bruants aux­quels elle s’était atta­chée. En 1932, elle bagua cent-trente-six bruants, mâles et femelles, pour pou­voir les obser­ver indi­vi­duel­le­ment et décou­vrir ain­si des vies par­ti­cu­lières, des affec­tions à des lieux.

« Nice découvre que les rela­tions per­son­nelles pour­raient comp­ter, ce qui expli­que­rait le fait que cer­tains rési­dents d’hiver sont par­fois tolé­rés sur un ter­ri­toire en cours d’installation, que là où l’on devrait s’attendre à des conflits, on voit d’autres arran­ge­ments, comme lorsqu’un résident d’été, de retour de migra­tion et trou­vant un congé­nère ins­tal­lé, pré­fère visi­ble­ment aller ailleurs que de chas­ser ce der­nier. »

Mar­ga­ret Nice remarque éga­le­ment que l’esbroufe est bien sou­vent plus impor­tante que l’action : « plus le spec­tacle est impres­sion­nant, moins sérieuse sera la ren­contre ». Le conflit serait ain­si de l’ordre du simu­lacre, une confir­ma­tion que le ter­ri­toire et l’oiseau sont en accord, qu’ils se pos­sèdent bien mutuel­le­ment, l’un et l’autre s’harmonisant en rythme, gestes et cou­leurs pour infor­mer l’intrus que cet endroit-là est déjà pos­sé­dé.

Bar­ba­ra Blan­chard, qui étu­die à la même époque les bruants à cou­ronne blanche en Cali­for­nie, observe qu’une famille com­po­sée de trois oiseaux a sub­di­vi­sé le ter­ri­toire en deux par­ties, cha­cune occu­pée exclu­si­ve­ment par un des bruants. Les dis­putes sont inces­santes, ils ne cessent de chan­ter et de s’attaquer et, contre toute attente, elle découvre que ce sont des femelles : « Si je ne les avais baguées, j’aurais pen­sé que j’observais une dis­pute de fron­tières entre deux mâles. »

Les orni­tho­logues ama­trices sont davan­tage res­pec­tueuses des condi­tions de vie natu­relles des oiseaux, plus atten­tives aux formes d’associations, et rendent ain­si visible ce que les pro­fes­sion­nels négligent, davan­tage absor­bés par les for­ma­li­sa­tions scien­ti­fiques, uni­ver­si­taires et ins­ti­tu­tion­nelles.

À par­tir des années 1940, des éco­logues vont éga­le­ment accor­der plus d’importance aux asso­cia­tions qu’aux conflits, recon­nais­sant l’importance de ces der­nières dans tout le règne du vivant, des bac­té­ries à « la pluie d’organismes morts qui tombent de la sur­face de l’océan et per­mettent de ce fait le déve­lop­pe­ment de la vie dans les grandes pro­fon­deurs obs­cures de la mer2 ».

John May­nard Smith, bio­lo­giste de l’évolution et géné­ti­cien, consi­dère les oiseaux comme des « ani­maux fon­da­men­ta­le­ment sociaux ». La socia­li­té n’est pas une excep­tion mais la règle, l’acte de ter­ri­to­ria­li­sa­tion est donc un acte fon­da­men­ta­le­ment social. Les oiseaux arpentent le ter­ri­toire, éta­blissent un réseau avec le voi­si­nage. Les fron­tières sont davan­tage des lieux de négo­cia­tions que de conflits.

Louis Lefebvre, orni­tho­logue cana­dien, a ras­sem­blé de nom­breuses anec­dotes de com­por­te­ments inven­tifs :

« Il a décou­vert, par­mi les cen­taines d’exemples, qu’un labbe antarc­tique, oiseau pré­da­teur marin, s’était mêlé à des bébés phoques pour siro­ter le lait de leur mère, qu’un oiseau vacher s’aidait d’une brin­dille pour pico­rer des bouses de vache, que des hérons verts uti­lisent des insectes pour appâts en les dépo­sant à la sur­face de l’eau pour atti­rer les pois­sons, qu’un goé­land a tué un lapin avec la tech­nique habi­tuelle du lâcher en hau­teur des coquillages pour qu’ils se brisent, ou encore que des vau­tours, pen­dant la guerre de libé­ra­tion au Zim­babwe, se per­chaient sur les clô­tures de fils bar­be­lés des champs de mines et y atten­daient que des gazelles ou d’autres her­bi­vores se fassent pié­ger. »

