Layla et les yeux du hibou : l’écopsychologie et l’humanité (par Will Falk)

Tra­duc­tion d’un magni­fique essai de Will Falk, écri­vain, avo­cat et acti­viste états-unien, membre de l’or­ga­ni­sa­tion d’é­co­lo­gie radi­cale Deep Green Resis­tance, ini­tia­le­ment publié (en anglais) le 11 décembre 2016, à cette adresse.


Der­niè­re­ment, en remon­tant la rue prin­ci­pale de la ville de Park City en Utah, j’ai aper­çu, à l’en­trée du centre d’ac­cueil, ce qui m’a sem­blé être un homme tenant un Grand-duc d’A­mé­rique et entou­ré d’en­fants. Comme sa voix por­tait de l’autre côté de la rue, j’ai enten­du l’homme expli­quer que ce hibou avait été trou­vé avec une aile bles­sée après qu’il ait été heur­té par une voiture.

J’a­dore les hiboux. J’a­dore le son envoû­tant de leurs hulu­le­ments dans les heures les plus sombres qui pré­cèdent l’aube. J’a­dore la joie qui accom­pagne l’heu­reux pri­vi­lège d’as­sis­ter au spec­tacle de l’é­cla­bous­se­ment du plu­mage brun sur la neige fraî­che­ment tom­bée, quand un hibou décide excep­tion­nel­le­ment de s’ex­po­ser à la lumière hiver­nale. J’a­dore la manière dont la nature mys­té­rieuse des hiboux en a fait des por­teurs de pré­sages dans l’i­ma­gi­naire de tant de cultures. Alors, quand j’ai vu ce que je pen­sais être un Grand-duc, j’ai spon­ta­né­ment tra­ver­sé la rue en me réjouis­sant à l’avance.

La créa­ture que tenait l’homme pré­sen­tait bon nombre des carac­té­ris­tiques du Grand-duc. Un magni­fique plu­mage duve­teux brun et blanc par­fois mou­che­té de jaune. Un bec acé­ré et cro­chu. De larges ailes puis­santes — bien qu’elles fussent fer­me­ment repliées, comme en quête de réconfort.

De loin, je pou­vais dis­tin­guer que ses yeux avaient la même forme et les mêmes cou­leurs que ceux du Grand-duc — grands, ronds et noir cer­clé d’o­range. Je me suis remé­mo­ré les yeux des Grands-ducs que j’a­vais aper­çus qui m’observaient du haut des vieux gené­vriers s’élevant sur les contre­forts gla­cés du Grand Bas­sin. L’o­range de leurs yeux flam­boyait de mille feux. Par­fois, le noir reflé­tait une sagesse pro­fonde et impé­né­trable. A d’autres moments, ce même noir appa­rais­sait comme une flaque d’eau où se reflé­taient les notes argen­tées des étoiles constel­lant le ciel du Neva­da. A d’autres moments encore, ce noir deve­nait la nuit impré­gnée d’ombres avant qu’ils ne prennent leur envol pour dis­pa­raître dans les nuages.

Alors que je m’ap­pro­chais, je vis que l’a­vant-bras droit de l’homme était enve­lop­pé de cuir. Deux anneaux d’a­cier trans­per­çaient le cuir. Une chaîne qui n’at­tei­gnait pas un mètre de lon­gueur était reliée aux anneaux. Elle était com­po­sée d’autres anneaux d’a­cier étroi­te­ment ser­rés et sou­dés les uns aux autres afin que la chaîne ne se brise jamais. La chaîne était enrou­lée et res­ser­rée autour de la patte gauche de l’a­ni­mal que j’a­vais pris à tort pour un Grand-duc.

Un Grand-duc d’Amérique

Cet ani­mal n’é­tait pas un hibou. Il ne l’é­tait plus. Un hibou est tel­le­ment plus que ses yeux, son bec et ses serres, tel­le­ment plus que le petit espace qu’il occupe, tel­le­ment plus que ses fameux cli­gne­ments, balan­ce­ments et cla­que­ments de bec. Un hibou est plus que l’as­sem­blage phy­sique de ses plumes et de ses os.

Un hibou est les lapins, les lièvres, les sou­ris et les cam­pa­gnols qui deviennent son corps lors­qu’il s’en nour­rit. Un hibou est l’arbre sur lequel il se perche, le ciel d’où il des­cend et le vent qui le porte. Un hibou est le sens que sa nature révèle. Un hibou est l’ex­pres­sion de toutes les rela­tions qui le créent. Un hibou est sau­vage. Un hibou est libre.

