Ci-après, les der­niers écrits connus d’An­toine de Saint-Exu­pé­ry. Le pre­mier texte est consti­tué d’ex­traits de sa lettre au géné­ral X qu’il écri­vit le 30 juillet 1944. Le len­de­main, 31 juillet 1944, il est abat­tu au com­bat au-des­sus de la Médi­ter­ra­née. Le deuxième texte est une autre lettre qu’il aurait écrite à peu près au même moment, à l’at­ten­tion de son ami Pierre Dal­loz, un archi­tecte avec qui Saint-Exu­pé­ry se lia d’a­mi­tié à par­tir de 1939, et qu’il retrou­va ensuite à Alger. Pierre Dal­loz fut à l’o­ri­gine du « Plan Ver­cors » (ima­gi­né dès mars 41, maté­ria­li­sé et trans­mis en jan­vier 43 par Yves Farge à Jean Mou­lin, qui l’a­dop­ta aus­si­tôt), deve­nu plus tard Plan Mon­ta­gnards. « Écrite à Pie­tra­ne­ra, près de Bas­tia [cette lettre] fut trou­vée par le com­man­dant Gavoille, bien en évi­dence sur la table d’An­toine, le soir de sa dis­pa­ri­tion, le 31 juillet 1944 ».


[…] Ceci est peut-être mélan­co­lique, mais peut-être bien ne l’est-ce pas. C’est sans doute quand j’avais vingt ans que je me trom­pais. En Octobre 1940, de retour d’Afrique du Nord où le groupe 2 – 33 avait émi­gré, ma voi­ture étant remi­sée exsangue dans quelque garage pous­sié­reux, j’ai décou­vert la car­riole et le che­val. Par elle l’herbe des che­mins. Les mou­tons et les oli­viers. Ces oli­viers avaient un autre rôle que celui de battre la mesure der­rière les vitres à 130 kms à l’heure. Ils se mon­traient dans leur rythme vrai qui est de len­te­ment fabri­quer des olives. Les mou­tons n’avaient pas pour fin exclu­sive de faire tom­ber la moyenne. Ils rede­ve­naient vivants. Ils fai­saient de vraies crottes et fabri­quaient de la vraie laine. Et l’herbe aus­si avait un sens puisqu’ils la brou­taient.

Et je me suis sen­ti revivre dans ce seul coin du monde où la pous­sière soit par­fu­mée (je suis injuste, elle l’est en Grèce aus­si comme en Pro­vence). Et il m’a sem­blé que, toute ma vie, j’avais été un imbé­cile…

Tout cela pour vous expli­quer que cette exis­tence gré­gaire au cœur d’une base amé­ri­caine, ces repas expé­diés debout en dix minutes, ce va-et-vient entre les mono­places de 2600 che­vaux dans une bâtisse abs­traite où nous sommes entas­sé à trois par chambre, ce ter­rible désert humain, en un mot, n’a rien qui me caresse le cœur. Ça aus­si, comme les mis­sions sans pro­fit ou espoir de retour de Juin 1940, c’est une mala­die à pas­ser. Je suis « malade » pour un temps incon­nu. Mais je ne me recon­nais pas le droit de ne pas subir cette mala­die. Voi­là tout. Aujourd’hui, je suis pro­fon­dé­ment triste. Je suis triste pour ma géné­ra­tion qui est vide de toute sub­stance humaine. Qui n’ayant connu que les bars, les mathé­ma­tiques et les Bugat­ti comme forme de vie spi­ri­tuelle, se trouve aujourd’hui plon­gée dans une action stric­te­ment gré­gaire qui n’a plus aucune cou­leur.

On ne sait pas le remar­quer.

[…] Aujourd’hui nous sommes plus des­sé­chés que des briques, nous sou­rions de ces niai­se­ries. Les cos­tumes, les dra­peaux, les chants, la musique, les vic­toires (il n’est pas de vic­toire aujourd’hui, il n’est que des phé­no­mènes de diges­tion lente ou rapide), tout lyrisme sonne ridi­cule et les hommes refusent d’être réveillés à une vie spi­ri­tuelle quel­conque. Ils font hon­nê­te­ment une sorte de tra­vail à la chaîne. Comme dit la jeu­nesse amé­ri­caine, « nous accep­tons hon­nê­te­ment ce job ingrat » et la pro­pa­gande, dans le monde entier, se bat les flancs avec déses­poir.

