Lauren Bastide, génie féministe des temps (post-)modernes (par Audrey A. et Nicolas Casaux)

Dans son tout der­nier chef‑d’œuvre, inti­tu­lé Futur·es, paru l’an der­nier aux édi­tions Alla­ry, la fameuse révo­lu­tion­naire Lau­ren Bas­tide — pas­sée par Cour­rier inter­na­tio­nal, l’agence de presse Reu­ters, le quo­ti­dien Le Monde, l’heb­do­ma­daire Elle, la chaîne C8, l’é­mis­sion Le Grand Jour­nal sur Canal+, France Inter et pos­si­ble­ment d’autres groupes de gué­rillé­ros tout aus­si féroces — s’insurge contre « le capi­ta­lisme et le pou­voir en place ». Sacrebleu.

Si nous ren­con­trons bien, au détour de quelques phrases, quelques dénon­cia­tions du capi­ta­lisme de la part de l’ancienne rédac’cheffe du maga­zine de pla­ce­ment de pro­duits Elle, elle n’explique nulle part dans son livre ce qu’entraine ou implique une telle pos­ture. Ce qu’est le capi­ta­lisme. Pour­quoi il pose pro­blème. Autre­ment dit, l’engagement anti­ca­pi­ta­liste de Bas­tide est tota­le­ment creux. Un simple effet de manche. Voyons son enga­ge­ment féministe.

Comme le sug­gère le sous-titre de son ouvrage, Lau­ren Bas­tide pré­tend nous expli­quer, à nous autre fémi­nistes, mais pas seule­ment, « com­ment le fémi­nisme peut sau­ver le monde ». Vous avez com­pris ? La cause des femmes ne peut trou­ver grâce à vos yeux et aux nôtres que si l’on prouve que nous sau­ver, c’est aus­si sau­ver le monde entier. Le fémi­nisme pour tout et tous ! Le fémi­nisme qui n’inclut pas les hommes, les autres ani­maux, les arbres, la couche humi­fère, l’atmosphère, le sys­tème solaire et la Voie lac­tée, qui s’en sou­cie­rait ?! Depuis le temps, nous devrions savoir que les femmes, ça ne compte pas comme cause en soi, et que nous ne sommes auto­ri­sées à avoir notre mou­ve­ment que si nous y incluons la terre entière. Le vrai fémi­nisme, c’est celui qui béné­fi­cie aux hommes et au mar­ché, à la civi­li­sa­tion, sinon ce n’est pas du fémi­nisme, c’est un truc de bonne femmes.

C’est pour­quoi le fémi­nisme de Lau­ren Bas­tide n’est pas un truc de bonnes femmes, mais un éco-fémi­nisme queer, dont l’objectif est « l’abolition abso­lue des fron­tières de genre », qui mène­ra à « un futur fémi­niste » dans lequel « il n’y aura plus deux sexes ». En effet, selon Lau­ren Bas­tide, en sup­pri­mant les fron­tières du genre, on sup­pri­me­ra le sexe, car les deux sont une seule et même chose, comme lui a ensei­gné sa men­tor Judith Butler.

Le fémi­nisme de Lau­ren Bas­tide exige que nous admet­tions « que cer­tains hommes ont des mens­trua­tions et […] que cer­taines femmes sont pour­vues d’un pénis ». Il exige « un deuil » : « Celui du mot “FEMMES” écrit en lettres roses sur les boîtes de tam­pons. » Eh oui, car les hommes aus­si s’achèteront des tam­pons. Enfin, par­don, pas les hommes, mais les autres per­sonnes (il n’existera plus deux sexes).

