On nous demande souvent pourquoi nous critiquons les Coli­bris, Pierre Rabhi, Cyril Dion & cie. J’y vois un malen­tendu impor­tant. Pour tenter de le dissi­per, reve­nons sur le dernier livre de Cyril Dion, Petit manuel de résis­tance contem­po­raine, récem­ment publié par la maison d’édi­tion de notre chère ministre de la Culture, Françoise Nyssen.

Bien qu’il recon­naisse à peu près les ravages écolo­giques engen­drés par la civi­li­sa­tion indus­trielle, son examen du désastre social est presque inexis­tant. Cyril Dion ne propose aucune analyse des nombreuses oppres­sions systé­miques qui carac­té­risent la civi­li­sa­tion indus­trielle (racisme, sexisme, etc.), des problèmes indis­so­ciables de l’exis­tence du pouvoir — autre­ment dit de l’ac­cu­mu­la­tion de puis­sance par un nombre restreint d’in­di­vi­dus dans une société donnée —, de la rela­tion entre la taille d’une société et le degré de démo­cra­tie qu’elle peut incor­po­rer[1], des liens entre les diffé­rents types de tech­no­lo­gie que l’on peut distin­guer et les struc­tures sociales dont ils émergent et qu’ils renforcent[2], etc.

Cela explique sûre­ment pourquoi il a la naïveté d’af­fir­mer que le chan­ge­ment dont nous avons besoin repose néces­sai­re­ment sur une « coopé­ra­tion entre élus, entre­pre­neurs et citoyens » et pourquoi le type de société idéal qu’il imagine ressemble à s’y méprendre à la société indus­trielle actuelle.

Comp­ter sur les diri­geants et les entre­pre­neurs pour sauver la situa­tion, c’est ne rien comprendre aux inté­rêts diver­gents des diffé­rentes classes sociales, et igno­rer l’his­toire des luttes sociales ; c’est croire au père Noël. Les quelques avan­cées sociales des dernières décen­nies — si l’on peut quali­fier ainsi l’agré­men­ta­tion des condi­tions de la servi­tude moderne et géné­ra­li­sée qu’im­plique la civi­li­sa­tion — ont toujours été le fruit de conflits entre, d’une part, le peuple et, d’autre part, les élites au pouvoir.

L’or­ga­ni­sa­tion écolo­giste dont nous faisons partie, Deep Green Resis­tance (DGR), est plusieurs fois mention­née dans son livre. Et souvent n’im­porte comment, ainsi lorsqu’il affirme que Kirk­pa­trick Sale « est proche » de DGR (ce n’est pas le cas). Ou lorsqu’il écrit que Derrick Jensen soutient, dans son livre The Myth of Human Supre­macy, que : « L’hu­main est un animal parmi d’autres. Sans doute le plus inva­sif et le plus destruc­teur de la planète. » Si Cyril Dion avait vrai­ment lu le livre dont il parle, il saurait que Derrick Jensen rappelle effec­ti­ve­ment l’évi­dence, à savoir que l’être humain est un animal, mais qu’il ne suggère aucu­ne­ment qu’il est « sans doute le plus inva­sif et le plus destruc­teur de la planète ». Derrick Jensen fait toujours parti­cu­liè­re­ment atten­tion à ne pas assi­mi­ler la seule civi­li­sa­tion indus­trielle à l’être humain, ou à l’hu­ma­nité. Il existe, encore aujourd’­hui, de nombreuses cultures humaines non civi­li­sées qui ne détruisent pas la planète. Une nuance qui échappe mani­fes­te­ment à Cyril Dion.

S’il a du mal avec l’ana­lyse de DGR, qu’il fantasme plus qu’il ne connaît, c’est peut-être parce qu’il consi­dère, à l’ins­tar de Michel Serres — dont il cite la propa­gande progres­siste, propa­gande qui est, évidem­ment, et à l’ins­tar de la sienne, promue par Le Monde — que la civi­li­sa­tion et le progrès sont, malgré la destruc­tion du monde, la servi­tude géné­ra­li­sée, etc., de bonnes choses qui nous ont beau­coup apporté :

« Ce projet de nous réen­châs­ser [sic] dans la nature à la manière des peuples premiers est-il souhai­table ? Il le serait assu­ré­ment pour les plantes et les animaux qui auraient à nouveau l’es­pace de s’épa­nouir. Mais pour les humains, je ne saurais le dire. Voilà une ques­tion philo­so­phique à laquelle il nous sera diffi­cile de répondre tant nous avons passé de siècles à consi­dé­rer notre domi­na­tion sur le reste du monde natu­rel comme acquise. Et tant la remise en ques­tion de cette posi­tion nous ferait perdre tout ce que ces siècles de civi­li­sa­tion et parti­cu­liè­re­ment l’ère indus­trielle ont apporté comme confort à l’Oc­ci­dent, quasi unani­me­ment consi­déré comme un gain, un progrès, inalié­nable. »

Il conti­nue :

« Pour faire tomber ou muter des systèmes, il est néces­saire de faire coopé­rer des millions de personnes. Et, comme nous allons le voir, la meilleure façon d’y parve­nir est de construire un nouveau récit. Or, il me semble qu’un récit propo­sant de retour­ner vivre dans la forêt après avoir déman­telé la société indus­trielle a peu de chances de soule­ver les foules. Pour autant, ce débat nous permet de nous poser la bonne ques­tion. »

Au-delà du fait qu’il résume n’im­porte comment la pers­pec­tive de DGR en parlant de « retour­ner vivre dans la forêt », il expose ici un autre point clé de sa rhéto­rique, en lien avec son idée selon laquelle le chan­ge­ment ne peut adve­nir que par le biais d’une coopé­ra­tion entre diri­geants, entre­pre­neurs et citoyens. Pour chan­ger les choses, ce qu’il nous faut, selon lui, c’est « un nouveau récit ». C’est d’ailleurs le titre d’un des chapitres de son livre : « Chan­ger d’his­toire pour chan­ger l’his­toire ».

S’il y a un fond de vérité dans cette idée, la manière dont il la présente est prin­ci­pa­le­ment fausse, au point d’être absurde et dange­reuse. « Tout naît de nos récits », nous dit Cyril Dion. Une fois encore, cette affir­ma­tion occulte gros­siè­re­ment les réali­tés plus prosaïques qui ont fait l’his­toire de la civi­li­sa­tion.

Si les puis­sants se sont impo­sés et ont imposé, au fil des âges, un certain récit, autre­ment dit si l’idéo­lo­gie des domi­nants est deve­nue celle des domi­nés, ce n’est ni unique­ment ni prin­ci­pa­le­ment dû à la nature de ce récit. C’est bien plutôt lié aux moyens de coer­ci­tions dont dispo­saient les premiers. Ainsi que Freud le recon­nais­sait : « La civi­li­sa­tion est quelque chose d’im­posé à une majo­rité récal­ci­trante par une mino­rité ayant compris comment s’ap­pro­prier les moyens de puis­sance et de coer­ci­tion ».

Cette vue selon laquelle la société est unique­ment le produit de récits ou d’idées est ce qui défi­nit l’idéa­lisme, qui est lui-même une carac­té­ris­tique de la pensée libé­rale. Les radi­caux, au contraire, comprennent que la société est le produit de systèmes de pouvoirs et de struc­tures sociales (qui imposent un récit).

Les États-Unis d’Amé­rique ne sont pas deve­nus le cœur du capi­ta­lisme mondia­lisé simple­ment grâce à des récits. Les Amérin­diens le savent bien. Ce ne sont pas des récits qui les ont exter­mi­nés, mais des colons armés. Et même si ces derniers obéis­saient certai­ne­ment à un récit qui leur était propre, celui de la Desti­née Mani­feste, l’exis­tence d’autres récits — ceux des nombreuses cultures natives du conti­nent — n’a en rien entravé leur entre­prise géno­ci­daire. Il s’agit là d’un schéma-type de l’ex­pan­sion de la civi­li­sa­tion.

Les récits n’ar­rêtent ni les balles, ni les tronçon­neuses, ni les machines exca­va­trices de l’in­dus­trie minière, ni les socio­pathes qui nous dirigent[3], ni l’éta­le­ment urbain, ni la construc­tion de nouveaux barrages, ni rien de tout ce qu’il faudrait arrê­ter.