Volée au vent, enfer­mée dans une cage et enchaî­née à un homme, cette créa­ture n’é­tait plus un hibou.

L’es­pace d’un ins­tant, il a levé les yeux pour accro­cher mon regard. Et je fus hor­ri­fié par ce que je vis.

L’o­range et le noir de ses yeux n’é­taient plus que des simu­lacres de cou­leurs. Il n’y sub­sis­tait plus la moindre trace de lumière. Il eut été pré­fé­rable, plus facile à accep­ter, que ces yeux aient expri­mé de la tris­tesse ou de la colère, ou même du déses­poir. Mais ils n’ex­pri­maient rien. Rien d’autre que le vide.

Je connais­sais bien ces yeux. Ces yeux-là étaient ceux d’une créa­ture qui avait été pré­ci­pi­tée au-delà de la dou­leur et qui avait som­bré dans un état de stu­peur, une créa­ture sub­mer­gée de déses­poir qui se lais­sait glis­ser dans le néant. Ces yeux-là je les ai vus dans la rue. Ces yeux-là je les ai vus dans des zoos, dans des aqua­riums et dans des cages. Ces yeux-là je les ai vus dans des pri­sons, dans des ser­vices de psy­chia­trie et aux enterrements.

Je connais­sais ces yeux parce que je les ai vus reflé­tés par les miroirs dans les­quels j’ai plon­gé mon regard avant de ten­ter de mettre fin à mes jours. Je connais­sais ces yeux parce qu’ils ont été les miens.

Bou­le­ver­sé et au comble du cha­grin, j’ai fui, épouvanté.

***

Quelle est la nature exacte de l’hor­reur que j’ai lue dans ces yeux ?

Tout d’a­bord, je m’é­tais trou­vé confron­té aux ravages pro­vo­qués par l’a­néan­tis­se­ment d’un hibou. La cap­ti­vi­té prive un ani­mal de ce qui fait de lui un ani­mal. Les prin­cipes de l’é­co­lo­gie pro­fonde le confirment. L’é­co­lo­gie pro­fonde consi­dère que la vie est un pro­ces­sus conti­nuel main­te­nu par des connexions saines entre les êtres vivants. A tra­vers ce constat, l’é­co­lo­gie pro­fonde nous enseigne que chaque être vivant doit être appré­hen­dé comme un ensemble spé­ci­fique de connexions à d’autres êtres vivants.

Un ani­mal cap­tif n’est plus un ani­mal lorsque les humains le coupent phy­si­que­ment de ses connexions. Neil Evern­den, un des pion­niers de l’é­co­lo­gie pro­fonde, décrit dans son excellent livre, The Natu­ral Alien : Human­kind and Envi­ron­ment, com­ment ce phé­no­mène se pro­duit chez un gorille enfer­mé dans un zoo. Evern­den écrit : « [Un ani­mal] est une inter­ac­tion entre un poten­tiel géné­tique, un envi­ron­ne­ment et des congé­nères. Un gorille soli­taire dans un zoo n’est pas vrai­ment un gorille ; il s’agit d’un ersatz en forme de gorille d’un être social qui ne peut se déve­lop­per plei­ne­ment qu’au sein d’une socié­té d’êtres sem­blables ».

Evern­den réfute éga­le­ment l’ar­gu­ment qui jus­ti­fie le pla­ce­ment d’a­ni­maux dans des zoos (pré­ser­ver leur héri­tage géné­tique) en nous expli­quant plus en détail la rai­son pour laquelle un gorille dans un zoo n’est pas vrai­ment un gorille. Il écrit : « Ten­ter de pré­ser­ver uni­que­ment un ensemble de gènes revient à accep­ter une défi­ni­tion très res­treinte de l’a­ni­ma­li­té et à tom­ber dans le piège qui consiste à confondre l’ob­jet encap­su­lé dans un corps avec le pro­ces­sus de rela­tions qui consti­tue la créa­ture en ques­tion ».