S’inspirant éga­le­ment du livre Le Sens artis­tique des ani­maux d’Étienne Sou­riau, Vin­ciane Des­pret décrit les ter­ri­toires comme des lieux mélo­diques où tout devient rythme, « motifs et contre­points ». Les ter­ri­toires créent, affectent ceux qui les arpentent, ceux qui y tissent leurs envols et chants. L’appropriation d’un lieu tel que David Lapou­jade l’écrit à pro­pos de Sou­riau : « pos­sé­der ne consiste pas à s’approprier un bien ou un être. L’appropriation concerne, non pas la pro­prié­té mais le propre. Le verbe de l’appropriation ne doit pas s’employer à la voix pro­no­mi­nale, mais à la voix active : pos­sé­der ce n’est pas s’approprier, mais appro­prier à…, c’est-à-dire faire exis­ter en propre3 ».

La fiction-panier contre la technologie virile

« Loin de moi l’idée de négli­ger le rôle des tech­niques ou de déni­grer l’intérêt qu’elles pré­sentent pour elles-mêmes et pour la manière dont elles nous ont façon­nés. Homo faber. Mais me revient en mémoire cette insur­rec­tion magique contre les grandes épo­pées viriles, cet anti­dote au poi­son épique de l’homme conqué­rant fabri­ca­teur d’armes que fut la nou­velle d’Ursula Le Guin, The Car­rier Bag Theo­ry of Fic­tion, que l’on peut tra­duire par La Théo­rie de la fic­tion-panier. Le Guin y plaide pour d’autres his­toires et, notam­ment, des his­toires d’inventions de “conte­nants”, d’enveloppes, ces choses pré­cieuses et fra­giles qui per­mettent de gar­der, de trans­por­ter, de pro­té­ger, d’apporter quelque chose à quelqu’un : “une feuille, une gourde, un filet, une écharpe, un pot, une boîte, un conte­neur. Un conte­nant. Un réci­pient.” Des choses qui prennent soin des êtres et des choses. »

Je regrette pour ma part que le livre ne soit pas plus cri­tique de cette viri­li­té toxique trans­mise par le grand récit tech­no­lo­gique qui façonne Gyno-homo faber. On ne s’en sor­ti­ra pas en pri­vi­lé­giant sim­ple­ment un dis­cours au détri­ment de l’autre. Bien que la théo­rie d’Ursula K. Le Guin importe pour façon­ner un nou­vel ima­gi­naire et por­ter atten­tion aux ter­ri­toires et aux autres, il est dan­ge­reux de ne pas prê­ter garde au deve­nir-pri­son du panier. Ne pas inter­ro­ger la tech­no­lo­gie c’est aus­si faire l’économie d’une cri­tique de notre obses­sion pour l’intrusion dans le monde de l’autre.

Des­pret écrit que l’oisellerie, comme tout art de la chasse, deman­dait «  de la ruse et une connais­sance intime de leurs habi­tudes [celles des oiseaux]. » L’art de la chasse et celui de la « connais­sance intime » des ani­maux seraient ain­si inti­me­ment liés, comme si la néces­si­té de tuer ou de cap­tu­rer était un outil de « connais­sance intime ». Si pis­ter un ani­mal peut nous per­mettre d’accumuler des infor­ma­tions sur ses habi­tudes et nous per­mettre ain­si de l’approcher pour le tuer ou le cap­tu­rer, ces infor­ma­tions – l’histoire de l’éthologie et la grande majo­ri­té des chas­seurs de nos socié­tés modernes le prouvent – ne nous per­mettent pas d’appréhender la com­plexe sub­jec­ti­vi­té d’un être vivant. Pour­tant, cer­tains auteurs affirment encore aujourd’hui que la chasse est la prin­ci­pale cause du déve­lop­pe­ment de la sym­pa­thie de l’humain envers les autres espèces. Au mépris, par exemple, de ce que nous apprennent les pein­tures paléo­li­thiques qui repré­sentent très majo­ri­tai­re­ment des ani­maux qui n’ont pas été chas­sés par les humains qui les ont peint. Peut-être devrions-nous plu­tôt accor­der davan­tage d’importance à la fas­ci­na­tion que ces autres exercent, une fas­ci­na­tion tein­tée d’admiration, d’affection et d’esthétisme dans le déve­lop­pe­ment de notre sym­pa­thie en dehors de toute uti­li­té ali­men­taire. Renouer ain­si avec une curio­si­té qui ne serait pas pré­da­trice mais contem­pla­tive, rêveuse, affec­tueuse. Remettre la chasse et le mythe du Grand pré­da­teur qui la sous-tend à sa place, recon­naître que l’empathie pour le vivant – ani­maux ou végé­taux — s’apprend bien avant l’apprentissage de la chasse et de la cueillette.