Pour reprendre les mots d’un célèbre raciste (Samuel Hunting­ton), qui ne se faisait pas d’illu­sion sur le sujet : « L’Oc­ci­dent a vaincu le monde non parce que ses idées, ses valeurs, sa reli­gion étaient supé­rieures (rares ont été les membres d’autres civi­li­sa­tions à se conver­tir) mais plutôt par sa supé­rio­rité à utili­ser la violence orga­ni­sée. Les Occi­den­taux l’ou­blient souvent, les non-Occi­den­taux jamais. »

S’il est impor­tant de comprendre en quoi le récit élaboré et imposé par ceux au pouvoir, par la culture domi­nante, la civi­li­sa­tion indus­trielle, est un tissu d’ab­sur­di­tés, de non-sens et de mensonges, dans l’op­tique de recou­vrer une saine compré­hen­sion de l’his­toire humaine, de la place de l’être humain au sein du monde vivant, cela ne suffira pas à arrê­ter la méga­ma­chine. La stra­té­gie libé­rale qui consiste à comp­ter sur la persua­sion pour faire en sorte que les élites au pouvoir sauvent la situa­tion n’a stric­te­ment aucune chance d’abou­tir. C’est ce qu’ex­pliquait le philo­sophe Gunther Anders en écri­vant que : « La première tâche qui incombe au ratio­na­lisme, c’est de ne se faire aucune illu­sion sur la force de la raison, sur sa force de convic­tion » (Spinoza affir­mait peu ou prou la même chose à travers sa formule selon laquelle « il n’y a pas de force intrin­sèque de l’idée vraie »). Autre­ment dit, il est absurde de comp­ter sur le soi-disant pouvoir des récits, de la persua­sion, lorsqu’on a affaire à des indi­vi­dus irra­tion­nels, aux socio­pathes que les struc­tures sociales actuelles placent auto­ma­tique­ment et inéluc­ta­ble­ment au pouvoir (de Trump à Macron) et à ceux qui dirigent les immenses multi­na­tio­nales de la corpo­ra­to­cra­tie plané­taire (d’Elon Musk à Bill Gates). Ce qui amenait G. Anders à ce constat terri­ble­ment réaliste : « C’est pour cela que j’abou­tis toujours à la même conclu­sion. La non-violence ne vaut rien contre la violence. »

Au contraire de celui de Gunther Anders, le discours de Cyril Dion est ouver­te­ment contre-insur­rec­tion­nel et contre-révo­lu­tion­naire — ce qui explique pourquoi il est invité dans les médias de masse, pourquoi Le Monde, L’Ex­press, Le Figaro, France Inter, RFI, etc., font la promo­tion de son livre, quand on connait le rôle et le fonc­tion­ne­ment des médias dans nos soi-disant démo­cra­ties, on doit savoir que ceux qu’ils invitent et promeuvent, qui plus est régu­liè­re­ment, sont des char­la­tans. Suivant le cliché abon­dam­ment répandu par les paci­fistes les plus dogma­tiques, il affirme que : « Quant aux pers­pec­tives plus radi­cales d’in­sur­rec­tion, elles conduisent certai­ne­ment à repro­duire ce que nous préten­dons combattre. » Toutes les popu­la­tions, tous les peuples et tous les indi­vi­dus s’étant un jour insur­gés contre leur oppres­seur (des Amérin­diens aux Viet­na­miens, des Commu­nards aux Zapa­tistes, etc.) appré­cie­ront. Ils ne faisaient et ne font que repro­duire ce qu’ils prétendent combattre.

Cyril Dion, quant à lui, et parce qu’il sait ce qu’il ne faut pas repro­duire, prend pour exemple la « révo­lu­tion » serbe ayant desti­tué Slobo­dan Milo­se­vic. Tout le monde sait, n’est-ce pas, que depuis que Milo­se­vic a été évincé du pouvoir, la Serbie est une grande démo­cra­tie écolo­gique et égali­taire. Mais l’ab­sur­dité de prendre pour exemple une révo­lu­tion ayant débou­ché sur un régime capi­ta­liste néoli­bé­ral comme il en existe désor­mais partout est plus profonde encore. Cyril Dion tente de justi­fier son appel aux masses et son soutien exclu­sif de la non-violence en chan­tant les louanges de Srdja Popo­vic (ancien diri­geant d’OTPOR et co-fonda­teur du mouve­ment CANVAS), qu’il présente comme le « leader du mouve­ment qui a chassé Milo­se­vic en ex-Yougo­sla­vie ». Cet exemple très mal choisi témoigne d’une certaine mécom­pré­hen­sion géopo­li­tique. D’abord parce que la Fonda­tion Soros, l’USAID et la NED (cette « respec­table fonda­tion » qui « prend le relais de la CIA[4] », ainsi que le titre Le Monde Diplo­ma­tique) finan­cèrent toutes trois l’or­ga­ni­sa­tion OTPOR, cet « acteur majeur » du renver­se­ment de Milo­se­vic. Mais aussi parce qu’on sait, depuis certaines divul­ga­tions de Wiki­leaks, que Srdja Popo­vic a colla­boré avec la firme améri­caine Strat­for[5], une agence de rensei­gne­ments souvent quali­fiée de « CIA privée ». Le livre de Srdja Popo­vic, Comment faire tomber un dicta­teur quand on est seul, tout petit et sans arme, sur lequel Cyril Dion base toute sa rhéto­rique, et qui est souvent cité par les parti­sans d’une non-violence abso­lue, s’il avait été honnête, aurait été inti­tulé : « Comment faire tomber un dicta­teur quand on a le soutien des USA, de la CIA, de l’OTAN et d’au moins un des prin­ci­paux multi­mil­liar­daires et diri­geants corpo­ra­tistes du monde. »

Nous avons discuté de ça avec Fausto Giudice, un ami jour­na­liste qui vit en Tuni­sie, qui est aussi écri­vain et traduc­teur. Sa réac­tion fut à peu près la même que la nôtre, à savoir :

« Cyril Dion cite, entre autres réfé­rences, le livre de Srdja Popo­vic au joli titre : Comment faire tomber un dicta­teur quand on est seul, tout petit et sans arme. Malheu­reu­se­ment, ce joli titre est un condensé du mensonge construit par Popo­vic. Ce n’est pas le ”petit” mouve­ment OTPOR, ”seul, tout petit et sans arme » qui a fait tomber Milo­se­vic, mais les bomba­diers de l’OTAN, dont OTPOR n’a été qu’une force d’ap­pui au sol. Prendre Popo­vic, OTPOR et l’en­tre­prise qui lui a succédé, CANVAS, comme modèle de lutte pour ”renver­ser le consu­mé­risme triom­phant, le capi­ta­lisme préda­teur, [en repre­nant] le pouvoir aux quelques multi­na­tio­nales, milliar­daires et leaders poli­tiques qui concentrent la puis­sance”, est en soi une contra­dic­tion : Cyril Dion sait-il ce qu’a fait Srdja Popo­vic depuis presque 20 ans ? Avec qui ? Avec quel argent ? A-t-il entendu parler d’un certain George Soros, de Gold­man Sachs, de Strat­for, la ”CIA de l’ombre”, tous parrains de Popo­vic ? Et où donc ce modèle invoqué par Cyril Dion a-t-il ”renversé le capi­ta­lisme préda­teur” ? En Géor­gie en 2003 ? En Russie en 2005 ? Au Vene­zuela en 2007 ? En Syrie en 2011 ? »

Contrai­re­ment à Cyril Dion, nous ne cher­chons pas à renver­ser Macron pour établir un régime néoli­bé­ral capi­ta­liste, ça n’au­rait aucun sens. Pourquoi se fati­guer ? Nous en avons déjà un. Et contrai­re­ment à S. Popo­vic, les écolo­gistes ne pour­ront pas comp­ter sur les USA et la CIA et les multi­mil­liar­daires philan­thropes pour les aider à renver­ser les systèmes de pouvoir qui détruisent actuel­le­ment la planète. Bien que cela ne soit pas l’objec­tif de Cyril Dion.