En d’autres termes, un ani­mal n’est pas un objet. Un ani­mal est un pro­ces­sus de rela­tions conti­nues. Détruire ces rela­tions en restrei­gnant la capa­ci­té phy­sique d’un ani­mal à par­ti­ci­per aux rela­tions qui le pré­servent, c’est détruire l’a­ni­mal. Quand j’ai vu la créa­ture au bout de la chaîne, j’ai com­pris com­ment le conduc­teur qui l’a­vait heur­tée et l’homme qui l’a­vait enchaî­née, l’a­vaient iso­lée des rela­tions spé­ci­fiques qui per­mettent aux hiboux de sur­vivre. Elle avait été réduite à l’objet encap­su­lé dans un corps décrit par Evernden.

Il était impos­sible de voir cette créa­ture au bout d’une chaîne sans pen­ser à toutes les créa­tures enchaî­nées qui se trouvent dans les bas­sins des parcs à thèmes et dans les cages des zoos. J’ai pen­sé, en par­ti­cu­lier, à l’at­ten­tion média­tique crois­sante que sou­lève l’ef­fet des­truc­teur de la cap­ti­vi­té sur des indi­vi­dus de deux espèces par­ta­geant de nom­breuses simi­li­tudes avec les humains : les orques et les éléphants.

Les orques ont un sens de la famille très déve­lop­pé et une rela­tive lon­gé­vi­té. Ils uti­lisent un lan­gage com­plexe et se trans­mettent des savoirs tra­di­tion­nels tels que les tech­niques de chasse de géné­ra­tion en géné­ra­tion. Ces carac­té­ris­tiques, cou­plées au fait que les orques sont connus pour pro­té­ger les humains des requins, créent un lien pri­vi­lé­gié avec ces ani­maux dans l’es­prit de bon nombre d’humains.

Le Dr. Nao­mi A. Rose, dans son étude « Killer Contro­ver­sy : Why Orcas Should No Lon­ger Be Kept in Cap­ti­vi­ty » (en fran­çais : La contro­verse du tueur : pour­quoi les orques ne devraient plus être tenues en cap­ti­vi­té) énonce ce qui est l’é­vi­dence même : « Les orques sont intrin­sè­que­ment inadap­tées au confi­ne­ment ». A l’ap­pui de cette affir­ma­tion, le Dr. Rose explique que les orques ont des durées de vie annuelles net­te­ment infé­rieures en cap­ti­vi­té qu’à l’é­tat sau­vage. En fait, le taux annuel de mor­ta­li­té chez les orques en cap­ti­vi­té est plus de deux fois et demie plus éle­vé que celui des orques en liberté.

Le Dr Rose démontre com­ment la cap­ti­vi­té altère le corps des orques, expli­quant que l’une des causes de décès les plus cou­rantes chez les orques cap­tives est l’in­fec­tion. La mor­ta­li­té due aux infec­tions est liée à l’im­mu­no­sup­pres­sion et, ain­si que le décrit le Dr. Rose, aux agents patho­gènes que les sys­tèmes immu­ni­taires des orques sau­vages gére­raient sans dif­fi­cul­té, qui s’a­vèrent fatals pour les orques en cap­ti­vi­té en rai­son d’un stress chro­nique, d’un état dépres­sif et même de l’en­nui qu’elles éprouvent. Par consé­quent, la cap­ti­vi­té n’a­git pas seule­ment sur la san­té men­tale des orques. Elle porte atteinte à leur état de san­té phy­sique à tra­vers les troubles men­taux qu’elle engendre.

Les élé­phants l’illustrent éga­le­ment. Comme les orques et les humains, ils vivent au sein de très grandes familles, déve­loppent des rela­tions sociales com­plexes et ont besoin d’un espace vital éten­du. Avec une décla­ra­tion du même ordre que celle du Dr Rose au sujet des orques, Ed Ste­wart — pré­sident de Per­for­ming Ani­mal Wel­fare Socie­ty (PAWS) [une asso­cia­tion de pro­tec­tion des ani­maux du spec­tacle, NdT] qui pos­sède trois réserves natu­relles dans le nord de la Cali­for­nie — explique la situa­tion des élé­phants cap­tifs dans un article pour la revue Natio­nal Geo­gra­phic inti­tu­lé « Il n’existe pas de manière éthique de main­te­nir des élé­phants en cap­ti­vi­té ». En guise de démons­tra­tion, Ste­wart décrit ce que la cap­ti­vi­té engendre chez l’éléphant :

« L’i­na­dé­qua­tion des élé­phants à la cap­ti­vi­té consti­tue­ra tou­jours une source de mala­dies et de souf­frances pour ces ani­maux. Les enclos exi­gus et les sur­faces dures sont à l’o­ri­gine de mul­tiples pro­blèmes par­mi les­quels on dénombre des mala­dies mor­telles du pied ain­si que de l’ar­thrite, aux­quelles s’a­joutent la sté­ri­li­té, l’o­bé­si­té et les com­por­te­ments répé­ti­tifs anor­maux comme le balan­ce­ment du corps et de la tête ». Ces « com­por­te­ments répé­ti­tifs anor­maux » sont évi­dem­ment des signes de troubles psychologiques.