De la tra­gé­die grecque, l’humanité, dans sa déca­dence, est tom­bée jusqu’au théâtre de Mr Louis Ver­neuil (on ne peut guère aller plus loin). Siècle de publi­ci­té, du sys­tème Bedeau, des régimes tota­li­taires et des armées sans clai­rons ni dra­peaux, ni messes pour les morts. Je hais mon époque de toutes mes forces.

L’homme y meurt de soif.

Ah ! Géné­ral, il n’y a qu’un pro­blème, un seul de par le monde. Rendre aux hommes une signi­fi­ca­tion spi­ri­tuelle, des inquié­tudes spi­ri­tuelles, faire pleu­voir sur eux quelque chose qui res­semble à un chant gré­go­rien. On ne peut vivre de fri­gi­daires, de poli­tique, de bilans et de mots croi­sés, voyez-vous ! On ne peut plus vivre sans poé­sie, cou­leur ni amour. Rien qu’à entendre un chant vil­la­geois du 15e siècle, on mesure la pente des­cen­due. Il ne reste rien que la voix du robot de la pro­pa­gande (par­don­nez-moi). Deux mil­liards d’hommes n’entendent plus que le robot, ne com­prennent plus que le robot, se font robots.

Tous les cra­que­ments des trente der­nières années n’ont que deux sources : les impasses du sys­tème éco­no­mique du XIXe siècle et le déses­poir spi­ri­tuel. […]

Et la fête vil­la­geoise, et le culte des morts (je cite cela car il s’est tué depuis mon arri­vée ici deux ou trois para­chu­tistes, mais on les a esca­mo­tés : ils avaient fini de ser­vir). Cela c’est de l’époque, non de l’Amérique : l’homme n’a plus de sens.

Il faut abso­lu­ment par­ler aux hommes.

A quoi ser­vi­ra de gagner la guerre si nous en avons pour cent ans de crise d’épilepsie révo­lu­tion­naire ? Quand la ques­tion alle­mande sera enfin réglée tous les pro­blèmes véri­tables com­men­ce­ront à se poser. Il est peu pro­bable que la spé­cu­la­tion sur les stocks amé­ri­cains suf­fise au sor­tir de cette guerre à dis­traire, comme en 1919, l’humanité de ses sou­cis véri­tables. Faute d’un cou­rant spi­ri­tuel fort, il pous­se­ra, comme cham­pi­gnons, trente-six sectes qui se divi­se­ront les unes les autres. Le mar­xisme lui-même, trop vieilli, se décom­po­se­ra en une mul­ti­tude de néo-mar­xismes contra­dic­toires. On l’a bien obser­vé en Espagne. A moins qu’un César fran­çais ne nous ins­talle dans un camp de concen­tra­tion pour l’éternité.

On peut confondre cette accep­ta­tion rési­gnée avec l’esprit de sacri­fice ou la gran­deur morale. Ce serait là une belle erreur. Les liens d’amour qui nouent l’homme d’aujourd’hui aux êtres comme aux choses sont si peu ten­dus, si peu denses, que l’homme ne sent plus l’absence comme autre­fois. […]

Ain­si sommes-nous enfin libres. On nous a cou­pé les bras et les jambes, puis on nous a lais­sé libres de mar­cher. Mais je hais cette époque où l’homme devient, sous un tota­li­ta­risme uni­ver­sel, bétail doux, poli et tran­quille. On nous fait prendre ça pour un pro­grès moral ! Ce que je hais dans le mar­xisme, c’est le tota­li­ta­risme à quoi il conduit. L’homme y est défi­ni comme pro­duc­teur et consom­ma­teur, le pro­blème essen­tiel étant celui de la dis­tri­bu­tion. Ce que je hais dans le nazisme, c’est le tota­li­ta­risme à quoi il pré­tend par son essence même. On fait défi­ler les ouvriers de la Ruhr devant un Van Gogh, un Cézanne et un chro­mo. Ils votent natu­rel­le­ment pour le chro­mo. Voi­là la véri­té du peuple ! On boucle soli­de­ment dans un camp de concen­tra­tion les can­di­dats Cézanne, les can­di­dats Van Gogh, tous les grands non-confor­mistes, et l’on ali­mente en chro­mos un bétail sou­mis.