Et quel est donc l’objec­tif de Cyril Dion ? C’est une ques­tion qui n’a proba­ble­ment pas de réponse étant donné que lui-même ne semble pas savoir. D’un côté, il recon­naît que « les tenants de la “crois­sance verte”, du “déve­lop­pe­ment durable” à la sauce RSE […] se contentent bien souvent d’amé­na­ger l’exis­tant : recy­cler un peu plus, faire bais­ser les dépenses d’éner­gie, amélio­rer les proces­sus de fabri­ca­tion pour limi­ter l’im­pact sur l’en­vi­ron­ne­ment, sans remettre en ques­tion le cœur du modèle capi­ta­liste-consu­mé­riste », mais de l’autre, c’est préci­sé­ment ce qu’il prône.

En effet, dans une sous-partie inti­tu­lée « Il nous faut un plan » du chapitre 5 (« Cons­truire de nouvelles fictions ») de son livre, il présente le modèle de société imaginé par son amie Isabelle Delan­noy dans L’éco­no­mie symbio­tique. Isabelle Delan­noy ne propose pas une « crois­sance verte », non, ça, nous avons vu que Cyril Dion en recon­naît l’ab­sur­dité, elle propose, tenez-vous bien, une « autre crois­sance ». Rien à voir ? Eh bien si, presque tout. Seules les appel­la­tions changent. On n’en atten­dait pas moins de celle qui est aussi l’au­teure d’un livre inti­tulé Mini-kit de survie de la nana bio : 200 conseils pas chers tout au long de l’an­née. Son écono­mie symbio­tique est une techno-utopie naïve repre­nant tous les concepts creux et à la mode dans les milieux les plus à la pointe de l’éco­ca­pi­ta­lisme, des villes végé­ta­li­sées aux fablabs, de l’éco­no­mie sociale et soli­daire à l’éco­no­mie du partage et de la connais­sance, etc.

D’un côté, Cyril Dion imagine, en se basant sur les idées de Pierre Rabhi, une société « utili­sant des outils majo­ri­tai­re­ment low-tech, très proches de la nature », et de l’autre, il promeut l’éco­ca­pi­ta­lisme ou écoin­dus­tria­lisme naïf d’Isa­belle Delan­noy, où, loin de n’uti­li­ser que des low-tech, et « grâce à un usage mesuré et intel­li­gent d’in­ter­net », nous « parta­ge­rions les voitures, les perceuses, les tondeuses, les friteuses et autres appa­reils à usage inter­mit­tent. Nous loue­rions nos télé­phones, nos ordi­na­teurs, nos télé­vi­sions pour obli­ger les construc­teurs à les main­te­nir en état le plus long­temps possible. » Cyril Dion le recon­naît d’ailleurs lui-même : « Le récit d’Isa­belle Delan­noy reprend et arti­cule de nombreuses propo­si­tions portées par les tenants de l’éco­no­mie du partage, de la fonc­tion­na­lité, circu­laire, bleue, de l’éco­lo­no­mie… » Et tout le monde sait bien à quel point ces concepts ont radi­ca­le­ment boule­versé nos vies. Vous avez tous remarqué à quel point l’écolo­no­mie et l’écono­mie bleue, pour n’en citer que deux, ont révo­lu­tionné nos socié­tés tech­no­ca­pi­ta­listes, n’est-ce pas ? Moi non plus. Tous ces concepts se rapportent direc­te­ment et préci­sé­ment à l’im­bé­cil­lité du « déve­lop­pe­ment durable ». Si l’ar­naque qu’il consti­tue ne vous est pas fami­lière, n’hé­si­tez pas à fouiller les nombreux articles que nous avons publiés sur le sujet[6]. Une société indus­trielle écolo­gique, c’est un oxymore. Au même titre qu’une société de masse démo­cra­tique.

Mais Cyril Dion s’en moque, et base ses fantasmes d’une société indus­trielle et écolo­gique sur des exemples qui sont autant de mensonges grotesques :

« Imagi­nez que l’es­sen­tiel des acti­vi­tés humaines ne soit pas dédié à gagner de l’argent, augmen­ter le profit, doper la crois­sance, inver­ser la courbe du chômage, relan­cer la consom­ma­tion des ménages, gagner des parts de marché, vendre, ache­ter, conte­nir la menace terro­riste, préser­ver nos acquis, rembour­ser nos crédits, se plon­ger dans des monceaux de diver­tis­se­ments desti­nés à nous faire oublier le peu de sens que nous trou­vons à nos exis­tences et notre peur panique de mourir… mais à comprendre ce que nous fabriquons sur cette planète, à expri­mer nos talents, à faire gran­dir nos capa­ci­tés physiques et mentales, à coopé­rer pour résoudre les immenses problèmes que notre espèce a créés, à deve­nir meilleurs, indi­vi­duel­le­ment et collec­ti­ve­ment. Que nous passions la majeure partie de notre temps à faire ce que nous aimons, à être utiles aux autres, à marcher dans la nature, à faire l’amour, à vivre des rela­tions passion­nantes, à créer… Impos­sible, n’est-ce pas ? Utopiste. Bisou­nours. Simpliste. Et pour­tant. Tout ce que je viens de décrire existe déjà en germe dans des écoles en France, dans des écoquar­tiers aux Pays-Bas, dans des écovil­lages en Écosse, dans des fab labs aux États-Unis, dans des zones indus­trielles au Dane­mark, dans le quoti­dien de millions d’en­tre­pre­neurs, d’ar­tistes, d’en­sei­gnants, d’ar­chi­tectes, d’agri­cul­teurs… »

En bon (ou en mauvais, c’est selon) publi­ci­taire, tout ce qu’il avance est faux. Les écoquar­tiers dont il parle n’ont rien d’éco­lo­giques. Ce qu’on appelle un écoquar­tier, ce sont des blocs d’im­meubles comme les autres, à la diffé­rence près que leurs bâti­ments respectent les normes BBC, HQE et autres écola­bels conçus par les promo­teurs du déve­lop­pe­ment durable n’ayant, comme tout ce qui a trait au déve­lop­pe­ment durable, stric­te­ment rien d’éco­lo­gique. Lorsqu’il parle de « zones indus­trielles au Dane­mark », il fait notam­ment réfé­rence à la zone indus­trielle de Kalund­borg, dont la prin­ci­pale indus­trie est une raffi­ne­rie de pétrole, et qui n’a stric­te­ment rien d’éco­lo­gique, tout comme l’exemple dont il se sert le plus souvent pour appuyer sa propa­gande écoin­dus­trielle, celui de San Fran­cisco et de sa suppo­sée gestion exem­plaire des déchets[7]. Il n’y a que dans son imagi­na­tion que dans tous ces endroits « l’es­sen­tiel des acti­vi­tés humaines » n’est « pas dédié à gagner de l’argent ».

Rappe­lons que le type d’agri­cul­ture promu par Isabelle Delan­noy et son écono­mie symbio­tique, c’est ça :

Une agri­cul­ture bien indus­trielle, oups, écoin­dus­trielle : c’est bio… et c’est horrible. Miam, les bonnes tomates.

Mais c’est bio™, cela va sans dire. Parce qu’à l’ins­tar d’Isa­belle Delan­noy, Cyril Dion est du genre à se réjouir de ce que « le bio progresse ». Et peu importe que ce soit prin­ci­pa­le­ment le bio indus­triel et les impor­ta­tions de produits bio depuis l’autre bout du monde qui progressent[8]. Et peu importe que l’agri­cul­ture biolo­gique ne soit ni syno­nyme de respect de l’en­vi­ron­ne­ment, ni de pratiques sociales justes (l’agri­cul­ture bio, dans une société indus­trielle capi­ta­liste ultra-inéga­li­taire, la belle affaire).

Une autre vision de la société écoin­dus­trielle rêvée d’Isa­belle Delan­noy. Non, ce n’est pas une blague. Ce n’est pas drôle du tout. Il s’agit d’une autre vue de l’ex­ploi­ta­tion agri­cole écoin­dus­trielle de tomates de la photo précé­dente.

