Le désastre numérique et la bêtise renouvelable de Guillaume Pitron (par Nicolas Casaux)

Dans L’En­fer numé­rique, Guillaume Pitron rap­pelle que le smart­phone actuel contient de nom­breuses matières pre­mières « telles que l’or, le lithium, le magné­sium, le sili­cium, le brome… plus d’une cin­quan­taine en tout […] ! Celles-ci sont uti­li­sées pour conce­voir la bat­te­rie, la coque, l’écran ain­si que l’ensemble de l’électronique des mobiles, et tout ce qui vise à les conce­voir plus convi­viaux et faciles à mani­pu­ler. Pre­nons l’exemple du néo­dyme : cet obs­cur métal fait vibrer votre appa­reil lorsqu’il est réglé sur le mode adé­quat. L’écran contient éga­le­ment quelques traces d’indium, un oxyde (une poudre) qui a ren­du nos écrans tac­tiles. Bref, nous trans­por­tons au quo­ti­dien sou­vent moins d’un gramme de cha­cune de ces res­sources dont nous igno­rons l’existence et l’utilité, et qui, pour­tant, ont lar­ge­ment suf­fi à bou­le­ver­ser nos vies.

Inter­net induit éga­le­ment tous les réseaux de télé­com­mu­ni­ca­tion (câbles, rou­teurs, bornes WiFi) et les centres de sto­ckage de don­nées, les fameux data­cen­ters, qui per­mettent aux objets connec­tés de com­mu­ni­quer entre eux – une gigan­tesque infra­struc­ture qui siphonne une part crois­sante des res­sources ter­restres : 12,5 % de la pro­duc­tion mon­diale de cuivre et 7 % de celle de l’aluminium (tous deux des métaux abon­dants) sont des­ti­nées aux TIC. De même, ces der­nières fonc­tionnent grâce à des petits métaux aux excep­tion­nelles pro­prié­tés chi­miques, et que l’on retrouve dans les écrans plats, les conden­sa­teurs, les disques durs, les cir­cuits inté­grés, les fibres optiques ou encore les semi-conduc­teurs. Le numé­rique englou­tit une large part de la pro­duc­tion mon­diale de ces métaux : 15 % du pal­la­dium, 23 % de l’argent, 40 % du tan­tale, 41 % de l’antimoine, 42 % du béryl­lium, 66 % du ruthé­nium, 70 % du gal­lium, 87 % du ger­ma­nium, et même 88 % du terbium […].

Quant à assem­bler ces res­sources dans un smart­phone tenant dans la paume d’une main, c’est deve­nu une ingé­nie­rie d’une folle com­plexi­té, notoi­re­ment éner­gi­vore… Résul­tat : sa seule fabri­ca­tion est res­pon­sable de près de la moi­tié de l’empreinte envi­ron­ne­men­tale et de 80 % de l’ensemble de sa dépense éner­gé­tique durant son cycle de vie. Impos­sible, donc, de par­ler de révo­lu­tion numé­rique sans explo­rer les entrailles de la Terre, dans les dizaines de pays à tra­vers le monde – tels que le Chi­li, la Boli­vie, la Répu­blique démo­cra­tique du Congo, le Kaza­khs­tan, la Rus­sie ou l’Australie – où l’on pro­duit les res­sources d’un monde plus connec­té. “Le numé­rique, c’est très concret !”, rap­pelle un ingé­nieur, s’excusant presque de pro­fé­rer une telle évi­dence. Car nous le sen­tons bien : il est incon­gru de par­ler de “déma­té­ria­li­sa­tion” de nos éco­no­mies dès lors que le vir­tuel génère des effets colos­saux dans le monde réel. »

