Sur les calomnies du clown Alexandre Monnin (par Nicolas Casaux)

Le 13 sep­tembre 2023, à « la REcy­cle­rie », à Paris, le pod­cast « Pré­sages », créa­tion d’Alexia Soyeux (res­pon­sable com­mu­ni­ca­tion et mar­ke­ting chez Car­bone 4, cabi­net de conseil de Jan­co­vi­ci, pour la tran­si­tion vers un capi­ta­lisme décar­bo­né), orga­ni­sait un évè­ne­ment avec pour thème « Le pro­grès, y renon­cer ou le repen­ser ? ». Pour l’occasion, deux per­sonnes avaient été invi­tées : Alexandre Mon­nin, « ensei­gnant-cher­cheur, phi­lo­sophe, auteur de Poli­ti­ser le renon­ce­ment (Diver­gences) » et Nas­ta­sia Had­jad­ji, jour­na­liste, autrice de No Cryp­to, Com­ment Bit­coin a envoû­té la pla­nète (Diver­gences). Conver­gence des diver­gences, donc.

On m’a par­lé de ce pod­cast parce que, durant une phase de ques­tions, le génial Alexandre Mon­nin, pro­fes­seur à l’ESC Cler­mont Busi­ness School, m’accuse impli­ci­te­ment (sans dire mon nom) d’être un affreux trans­phobe et un géno­ci­daire. Je com­men­ce­rais par com­men­ter l’accusation rela­tive au génocide.

Mon­nin men­tionne les « anti­civ » — celles et ceux qui estiment, pour faire simple, que le type d’organisation sociale hié­rar­chique et patriar­cale qu’on nomme « civi­li­sa­tion » consti­tue une catas­trophe sociale et éco­lo­gique, l’origine his­to­rique et la cause prin­ci­pale du désastre humain et envi­ron­ne­men­tal actuel, et qu’il fau­drait en sor­tir. Mon­nin accuse les « anti­civ » de vou­loir rame­ner la popu­la­tion humaine sur Terre « à 600 mil­lions de per­sonnes » et donc de vou­loir « géno­ci­der 7,4 mil­liards de per­sonnes ». Rien que ça.

En réa­li­té, je n’ai et nous n’avons (nous les « anti­civ ») pas la pré­ten­tion de savoir exac­te­ment com­bien d’êtres humains la pla­nète Terre pour­rait abri­ter de manière sou­te­nable. Mais, effec­ti­ve­ment, contrai­re­ment à Alexandre Mon­nin, semble-t-il, nous esti­mons que la ques­tion se pose. Contrai­re­ment à lui, nous ne par­tons pas du prin­cipe, façon George W. Bush, que la démo­gra­phie humaine actuelle n’est pas négo­ciable, que les humains doivent res­ter 8 mil­liards (ou conti­nuer à croître) et que c’est à la pla­nète de faire un effort (ou bien que nous irons cher­cher les res­sources néces­saires dans l’espace, sur la lune, etc.). Parce que ce serait fran­che­ment stupide.

Il nous semble très pro­bable que la Terre ne peut dura­ble­ment héber­ger 8 mil­liards d’humains. Mais la sur­po­pu­la­tion est un fac­teur par­mi d’autres, qu’il n’est pas tou­jours simple de démê­ler de celui de la sur­con­som­ma­tion. Les riches consom­mant le plus, si nous devons dimi­nuer la popu­la­tion humaine, c’est de toute façon par les plus riches des pays riches qu’il fau­drait commencer.

Par ailleurs, si le nombre d’êtres humains en mesure de sub­sis­ter conve­na­ble­ment, dans le res­pect d’une vaste toile d’autres espèces sau­vages, au sein des éco­sys­tèmes pla­né­taires, est bien plus faible que 8 mil­liards, alors nous ferions mieux de réduire la popu­la­tion humaine — avant qu’elle ne soit réduite par la force des choses, et selon toutes pro­ba­bi­li­tés par diverses catas­trophes. Et pour ce faire, il existe poten­tiel­le­ment divers moyens qui n’impliquent pas de « géno­ci­der » qui que ce soit. Plus les filles et les femmes ont accès à l’éducation, plus elles ont de droits, plus le taux de nata­li­té dimi­nue. C’est une piste. Sup­pri­mer les poli­tiques nata­listes en est une autre. Etc.