Ainsi que l’écrit Peter Dauvergne dans son livre Envi­ron­men­ta­lism of the rich (L’éco­lo­gisme des riches) :

« Il est facile de se lais­ser happer par l’éco­lo­gisme des riches. Il suinte l’op­ti­misme et se prétend prag­ma­tique et réaliste, en faisant appel à la volonté compré­hen­sible de dépas­ser le pessi­misme et le cynisme — dont est souvent taxé l’ac­ti­visme écolo­gique de la « vieille école ». Les solu­tions qu’il propose sont le fruit de l’in­no­va­tion et du busi­ness, de la créa­tion de richesse, des nouvelles tech­no­lo­gies, des éco-marchés, du libre-échange, des inves­tis­se­ments étran­gers, d’un déve­lop­pe­ment plus poussé, et non pas de nouvelles légis­la­tions pour conte­nir les excès et trans­for­mer les modes de vie. Tout ce qui est néces­saire, ce sont de petites étapes et de petits chan­ge­ments, permet­tant de faire croire aux gens qu’ils progressent en direc­tion de la soute­na­bi­lité sans avoir à sacri­fier quoi que ce soit. »

Si cela ressemble à s’y méprendre à l’éco­lo­gisme de Cyril Dion, c’est parce que c’est de cela dont il s’agit. Ce n’est donc pas un hasard s’il encense le « passion­nant Plai­doyer pour l’al­truisme » écrit par « le moine boud­dhiste Matthieu Ricard », étant donné que ce dernier, à l’ins­tar de Cyril Dion, passe son temps dans les grands médias et chez les ultra­riches (au forum de Davos, à Wall Street, etc.) à promou­voir un capi­ta­lisme gentil, sympa, bien­veillant et altruiste[9]. Dans une inter­view qu’il accorde au mensuel capi­ta­liste Capi­tal, on apprend que « pour ce proche du dalaï-lama, le capi­ta­lisme peut se réin­ven­ter dans le respect de l’autre ». Pour bien saisir l’am­pleur de l’im­pos­ture pseudo-boud­dhiste incar­née par des gens comme le dalaï-lama et Matthieu Ricard, et dont Cyril Dion fait la promo­tion, il faut lire l’ex­cellent Qu’ont-ils fait du boud­dhisme ? Une analyse sans conces­sion du boud­dhisme à l’oc­ci­den­tale de Marion Dapsance.

Les mensonges et les absur­di­tés dont Cyril Dion fait la promo­tion sont si nombreux qu’y consa­crer un livre n’y suffi­rait pas, et cet article est déjà long. Alors réca­pi­tu­lons. D’abord, nous n’avons pas le même objec­tif que Cyril Dion : tandis que l’objec­tif de son écolo­gisme est « de conser­ver le meilleur de ce que la civi­li­sa­tion nous a permis de déve­lop­per (la chirur­gie, la recherche scien­ti­fique, la mobi­lité, la capa­cité de commu­niquer avec l’en­semble de la planète, une certaine sécu­rité) et de préser­ver au mieux [sic] le monde natu­rel » (deux aspi­ra­tions fonda­men­ta­le­ment contra­dic­toires), le nôtre est d’ar­rê­ter au plus vite la destruc­tion du monde natu­rel et de libé­rer l’hu­ma­nité de la geôle plané­taire que consti­tue la civi­li­sa­tion[10], dont les « bien­faits » et le « progrès » ne sont que nuisances[11].

Ensuite, et cela découle de ce qui précède, nous ne prônons pas les mêmes moyens. Lui embrasse la seule non-violence au prétexte qu’elle a permis à un oppor­tu­niste financé par la CIA, les USA et au moins un multi­mil­liar­daire, et aidé par les bombar­de­ments de l’OTAN, de renver­ser Slodo­ban Milo­se­vic (qui avait le tort de ne pas vouloir se plier aux volon­tés hégé­mo­niques des États-Unis[12]) et ainsi d’en­traî­ner la pleine adhé­sion de la Serbie au capi­ta­lisme néoli­bé­ral mondia­lisé. Nous, non. Allez savoir pourquoi (les autres raisons que nous avons de ne pas soute­nir une non-violence dogma­tique sont en partie expliquées dans le livre Comment la non-violence protège l’État de Peter Gelder­loos, que nous avons publié en juin 2018 aux éditions LIBRE, et en partie dans d’autres articles[13] publiés sur notre site).

Rappe­lons tout de même que Méla­nie Laurent, la coréa­li­sa­trice du film docu­men­taire Demain, affirme faire « confiance à la tech­no­lo­gie, même si ça me fait peur, pour nous faire des avions solaires. Il est temps que la tech­no­lo­gie nous permette ces inven­tions ». Entre la sobriété et les low-tech vantées par Cyril Dion et les avions solaires de Méla­nie Laurent, là encore, on constate un sérieux manque de cohé­rence. Les incom­pré­hen­sions poli­tiques, tech­niques et écolo­giques dont cela témoigne sont conster­nantes. À l’ins­tar de Cyril Dion, son analyse des problèmes liés à l’exis­tence du pouvoir est à peu près nulle, tout comme son analyse de la rela­tion entre une tech­no­lo­gie et les struc­tures sociales qu’elle implique et renforce et, plus géné­ra­le­ment, son analyse des problèmes sociaux et écolo­giques qui consti­tuent la civi­li­sa­tion indus­trielle.

Cyril Dion est un marchand d’illu­sions. Il récon­forte les angois­sés qui craignent de perdre leur mode de vie confor­table et le mal nommé progrès parce qu’ils sont aussi aveugles que lui quant à leurs réali­tés, et décul­pa­bi­lise à bon compte tous ceux qui vivent un peu mal le fait qu’elle détruise la planète en leur assu­rant que la société tech­no­lo­gique moderne peut tout à fait deve­nir écolo­bio. Il le dit très bien lui-même. Son prin­ci­pal souci consiste à « conser­ver le meilleur de la civi­li­sa­tion » et non pas à défendre le monde natu­rel contre les innom­brables destruc­tions qu’im­pliquent la civi­li­sa­tion indus­trielle et son inexo­rable expan­sion. Le monde natu­rel, la planète, est secon­daire, il s’agit de la préser­ver « au mieux ». Ce qui est litté­ra­le­ment cinglé. La santé de la biosphère devrait évidem­ment être primor­diale. D’au­tant que, répé­tons-le, le meilleur de la civi­li­sa­tion n’est que nuisances.

Son discours peut se résu­mer en une phrase : mais si, croyez-moi, il est possible d’avoir une civi­li­sa­tion indus­trielle écolo­gique et démo­cra­tique, d’avoir des zavions écolos, des zauto­mo­biles écolos, des routes écolos, etc. Un conte pour enfant imma­ture, un mirage indé­si­rable et illu­soire que la moindre analyse des systèmes de pouvoirs qui carac­té­risent la civi­li­sa­tion, des impli­ca­tions des tech­no­lo­gies complexes et des indus­tries dont il souhaite la conti­nua­tion dissi­pe­rait instan­ta­né­ment.

Il ne faut pas confondre des riches qui cherchent à préser­ver leur mode de vie de riche avec l’éco­lo­gie. Ce sont deux choses très diffé­rentes. L’éco­lo­gie, c’est Jairo Sando­val Mora, tué le 31 mai 2013 alors qu’il proté­geait les nids des tortues marines sur la plage de Moin à Limon, sur la côte caraïbe du Costa Rica. C’est Berta Caceres, assas­si­née le 2 mars 2016 au Hondu­ras parce qu’elle luttait contre la construc­tion d’un barrage hydro­élec­trique, ces méga­ma­chines qui tuent les fleuves et les rivières mais dont les gouver­ne­ments, les multi­na­tio­nales et les médias grand public disent qu’elles produisent une éner­gie « verte », ces éner­gies que les Cyril Dion du monde promeuvent. L’éco­lo­gie, ce sont tous ceux que l’on assas­sine chaque année, en Afrique, parce qu’ils s’op­posent au bracon­nage d’ani­maux sauvages ou aux trafics de bois précieux, et ceux qui sont mena­cés de mort ou que l’on jette en prison pour ces mêmes raisons, comme Clovis Raza­fi­ma­lala, à Mada­gas­car. L’éco­lo­gie, c’est Isidro Balde­ne­gro López, assas­siné le 15 janvier 2017 à Colo­ra­das de la Virgen, au Mexique, parce qu’il luttait pour préser­ver les forêts de la Sierra Madre. L’éco­lo­gie c’est Rémi Fraisse. L’éco­lo­gie, ce sont les zadistes qui luttent pour préser­ver la vie sauvage à Notre-Dame-des-Landes et ailleurs. Et tous les autres qui, partout sur Terre, cherchent à défendre le monde natu­rel, les biomes et leurs commu­nau­tés biotiques, par amour et parce qu’ils savent que sans eux, ils ne seraient pas.