***

Du fait de mes anté­cé­dents psy­chia­triques, lorsque je découvre les effets psy­cho­lo­giques de la cap­ti­vi­té sur les orques et les élé­phants, je me demande s’il existe des liens entre la san­té men­tale des humains et la san­té men­tale des autres animaux.

Il est évident qu’il en existe. De la même manière que des troubles psy­cho­lo­giques ouvrent la voie à d’autres pro­blèmes de san­té chez des ani­maux comme les orques et les élé­phants, les mala­dies men­tales telles que la dépres­sion aug­mentent consi­dé­ra­ble­ment les risques d’autres mala­dies chez l’être humain. Le psy­chiatre Peter Kra­mer indique dans son livre Against Depres­sion (en fran­çais : Contre la Dépres­sion) que les humains souf­frant de dépres­sion sont quatre fois plus sus­cep­tibles que ceux qui n’en souffrent pas, de mou­rir d’une mala­die car­diaque. Ils ont cinq fois plus de risques de mou­rir d’une mala­die coro­na­rienne et quatre fois plus de risques de suc­com­ber à une angine de poi­trine, un pon­tage ou une insuf­fi­sance car­diaque conges­tive. Le poète souf­frant de dépres­sion majeure que je suis appré­cie à sa juste valeur la puis­sance méta­pho­rique de la dépres­sion s’at­ta­quant lit­té­ra­le­ment au cœur.

Je ne suis cer­tai­ne­ment pas le pre­mier à explo­rer ces liens de cause à effet. Depuis le début des années 80, des cher­cheurs occi­den­taux qui se sont pen­chés sur ces connexions, se sont fait connaître sous le nom d’éco­psy­cho­logues. De leur côté, les peuples tra­di­tion­nels œuvrent à la com­pré­hen­sion de ces connexions depuis des temps immémoriaux.

Theo­dore Ros­zak passe en revue l’his­toire de l’é­co­psy­cho­lo­gie dans « Where Psyche Meet Gaia » (en fran­çais : Où la psy­ché ren­contre Gaïa), essai qu’il a rédi­gé pour le recueil Eco­psy­cho­lo­gy : Res­to­ring the Earth, Hea­ling the Mind (en fran­çais : Eco­psy­cho­lo­gie : Res­tau­rer la Terre, soi­gner l’esprit). Cela remonte à loin. Il écrit : « …en réa­li­té les ori­gines [de l’é­co­psy­cho­lo­gie] sont suf­fi­sam­ment anciennes pour être qua­li­fiées d’au­toch­tones. Il fut un temps où toute psy­cho­lo­gie était de ‘l’é­co­psy­cho­lo­gie’. Il n’é­tait pas néces­saire de recou­rir à un terme par­ti­cu­lier. Les gué­ris­seurs les plus anciens du monde… ne connais­saient pas d’autre moyen de gué­rir qu’en tra­vaillant dans le contexte de la réci­pro­ci­té envi­ron­ne­men­tale ».

Dans la mesure où l’in­ci­dence des troubles men­taux dans les socié­tés pri­mi­tives semble lar­ge­ment infé­rieure à celle des socié­tés civi­li­sées, il serait peut-être judi­cieux de « tra­vailler dans le contexte de la réci­pro­ci­té envi­ron­ne­men­tale » ain­si que l’ont tou­jours fait les plus vieux gué­ris­seurs du monde. Un des moyens d’y par­ve­nir serait de consi­dé­rer la san­té men­tale humaine à tra­vers le prisme de l’é­co­lo­gie pro­fonde. En 1982, le regret­té Paul She­pard a publié un texte fon­da­teur de l’é­co­psy­cho­lo­gie : Nature and Mad­ness (Nature et folie). She­pard a rédi­gé ce livre dans le but de répondre à cette simple ques­tion : « Pour quelle rai­son les humains per­sistent-ils à détruire leur habi­tat ? » Dans la réponse qu’il nous livre, il explique que cela relève de la psy­cho­pa­tho­lo­gie. Ou, selon ses propres mots : « une espèce de défaillance dans une dimen­sion fon­da­men­tale de l’exis­tence humaine, une irra­tio­na­li­té qui se situe au-delà de l’er­reur, une sorte de folie ».