En outre, elle rap­porte le chan­ge­ment de pers­pec­tive qui eut lieu chez les spé­cia­listes des guêpes consta­tant qu’elles ne res­tent pas tou­jours dans le même nid, 56 % d’entre elles s’installant dans d’autres com­mu­nau­tés, s’adaptant et par­ti­ci­pant aux acti­vi­tés col­lec­tives.

« Cette décou­verte, en fait, est liée à un tout nou­vel équi­pe­ment tech­no­lo­gique qui a consis­té à équi­per cer­taines guêpes d’un petit sys­tème de radio col­lé sur le tho­rax. Celui-ci déclenche un œil élec­tro­nique situé à l’entrée de chaque nid à chaque fois qu’une guêpe por­teuse de balise entre ou sort. »

Tout ce « nou­vel équi­pe­ment tech­no­lo­gique » nous est tou­jours ven­du en tant que moyen d’améliorer la san­té ou la connais­sance, comme si ces deux aspects de la vie humaine ne pou­vaient être satis­faits qu’au moyen du sys­tème tech­no­lo­gique. Mais au-delà de ce pro­blème tech­no­lo­gique — qui implique de se deman­der com­ment ces tech­no­lo­gies sont faites —, pour­quoi cette pro­pen­sion à tou­jours vou­loir aller plus loin dans l’invasion du monde de l’Autre ? Cette obses­sion pour voir l’autre et qui tou­jours l’objectivise.

Vin­ciane Des­pret écrit l’importance de la « bifur­ca­tion de la nature » de Whi­te­head, dis­tin­guant deux ordres de la nature : ce qui est appa­rent et «  les élé­ments per­ti­nents à connaître dans le pro­ces­sus de connais­sance [qui] sont tou­jours cachés ». Cette oppo­si­tion entre l’apparence et les pro­ces­sus de connais­sance qui seraient tou­jours cachés est pro­blé­ma­tique, elle ins­taure une méfiance pour l’apparence et une néces­si­té de dénu­der Isis pour voir ce qui se cache sous sa jupe. Un pro­ces­sus de dévoi­le­ment infi­ni qui jus­ti­fie, bien plus que l’opposition nature/culture, le défer­le­ment tech­no­lo­gique et qui relève d’une aspi­ra­tion à l’omniscience et l’omnipotence méga­lo­ma­niaque — tout voir, tout savoir, tout com­prendre, tout contrô­ler, sur­veiller une colo­nie de guêpes, d’abeilles, de vers de terre, d’atomes, etc.

Ce qui m’a le plus émue dans le livre de Vin­ciane Des­pret, dont je conseille vive­ment la lec­ture mal­gré ces quelques bémols, a été d’apprendre que Mar­ga­ret Nice « connais­sait si bien les mâles qu’elle arri­vait, en ce qui les concer­nait, à savoir qui était qui en les écou­tant, cha­cun ayant un réper­toire unique de six à neuf chants dif­fé­rents ». L’attention, l’écoute et la patience créent des liens qu’aucun bagage ne sau­rait rem­pla­cer. Cette atten­tion por­tée sans intru­sion, en accep­tant le hasard de la ren­contre et sa fuga­ci­té, inten­si­fie la mys­té­rieuse richesse que nous dévoilent sans cesse le vol d’un moi­neau, d’un pigeon, la dérive d’un nuage. Elle nous amène à por­ter atten­tion aux ter­ri­toires que nous pos­sé­dons et qui nous pos­sèdent, por­ter atten­tion à leurs grin­ce­ments, leurs gron­de­ments, leurs stri­dences ou leurs pesants silences.