D’ailleurs, c’est déjà le cas, affirme Bastide :

« Je vous assure. Il n’y a PAS deux sexes. Il est impos­sible, sur le plan bio­lo­gique, de divi­ser l’humanité en deux caté­go­ries qu’on pour­rait qua­li­fier de “mas­cu­line” et “fémi­nine”. […] Aucune des variables bio­lo­giques ser­vant à déter­mi­ner le sexe d’une per­sonne à sa nais­sance, qu’elle soit hor­mo­nale (œstro­gène, pro­ges­té­rone, tes­to­sté­rone), gona­dique (ovaires, tes­ti­cules), géni­tale (pénis, vagin) ou chro­mo­so­mique (X, Y), ne per­met de tra­cer une ligne de démar­ca­tion her­mé­tique entre deux sexes. »

Autre­ment dit, il est impos­sible de savoir qui est qui, ou quoi. Impos­sible de défi­nir qui est homme, impos­sible de défi­nir qui est femme, impos­sible de défi­nir qui est gar­çon, impos­sible de défi­nir qui est fille. Pour­quoi ? Parce que les per­sonnes inter­sexes existent. Peu importe, appa­rem­ment, que les formes d’intersexuations ne soient pas des sexes à part entière, mais des condi­tions bio­lo­giques, très rares, qui s’inscrivent dans ce que les bio­lo­gistes appellent les « désordres [ou ano­ma­lies] du déve­lop­pe­ment sexuel », pour la très bonne rai­son qu’elles découlent d’un pro­blème ou d’une ano­ma­lie ayant pris place durant le déve­lop­pe­ment sexuel, ce qui explique pour­quoi une grande par­tie des condi­tions dites inter­sexes vont de pair avec dif­fé­rents pro­blèmes de san­té, par­fois graves.

Contrai­re­ment à ce que pré­tend Bas­tide, il existe bel et bien deux sexes, le sexe ayant trait à la repro­duc­tion sexuée, et étant défi­ni, chez la plu­part des espèces des règnes végé­tal et ani­mal (chez les espèces ani­so­games), par la pré­sence d’un appa­reil repro­duc­teur visant à pro­duire un type de gamète ou l’autre : le mâle pro­duit les sper­ma­to­zoïdes et la femelle pro­duit les ovules. En outre, Bas­tide confond déter­mi­na­tion du sexe et défi­ni­tion du sexe, qui sont deux choses dif­fé­rentes (mau­dite bina­ri­té tu es par­tout !). La « déter­mi­na­tion » du sexe est un terme tech­nique dési­gnant le pro­ces­sus par lequel les gènes déclenchent et régulent la dif­fé­ren­cia­tion déve­lop­pe­men­tale du fœtus vers la voie mâle ou femelle, c’est-à-dire le déve­lop­pe­ment des struc­tures per­met­tant la pro­duc­tion et la libé­ra­tion de l’un ou l’autre type de gamète, et donc le sexe de l’individu. En rai­son de quelque com­pli­ca­tion, ce pro­ces­sus peut par­fois mener, pour 0,014 % des nais­sances, sur des voies sans issue. Mais ces voies sans issue (parce qu’induisant une sté­ri­li­té) seront tout de même mâle ou femelle, même lorsqu’il y a désac­cord entre les gamètes et le phé­no­type. Les gamètes « défi­nissent » le sexe par­tout où la repro­duc­tion est sexuée : celle des humains, des pois­sons, des oiseaux, des cro­co­diles, même lorsque les chro­mo­somes sexuels de l’espèce sont de type ZW/ZZ, et même lorsqu’on ne trouve pas de chro­mo­somes sexuels. Ce qui défi­nit le sexe, c’est la taille des gamètes. Gamètes qui, en ce qui concerne les espèces ani­so­games, sont de tailles dif­fé­rentes, avec les gros gamètes immo­biles (ovules) et les petits gamètes fré­tillants (sper­ma­to­zoïdes)… Et ces deux types de gamètes qui inter­viennent dans la repro­duc­tion sont le fruit de deux types d’appareils repro­duc­teurs, mas­cu­lin et fémi­nin, d’où : deux sexes. Les inter­sexua­tions ne consti­tuent donc ni un troi­sième sexe, un sexe à part entière, ni une mul­ti­tude de sexes : les per­sonnes inter­sexuées sont mâles ou femelles. Même les orga­nismes her­ma­phro­dites ne sont pas un troi­sième sexe : ils sont les deux sexes et s’autofécondent, si vrai­ment vous tenez à com­pa­rer les humains aux cham­pi­gnons. Mais si la vie sexuelle des truffes est fas­ci­nante, prendre les gens pour des truffes, il faut éviter.