***

Tandis que l’on s’en­fonce collec­ti­ve­ment dans une dysto­pie digne de 1984 et du Meilleur des mondes, où l’ap­pa­reil de surveillance étatique ne cesse de se perfec­tion­ner et d’être toujours plus enva­his­sant, où l’in­di­vidu, toujours plus dépos­sédé, au point de n’avoir plus aucune influence sur le déve­lop­pe­ment de la société dont il parti­cipe, subit, impuis­sant, les déci­sions prises par les élites au pouvoir, tandis que toutes les tendances indiquent clai­re­ment que la situa­tion écolo­gique ne fait et ne va faire qu’em­pi­rer au cours des prochaines décen­nies (triple­ment de la surface mondiale urba­ni­sée, crois­sance fréné­tique de la produc­tion mondiale de déchets et des extrac­tions minières, réchauf­fe­ment clima­tique qui ira en s’ag­gra­vant étant donné que les émis­sions de GES ne cessent d’aug­men­ter, etc.), les discours absurdes des Cyril Dion et autres Isabelle Delan­noy ne nous sont d’au­cune aide. Bien au contraire.

Une dernière chose pourra peut-être termi­ner de clari­fier nos posi­tions. Dans son livre L’éco­no­mie symbio­tique, Isabelle Delan­noy fait l’éloge de Pierre Teil­hard de Char­din, un prêtre jésuite français, « cher­cheur, paléon­to­logue, théo­lo­gien et philo­sophe », très en vogue en son temps, et aujourd’­hui encore. Elle le présente à juste titre comme le promo­teur du progrès techno-indus­triel qu’il était. Bernard Char­bon­neau le montre d’ailleurs très bien dans un ouvrage aussi inté­res­sant que méconnu — pour les raisons habi­tuelles, ceux qui glori­fient le progrès sont invi­tés à le dire partout dans les médias grand public, qui se font un plai­sir et un devoir d’igno­rer ceux qui osent le critiquer — inti­tulé Teil­hard de Char­din, prophète d’un âge tota­li­taire. Ce prêtre jésuite a élaboré une véri­table « théo­lo­gie du progrès », en propo­sant une synthèse « de la Mystique et de la Science ». De la pensée de Teil­hard, Char­bon­neau écrit :

« Une telle pensée peut être quali­fiée de reli­gieuse, au sens étymo­lo­gique du terme. Il lui faut tout relier, tout expliquer, tout valo­ri­ser. Inlas­sa­ble­ment, par toutes les voies, celles de la science et de la mystique, du raison­ne­ment et de la poésie, elle exalte et démontre l’unité de l’Uni­vers maté­riel et spiri­tuel, dérou­lant inter­mi­na­ble­ment le fil qui consti­tue ce tissu sans couture. Partout où se produit une inter­ro­ga­tion, le P. Teil­hard apporte une réponse, partout où se produit une discon­ti­nuité, il réta­blit la conti­nuité. Son système récon­ci­lie l’In­di­vidu et la Société, la Vie et la Mort, la Néces­sité et la Liberté. Il asso­cie la Reli­gion et la Science, l’Église et le Monde. Qui n’en serait satis­fait ? »

Teil­hard de Char­din vantait, selon ses propres termes, « l’éblouis­sante notion de Progrès » et affir­mait que c’est « sur la foi au Progrès que l’Hu­ma­nité aujourd’­hui divi­sée peut se refor­mer ». Toute son œuvre visait à « soute­nir et prolon­ger l’im­mense, incoer­cible et légi­time élan où se trouvent enga­gés incon­tes­ta­ble­ment à notre époque le gros et le vif de l’ac­ti­vité humaine ». Ainsi que l’ex­plique Bernard Char­bon­neau : « Le chré­tien ne refuse pas le Monde, il ne le juge pas. On cher­che­rait en vain dans l’œuvre du Père un cri de révolte, par exemple une critique de la guerre ou de l’ex­ploi­ta­tion du prolé­ta­riat ». D’ailleurs, « la lecture de ses Carnets de guerre ne nous montre guère un démo­crate, elle nous dévoile, au contraire, un indi­vidu d’ori­gine et de tempé­ra­ment aris­to­cra­tiques, que ses réac­tions spon­ta­nées, sinon son éduca­tion chré­tienne, porte­raient à mépri­ser la masse des indi­vi­dus et à recon­naître la néces­sité de l’Au­to­rité : à condi­tion qu’elle enseigne la Vérité, bien entendu ».

Pour faire court, la pensée de Teil­hard de Char­din était celle d’un illu­miné. Elle était élabo­rée de manière à justi­fier et même à glori­fier le cours des choses, le statu quo : les guerres (il est, à ce propos, l’au­teur d’un véri­table pané­gy­rique de la bombe atomique publié juste après Hiro­shima et Naga­saki[14], d’une indé­cence abomi­nable), le progrès tech­nique, la soumis­sion de l’être humain à un supra-orga­nisme socio­tech­nique, l’uni­fi­ca­tion et donc la stan­dar­di­sa­tion de l’hu­ma­nité (l’anéan­tis­se­ment complet de sa diver­sité cultu­relle[15]). En véri­table fana­tique de l’alié­na­tion, profon­dé­ment anti­hu­ma­niste, il appe­lait de ses vœux le trans­hu­ma­nisme.

Voyez plutôt :

« […] l’ ”autre” (c’est-à-dire tout le monde, sauf une dizaine d’hu­mains admis dans notre orbite) est un intrus qui nous impor­tune. Au moins je sens comme cela à certains moments. Instinc­ti­ve­ment, j’ai­me­rais mieux une terre pleine de bêtes qu’une terre avec des hommes. Chaque homme fait un petit monde à part, et ce plura­lisme m’est essen­tiel­le­ment désa­gréable. »

Et :

« Mon Dieu, je vous l’avoue, j’ai bien long­temps été, et je suis encore, hélas! réfrac­taire à l’amour du prochain. Autant j’ai ardem­ment goûté la joie surhu­maine de me rompre et de me perdre dans les âmes auxquelles me desti­nait l’af­fi­nité bien mysté­rieuse de la dilec­tion humaine — autant je me sens nati­ve­ment hostile et fermé en face du commun de ceux que vous me dites d’ai­mer. Ce qui, dans l’Uni­vers, est au-dessus ou au-dessous de moi (sur une même ligne pour­rait-on dire) [sic], je l’in­tègre faci­le­ment dans ma vie inté­rieure : la matière, les plantes, les animaux, et puis les Puis­sances, les Domi­na­tions, les Anges, — je les accepte sans peine, et je jouis de me sentir soutenu dans leur hiérar­chie. Mais « l’autre », mon Dieu, — non pas seule­ment « le pauvre, le boiteux, le tordu, l’hé­bété », mais l’autre simple­ment, l’autre tout court, — celui qui, par son Univers en appa­rence fermé au mien, semble vivre indé­pen­dam­ment de moi, et briser pour moi l’unité et le silence du Monde, — serais-je sincère si je vous disais que ma réac­tion instinc­tive n’est pas de le repous­ser ? et que la simple idée d’en­trer en commu­ni­ca­tion spiri­tuelle avec lui ne m’est pas un dégoût ? »

Le fana­tisme de Teil­hard de Char­din s’ex­prime parti­cu­liè­re­ment lorsqu’il parle de la guerre, et notam­ment dans ses carnets sur la Première Guerre mondiale : « Heureux ceux que la mort aura pris dans l’acte et l’at­mo­sphère mêmes de la guerre, quand ils étaient revê­tus, animés d’une respon­sa­bi­lité, d’une conscience, d’une liberté plus grande que la leur — quand ils étaient exal­tés jusqu’au bord du monde — tout près de Dieu. »

Parmi les nombreuses cita­tions de Teil­hard de Char­din, citées par Char­bon­neau, qui expriment clai­re­ment son apolo­gie du tota­li­ta­risme, sa joie à l’idée qu’ad­vienne un jour le Meilleur des mondes, par souci de conci­sion, je ne retien­drais que celle-ci :