Bref, nous trai­ter de géno­ci­daires parce que nous fai­sons remar­quer qu’il est peu pro­bable que la pla­nète puisse abri­ter 8 mil­liards d’humains dura­ble­ment, c’est idiot. D’autant que nous ne consi­dé­rons pas la réduc­tion de la popu­la­tion comme un objec­tif pri­mor­dial. Plu­tôt comme un objec­tif secon­daire sus­cep­tible d’être atteint sans être expres­sé­ment visé, sim­ple­ment comme un effet secon­daire d’autres objec­tifs plus impor­tants. Il s’agit quoi qu’il en soit d’un sujet que nous n’abordons que très rare­ment, sans doute d’un de ceux dont nous par­lons le moins. Nous cari­ca­tu­rer en le fai­sant pas­ser pour notre marotte est donc dou­ble­ment stupide.

Nous pour­rions d’ailleurs retour­ner l’accusation de Mon­nin et lui faire remar­quer que c’est peut-être lui l’affreux géno­ci­daire. Celles et ceux qui plaident pour la per­pé­tua­tion de la civi­li­sa­tion indus­trielle plaident non seule­ment pour la per­pé­tua­tion de mil­liards de morts d’animaux non-humains et d’êtres vivants en géné­ral chaque année, mais aus­si, selon toute pro­ba­bi­li­té, pour l’avènement d’un désastre social et/ou éco­lo­gique ultime qui pour­rait bien coû­ter la vie à une (large) par­tie de l’humanité — sans par­ler de ce que cela coû­te­rait au reste du vivant.

Mais l’hypocrisie de Mon­nin ne s’arrête pas là. Mon­nin et ses col­lègues de l’ESC Cler­mont Busi­ness School sont des pro­fes­sion­nels du double dis­cours. D’un côté, ils for­mulent des appels à la « dés­in­no­va­tion », à la « fer­me­ture », au « déman­tè­le­ment » et au « renon­ce­ment », par exemple dans le très dés­in­no­vant jour­nal Le Monde, et de l’autre, ils sou­tiennent que « nos ins­ti­tu­tions démo­cra­tiques » (dans cer­tains contextes, Mon­nin et ses copains pré­sentent les­dites ins­ti­tu­tions comme démo­cra­tiques, et par­fois non, c’est selon), « nos sys­tèmes assu­ran­tiels et mutua­listes, nos ser­vices publics devront désor­mais être recon­fi­gu­rés pour cette nou­velle ère cli­ma­tique », et en appellent entre autres à la « redi­rec­tion » et à la « réaf­fec­ta­tion ». « Fer­mer » ou « redi­ri­ger » ? « Renon­cer » ou « réaf­fec­ter » ? Tout dépend du public. Oui, non, peut-être, à voir. Toutes sortes de concepts plus ou moins contra­dic­toires sont stra­té­gi­que­ment invo­qués tour à tour afin de plaire à telle ou telle audience — mais sur­tout aux ins­ti­tu­tions, aux col­lec­ti­vi­tés, aux entreprises.

« Pour nous auto-cari­ca­tu­rer, nous deman­dons aux entre­prises qu’elles nous financent pour les fer­mer », explique Alexandre Mon­nin, juste avant d’ajouter qu’il s’agit, « plus pré­ci­sé­ment » de « désaf­fec­ter ce qui, chez elle, n’est plus sou­te­nable, pour le réaf­fec­ter à autre chose ». « Fer­mer » ? Non, « réaf­fec­ter ». Pro­po­ser aux entre­prises d’investir ailleurs ou autre­ment leur pognon en vue de faire adve­nir un capi­ta­lisme durable. For­mi­dable ini­tia­tive. Très courageux.