Néan­moins, soit. Jouons le jeu idiot que Bas­tide nous pro­pose de jouer. Admet­tons qu’il soit impos­sible de défi­nir ce qu’est une femme, un homme, un gar­çon, une fille, de les dif­fé­ren­cier. Admet­tons qu’il n’existe pas deux sexes. Pour­quoi Lau­ren Bas­tide nous parle-t-elle, ensuite, de sa « bisexua­li­té » ? Bisexua­li­té ? Pour­quoi « bi » ? Quelle est cette étrange dua­li­té, bina­ri­té ? Pour­quoi nous explique-t-elle avoir, « depuis l’enfance », été « atti­rée par des filles et par des gar­çons » ? Qui sont ces filles ? Qui sont ces gar­çons ? Com­ment les dif­fé­ren­cie-t-on ? Quand Lau­ren Bas­tide nous explique que de son temps, « les gar­çons ska­taient, les filles regar­daient », de qui parle-t-elle ? Qui sont ces « gar­çons » et ces « filles » ? Qui sont ces gens ? Nous avons du mal à com­prendre. Et n’a‑t-elle aucune honte ? La bisexua­li­té, c’est ter­ri­ble­ment trans­phobe. Même le Plan­ning fami­lial le sou­ligne. Pour ne pas être exclu­sive, il lui faut inclure les cham­pi­gnons et les cro­co­diles dans son dating-pool, être « pansexuelle ».

De la même manière, pour­quoi Lau­ren Bas­tide cri­tique-t-elle l’« hété­ro­sexua­li­té » ? S’il est impos­sible de dis­tin­guer l’existence de sexes, de dif­fé­ren­cier des sexes, com­ment peut-il y avoir hété­ro­sexua­li­té ? Ne sommes-nous pas des créa­tures homo­thal­liques ? Quand Lau­ren Bas­tide écrit qu’au Moyen Âge, « cent mille pro­cès ont eu lieu en Europe en deux siècles, concer­nant à 80 % des femmes, dont on estime qu’environ la moi­tié furent exé­cu­tées », de qui parle-t-elle ? Qui sont ces « femmes » qui « furent exé­cu­tées » ? Com­ment peut-elle, ose-t-elle par­ler de « femmes » ? Com­ment sait-on qu’il s’agit de femmes ?

Quand Lau­ren Bas­tide évoque les ter­ribles sta­tis­tiques des vio­lences mas­cu­lines que subissent les femmes — « selon une enquête d’ONU Femmes de 2018, sur les 87 000 femmes tuées dans le monde en 2017, 58 % d’entre elles ont été tuées par un par­te­naire intime ou un membre de la famille, et sur l’ensemble des homi­cides com­mis par un par­te­naire intime, 82 % des vic­times sont des femmes tuées par un homme » —, quand elle évoque le ter­rible sort des filles et des gar­çons — « selon l’OMS, le viol concerne 1 fille sur 5 et 1 gar­çon sur 13 dans le monde » — bon sang, mais de qui parle-t-elle ? Qui sont ces « femmes », ces « filles » et ces « gar­çons » ? Com­ment le sait-on ?