Pitron exa­mine aus­si les impli­ca­tions maté­rielles des « puces – éga­le­ment appe­lées “cir­cuits inté­grés” – de nou­velle géné­ra­tion des­ti­nées aux indus­triels de l’électronique ». Inven­tées en 1958, « ces minus­cules pla­quettes de sili­cium ont bou­le­ver­sé nos vies. Elles reçoivent et gèrent les infor­ma­tions néces­saires au fonc­tion­ne­ment d’une ribam­belle d’objets. Bref, ce sont les cer­veaux des pro­duits élec­tro­niques. Une poi­gnée d’entreprises telles que le sud-coréen Sam­sung, les amé­ri­cains Intel et Qual­comm ou encore le taï­wa­nais TSMC en pro­duisent doré­na­vant 1 000 mil­liards chaque année, des­ti­nées aux ordi­na­teurs, aux machines à laver, aux fusées et bien sûr aux télé­phones mobiles. […] pour qu’un télé­phone puisse pho­to­gra­phier, fil­mer, enre­gis­trer, géo­lo­ca­li­ser, cap­ter (et, acces­soi­re­ment, télé­pho­ner), il a fal­lu démul­ti­plier la puis­sance des puces, sans pour autant accroître leur taille. Pour gra­ver tou­jours davan­tage de tran­sis­tors sur une pla­quette d’un cen­ti­mètre car­ré, l’industrie a délais­sé l’échelle du micro­mètre (un mil­lième de mil­li­mètre, soit l’épaisseur d’un che­veu), pour le nano­mètre, soit une dimen­sion mille fois plus réduite encore. On com­prend mieux pour­quoi, dans cet envi­ron­ne­ment, la moindre pous­sière peut lour­de­ment impac­ter la qua­li­té des pro­duits. “Si l’on veut qu’une puce fonc­tionne, il faut une orga­ni­sa­tion mili­taire, une atten­tion de tous les ins­tants, ren­ché­rit Fran­çois Mar­tin. Même l’air de la salle blanche est renou­ve­lé toutes les six secondes.”

Le résul­tat d’une telle ingé­nie­rie est épous­tou­flant : “L’ordinateur de chaque smart­phone est aujourd’hui cent fois plus puis­sant que les meilleurs ordi­na­teurs conçus il y a trente ans”, explique Jean-Pierre Colinge, un ancien ingé­nieur de l’industriel taï­wa­nais TSMC, qui ne peut se rete­nir d’ajouter : “Quand on sait que cela sert à faire des sel­fies, c’est un peu déso­lant.” Mais reve­nons à notre pro­pos : les puces figurent par­mi les com­po­sants élec­tro­niques les plus com­plexes qui soient. Il faut une soixan­taine de matières pre­mières, telles que du sili­cium, du bore, de l’arsenic, du tungs­tène ou du cuivre, toutes puri­fiées à 99,9999999 %, pour les pro­duire. La gra­vure des tran­sis­tors, quant à elle, n’est pas chose plus aisée : “Cer­taines puces contiennent 20 mil­liards de tran­sis­tors. Ima­gi­nez 20 mil­liards de petits rou­le­ments dans une montre, c’est abso­lu­ment fan­tas­tique”, explique l’ancien ingé­nieur. Dès lors, 50 puces sur un “wafer” tota­lisent 1 000 mil­liards de tran­sis­tors, “soit quatre fois le nombre d’étoiles dans la Voie lac­tée entas­sées sur la sur­face d’un disque vinyle”.

Les 500 étapes de la chaîne de fabri­ca­tion d’un cir­cuit inté­gré vont faire inter­ve­nir jusque 16 000 sous-trai­tants, écla­tés dans des dizaines de pays à tra­vers le monde. En clair, si la mon­dia­li­sa­tion devait se résu­mer à un objet, ce serait sans aucun doute la puce élec­tro­nique… Voyez plu­tôt : “La mine de quartz se trouve pro­ba­ble­ment en Afrique du Sud et les plaques de sili­cium sont pro­duites au Japon, explique Jean-Pierre Colinge. Les appa­reils de pho­to­li­tho­gra­phie viennent des Pays-Bas, l’un des plus grands fabri­cants de pompes à vide opère en Autriche et leurs rou­le­ments à billes sont fabri­qués en Alle­magne. Pour bais­ser les coûts, les puces sont sans doute mises en boî­tier au Viet­nam. Puis on les expé­die au groupe Fox­Conn, en Chine, pour qu’elles soient inté­grées dans les iPhones. Et pour opti­mi­ser l’ensemble de ces pro­ces­sus, le groupe TSMC uti­li­sait dans le pas­sé des logi­ciels déve­lop­pés par des uni­ver­si­tés ita­liennes et écos­saises.” Cette logis­tique “engendre une consom­ma­tion d’énergie abso­lu­ment mons­trueuse”, s’exclame la cher­cheuse Karine Samuel. »

Aus­si, « la hausse de consom­ma­tion éner­gé­tique des fabri­cants de puces taï­wa­nais est […] telle que ces der­niers ne sont pas près de se sevrer du char­bon. Ils conti­nue­ront éga­le­ment, dans l’indifférence géné­rale, à géné­rer une autre pol­lu­tion, imper­cep­tible : les émis­sions de gaz fluorés. »

Car « le CO2 n’est pas le seul gaz à mena­cer l’espèce humaine. Bien qu’incolores, inodores et inin­flam­mables, d’autres pro­duits uti­li­sés par l’industrie numé­rique et de la micro­élec­tro­nique contri­buent à réchauf­fer le cli­mat… En par­ti­cu­lier une cin­quan­taine d’entre eux dont on ignore à peu près tout : les gaz fluorés.