« Depuis toujours, sans doute, l’Homme a été vague­ment conscient d’ap­par­te­nir à une seule grande Huma­nité. Ce n’est toute­fois que pour nos géné­ra­tions modernes que ce sens social confus commence à prendre sa réelle et complète signi­fi­ca­tion. Au cours des dix derniers millé­naires (période durant laquelle la civi­li­sa­tion s’est brusque­ment accé­lé­rée) les hommes se sont aban­don­nés sans beau­coup réflé­chir aux forces multiples, plus profondes que toute guerre, qui peu à peu les rappro­chaient entre eux. Or, en ce moment, nos yeux se dessillent ; et nous commençons à aper­ce­voir deux choses. La première, c’est que, dans le moule étroit et inex­ten­sible repré­senté par la surface fermée de la Terre, sous la pres­sion d’une popu­la­tion et sous l’ac­tion de liai­sons écono­miques qui ne cessent de se multi­plier, nous ne formons déjà plus qu’un seul corps. Et la seconde, c’est que dans ce corps lui-même, par suite de l’éta­blis­se­ment graduel d’un système uniforme d’in­dus­trie et de science, nos pensées tendent de plus en plus à fonc­tion­ner comme les cellules d’un même cerveau. Qu’est-ce à dire sinon que, la trans­for­ma­tion pour­sui­vant sa ligne natu­relle, nous pour­rons prévoir le moment où les hommes sauront ce que c’est, comme par un seul cœur, de dési­rer, d’es­pé­rer, d’ai­mer tous ensemble la même chose en même temps ?… L’Hu­ma­nité de demain — quelque Super-Huma­nité — beau­coup plus consciente, beau­coup plus puis­sante, beau­coup plus unanime que la nôtre, sort des limbes de l’ave­nir, elle prend figure sous nos yeux. Et simul­ta­né­ment (je vais y reve­nir) le senti­ment s’éveille au fond de nous-même que, pour parve­nir au bout de ce que nous sommes, il ne suffit pas d’as­so­cier notre exis­tence avec une dizaine d’autres exis­tences choi­sies entre mille parmi celles qui nous entourent, mais qu’il nous faut faire bloc avec toutes à la fois. Que conclure de ce double phéno­mène, interne et externe, sinon ceci : ce que la Vie nous demande, en fin de compte, de faire pour être, c’est de nous incor­po­rer et de nous subor­don­ner à une Tota­lité orga­ni­sée dont nous ne sommes, cosmique­ment, que les parcelles conscientes. Un centre d’ordre supé­rieur nous attend — déjà il appa­raît — non plus seule­ment à côté, mais au-delà et au-dessus de nous-mêmes. »

(Bon sang, quel cinglé). Bien sûr, les choses ne se sont pas du tout produites ainsi, sauf dans l’es­prit éthéré de Char­din. Les derniers millé­naires, qui ont vu l’avè­ne­ment de la civi­li­sa­tion, sont égale­ment les plus sanglants de l’his­toire humaine. Si nous en arri­vons aujourd’­hui à cette « tota­lité orga­ni­sée » dont il parle, c’est unique­ment « par l’usage de la contrainte et d’un embri­ga­de­ment métho­dique, soute­nus par un déchaî­ne­ment de violences », ainsi que Lewis Mumford le formule dans son livre Les trans­for­ma­tions de l’homme. Ce qui lui fait dire que « la civi­li­sa­tion n’est qu’un long affront à la dignité humaine ». Bernard Char­bon­neau commente : « Sous la pres­sion du Progrès, le monde moderne tend irré­sis­ti­ble­ment, en dépit et à cause de ses conflits, vers un État mondial qui couvri­rait toute la surface de la terre, et qui régle­rait en profon­deur jusqu’au moindre détail de la vie des hommes, pour orga­ni­ser métho­dique­ment la réflexion et l’ac­tion de toute l’hu­ma­nité. Il n’y a qu’un quali­fi­ca­tif pour dési­gner cette société, c’est celui de tota­li­taire. […] Le “person­na­lisme” teil­har­dien sympa­thise d’ins­tinct avec tous les régimes qui se veulent unanimes et centra­li­sés, d’au­tant plus que cette coagu­la­tion, comme la guerre, entraîne une accé­lé­ra­tion du progrès tech­nique. En se récla­mant de la personne contre l’in­di­vidu, le système teil­har­dien arrive à temps pour justi­fier […] l’avè­ne­ment de n’im­porte quel régime tota­li­taire […]. »

Qu’I­sa­belle Delan­noy s’ins­pire de Teil­hard de Char­din et qu’elle le glori­fie n’est pas éton­nant. Elle aussi est une fana­tique du progrès tech­nique, de la stan­dar­di­sa­tion et de l’uni­fi­ca­tion cultu­relle de l’hu­ma­nité. Comme lui, elle encense la prison tota­li­taire (la « tota­lité orga­ni­sée », pour reprendre une expres­sion chère à Char­din) que consti­tue la civi­li­sa­tion techno-indus­trielle. La société éco-indus­trielle idéale qu’elle se figure n’en est pas si éloi­gnée. Elle en reprend l’im­mense majo­rité des attri­buts, se conten­tant simple­ment et incroya­ble­ment naïve­ment de les imagi­ner agen­cés, agré­men­tés et trans­mu­tés de sorte qu’ils devien­draient cools, écolos et équi­tables ; grâce à la tech­no­lo­gie, et notam­ment à inter­net, qui consti­tue la clef de voûte de son imagi­naire techno-indus­triel écolo. Le mythe du Salut par la Tech­no­lo­gie, voilà fina­le­ment à quoi se résument les espé­rances de Cyril Dion, Méla­nie Laurent, Isabelle Delan­noy & cie.

Ainsi que le formulent René Riesel et Jaime Semprun, « la société de masse (c’est-à-dire ceux qu’elle a inté­gra­le­ment formés, quelles que soient leurs illu­sions là-dessus) ne pose jamais les problèmes qu’elle prétend « gérer » que dans les termes qui font de son main­tien une condi­tion sine qua non. » C’est pourquoi les citoyens éduqués dans les usines péda­go­giques de la société indus­trielle craignent la dispa­ri­tion de la civi­li­sa­tion. Instruits selon un programme d’État, ils ont grandi dans les mensonges histo­riques néces­saires au main­tien de l’ordre et du pouvoir. On leur a appris à exal­ter le progrès et la civi­li­sa­tion, à éprou­ver du dégoût et de la peur à l’égard du passé. Il leur est diffi­cile, voire impos­sible, de conce­voir une vie sans le confort tech­no­lo­gique moderne, sans le progrès. Partant de là, il n’est pas éton­nant qu’à leurs yeux, notre pers­pec­tive d’une disso­lu­tion de la civi­li­sa­tion indus­trielle au profit d’une multi­tude de micro­so­cié­tés aussi auto­nomes que possible, réin­té­grées aux commu­nau­tés biotiques de leurs terri­toires et basées sur des tech­no­lo­gies démo­cra­tiques, paraisse incon­grue.

Quoi qu’il en soit, ainsi que l’ex­plique Joseph Tain­ter dans son livre L’ef­fon­dre­ment des socié­tés complexes : « Les citoyens des socié­tés complexes modernes ne réalisent pas, géné­ra­le­ment, que nous sommes une anoma­lie de l’his­toire ». Nous compre­nons, au contraire de Cyril Dion & Co qui conti­nuent de promou­voir une société complexe (une civi­li­sa­tion), ce que l’his­toire nous enseigne, à savoir que ces dernières sont autant délé­tères qu’é­phé­mères, ce que Tain­ter exprime en écri­vant que : « Les socié­tés complexes sont récentes dans l’his­toire de l’hu­ma­nité. L’ef­fon­dre­ment n’est alors pas une chute vers quelque chaos primor­dial, mais un retour à la condi­tion normale de moindre complexité. »

Que l’on choi­sisse déli­bé­ré­ment de déman­te­ler la civi­li­sa­tion indus­trielle ou pas, notre futur, ainsi que John Zerzan le formule, en tant qu’es­pèce et si nous en avons un, c’est-à-dire si la civi­li­sa­tion indus­trielle s’ef­fondre avant d’avoir détruit les condi­tions écolo­giques qui rendent possible la vie humaine, est primi­tif.