Vrai­ment, quel dom­mage. Lau­ren Bas­tide aurait pu faire l’effort d’aller au bout de sa brillante logique et évi­ter de par­ler ensuite d’hommes, de femmes, de filles et de gar­çons, comme si ces termes étaient accep­tables, comme si nous étions en mesure de savoir à qui ils ren­voient. Mais non. Évi­dem­ment pas. On fait le malin, ou la maline, on fait éta­lage de sa ver­tu, on exprime très clai­re­ment son adhé­sion aux imbé­ci­li­tés post-modernes selon les­quelles il est impos­sible de dis­tin­guer des hommes et des femmes, des filles et des gar­çons, ce genre de choses, et puis, der­rière, on conti­nue à par­ler d’hommes et de femmes, de filles et de gar­çons, de deux sexes, comme si de rien n’était.

On appelle ça du fou­tage de gueule. C’est minable. Pathé­tique. Pitoyable.

Mais l’absurdité du dis­cours de Lau­ren Bas­tide va plus loin encore. Bien qu’elle consacre une grande par­tie de son der­nier ouvrage à cirer les pompes de Judith But­ler et des théo­ri­ciens du mou­ve­ment queer, à célé­brer les âne­ries trans­gen­ristes en vogue, c’est-à-dire les idio­ties du culte de « l’identité de genre », elle affirme par ailleurs, dans diverses inter­views, « que l’horizon fémi­niste » qu’elle appelle de ses vœux « est un hori­zon sans genre ». Lau­ren Bas­tide serait donc hos­tile au genre ? Oppo­sée au genre ? Contre le genre ?! Outre que cela contre­di­rait tout ce qu’elle écrit dans son der­nier bou­quin, cela ferait d’elle une des pires fas­cistes du moment, étant don­né, comme l’affirme son idole Judith But­ler, que le mou­ve­ment « anti-genre est aujourd’hui l’une des varié­tés domi­nantes du fascisme ».

Mais quelle impor­tance. Quand tout votre dis­cours et votre suc­cès média­tique reposent sur votre capa­ci­té à enfi­ler des absur­di­tés comme des perles, mais en ayant l’air dis­rup­tive, vous n’êtes plus à une contra­dic­tion près.

Audrey A. & Nico­las Casaux

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  1. L’ar­ticle de Judith But­ler que vous citez à la fin ne fait pas réfé­rence à ce dont parle Lau­ren Bas­tide. Mais aux mou­ve­ments qui en France se rap­pro­che­raient de la manif pour tous. Ceux « contre l’i­deo­lo­gie du genre » qui refu­saient cer­tains pro­grammes sco­laires, de peur que les petites filles apprennent que le rose, la vais­selle et les metiers du care ne sont pas inés.
    ça donne l’im­pres­sion que vous n’a­vez pas lu l’ar­ticle que vous citez, ce n’est pas très sérieux. Ou alors j’ai mal com­pris et vous pre­ten­dez ver­ser dans l’i­ro­nie comique.

    1. Vous n’a­vez pas bien lu l’ar­ticle de Pink News, ou l’a­vez mal com­pris. Il fait en par­tie réfé­rence à une phrase qu’a écrite Judith But­ler, et qui, à la base, avait été publiée dans cet article du Guar­dian (mais qui en a été reti­rée par la suite) : https://www.theguardian.com/us-news/commentisfree/2021/oct/23/judith-butler-gender-ideology-backlash
      Dans cet article du Guar­dian, Judith But­ler fait un extra­or­di­naire amal­game. Elle place dans un même ensemble qu’elle appelle le « mou­ve­ment anti-genre » les mou­ve­ments de fémi­nistes radi­cales qui s’op­posent au genre et les chré­tiens manifs pour tous qui eux sont en fait pro-genre. C’est un non-sens idiot. Pré­tendre que les chré­tiens manif pour tous etc. s’op­posent au genre est absurde. Oui, ils cri­tiquent le trans­gen­risme, l’i­déo­lo­gie de l’i­den­ti­té de genre, mais ils le font pour des rai­sons par­tiel­le­ment réac, au nom jus­te­ment du genre.