Com­ment cer­tains humains ont-ils déve­lop­pé cette folie ? She­pard l’ex­plique en fai­sant appel à un concept de bio­lo­gie — l’on­to­ge­nèse — qui décrit le déve­lop­pe­ment d’un orga­nisme indi­vi­duel de sa concep­tion jus­qu’à sa matu­ri­té. She­pard éta­blit de façon simple mais brillante que pour com­prendre le com­por­te­ment de l’être humain, nous devons d’a­bord com­prendre son développement.

L’on­to­ge­nèse est le plus sou­vent étu­diée en lien avec les ani­maux, mais She­pard s’empresse de sou­li­gner que : « Qui­conque pense que la créa­ture humaine n’est pas un ani­mal spé­ci­fique devrait pas­ser quelques heures à com­pul­ser la tren­taine de volumes de ‘l’Étude psy­cha­na­ly­tique de l’en­fant’ ou encore des numé­ros du ‘Jour­nal du déve­lop­pe­ment de l’en­fant’  ». L’on­to­ge­nèse appa­raî­tra alors aus­si appro­priée à l’é­tude des humains qu’à celle des autres animaux.

She­pard explique encore que l’on­to­ge­nèse des peuples tra­di­tion­nels « qui semblent vivre en paix avec leur monde » est plus saine que celle des peuples civi­li­sés. Il écrit que « leur mode de vie est celui pour lequel notre onto­ge­nèse a été conçue par la sélec­tion natu­relle. Ce mode de vie favo­rise la coopé­ra­tion, l’encadrement, un pro­gramme de déve­lop­pe­ment men­tal et l’é­tude d’un monde mys­té­rieux et mer­veilleux dans lequel les élé­ments natu­rels recèlent les indices per­met­tant de com­prendre le sens de la vie ; un monde dans lequel la vie de tous les jours est indis­so­ciable de la dimen­sion et des ren­contres spi­ri­tuelles, un monde dont les membres du groupe célèbrent les étapes et les pas­sages de la vie en par­ti­ci­pant à des rituels… »

Ain­si, cer­taines condi­tions sont néces­saires pour qu’un être humain passe de l’en­fance à l’âge adulte. Les enfants humains ont besoin d’être immer­gés dans le monde natu­rel où ils peuvent inter­agir avec d’autres non-humains qui leur révé­le­ront le sens de la vie. Ils ont éga­le­ment besoin de com­mu­nau­tés intactes avec des aînés qui com­prennent les étapes impor­tantes de la vie humaine afin d’ai­der les plus jeunes à les célé­brer à tra­vers des rituels. Et pour deve­nir, à terme, des aînés à leur tour. Cela me ramène encore une fois à la phrase d’Evernden disant qu’un ani­mal est « un être social qui ne peut se déve­lop­per plei­ne­ment que dans une socié­té d’êtres sem­blables ».

Si vous pas­sez un peu de temps avec des enfants en plein air, vous les ver­rez accor­der une signi­fi­ca­tion pro­fonde aux choses de la nature. Il s’a­git là d’un déve­lop­pe­ment humain sain. She­pard explique que « l’en­fant éprouve une atti­rance magné­tique pour les ani­maux, car cha­cun d’entre eux à sa manière semble incar­ner une impul­sion, une réac­tion ou un mou­ve­ment qui est ‘ce que je suis’. Lors­qu’il les paro­die dans un jeu mesu­ré, il connait alors une maî­trise pro­gres­sive de sa propre zoo­lo­gie inté­rieure faite de peurs, de joies et de rela­tions. Dans les his­toires qu’on lui raconte, leurs formes prennent vie dans son esprit, sont repré­sen­tées dans sa conscience, lui per­met­tant ain­si d’exer­cer sa capa­ci­té d’i­ma­gi­na­tion ». Cette « maî­trise pro­gres­sive de sa propre zoo­lo­gie inté­rieure consti­tuée de peurs, de joies et de liens » est essen­tielle au plein épa­nouis­se­ment d’un être humain.