Nico­las Casaux

***

Notes addi­tion­nelles : 1. Afin d’évi­ter un malen­tendu attendu, une préci­sion. Cet article n’a pas pour objet de propo­ser des “solu­tions” aux nombreux problèmes socio-écolo­giques actuels. Son propos vise unique­ment à montrer pourquoi les soi-disant “solu­tions” propo­sées par Cyril Dion dans son Petit manuel de résis­tance contem­po­raine n’en sont pas, pourquoi son discours est absurde et nuisible. Son livre corres­pond bien plutôt à un Petit conte pour conti­nuer à nier l’évi­dence. Confor­misme et bien-pensance obligent, la critique est désor­mais très mal perçue. Certains vont même jusqu’à affir­mer qu’on ne devrait pas critiquer si l’on ne propose pas de solu­tion. Ces gens-là disent donc qu’il est malvenu d’ex­po­ser certaines réali­tés déplai­santes si l’on ne présente pas, par la même occa­sion, un plan magique pour résoudre la sombre situa­tion que l’on expose.

Ce genre de réac­tion me fait toujours penser à cette remarque de Bernard Char­bon­neau :

« ‘Et main­te­nant que propo­sez-vous ?’ — Car la réac­tion de l’in­di­vidu moderne n’est pas de recher­cher la vérité, il lui faut d’abord une issue ; en fonc­tion de laquelle doit s’éta­blir le système. Et je m’aperçois que ma réflexion m’a conduit là où je suis : au fond d’un abîme d’im­pos­si­bi­li­tés. Alors m’im­pu­tant la situa­tion déses­pé­rante qui tient à un monde tota­li­taire, il me repro­chera de détruire systé­ma­tique­ment l’es­poir. ‘Votre critique est peut-être juste, dira-t-il, mais quelle solu­tion appor­tez-vous ?’ — Sous-entendu, s’il n’y a pas d’is­sue à la situa­tion qu’elle dénonce, votre critique doit être fausse. ‘C’est vous qui me déses­pé­rez’… Et effec­ti­ve­ment je suis coupable de faire son malheur, puisque sans moi cette impos­si­bi­lité n’exis­te­rait pas pour sa conscience. »

La ques­tion de savoir si oui ou non il est possible de résoudre les innom­brables problèmes que la civi­li­sa­tion indus­trielle génère est un tout autre sujet, abordé, par exemple, dans un livre que nous publions en septembre 2018 avec les Editions LIBRE, inti­tulé Deep Green Resis­tance.

2. D’au­cuns me répon­dront, avec plus ou moins de mauvaise foi, que la critique que je formule ici, je ne peux la formu­ler que grâce à l’édu­ca­tion que m’a fourni la civi­li­sa­tion. Ce n’est pas le cas. D’abord parce que tout ce que je formule ici contre­dit litté­ra­le­ment tout ce qu’on m’a ensei­gné dans l’usine péda­go­gique que j’ai fréquen­tée jusqu’à l’uni­ver­sité, ensuite parce que la critique du progrès et de la civi­li­sa­tion que je formule ici, de nombreux membres de commu­nau­tés autoch­tones, à travers la planète, la formulent. Des Arhua­cos, en Colom­bie, aux Jara­was, en Inde, en passant par les Sans, en Afrique, et par beau­coup d’autres, que l’on a déli­bé­ré­ment tendance à igno­rer, chez nous. C’est en grande partie de leurs pers­pec­tives à eux et de leurs ensei­gne­ments que je m’ins­pire. C’est aussi leurs voix que j’es­saie de faire entendre. Ceux qui s’in­té­ressent à leurs reven­di­ca­tions et à leurs sorts peuvent consul­ter l’ex­cellent travail du Mouve­ment mondial pour les forêts tropi­cales.


  1. À ce sujet, vous pouvez lire tout Ivan Illich, Leopold Kohr, ou encore Une ques­tion de taille d’Oli­vier Rey.
  2. http://bios­phere.ouva­ton.org/voca­bu­laire/2769-tech­niques-dualisme-des-tech­niques
  3. https://partage-le.com/2018/07/les-ultra­riches-sont-des-psycho­pathes-par-nico­las-casaux/
  4. https://www.monde-diplo­ma­tique.fr/2007/07/CALVO_OSPINA/14911
  5. http://www.occupy.com/article/expo­sed-globally-renow­ned-acti­vist-colla­bo­ra­ted-intel­li­gence-firm-strat­for#sthash.3RuMOq6E.dpbs
  6. https://partage-le.com/cate­gory/envi­ron­ne­ment-ecolo­gie/le-mythe-du-deve­lop­pe­ment-durable/
  7. « Si vous allez à San Fran­cisco, vous y verrez des seringues et de la merde » : https://partage-le.com/2018/07/si-vous-allez-a-san-fran­cisco-vous-y-verrez-des-seringues-et-de-la-merde-par-nico­las-casaux/
  8. https://www.lemonde.fr/econo­mie/article/2018/06/01/hausse-des-impor­ta­tions-de-produits-bio-en-2017_5308125_3234.html
  9. Voir aussi : http://cqfd-jour­nal.org/Matthieu-Ricard
  10. « Et si le problème, c’était la civi­li­sa­tion ? » : https://partage-le.com/2017/10/7993/ & « Une contre-histoire de la civi­li­sa­tion » : https://partage-le.com/2017/11/8288/
  11. Pour le comprendre, vous pouvez par exemple lire : https://partage-le.com/2017/09/une-breve-contre-histoire-du-progres-et-de-ses-effets-sur-la-sante-de-letre-humain/
  12. Ceux qui lisent l’an­glais et qui veulent en savoir plus sur ce sujet peuvent lire : http://www.michael­pa­renti.org/Milo­se­vic.html
  13. Et notam­ment « Le paci­fisme comme patho­lo­gie », un texte de Derrick Jensen : https://partage-le.com/2015/12/le-paci­fisme-comme-patho­lo­gie-par-derrick-jensen/
  14. À lire ici : https://snia­de­cki.word­press.com/2015/10/04/teil­hard-bombe-atomique/
  15. Voir « Le mythe du progrès et la toxi­cité de la mono­cul­ture mondia­li­sée » : https://partage-le.com/2018/03/9084/

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Comments to: Cyril Dion, boni­men­teur de l’éco­lo­gisme média­tique et subven­tionné (par Nico­las Casaux)
  • 21 août 2018

    EXCELLENT article ! J’ose esperer que ceux qui m’entourent le lisent en entier pour realiser ce qui se trame pour l’avenir …. La venue de Steve BANON , n’en est il pas un modele actuellement ?

    Reply
  • 21 août 2018

    Bonjour,
    Excellent article!
    Connais-tu ce livre qui résonne bien avec ce que tu dis dans ce texte à propos de la civilisation?
    https://www.editions-harmattan.fr/index.asp?navig=catalogue&obj=livre&no=54913&razSqlClone=1

    Reply
  • 22 août 2018

    Article pertinent si il en est…
    Si ce genre de bobos enthousiastes, écologistes à la petite semaine, ont accès aux médias mainstream c’est précisément parce-qu’ils sont des imposteurs. Qu’on se le dise !
    Quoiqu’il en soit, un autre suppôt du capitalisme green-washé, Clément Monfort, a enfin lâché une date dans son dernier épisode et épilogue de la série Next. Il parle de 2022 comme ultimatum pour l’effondrement probable de la civilisation.
    Enfin ! Serais-je tenté d’ajouter.
    Merci à toi Nicolas Cassaux pour tes articles, nous sommes avec toi.