Mais où vont les États-Unis et où allons-nous, nous aus­si, à cette époque de fonc­tion­na­riat uni­ver­sel ? L’homme robot, l’homme ter­mite, l’homme oscil­lant du tra­vail à la chaîne sys­tème Bedeau, à la belote. L’homme châ­tré de tout son pou­voir créa­teur, et qui ne sait même plus, du fond de son vil­lage, créer une danse ni une chan­son. L’homme que l’on ali­mente en culture de confec­tion, en culture stan­dard comme on ali­mente les bœufs en foin.

C’est cela l’homme d’aujourd’hui.

[…] Certes, il est une pre­mière étape. Je ne puis sup­por­ter l’idée de ver­ser des géné­ra­tions d’enfants fran­çais dans le ventre du moloch alle­mand. La sub­stance même est mena­cée, mais, quand elle sera sau­vée, alors se pose­ra le pro­blème fon­da­men­tal qui est celui de notre temps. Qui est celui du sens de l’homme et auquel il n’est point pro­po­sé de réponse, et j’ai l’impression de mar­cher vers les temps les plus noirs du monde.

Ça m’est égal d’être tué en guerre. De ce que j’ai aimé, que res­te­ra-t-il ?

[…] Mais, si je rentre vivant de ce « job néces­saire et ingrat », il ne se pose­ra pour moi qu’un pro­blème : que peut-on, que faut-il dire aux hommes ?

Antoine de Saint-Exu­pé­ry


***

Cher, cher D.,

Que je regrette vos quatre lignes ! Vous êtes sans doute le seul homme que je recon­naisse comme tel sur ce conti­nent. J’au­rais aimé savoir ce que vous pen­siez des temps pré­sents. Moi, je déses­père.

J’i­ma­gine que vous pen­sez que j’a­vais rai­son sous tous les angles, sur tous les plans. Quelle odeur ! Fasse le ciel que vous me don­niez tort. Que je serais heu­reux de votre témoi­gnage !

Moi, je fais la guerre le plus pro­fon­dé­ment pos­sible. Je suis certes le doyen des pilotes de guerre du monde. La limite d’âge est de trente ans sur le type d’a­vion mono­place de chasse que je pilote. Et l’autre jour, j’ai eu la panne d’un moteur, à 10 000 mètres d’al­ti­tude, au-des­sus d’An­ne­cy, à l’heure même où j’a­vais qua­rante-quatre ans ! Tan­dis que je ramais sur les Alpes à vitesse de tor­tue, à la mer­ci de toute la chasse alle­mande, je rigo­lais dou­ce­ment en son­geant aux super-patriotes qui inter­disent mes livres en Afrique du Nord. C’est drôle !

J’ai tout connu depuis mon retour à l’es­ca­drille (ce retour est un miracle). J’ai connu la panne, l’é­va­nouis­se­ment par acci­dent d’oxy­gène, la pour­suite par les chas­seurs, et aus­si l’in­cen­die en vol. Je paie bien. Je ne me crois pas trop avare et je me sens char­pen­tier sain. C’est ma seule satis­fac­tion ! Et aus­si de me pro­me­ner, seul avion et seul à bord, des heures durant, sur la France, à prendre des pho­to­gra­phies. Ça, c’est étrange.

Ici on est loin du bain de haine mais, mal­gré la gen­tillesse de l’es­ca­drille, c’est tout de même un peu la misère humaine. Je n’ai per­sonne, jamais, avec qui par­ler. C’est déjà quelque chose d’a­voir avec qui vivre. Mais quelle soli­tude spi­ri­tuelle !

Si je suis des­cen­du, je ne regret­te­rai abso­lu­ment rien. La ter­mi­tière future m’é­pou­vante. Et je hais leur ver­tu de robots. Moi, j’é­tais fait pour être jar­di­nier.

Je vous embrasse.

St.-Ex

À Pierre Dal­loz — 30 juillet 1944 — Sec­teur pos­tal 99 027

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