She­pard ajoute que « l’es­pace de jeu — les arbres, les buis­sons, les sen­tiers, les cachettes, les pentes — est une enti­té struc­tu­rée visible, un autre pro­to­type de rela­tions solides ». Nouer des rela­tions avec des arbres et des buis­sons est donc un autre élé­ment essen­tiel à l’é­pa­nouis­se­ment humain.

***

Ma nièce de quatre ans, Lay­la, et mon neveu Tho­mas, son petit frère âgé d’un an, m’en­seignent que les éco­psy­cho­logues sont dans le vrai.

En cette fin d’au­tomne, sous un ciel de mon­tagne sans nuages, Lay­la est age­nouillée sur un pont de bois che­vau­chant une petite flaque d’eau lim­pide qui s’est for­mée là où un bar­rage de cas­tors ralen­tit le cours gla­cé de la rivière Snake Creek à Mid­way en Utah. Comme hyp­no­ti­sée, son visage est len­te­ment atti­ré vers le bas jus­qu’à ce qu’une mèche blonde s’é­chappe de sa che­ve­lure en désordre, emmê­lée après une après-midi de jeux, pour aller effleu­rer la sur­face de l’eau. A peine consciente du mou­ve­ment qu’elle accom­plit, elle replace la mèche mouillée der­rière son oreille. Les gouttes gla­cées qui ruis­sellent le long de sa nuque et dis­pa­raissent der­rière le col de sa veste ne troublent pas sa concentration.

Je suis tel­le­ment fas­ci­né par son com­por­te­ment que je manque de lais­ser Tho­mas sau­ter de mes bras pour rejoindre sa sœur sur le bord du pont. Tho­mas est tout aus­si fas­ci­né. Je le dépose au sol et le laisse trou­ver son équi­libre à l’aide des muscles neufs de ses jambes tan­dis que sa petite main se referme sur l’au­ri­cu­laire et l’an­nu­laire de ma main droite.

Nous nous rap­pro­chons de Lay­la aus­si vite que les jambes de Tho­mas le per­mettent et je demande : « Que fais-tu Layla ? »

Elle a encore quelques dif­fi­cul­tés à pro­non­cer le i bref de mon pré­nom et dit, avec le plus grand natu­rel et légè­re­ment aga­cée que je ne puisse pas voir l’é­vi­dence : « Je joue avec le pois­son, Weel ».

Elle ne quitte pas l’eau du regard et quand je suis suf­fi­sam­ment près, j’a­per­çois ce qu’elle est en train d’ob­ser­ver. Une petite truite arc-en-ciel d’une dizaine de cen­ti­mètres se tient là, à contre-cou­rant et sou­tient le regard de Lay­la. L’im­men­si­té bleue des yeux de Lay­la se fond dans l’é­clat d’obsidienne des yeux noirs du pois­son. Émer­geant de sous une pierre brune qui se trou­vait dans le lit du ruis­seau, une truite beau­coup plus grosse, mesu­rant une tren­taine de cen­ti­mètres, décrit des cercles autour de la plus petite — visi­ble­ment aus­si curieuse que je le suis. La petite truite, à l’ins­tar de ma petite nièce, n’ac­corde aucune atten­tion à l’a­dulte qui se rapproche.

Je com­prends alors ce que Lay­la veut dire par « jouer ». Quand Lay­la se penche sur la gauche, la truite bat de la queue et nage vers la droite. Quand Lay­la se penche sur la droite, la truite bat de la queue et nage vers la gauche. Lay­la est, de toute évi­dence, en train de jouer avec le poisson.

Plus tard dans la soi­rée, Lay­la est dans son bain. Sa mère est à la cli­nique où elle tra­vaille comme assis­tante médi­cale. Son père est occu­pé à nour­rir Tho­mas et me demande de jeter un œil sur Lay­la. Lorsque j’entre dans la salle de bains, elle plonge rapi­de­ment sous l’eau en écla­bous­sant tout autour d’elle. Fina­le­ment, il lui faut remon­ter à la sur­face pour reprendre son souffle et je com­mets de nou­veau l’er­reur de demander :

« Que fais-tu Layla ? »

Une fois de plus elle se montre aga­cée. « Je ne suis pas Lay­la, Weel,  explique-t-elle.  Je suis un pois­son ». Et elle replonge sous l’eau. J’é­clate de rire et secoue la tête. Qui suis-je pour la contredire ?