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  • 22 août 2018

    Bonjour,

    J’anticipe peut-être sur le livre que vous annoncez pour septembre. La seule question qui se pose pour tous ceux qui acceptent l’évidente nécessité d’abattre la civilisation industrielle et les Etats qui portent les armes pour la défendre c’est : est-ce possible ? Le film que Tancrède Ramonet a consacré à l’histoire de l’anarchisme montre assez bien que la plupart des tentatives réussies de renverser localement l’ordre bourgeois ou aristocratique (comme par exemple en Catalogne ou en Russie,ou chez nous avec la Commune) s’est soldée par une coalition générale de toutes les forces contrôlant les moyens de puissance, et notamment les outils de la “violence légitime”. La guerre d’Espagne est un cas typique, où l’on voit la bourgeoisie déléguer aux forces fascistes et communistes (alliées de circonstance) la responsabilité de la contre-insurrection, les “démocraties” voisines étant au mieux passives.
    Bref, quels que soient les moyens que se donne une insurrection libertaire, violents ou non, l’issue est certaine tant le rapport de force est clair.
    Je me demande donc si la seule option susceptible d’aboutir à un démantèlement effectif de la civilisation, sans présager de ce qui lui succèdera, ne serait pas la grève de la consommation que certains appellent (PMO notamment). On sait bien que le point le plus fragile de la civilisation est son système financier, qui ne résisterait pas à la décroissance causée par un renoncement d’une frange significative de la population à la consommation (10% peut-être). Et s’il n’y a plus d’ailleurs sur cette Terre, il est toujours possible d’y vivre en autonomie, ou du moins en tranchant un grand nombre des fils qui nous relient à l’industrie, comme le démontrent de nombreuses personnes y compris en France, qui vivent dans des camions, dans des squats, ou dans des maisons déconnectées des réseaux. Avec l’avantage supplémentaire d’avoir anticipé sur les difficultés qui suivront la chute de la civilisation en ayant redécouvert les savoir-faire nécessaires à une vie sobre.
    Cette option a l’avantage d’être sans doute plus “sexy” auprès des foules que la violence directe que des décennies d’embrigadement a totalement disqualifiée dans la plupart des esprits (il n’y a qu’à voir les réactions, y compris de syndicalistes cgt, face à l’attaque d’un mc do le 1er mai, pour voir que cette option ne peut plus être que marginale). Et il me semble que cette stratégie serait également beaucoup plus difficile à contrer par les Etats que des actions violentes ou non violentes qu’ils ont l’habitude de traiter.

    PS: vous évoquez l’agriculture dans cet article, je vous conseille à ce sujet l’excellent livre de Xavier Noulhianne, le Ménage des Champs, qui se conclue par un appel à l’émeute pour renverser l’enfer bureaucratique et industriel.

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  • 25 août 2018

    excellent article, qui ne s’arrête pas à démonter une proposition, quoique c’en est le principe, mais ouvre des possibles en réponse à l’inepte ! insuffisamment encore car après le temps de la dénonciation vient le temps de la reconstruction ! ce qui prouve aussi qu’il y a encore des gens capables de penser le monde, et d’avoir une lecture lucide , sur l’aberrant, le faux et le souhaitable. Oui l’humain n’est pas réductible à l’homo-industrialus ! …

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  • 30 août 2018

    Merci en particulier pour les “citations”de Teilhard de Chardin(vieil Anar82ans)

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  • 21 septembre 2018

    Merci pour votre article, je me sens moins seule

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  • 24 octobre 2018

    Super! N.Casaux
    Comme il semble impossible qu’ensemble les Homos s. 1)prennent conscience 2)s’unissent pour changer… des catastrophes écologiques vont survenir.
    J’espère qu’elles ne seront pas fatales pour toute l’humanité et qu’elles feront réagir “ensemble” les survivants.
    A la différence des autres espèce, pourtant, l’Homo dit “sapiens” (ce qui est ridicule!) pourrait 3)réfléchir à sa psychologie particulière formatée… 4)partager les connaissances de base en sciences et 5)se poser la question: c’est quoi être Heureux pour moi primate “évolué”?…
    Je souhaiterais faire livre, films, théâtre… pour transmettre des notions de base… et cherche collaborateur(s), collaboratrice(s)…
    Merci.

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  • 3 décembre 2018

    Après avoir écouté les différents invités et acteurs des émissions hier sur les événements actuels nommés ACTE 3…
    J’ai voulu savoir qui était Cyril Dion et votre article m’a interpellée.
    Il me donne envie d’aller plus loin et correspond à ce que je ressens souvent lorsque j’écoute les uns et les autres
    Un certain malaise et un sens critique à l’égard des commentaires et des analyses sur les solutions à apporter et la récupération qui est faite par ceux qui prêchent pour leur chapelle
    Cela me donne envie d’aller plus loin et de lire les articles et livres dont vous parlez.
    J’ai encore un peu de temps devant moi.
    N’ayant que 72ans !
    MERCI beaucoup pour votre article très intéressant et bien écrit que je vais garder précieusement .

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  • 5 décembre 2018

    Grâce au progrès, j’ai pu avoir connaissance de votre article, le lire et commander “Deep green résistance”, bientôt le recevoir, peut-être même en commander d’autres pour Noël. Chouette !

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    • 5 décembre 2018

      Chouette, oui, mais dites plutôt malgré. S’il est effectivement possible de trouver du bon dans certaines choses liées au progrès, de les utiliser contre lui, c’est en dépit de lui.

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  • […] violente de Nicolas Casaux, de la Deep Green Resistance, sur le site Le Partage, intitulée : « Cyril Dion le bonimenteur de l’écologisme médiatique » ou à d’autres critiques qui ont été portées sur mon travail par des journaux comme la […]

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  • 3 février 2019

    De l’eau au moulin de la critique :
    https://www.youtube.com/watch?v=Gtw3VfBRzpk

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  • 25 février 2019

    Bonjour. Je n’avais jusqu’alors pas du tout été convaincu de vos articles, à mon goût, de l’ordre du lynchage en règle et jamais constructif. Aujourd’hui, cet article m’a plu, tellement plu, mais n’a fait que multiplier mes interrogations sur le “comment faire pour éclairer le monde?”
    J’ai énormément de bienveillance à l’égard de Pablo Servigne ou encore de Cyril Dion. Si je suis d’accord sur le fait que leur visions sont bien trop édulcorées et que leurs remèdes n’en sont pas, leur aura médiatique permet à beaucoup de gens lambda de pouvoir se questionner sur notre devenir via des médias mainstream qui sont au centre des sphères du pouvoir. La question que je me pose est de savoir s’ils n’ont pas, quoiqu’il en soit, un rôle à jouer dans la prise de conscience par les “foules” du désastre à venir? Peut-on se passer d’eux aujourd’hui alors qu’ils sont le seul relais (dans les médias de masse) sur l’urgence de la situation? N’est-ce pas par le biais de leurs exposés que les gens pourront par la suite se questionner sur vos propres thèses, dont je suis moi-même convaincues? Il faut du temps pour faire le chemin que vous nous demandez de faire. Ne sont-ils pas un gîte étape vers dans cette longue réflexion?
    Je vous remercie encore de votre article.
    Denis.

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  • 14 mars 2019

    Hihi, quand j’ai lu le titre, j’ai cru que tu subventionnais Cyril Dion !
    Et merci ; riche lecture.

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  • 21 juillet 2019

    Tout à fait d’accord avec cette critique de Cyril Dion et son initiative personnelle de rencontrer Macron pour nous sauver est une signature.
    Par ailleurs, par quel bout prendre le furieux problème aux multiples tentacules qui, si rien n’est fait, va nous broyer. Suis-je réaliste ? faut-il l’être ? Etant donné le rôle incontestable de notre consommation délirante, je pense tout naturellement qu’une gigantesque campagne appelant à dé-consommer, c’est à dire seulement ne plus acheter ce dont je n’ai pas vraiment besoin pourrait aujourd’hui être entendu et progressivement étendue. D’autant que cette décision ouvrirait la possibilité évidente de prendre plus de temps libre, ce dont tout le monde rêve.
    Enfin, est-il normal que, dans l’espace médiatique grand public, la presse alternative soit pratiquement absente ? La grande majorité de nos contemporains n’ont d’autres accès faciles à l’information que dans les médias acquis au système : comment pourraient-ils en sortir ? Cet espace est essentiel et nous, société civile devons l’investir.
    Cordialement.

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    • 29 août 2019

      Voilà plus d’un an après la parution de cet article, Cyrille Dion a été désigné comme l’un des 3 garants du déroulement de la Convention citoyenne pour le climat décidée par Macron. La boucle est en train de se boucler, n’est-t-il pas en train de participer à une belle opération de greenwashing macronienne… Le sujet est tellement sérieux que je voudrais espérer le contraire.

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