Mon­nin se pro­nonce « abso­lu­ment » en faveur de la pré­ten­due « tran­si­tion » vers « les ENR » (éner­gies dites « renou­ve­lables », « vertes », « propres », « décar­bon­nées » et tut­ti quan­ti) que l’on observe actuel­le­ment. Mon­nin estime en effet qu’une « tran­si­tion est pos­sible », autre­ment dit, semble-t-il, qu’il est pos­sible de par­ve­nir à un capi­ta­lisme indus­triel durable, renou­ve­lable, éco­lo, décar­bo­né. Il y a quelques mois, Mon­nin recom­man­dait « chau­de­ment » une vidéo appa­rem­ment « de salu­bri­té publique » dans laquelle Ludo­vic Tor­bey, alias Osons Cau­ser, explique que Jean-Bap­tiste Fres­soz a tort, qu’une tran­si­tion vers un capi­ta­lisme décar­bo­né est pos­sible : la preuve, « nous » serons peut-être bien­tôt en mesure de pro­duire de « l’acier décar­bo­né » pour « la pro­duc­tion des voi­tures et des camions de la marque Vol­vo ». Un tel concen­tré de bêtises témoigne d’une com­pré­hen­sion à peu près nulle des enjeux éco­lo­gistes. D’ailleurs, Mon­nin ne com­prend pas com­ment il se fait que les pro­jets éoliens soient aujourd’hui cri­ti­qués de « l’extrême gauche à l’extrême droite ». Lui est pour. Les gens devraient accep­ter qu’on ins­talle des cen­trales éoliennes un peu par­tout. D’un côté, mon­sieur pré­tend donc nous « apprendre à fer­mer les infra­struc­tures qui menacent l’habitabilité de la pla­nète », vou­loir s’attaquer au capi­ta­lisme (« [plu­tôt qu’une] réforme impos­sible du capi­ta­lisme, nous avons besoin de le fer­mer concrè­te­ment »), etc., de l’autre il se fait le défen­seur ardent de ce qui consti­tue peut-être le prin­ci­pal déve­lop­pe­ment indus­triel du capi­ta­lisme contem­po­rain et pro­pose ses ser­vices aux entre­prises pour « réaf­fec­ter » ou « redi­ri­ger » leur pognon. Bien­ve­nue au cirque des éco-tartuffes.

Mon­nin expose donc ses brillantes idées dans un livre paru en avril 2023 aux édi­tions Diver­gences, que je n’ai pas lu et que je ne compte cer­tai­ne­ment pas lire (j’ai déjà feuille­té le pré­cé­dent, co-écrit avec Die­go Lan­di­var et Emma­nuel Bon­net, au secours). Par chance, un col­la­bo­ra­teur de Repor­terre, Emma­nuel Daniel, s’y est col­lé :

« L’ouvrage com­mence par une cri­tique sévère du capi­ta­lisme, ce qui est assez per­tur­bant quand on sait que l’auteur est pro­fes­seur en école de com­merce et conseille des diri­geants d’entreprises du CAC 40. »

Eh ouais. Il faut bien man­ger. Daniel continue :

« Bien qu’il pré­sente les com­muns néga­tifs comme une pro­duc­tion du capi­ta­lisme, il ne pro­pose pas de renon­cer à ce mode de pro­duc­tion, mais seule­ment à “cer­taines de ces logiques et de ces logis­tiques”. Il met dos à dos le busi­ness as usual (capi­ta­lisme vert, RSE), qui nous condamne à moyen terme, et la sor­tie immé­diate de ce qu’il appelle la tech­no­sphère “par ana­lo­gie avec la bio­sphère”. Selon lui, le capi­ta­lisme ne peut pas être déman­te­lé, et même s’il l’était, la rup­ture immé­diate ne serait pas pour autant sou­hai­table en rai­son des “atta­che­ments vitaux” qui nous lient à la technosphère. »

Conclu­sion :

« L’ouvrage est glo­ba­le­ment aride. Dif­fi­cile d’en venir à bout sans le sup­port d’un dic­tion­naire et, pour cer­tains cha­pitres, d’une for­ma­tion en phi­lo­so­phie. Si les ques­tions qu’il sou­lève autour des com­muns néga­tifs ouvrent des pistes de réflexion sti­mu­lantes, les réponses poli­tiques qu’il apporte sont peu convain­cantes. L’idée d’une sub­ver­sion des outils de la tech­no­sphère contre elle-même pour­rait être défen­dable si nous avions un siècle devant nous, mais nous ne l’avons pas.

Certes, l’activité de cer­taines entre­prises peut être redi­ri­gée, mais le capi­ta­lisme ne peut l’être. L’impératif de ren­ta­bi­li­té et celui de pré­ser­va­tion de l’habitabilité de la pla­nète sont incon­ci­liables. La redi­rec­tion éco­lo­gique pro­pose de renon­cer à tout ce qui nous nuit, sauf au capi­ta­lisme, la ruine rui­neuse ultime. C’est peut-être pour cela que, comme il le dit au début de son ouvrage, ses thèses trouvent un écho gran­dis­sant dans les admi­nis­tra­tions et les “orga­ni­sa­tions”. »