Habi­ter en oiseaux est com­po­sé comme la par­ti­tion d’une sym­pho­nie, divi­sée en accords et contre­points. C’est que le chant des oiseaux pos­sède ce pou­voir d’éveiller en nous la part de liber­té que nous avons aban­don­née, comme le chant d’un ruis­seau, l’averse ora­geuse, la grêle prin­ta­nière. C’est en accor­dant son atten­tion au chant d’un merle que Vin­ciane Des­pret nous livre l’exaltation de tout oiseau qui chante, l’attention exal­tée de l’oiseau pour son propre chant, pour son entou­rage et son ter­ri­toire.

« Ber­nard Fort don­ne­ra d’ailleurs le titre “Exal­ta­tion” à l’une de ses com­po­si­tions élec­troa­cous­tiques autour du chant de l’alouette des champs dans le disque Le Miroir des oiseaux. » De nom­breux musi­ciens ont ten­té d’appréhender, d’imiter, de com­prendre la langue des oiseaux. La zoo­mu­si­co­lo­gie se déve­loppe éga­le­ment depuis quelques temps dans les milieux pro­fes­sion­nels. Mais cette langue des oiseaux, com­bien de Gyno-homo sil­ves­tris, sau­vages ou féraux, la connurent et la connaissent encore ?

Vin­ciane Des­pret nous invite, comme le pro­pose Don­na Hara­way, à ins­crire notre époque sous le signe du « Pho­no­cène » pour ne pas oublier que « si la terre gronde et grince, elle chante éga­le­ment ». Fai­sant ain­si écho au Prin­temps silen­cieux de Rachel Car­son :

« Il y avait un étrange silence dans l’air. Les oiseaux par exemple – où étaient-ils pas­sés ? On se le deman­dait, avec sur­prise et inquié­tude. Ils ne venaient plus pico­rer dans les cours. Les quelques sur­vi­vants parais­saient mori­bonds ; ils trem­blaient, sans plus pou­voir voler. Ce fut un prin­temps sans voix. »

Elle nous invite éga­le­ment à « mul­ti­plier les manières d’être ». Il est impor­tant de ne pas prendre la méta­phore aux pieds de la lettre. À l’heure des bio-tech­no­lo­gies et du bio-art4, une telle invi­ta­tion pour­rait bien avoir un effet redou­table.

Il me semble plus impor­tant d’accepter la tota­li­té indi­vi­duelle de chaque être ren­con­tré, d’accepter sa liber­té, ce qui implique d’accepter qu’il soit hors de notre vue, d’accepter de ne pas le réduire à un objet scien­ti­fique ou de diver­tis­se­ment, ce qui exige de nous que nous résis­tions à cette curio­si­té démente que génère notre propre enca­ge­ment. Accep­ter la sépa­ra­tion, les limites entre les sub­jec­ti­vi­tés, retrou­ver le pou­voir de l’imagination, ne pas se lais­ser empor­ter par le tour­billon qu’est deve­nue l’injonction à four­nir des preuves. N’est-il pas aber­rant que nous délé­guions à quelques pro­fes­sion­nels et ins­ti­tu­tions notre propre intel­li­gence sen­sible du monde ? Avons-nous besoin que des experts (phi­lo­sophes de la Répu­blique et autres) nous apprennent les manières conve­nables d’être sen­sible ? Com­bien d’oiseaux tués pour en reve­nir à ce que savaient nos ancêtres, que les oiseaux et les ani­maux sont des êtres sen­sibles, des indi­vi­dus pos­sé­dant une sub­jec­ti­vi­té, des dési­rs et leur propre manière d’habiter le monde ?

« Don­ner de l’importance aux choses », écrit encore Vin­ciane Des­pret. Cela est en effet impor­tant, mais méfions-nous tout de même, à l’heure où des dau­phins-robots sont construits pour satis­faire notre besoin de curio­si­té et de diver­tis­se­ment. Il se pour­rait bien que ces arte­facts soient davan­tage appré­ciés par les humains civi­li­sés, alié­nés, qui ne sup­portent plus qu’un quel­conque geste ou volon­té échappe ou contre­dise leur omni­po­tence. Rap­pe­lons que trop sou­vent nous accor­dons plus d’attention aux choses qu’aux êtres.