      Plus d’ex­pli­ca­tions :

      Jusqu’à récem­ment, et depuis les années 1970, envi­ron, la notion de « genre » était consi­dé­rée, dans le domaine uni­ver­si­taire mais éga­le­ment au-delà, et de manière rela­ti­ve­ment consen­suelle, comme un « sys­tème de bica­té­go­ri­sa­tion hié­rar­chi­sée entre les sexes (hommes/femmes) et entre les valeurs et repré­sen­ta­tions qui leur sont asso­ciées (masculin/féminin) » (une défi­ni­tion assez stan­dard, qui figure dans l’ouvrage « Intro­duc­tion aux études sur le genre » ini­tia­le­ment paru en 2012).

      Aujourd’hui encore, dans le lexique du Plan­ning fami­lial, on peut lire que le genre désigne une « classe sociale construite cultu­rel­le­ment. En occi­dent, cela admet deux caté­go­ries, dont une domi­née : les femmes ; et une domi­nante : les hommes. » L’idée selon laquelle le genre est une hié­rar­chie entre les sexes est donc tou­jours présente.

      Sur le site de l’Association Natio­nale Trans­genre, les choses sont un peu plus floues, l’idée de hié­rar­chi­sa­tion dis­pa­rait, le genre ne désigne plus que des « sté­réo­types cultu­rels qui défi­nissent les com­por­te­ments mas­cu­lins et fémi­nins ». L’idée de sté­réo­types cultu­rels demeure, cela dit. Le genre ren­voie tou­jours aux sté­réo­types de la mas­cu­li­ni­té et de la féminité.

      Sur le site Wiki­Trans, même chose, l’idée de hié­rar­chie est éva­cuée, mais on lit tout de même que « les genres homme et femme ne sont que des conven­tions cultu­relles très réduc­trices pour éti­que­ter un ensemble com­plexe de traits de personnalité ».

      En contraste, dans les théo­ri­sa­tions fémi­nistes et uni­ver­si­taires en géné­ral, le genre était (et est encore sou­vent) consi­dé­ré « comme un rap­port de pou­voir ». Le genre est « un pro­ces­sus rela­tion­nel : Le mas­cu­lin et le fémi­nin sont en rela­tion, mais il ne s’agit pas d’une rela­tion symé­trique, équi­li­brée. Il faut donc “appré­hen­der les rela­tions sociales entre les sexes comme un rap­port de pou­voir”. Le genre dis­tingue le mas­cu­lin et le fémi­nin, et, dans le même mou­ve­ment, les hié­rar­chise à l’avantage du masculin. »

      Voi­là pour­quoi les fémi­nistes s’opposent depuis très long­temps au genre.

      Mais pas Judith But­ler — la papesse du mou­ve­ment queer et du mou­ve­ment trans­genre. Pour Judith But­ler, celles et ceux qui s’opposent au genre, c’est-à-dire celles et ceux qui s’opposent aux sté­réo­types et aux rôles sociaux assi­gnés aux deux sexes ain­si qu’à la hié­rar­chi­sa­tion entre les sexes, sont des fas­cistes. Cela revient peu ou prou à dire que celles et ceux qui s’op­posent au patriar­cat sont des fas­cistes. S’op­po­ser au patriar­cat, dans l’u­ni­vers paral­lèle de Judith But­ler, c’est fas­ciste. Sans trop exa­gé­rer, on peut aisé­ment affir­mer que Judith But­ler est une des pseu­do-« intel­lec­tuelles » les plus mal­hon­nêtes, les plus stu­pides et les plus nui­sibles ayant jamais exis­té depuis l’apparition de la vie sur Terre.