Mon­nin pré­tend donc cri­ti­quer le capi­ta­lisme, mais en fait pas vrai­ment. Il pré­tend fine­ment cri­ti­quer la tech­no­lo­gie, mais passe à côté des plus impor­tants pro­blèmes qu’elle pose (ou les ignore déli­bé­ré­ment). Sa phi­lo­so­phie du déman­tè­le­ment ou de la « fer­me­ture » pour­rait se résu­mer à « d’accord pour déman­te­ler cette indus­trie, mais seule­ment si cela ne nuit à per­sonne ». Le pro­blème d’une telle logique, c’est qu’elle abou­tit à ne rien déman­te­ler du tout (au mieux, peut-être accep­te­rait-il d’appuyer le déman­tè­le­ment de l’industrie du ski, et encore, ça nui­rait à l’emploi, il serait inen­vi­sa­geable de faire ça sans avoir d’autres emplois à pro­po­ser à la place !). Car, comme il le remarque lui-même, mais sans en tirer les conclu­sions qui s’imposent, nous avons toutes et tous été rendu·es maté­riel­le­ment (vita­le­ment) dépendant·es d’un sys­tème (la civi­li­sa­tion tech­no-indus­trielle) qui détruit le monde et nous dépos­sède presque tota­le­ment sur le plan poli­tique (Mon­nin n’insiste pas trop sur cet aspect-là, voire l’ignore). Autre­ment dit, vaste merdier.

Seule­ment, cet état de fait ne devrait pas ser­vir de jus­ti­fi­ca­tion pour défendre ce sys­tème, comme le fait Mon­nin (et comme le font les riches, qui, face aux attaques qui leur sont par­fois adres­sées, se défendent en invo­quant les emplois qu’ils créent ; étant don­né que nous sommes toutes et tous dépendant·es du capi­ta­lisme indus­triel pour notre sur­vie quo­ti­dienne, n’importe quelle attaque contre les riches ou contre le capi­ta­lisme peut être pré­sen­tée comme une attaque contre les plus précaires).

Sans ver­gogne, dans son inter­ven­tion à la Recy­cle­rie, Mon­nin prend la défense du capi­ta­lisme indus­triel en pré­ten­dant qu’il serait « vali­diste » et « viri­liste » de vou­loir le déman­te­ler inté­gra­le­ment ou de sou­hai­ter son effon­dre­ment : les migrant·es ont besoin de smart­phone. Les per­sonnes trans ont besoin d’hor­mones de syn­thèse. Les femmes ont besoin de machines à laver le linge et de pilules abor­tives. Les myopes ont besoin de lunettes. Les per­sonnes atteintes de mala­dies encore incu­rables ont besoin du meilleur de la recherche tech­nos­cien­ti­fique et du déve­lop­pe­ment de l’intelligence arti­fi­cielle. On ne peut donc pas renon­cer au capi­ta­lisme, au sys­tème tech­no-indus­triel. Nous devons conser­ver le sys­tème socio­tech­nique exis­tant. Nous devons finir de rava­ger, pol­luer, détruire le monde. C’est mal­heu­reux, mais c’est comme ça.

Non, mer­ci. Invo­quer la manière dont nous avons toutes et tous été rendu·es dépendant·es du capi­ta­lisme indus­triel pour jus­ti­fier sa per­pé­tua­tion, c’est fran­che­ment absurde. Au contraire, cet état de fait devrait jus­ti­fier le fait d’exiger le déman­tè­le­ment radi­cal du sys­tème tech­no-indus­triel afin d’une part que les humains puissent retrou­ver de l’autonomie dans leurs vies de tous les jours, indi­vi­duelles et col­lec­tives. Et afin, d’autre part, de mettre un terme à la des­truc­tion du monde.

Et si ce déman­tè­le­ment radi­cal n’est pas — ou ne peut pas être — opé­ré volon­tai­re­ment et rapi­de­ment, alors le recours au sabo­tage — et à tous les moyens néces­saires pour entra­ver phy­si­que­ment, concrè­te­ment, la des­truc­tion du monde, et mettre à bas une orga­ni­sa­tion sociale fon­da­men­ta­le­ment anti-démo­cra­tique — se justifie.