HFC, SF6, PFC, NF3, CF4… Ces sigles cor­res­pondent à des gaz consti­tués d’un ou plu­sieurs atomes de fluor qui sont uti­li­sés dans les sys­tèmes de pro­duc­tion de froid. Ils per­mettent, pour l’essentiel, la cli­ma­ti­sa­tion des voi­tures et des immeubles, et servent éga­le­ment à refroi­dir les centres de trai­te­ment de don­nées (c’est le cas des HFC). Quant à “la micro­élec­tro­nique, c’est plein de gaz !”, abonde l’universitaire Karine Samuel. Compte tenu de leurs pro­prié­tés chi­miques, on les retrouve en effet dans la concep­tion des semi-conduc­teurs, des cir­cuits inté­grés et même des écrans plats. Les gaz fluo­rés sont pro­duits dans de très faibles pro­por­tions, de sorte qu’ils ne tota­lisent que 2 % des émis­sions glo­bales de gaz à effet de serre. »

Ces gaz ont cepen­dant un poten­tiel réchauf­fant « colos­sal : 2 000 fois supé­rieur en moyenne », au CO2. « Le NF3, lui, retient 17 000 fois plus la cha­leur dans l’atmosphère que le CO2. Quant au SF6, le coef­fi­cient avoi­sine même le chiffre impres­sion­nant de 23 500, ce qui en fait le gaz à effet de serre le plus puis­sant jamais pro­duit en ce bas monde. »

Pitron rap­pelle aus­si qu’internet « est un gigan­tesque réseau amphi­bie : près de 99 % du tra­fic mon­dial de don­nées tran­site aujourd’hui, non par les airs, mais via des cour­roies déployées sous terre et au fond des mers. » Il s’agit « de fins tuyaux de métal, enve­lop­pés dans du poly­éthy­lène (plas­tique), ren­fer­mant en leur cœur des paires de fibre optique, c’est-à-dire des fils de verre, dans les­quels tran­site, à envi­ron 200 000 kilo­mètres par seconde, l’information codée sous forme de pul­sa­tions de lumière. » Le fond des océans est désor­mais ratu­ré d’environ « 1,2 mil­lion de kilo­mètres » de câbles, « soit trente fois la cir­con­fé­rence de la Terre ».

On pour­rait conti­nuer à détailler en long, en large et en tra­vers, à grand ren­fort de sta­tis­tiques et d’évocations de toutes sortes de noms savants de maté­riaux, sub­stances ou mine­rais, le désastre envi­ron­ne­men­tal qu’implique l’existence et le déve­lop­pe­ment du numé­rique. À quoi bon ?! L’essentiel devrait être faci­le­ment com­pré­hen­sible. Comme toutes les indus­tries, celles liées au numé­rique, aux TIC ou NTIC, nuisent lour­de­ment à la nature. Aucune ver­sion éco­lo­gique d’une seule de ces indus­tries ne sau­rait exis­ter. Il n’existe pas plus de « mines éco­lo­giques » que de « smart­phone écologique ».

Pour­tant, comme à son habi­tude, Guillaume Pitron s’efforce bien mal­adroi­te­ment de pro­po­ser des remèdes au désastre qu’il ne détaille que par­tiel­le­ment — occul­tant des pro­blèmes élé­men­taires propres à la consom­ma­tion de masse, occul­tant aus­si les innom­brables pro­blèmes sociaux, injus­tices et inéga­li­tés fon­da­men­tales sur les­quelles le capi­ta­lisme se fonde et qu’il per­pé­tue, et le pro­blème de la tech­no­lo­gie. D’où des « solu­tions » aus­si stu­pides que : « […] il faut ache­ter, mas­si­ve­ment, des télé­phones Fair­phone, la pre­mière marque à com­mer­cia­li­ser, depuis 2013, des smart­phones dits “éthiques”. »