      But­ler défend le genre. Et peu importe qu’elle le défi­nisse elle-même comme « un ensemble d’actes répé­tés, dans les limites d’un cadre régu­la­teur extrê­me­ment rigide ». But­ler prend la défense de ce « cadre régu­la­teur extrê­me­ment rigide ». Sans le genre, impos­sible d’avoir le trans­gen­risme (le fait de se récla­mer du « genre » conven­tion­nel­le­ment assi­gné au sexe oppo­sé au nôtre, et du même coup de se récla­mer du sexe oppo­sé au nôtre, parce que le trans­gen­risme assi­mile confu­sé­ment genre et sexe). Le trans­gen­risme ne consiste pas à trans­cen­der le sys­tème social du genre, ses sté­réo­types, ses rôles sociaux et sa hié­rar­chie entre les sexes. Il consiste à racon­ter n’importe quoi, à faire comme si genre et sexe étaient indis­so­cia­ble­ment et natu­rel­le­ment liés, tout en pro­fes­sant (par­fois) le contraire ; à pré­tendre que nous nai­trions tous et toutes avec une sorte d’âme à la fois sexuée et gen­rée (puisque sexe et genre seraient liés), une « iden­ti­té de genre », laquelle pour­rait être en désac­cord avec notre corps sexué, et pour­rait alors néces­si­ter que nous l’altérions afin de le confor­mer à cette âme sexo-gen­rée. Etc. (Je vous épargne le reste des idées far­fe­lues et sexistes qui com­posent le sys­tème de croyance appe­lé transidentité).

      Le trans­gen­risme, c’est donc com­battre la réa­li­té et la nier, c’est com­battre la rai­son, la logique, c’est adhé­rer aux sté­réo­types de la fémi­ni­té et de la mas­cu­li­ni­té, aux rôles sociaux fémi­nin et mas­cu­lin (c’est appe­ler « homme » qui­conque incarne les sté­réo­types de la mas­cu­li­ni­té, et « femme » qui­conque incarne ceux de la fémi­ni­té, et ain­si finir par confondre genre et sexe, fic­tion et réa­li­té), et s’en prendre aux corps sexués au lieu de s’affranchir de ces sté­réo­types et de ces rôles, des normes qu’impose le genre. C’est l’idéologie la plus gros­siè­re­ment absurde et confuse que j’ai jamais vue (mais, bon, je n’ai étu­dié de près ni la scien­to­lo­gie ni le raëlisme).

      Dans son confu­sion­nisme sans bornes et sans ver­gogne, But­ler assi­mile, au sein de ce qu’elle appelle le « mou­ve­ment anti-genre », à la fois les fémi­nistes cri­tiques du genre, les fémi­nistes « radi­cales », et l’église chré­tienne, qui, pour sa part, défend les prin­cipes fon­da­men­taux du genre. Si But­ler avait par­lé de « mou­ve­ment anti-trans­gen­risme », peut-être que la for­mule aurait eu un mini­mum de sens. Et encore. Si, à l’instar des fémi­nistes cri­tiques du genre, l’église chré­tienne et les groupes conser­va­teurs for­mulent des cri­tiques du trans­gen­risme, ces cri­tiques n’ont rien à voir les unes avec les autres. 

      L’église chré­tienne et les groupes conser­va­teurs du même aca­bit ne sont pas contre le genre, seule­ment contre la ver­sion « trans » du genre, qu’ils consi­dèrent comme une sorte de déna­tu­ra­tion du genre. Pour les gen­ristes tra­di­tion­nelles (les conser­va­teurs), l’anatomie (le corps sexué) d’un indi­vi­du déter­mine son rôle social ain­si que divers attri­buts com­por­te­men­taux, ves­ti­men­taires, etc. Pour les trans­gen­ristes, l’âme sexo-gen­rée d’un indi­vi­du (son « iden­ti­té de genre », son affi­ni­té pour un rôle social, divers attri­buts com­por­te­men­taux, ves­ti­men­taires, etc.) déter­mine l’anatomie (le corps sexué) qu’il devrait avoir. Le trans­gen­risme est plu­tôt une varia­tion (une inver­sion) sur le thème du genre que son dépas­se­ment ou sa subversion.