Bien sûr qu’il serait pré­fé­rable que tous nos « atta­che­ments vitaux » au sys­tème tech­no-indus­triel soient gra­duel­le­ment et métho­di­que­ment défaits (même si Mon­nin ne le sou­haite pas, en tout cas pas entiè­re­ment) plu­tôt que sou­dai­ne­ment rom­pus. Et nous pou­vons et devrions cer­tai­ne­ment encou­ra­ger les ini­tia­tives qui vont réel­le­ment dans ce sens. Mais rien ne per­met de pen­ser que nous nous diri­geons vers un tel déman­tè­le­ment volon­taire, gra­duel et métho­dique. Au contraire, les dépen­dances maté­rielles, vitales, au sys­tème tech­no-indus­triel se mul­ti­plient et s’étendent. Nous devrions donc non seule­ment aspi­rer au déman­tè­le­ment de tout le sys­tème tech­no-indus­triel, de tout ce qui exige une orga­ni­sa­tion sociale hié­rar­chique, stra­ti­fiée en classes sociales, mais en outre nous ne devrions pas pla­cer nos espoirs dans un déman­tè­le­ment de nos dépen­dances au sys­tème tech­no-indus­triel volon­tai­re­ment orga­ni­sé par l’administration — par les ins­ti­tu­tions domi­nantes — dudit sys­tème. Autant écrire au père Noël.

*

Pas­sons à l’accusation de trans­pho­bie. Dans le pod­cast « Pré­sages », Alexandre Mon­nin pré­tend qu’il est « inté­res­sant de voir qu’entre Elon Musk », un super­ca­pi­ta­liste qui veut emme­ner la civi­li­sa­tion indus­trielle dans le cos­mos, et « des anti­civ », il y a « une espèce de recou­vre­ment dans la détes­ta­tion des per­sonnes trans ».

Mon­nin, qui ne connaît rien du sujet, s’imagine sans doute gagner faci­le­ment quelques points de ver­tu pro­gres­siste en nous taxant de trans­phobes. Celle ou celui qui, à gauche, ne fait pas état de son sou­ci pour le sort des « per­sonnes trans » dans un dis­cours, peu importe sur quoi, rate une bonne occa­sion de faire éta­lage de sa bon­té progressiste.

En véri­té, nous ne détes­tons pas les « per­sonnes trans ». Parce que cette caté­go­rie de popu­la­tion est intrin­sè­que­ment floue, d’abord (selon cer­taines défi­ni­tions du terme, nous sommes toutes et tous « trans »), mais sur­tout parce que nous n’avons rien contre les per­sonnes. Nous cri­ti­quons des idées, un sys­tème de croyances, pas des indi­vi­dus. Cepen­dant, bien enten­du, il est plus simple, quand on n’y connaît rien, de tra­ves­tir la cri­tique et d’en faire une attaque contre des gens. Cela évite d’avoir à réel­le­ment étu­dier les idées dont il est, en fait, ques­tion (les termes fille, femme, gar­çon, homme, ne ren­voient-il qu’à des sen­ti­ments, des res­sen­tis, liés à des sté­réo­types sexistes ? Ou se rap­portent-ils à des réa­li­tés maté­rielles, bio­lo­giques ? Est-il pos­sible de « naître dans le mau­vais corps » ? Les êtres humains peuvent-ils « chan­ger de sexe » ? Le sexe est-il une réa­li­té ? etc.).

Nous n’avons rien contre « les per­sonnes trans », donc. Une grande par­tie d’entre elles nous appa­raissent comme des vic­times d’une idéo­lo­gie dont elles ne com­prennent pas les tenants et abou­tis­sants, dont, à l’instar de Mon­nin, elles ignorent l’histoire. Les détran­si­tion­neuses et détran­si­tion­neurs, qui sont de plus en plus nom­breux à rap­por­ter leurs ter­ribles par­cours, en témoignent. Cela étant, en ce qui me concerne, j’éprouve effec­ti­ve­ment une cer­taine colère vis-à-vis de cer­tains idéo­logues en par­ti­cu­lier, cer­tains hommes (qui se disent femmes) et qui pro­pagent des idées absurdes dans les médias et la culture en géné­ral, au détri­ment, notam­ment, des filles, des femmes et des enfants, et qui ont réus­si à faire ins­crire leurs reven­di­ca­tions insen­sées dans la loi. Mais il ne s’agit pas de « détes­ta­tion des per­sonnes trans ». J’ai récem­ment co-écrit un livre sur le sujet. J’attends avec impa­tience la chro­nique de Monnin.