Une diri­geante de Fair­phone expli­quait récem­ment dans une inter­view que leurs « chaînes d’approvisionnement » sont « trop vastes et en per­pé­tuel mou­ve­ment » pour être bien contrô­lées, c’est-à-dire qu’ils ne savent pas très bien tout ce qu’implique la pro­duc­tion des télé­phones qu’ils vendent (à l’instar de nombre d’entrepreneurs, d’entreprises, et d’un peu tout le monde dans la civi­li­sa­tion indus­trielle, la plu­part des objets/appareils qu’on uti­lise au quo­ti­dien sont fabri­qués on ne sait par qui, on ne sait où, on ne sait com­ment, on ne sait avec quoi ; dans le gigan­tisme de la civi­li­sa­tion tech­no­lo­gique, dans sa déme­sure, l’accommodement avec une grande igno­rance concer­nant ses pro­ces­sus, les effets réels, éco­lo­giques, sociaux, humains, des choses qu’elle pro­duit, est le lot com­mun des êtres humains). Dans l’interview, on apprend aus­si que « Fair­phone a choi­si plus par­ti­cu­liè­re­ment de se concen­trer sur les mines arti­sa­nales et de petite échelle. 44 mil­lions de per­sonnes en dépen­draient direc­te­ment et près 200 mil­lions indi­rec­te­ment. » Pour la diri­geante de Fair­phone ques­tion­née, « c’est une oppor­tu­ni­té d’avoir une influence posi­tive sur la vie de mil­lions de gens qui vivent sou­vent dans les régions les plus pauvres ».

Ne sont-ils pas sym­pas, chez Fair­phone, de filer du tra­vail dans des mines à des gens qui, autre­ment, végè­te­raient, inac­tifs, à ne savoir quoi faire de leurs exis­tences. & tout le monde sait que les « mines arti­sa­nales » sont tout à fait neutres, inof­fen­sives pour la nature. D’où ce rap­port du CIFOR (Centre de recherche fores­tière inter­na­tio­nale) expli­quant que : « L’ex­ploi­ta­tion minière arti­sa­nale est asso­ciée à un cer­tain nombre d’im­pacts envi­ron­ne­men­taux, à savoir la défo­res­ta­tion et la dégra­da­tion des sols, les fosses à ciel ouvert qui consti­tuent des pièges pour les ani­maux et posent des risques pour la san­té, ain­si que la pol­lu­tion au mer­cure, la pous­sière et la pol­lu­tion sonore. » Ou cette récente étude qui « affirme que les impacts néga­tifs de l’ex­ploi­ta­tion minière arti­sa­nale et à petite échelle dépassent ceux des grandes mines ».

Et qui se pose la ques­tion de savoir pour­quoi les pays pauvres sont pauvres, pour­quoi des habi­tants de ces pays consentent à vendre leurs exis­tences à des entre­prises minières ou de fabri­ca­tion de télé­phones ? Quelles condi­tions sociales les y poussent ? Ont-ils été dépos­sé­dés de leurs terres ? Leurs modes de vie ances­traux ont-ils été détruits par la colo­ni­sa­tion, la mon­dia­li­sa­tion, la civilisation ?

À la ques­tion « pou­vez-vous garan­tir que votre télé­phone est 100% éthique ? », le PDG de Fair­phone, Bas Van Abel, répond sans ambages que : « Non, on ne peut pas le garan­tir. Pour vous don­ner une idée, dans le télé­phone nous avons 1200 com­po­sants fabri­qués par des cen­taines et des cen­taines d’usines, qui uti­lisent elles d’autres com­po­sants, qui viennent de cen­taines d’usines. On a plus de 60 mine­rais dans le télé­phone. Si vous vou­lez créer un télé­phone 100% équi­table, il faut créer la paix dans le monde. » Autre manière de dire que c’est impos­sible. D’ailleurs, para­doxa­le­ment, c’est à l’État et au capi­ta­lisme, à la guerre éco­no­mique de tous contre tous, à la pro­prié­té pri­vée (notam­ment de la terre), à la pro­prié­té héré­di­taire, etc., que Fair­phone doit son exis­tence. Abo­lis­sez le capi­ta­lisme, l’État et la guerre per­ma­nente de tous contre tous et Fair­phone dis­pa­raî­tra avec tout le reste.