      Bref, l’opposition au trans­gen­risme de l’église et des groupes conser­va­teurs se fait au nom de la défense de la ver­sion tra­di­tion­nelle du genre, tan­dis que l’opposition au trans­gen­risme des fémi­nistes radi­cales se fait, entre autres, au nom du com­bat contre le genre. Assi­mi­ler les uns avec les autres est sim­ple­ment malhonnête. 

      C’est bien parce qu’ils prennent la défense du concept patriar­cal du genre que But­ler et ses com­parses ont voix au cha­pitre dans les médias les plus influents du monde. Et c’est éga­le­ment parce qu’ils défendent le concept patriar­cal du genre que les conser­va­teurs (l’Église chré­tienne, Éric Zem­mour, Marine Le Pen, l’extrême droite, etc.) peuvent éga­le­ment s’exprimer dans les médias de masse. Tan­dis que les fémi­nistes radi­cales et cri­tiques du genre plus géné­ra­le­ment sont tran­quille­ment igno­rées ou silenciées.

  2. Mer­ci pour cet article, pré­cis, drôle par moments, et bien sourcé.
    Je ne connais pas Lau­ren Bas­tide. Si les sexes n’existent pas, pour­quoi par­ler de fémi­nisme tout court, en fait ? Ce genre d’ar­gu­ment qui nie l’exis­tence des sexes est deve­nue lar­ge­ment répan­du, sans fon­de­ment scien­ti­fique (ou alors com­plè­te­ment remo­de­lé et flou), et c’est affli­geant. Mais beau­coup de gens (je n’ose écrire « la plu­part ») aujourd’­hui se contente de gra­phiques sur ins­ta­gram pour éta­blir leurs opi­nions plu­tôt que de réelle lec­ture et réflexion.

    En lisant le com­men­taire sur But­ler, me vient une ques­tion… Y a‑t-il des fémi­nistes en France, non de droite, qui contestent aujourd’­hui ses pro­pos et le déclarent expli­ci­te­ment ? Je pense bien sûr à Ana Mins­ki et son excellent livre, et j’ai en tête quelques états-uniennes mais il y en a sûre­ment d’autres que j’i­gnore. De mémoire vous avez publié un réca­pi­tu­la­tif des livres cri­ti­quant le mou­ve­ment trans­genre il y a peu mais c’é­tait sur­tout des livres états-uniens, ce qui me fait dou­ter de l’exis­tence de ces fémi­nistes (mais j’ai hélas conscience que c’est deve­nu très dif­fi­cile de défendre ces idées sans être ostracisée).

    1. Bon­soir, oui, il y en a. Il y a Audrey, avec qui j’ai co-écrit ce texte, qui est phi­lo­sophe, et qui tra­duit beau­coup de choses à ce sujet sur son Sub­stack : https://audreyaard.substack.com/
      Il y a les femmes de la branche fran­çaise de Deep Green Resis­tance. Il y a la phi­lo­sophe Syl­viane Aga­cins­ki. Il y a des femel­listes comme Sol­veig Hal­loin. Il y a Fran­cine Spo­ren­da (https://revolutionfeministe.wordpress.com/). Les femmes de l’A­ma­zone (https://www.facebook.com/lamazonesquad/). De Rebelles du genre (https://www.youtube.com/@RebellesDuGenre). Les femmes de WDI France (https://womensdeclaration.com/fr/ et https://www.facebook.com/WDIFR/). Entre autres. J’en oublie et j’en ignore.

      1. Mer­ci pour les réfé­rences ! Je n’u­ti­lise pas les réseaux sociaux. Espé­rons que davan­tage sortent de l’ombre,car je pense qu’il y en a cer­tai­ne­ment qui n’osent pas prendre la parole à ce sujet, et sortent des bou­quins (sur­tout quand on voit l’a­va­lanche de livres qui sortent à thé­ma­tique pro iden­ti­té de genre).

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