Né(e)s dans la mau­vaise socié­té (2e édi­tion) — Notes pour une cri­tique fémi­niste et socia­liste du phé­no­mène trans

L’autre point idiot de l’évocation par Mon­nin du sujet trans, c’est le rap­pro­che­ment avec Elon Musk. Comme si cela signi­fiait quoi que ce soit. De nom­breux ultra­riches, ultra­ca­pi­ta­listes, ultra­tech­no­philes, trans­hu­ma­nistes, sou­tiennent le mou­ve­ment trans (Mar­tine Roth­blatt, par exemple, ou la famille Pritz­ker, ou le mil­liar­daire Jon Stry­ker). Musk n’est pas fran­che­ment repré­sen­ta­tif. Et même s’il l’était, quoi ? De même que l’extrême gauche ET l’extrême droite peuvent avoir des rai­sons valides de s’opposer au déve­lop­pe­ment de l’industrie des éoliennes, il est pos­sible que des indi­vi­dus de gauche et de droite pos­sèdent de bonnes rai­sons de cri­ti­quer le sys­tème de croyances tran­si­den­ti­taire. Pour le com­prendre, encore fau­drait-il exa­mi­ner leurs motifs au lieu de taxer tout le monde de transphobe.

Pire. Vu que tant qu’à fabu­ler, autant y aller, Mon­nin reproche à notre éco­lo­gie d’avoir comme « pre­mier com­bat » le fait de « s’en prendre aux per­sonnes trans ». Outre qu’il insiste à nous prê­ter une détes­ta­tion des per­sonnes pour mieux évi­ter de dis­cu­ter du fond réel du sujet, on se deman­de­ra plu­tôt qui fait de la thé­ma­tique trans une prio­ri­té ? Qui se sent obli­gé, dans n’importe quelle dis­cus­sion, n’importe où, par exemple à la REcy­cle­rie, dans une dis­cus­sion sur le pro­grès tech­nique, d’évoquer spé­ci­fi­que­ment « les per­sonnes trans » ? Qui fait de l’adhésion aux idées et aux reven­di­ca­tions trans une condi­tion sine qua non pour être autorisé·e à par­ti­ci­per au débat public, notam­ment dans le milieu éco­lo et à gauche en géné­ral ? Qui recadre ver­te­ment Fran­çois Ruf­fin après qu’il a osé sug­gé­rer que le sujet trans­genre ne devrait peut-être pas être la prio­ri­té à gauche ? Ce n’est pas nous qui avons fait de ce thème un point cen­tral et indis­cu­table de l’orthodoxie du Parti.

Si je m’investis per­son­nel­le­ment dans la démys­ti­fi­ca­tion de l’idéologie trans, ce n’est pas parce qu’il s’agit du sujet le plus pres­sant ou le plus impor­tant à mes yeux. C’est pour un ensemble de rai­sons. D’abord, c’est parce que ça a néan­moins son impor­tance : la san­té d’un nombre crois­sant d’enfants et d’adultes est en jeu, de même que les droits sexo-spé­ci­fiques des filles, des femmes et des homosexuel·les. C’est aus­si parce que ce sujet s’insinue par­tout dans les dis­cus­sions et les luttes sociales, à gauche, et que si l’on n’embrasse pas la doxa qui l’entoure, on se retrouve immé­dia­te­ment ostracisé·e. C’est éga­le­ment parce qu’à gauche, la plu­part de celles et ceux qui com­prennent que quelque chose cloche, que les idées trans ne tiennent pas la route, ou que les reven­di­ca­tions trans posent pro­blème, pré­fèrent gar­der le silence (sou­vent par peur des consé­quences que pour­rait avoir le fait de s’exprimer). C’est encore parce que je tiens tout sim­ple­ment à défendre la véri­té, la cohé­rence, la logique, alors que les idées trans consti­tuent une néga­tion de réa­li­tés bio­lo­giques et séman­tiques élé­men­taires (l’espèce humaine com­prend deux sexes, les termes fille/femme et garçon/homme désigne des réa­li­tés maté­rielles, bio­lo­giques, rela­tives à ces deux sexes, et pas des sen­ti­ments, pas des sté­réo­types sexistes).

Bref. Mon­nin est un sacré clown, un lâche et un hypo­crite. Mais il a trou­vé un filon inté­res­sant, éco-déma­go­gique, qui lui per­met de jouir du pres­tige du rebelle contre le capi­ta­lisme tout en béné­fi­ciant du salaire de celui qui bosse en école de com­merce et/ou auprès d’importantes entre­prises afin d’assurer l’avenir du capi­ta­lisme. Ils sont nom­breux dans son cas. Alexia Soyeux, qui pro­duit le pod­cast Pré­sages, et qui est éga­le­ment « res­pon­sable mar­ke­ting et com­mu­ni­ca­tion chez Car­bone 4 » (cabi­net de conseil de Jan­co­vi­ci) incarne éga­le­ment cette pseu­do-éco­lo­gie de merde.

Nico­las Casaux

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