« Tran­si­tion éco­lo­gique » (ou « éner­gé­tique », c’est idem) oblige, Fair­phone pré­voit une « aug­men­ta­tion de la demande de 500% d’ici 2025 concer­nant cer­tains miné­raux comme le lithium ou le cobalt qui sont uti­li­sés dans les bat­te­ries ». Or « C’est une illu­sion de comp­ter sur le recy­clage de métaux, parce que nous ne col­lec­tons pas assez d’appareils, que sur le total il y a peu de métaux extraits, et qu’il n’y aura pas assez de four­nis­seurs pour faire face à la demande. » Au moins peut-on leur recon­naitre une cer­taine hon­nê­te­té à ce sujet. Le recy­clage, c’est limi­té, on va conti­nuer à ponc­tion­ner les sols de la Terre. Et d’ailleurs, connais­sez-vous les impacts éco­lo­giques du recy­clage ? Ils sont sou­vent immenses. Le recy­clage est par­ti­cu­liè­re­ment éner­gi­vore et consti­tue une indus­trie à part entière, avec ses machines, ses infra­struc­tures, qu’il faut elles-mêmes pro­duire, entre­te­nir, etc.

De bout en bout, Fair­phone ou non, rien de sou­te­nable, rien de durable, rien de bon pour les êtres humains tous presque inté­gra­le­ment dépos­sé­dés de tout pou­voir sur le cours des choses, tous réduits, employés de Fair­phone, mineurs ou consom­ma­teurs en Occi­dent, au rang de « res­sources humaines », mar­chan­dises conçues pour consom­mer d’autres mar­chan­dises afin de faire tour­ner la gigan­tesque machine du capi­ta­lisme mon­dia­li­sé. Lacune majeure de l’analyse des Guillaume Pitron qui ne disent mot des impli­ca­tions sociales du capi­ta­lisme ou de la tech­no­lo­gie, dont ils se contentent d’examiner, mais là encore, par­tiel­le­ment, les effets envi­ron­ne­men­taux. Sans doute à cause d’une sorte de déni, pos­si­ble­ment liée à une forme d’opportunisme : il faut bien man­ger, la cri­tique radi­cale de la tech­no­lo­gie et du capi­ta­lisme rap­portent moins, per­mettent moins de pas­ser à la télé­vi­sion, radio, etc., que des cri­tiques en demi-teintes, super­fi­cielles, agré­men­tées de timides solu­tions qui n’en sont abso­lu­ment pas mais qui ras­surent les accros à la tech­no­lo­gie que sont deve­nus les civi­li­sés, et notam­ment les classes supé­rieures, et plaisent aux diri­geants éta­tiques ou capi­ta­listes. Oppor­tu­nisme qui confine à la mal­hon­nê­te­té, et résulte peut-être aus­si d’une forme d’imbécilité, d’inconscience, d’ignorance, d’une absence de consi­dé­ra­tions pour les autres êtres vivants, les socié­tés humaines autres que la civi­li­sa­tion, etc. (la seule consi­dé­ra­tion des Pitron étant peu ou prou : com­ment faire pour que les humains [civi­li­sés] puissent à peu près conti­nuer à vivre comme ils vivent actuel­le­ment ? Com­ment faire pour que la civi­li­sa­tion continue ?).

Impos­sible de fabri­quer un smart­phone ou un Fair­phone sans une vaste orga­ni­sa­tion socio­tech­nique simi­laire à celle qui règne actuel­le­ment, avec ses hié­rar­chies, ses divi­sions et spé­cia­li­sa­tions du tra­vail, son ins­ti­tu­tion sco­laire, son absence totale de démo­cra­tie réelle. Autre­ment dit, la tech­no­lo­gie est une cala­mi­té tant sur le plan social que sur le plan éco­lo­gique. Incom­pa­tible avec le res­pect de la nature, elle l’est aus­si avec la liber­té (l’autonomie) des êtres humains. Nous ne devrions pas sou­hai­ter un super Fair­phone pré­ten­du­ment garan­ti bio­du­rable, éco­sour­cé et issu d’usines ou d’exploitations ou les res­sources humaines sont sup­po­sé­ment trai­tées de manière équi­table. Plu­tôt défaire la tota­li­té de la tech­no­sphère, nous libé­rer du tech­no-monde, de ses contraintes tou­jours plus lourdes et de ses effets tou­jours plus délé­tères pour l’animal humain et le monde naturel.

Nico­las Casaux

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