Encore une chose. La com­pa­rai­son de Vin­ciane Des­pret entre l’araignée et sa toile qu’elle assi­mile au corps et au bras me semble un peu légère. La toile n’est en rien une patte de l’araignée, mon côté trop terre-à-terre sûre­ment. Par contre, la toile d’Arachné, la toile de Péné­lope, cette toile tou­jours en cours qui se défait, se com­pose, se recom­pose, dont les nœuds et les sépa­ra­tions tissent les rela­tions, les sub­jec­ti­vi­tés, les manières d’être et de faire monde, m’interpellent et me rap­pellent ce très beau roman de Carole Mar­ti­nez Le cœur cou­su :

« Fras­qui­ta obser­vait la den­tel­lière — ain­si nom­mait-elle l’araignée qui avait élu domi­cile dans sa chambre — en se deman­dant si elle-même serait un jour capable de sécré­ter sa propre toile. “ La beau­té vient de ces espaces vides déli­mi­tés par les fils ! Révé­ler, cacher. Dés­épais­sir le monde. Ce qui est somp­tueux, c’est de voir au tra­vers ! La trans­pa­rence… La finesse de la toile voile et encadre un mor­ceau d’univers et ce fai­sant le révèle… Expo­ser la beau­té d’un être en le cou­vrant de den­telle… ” »

La toile lie en-deçà et par-delà notre conscience, notre manque d’attention, notre dis­trac­tion, l’universalité de la vie, elle est un fil ténu, ten­du d’étoile à étoile, qui nous offre le rêve. Sans pour autant nous réduire à la par­tie d’un tout, la toile que nos coha­bi­ta­tions mul­tiples déploie est le hamac où nous éprou­vons, res­sen­tons, retrou­vons les che­mins de la poé­sie, ce lan­gage aux poten­tia­li­tés mul­tiples qui n’existe que par et pour le lais­ser vivre, un cer­tain goût pour la paresse, la contem­pla­tion, la sépa­ra­tion, la soli­tude et la rêve­rie, cette langue que nous ne pou­vons aban­don­ner à la machine à pro­duire des « objets scien­ti­fiques ».

En ce qui concerne les humains, je rap­pel­le­rai ce que la socio­lo­gie et l’ethnologie nous enseignent : les socié­tés humaines sont com­po­sées d’hommes, de femmes et d’enfants et la manière dont les hommes et les femmes se com­portent avec et devant les enfants est essen­tielle dans la trans­mis­sion ou la révo­lu­tion d’une culture humaine. La « nature bel­li­queuse de l’homme » est une inven­tion de la civi­li­sa­tion en vue de jus­ti­fier sa domi­na­tion, sa vio­lence, ses mul­tiples oppres­sions et son désir de détruire toute autre forme de culture. Elle est le récit des cri­mi­nels. Notre nature n’est ni bonne ni mau­vaise, c’est l’attention que nous por­tons aux autres, la trans­mis­sion de cette atten­tion et la pré­ser­va­tion de cette qua­li­té qui nous per­met­tra de rede­ve­nir sen­sibles et atten­tion­nés. Et j’ose croire que le lan­gage des oiseaux, des ruis­seaux, de la grêle, du cra­que­ment du dégel, l’emportera sur le silence assour­dis­sant du béton.

Ana Mins­ki

Cor­rec­tion : Lola Bear­zat­to


1 Frank Fra­ser Dar­ling in Mar­ga­ret Nice « The role of ter­ri­to­ry in bird life », in V. Des­pret, Habi­ter en oiseaux

2 War­der Clyde Allee et al., Prin­ciples of Ani­mal Eco­lo­gy, édi­tions Saun­ders, 1949, in ibid.

3 David Lapou­jade, Les Exis­tences moindres, Minuit, in ibid.

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Comments to: Réflexions autour du livre « Habiter en oiseaux » (par Ana Minski)
  • 8 avril 2021

    Bon­jour, je ne sais pas si vous avez lu le livre l’homme-che­vreuil de Geof­froy Delorme ; il est extrê­me­ment inté­res­sant parce qu’il décrit la vie de l’au­teur dans la forêt avec les che­vreuils et les autres ani­maux et la façon dont il a fait connais­sance avec eux. Il explique aus­si très bien et de manière très « concrète » les menaces qui pèsent sur les ani­maux et les végé­taux des forêts.

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