***

Enfin, je com­prends la nature exacte de l’hor­reur que j’ai res­sen­tie lorsque j’ai regar­dé cette créa­ture enchaî­née dans les yeux : je me suis vu, ain­si que tant d’autres sem­blables à moi, reflé­té dans ses yeux.

Tout comme un hibou enchaî­né n’est plus un hibou, une orque dans le bas­sin d’un parc à thème n’est plus une orque et un élé­phant dans la cage d’un zoo n’est plus un élé­phant, les humains cou­pés du monde natu­rel ne sont plus humains. Nous sommes des ani­maux et les ani­maux sont un pro­ces­sus conti­nu de rela­tions. Lorsque ces rela­tions deviennent impos­sibles, nous ne sommes plus rien.

Je ne pense pas exa­gé­rer lorsque j’é­cris : « Nous ne sommes plus humains ». Lorsque je dis « nous » je parle des humains civi­li­sés qui vivent de la manière dont je vis.

Mon exis­tence est dépour­vue d’une grande par­tie des rela­tions qui nous ont ren­dus humains tout au long de notre his­toire. Je me suis réveillé ce matin dans un lit situé deux étages au-des­sus d’un sol en asphalte. J’i­gnore quelle quan­ti­té d’as­phalte il me fau­drait creu­ser pour atteindre la terre. Lorsque j’ai ouvert les yeux, avant le lever du soleil, je n’ai pas vu les formes éter­nel­le­ment mys­té­rieuses et sombres des nuages voya­geant dans le ciel. Je n’ai pas vu le cou­rage nacré des étoiles du matin s’a­grip­pant aux heures les plus froides pré­cé­dant l’aube. J’ai vu un pla­fond taillé dans la chair d’arbres qui furent vivants, qui furent sauvages.

Lorsque je me suis levé, je ne me suis pas inter­ro­gé, afin de goû­ter le plai­sir ori­gi­nel de la diver­si­té sen­so­rielle, sur cette fron­tière où se rejoignent la cha­leur de mon inté­rieur et l’air frais de la mon­tagne en ce matin de décembre. J’ai pes­té parce que j’a­vais lais­sé la tem­pé­ra­ture de notre appar­te­ment des­cendre en des­sous de 16°C. Je n’ai pas mar­ché jus­qu’au bord de la rivière pour en tirer mon eau de la jour­née. Je ne me suis pas arrê­té pour contem­pler l’é­clat brû­lant du soleil levant recou­vrir la sur­face de la rivière. J’ai tâton­né jus­qu’à la douche où j’ai tiré sur une poi­gnée en plas­tique pour qu’une eau volée à des rivières, empri­son­née par des bar­rages, soit chauf­fée avec les restes de forêts anciennes arra­chées à leur lieu de repos dans les pro­fon­deurs de la terre.

Et ce n’é­taient que les cinq pre­mières minutes d’une jour­née que j’ai répé­tée maintes et maintes fois en 30 ans de vie. Si She­pard a vu juste, et qu’une onto­ge­nèse tron­quée pro­duit des humains tron­qués, alors je suis tron­qué, ain­si que le sont tant d’êtres humains comme moi. Cela ne m’at­triste pas mais me met en colère. Et cette colère, je la res­sens comme la réac­tion d’un ani­mal face à un monde insen­sé. Je sais, aus­si, qu’il n’est pas trop tard pour Lay­la et Tho­mas. Qu’il n’est pas trop tard pour leurs enfants et les enfants de leurs enfants. A bien des égards, Lay­la avait rai­son. Elle est vrai­ment un pois­son. Elle est vrai­ment un chiot. Elle est vrai­ment un aigle. Elle est toutes les rela­tions que je l’ai vu nouer avec les créa­tures qu’elle imite. Et pour la pro­té­ger, nous devons les protéger.

Will Falk


Tra­duc­tion : Hélé­na Delaunay

Édi­tion : Nico­las Casaux

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  1. Les ani­maux ont tant à nous apprendre de nous-même, nous avons fait le choix de nous éloi­gner d’eux, per­dant de ce simple fait ce que cette proxi­mi­té avait mis de bon en nous.

    Cet éloi­gne­ment nous a ren­du sau­vage, nous n’ai­mons plus l’i­mage qu’ils nous ren­voient de nous même…

  2. Magni­fique.
    Nos pri­sons sont faites de ce que l’on croit être les condi­tions de notre liberté.

    Le patri­moine et le tra­vail qui le sous tend en sont les principales.

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