Le 4 mai 2018, à l’uni­ver­sité de St. Olaf, dans le Minne­sota, aux États-Unis, Noam Chom­sky a prononcé un discours orga­nisé autour, selon lui, de « la plus impor­tante ques­tion jamais posée dans l’his­toire de l’hu­ma­nité », à savoir « si oui ou non la vie humaine orga­ni­sée survi­vra », sur la planète Terre, aux nombreux problèmes de notre temps, qui se posent de manière urgente, sur le court terme plutôt que sur le long.

Dans une tribune récem­ment publiée sur le site du jour­nal Libé­ra­tion, Élise Rous­seau, écri­vaine natu­ra­liste, et Philippe J. Dubois, écologue, affirment que la « destruc­tion de la nature » est un « crime contre l’hu­ma­nité ». N’est-ce pas. De la même manière, on pour­rait affir­mer que la destruc­tion des abeilles (et de tout ce qui vit) est un crime contre Monsanto, la destruc­tion du golfe du Mexique un crime contre BP, la destruc­tion de Bornéo un crime contre Ferrero, etc.

Ce qui relie cette tribune de Libé au discours de Chom­sky, c’est une même pers­pec­tive cultu­relle, quasi hégé­mo­nique aujourd’­hui, selon laquelle l’hu­ma­nité (et, plus préci­sé­ment : la civi­li­sa­tion) est la prin­ci­pale (la seule) chose dont l’hu­ma­nité (la civi­li­sa­tion) devrait se soucier. Stra­té­gie discur­sive ou véri­table convic­tion ? La ques­tion peut se poser. Seule­ment, quoi qu’il en soit, l’idée est mauvaise.

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Plusieurs carac­té­ris­tiques cultu­rels permettent d’ex­pliquer pourquoi la culture domi­nante, la civi­li­sa­tion indus­trielle mondia­li­sée, a pu faire et peut faire ce qu’elle fait actuel­le­ment, à savoir rava­ger le monde natu­rel, dévas­ter les habi­tats de toutes les espèces vivantes au point de se rendre coupable d’une destruc­tion massive de leur diver­sité et de leurs popu­la­tions, d’une magni­tude sans précé­dent depuis qu’une météo­rite a frappé la planète il y a des millions d’an­nées. Parmi ces carac­té­ris­tiques, la psycho­pa­thie figure en bonne place.

Une descrip­tion commune du psycho­pathe explique :

« Les psycho­pathes ne ressentent rien pour les autres mais seule­ment pour eux. Ils ressentent bien biolo­gique­ment des émotions mais psycho­lo­gique­ment les troubles carac­té­riels de leur mala­die viennent trou­bler et alté­rer le ressenti de ces émotions. Ils n’ont aucun senti­ment envers les autres. Toute émotion est rame­née à eux de n’im­porte quelle façon. Les autres ne sont que des objets qui servent à assou­vir leurs envies. Ce problème d’ab­sence d’em­pa­thie explique pourquoi ils n’ont aucune morale et donc aucune limite à faire du mal à autrui physique­ment et mora­le­ment. D’où leur dange­ro­sité. »

« […] aucune limite à faire du mal à autrui physique­ment et mora­le­ment ». On ne saurait mieux décrire le compor­te­ment de la civi­li­sa­tion indus­trielle vis-à-vis des humains comme des non-humains. D’où l’ex­ploi­ta­tion orga­ni­sée de l’être humain par l’être humain. D’où la « sixième extinc­tion de masse » (expres­sion digne de la novlangue orwel­lienne que l’on utilise pour dési­gner la destruc­tion ou l’ex­ter­mi­na­tion massive des espèces vivantes par la civi­li­sa­tion indus­trielle).

La psycho­pa­thie de la culture domi­nante repose sur une forme de trouble narcis­sique, cet « amour exces­sif (de l’image) de soi, asso­ciant surva­lo­ri­sa­tion de soi et déva­lo­ri­sa­tion de l’autre ». Sans cette déva­lo­ri­sa­tion de l’autre, cette absence d’em­pa­thie, de préoc­cu­pa­tion pour l’autre, pour les autres (espèces vivantes), nous ne serions pas, en tant que culture, en train de dévas­ter la planète et d’ex­ter­mi­ner ses habi­tants non humains. Sans cette absence d’em­pa­thie, de préoc­cu­pa­tion pour l’autre, pour les autres (êtres humains), nous ne serions pas, en tant que culture, en train d’as­ser­vir et d’ex­ploi­ter notre prochain de manière systé­mique. Ce narcis­sisme et cette psycho­pa­thie consti­tuent une des prin­ci­pales raisons pour lesquelles nous nous trou­vons dans la désas­treuse situa­tion où nous sommes aujourd’­hui. C’est parce que, de manière systé­mique (cultu­relle), nous ne nous soucions pas des autres (êtres humains ou espèces non humaines, ou du monde en géné­ral), mais seule­ment de nous-mêmes (indi­vi­duel­le­ment, mais aussi collec­ti­ve­ment en tant qu’es­pèce, et sans doute bien plutôt en tant que société, de culture), que nous les exploi­tons ou que nous les détrui­sons.

Une ques­tion se pose alors, très diffé­rente de celle dont Chom­sky affirme qu’elle est la plus impor­tante de l’his­toire de l’hu­ma­nité : tandis qu’elle exter­mine les espèces vivantes à une cadence inéga­lée depuis qu’une météo­rite s’est écra­sée sur la planète il y a plus de soixante millions d’an­nées, à quel point est-il indé­cent, dément et stupide pour la civi­li­sa­tion indus­trielle (ou pour la vie humaine orga­ni­sée) de conti­nuer à se lamen­ter sur son seul sort ? De conti­nuer à consi­dé­rer son seul sort pour la chose la plus impor­tante au monde ? En rédui­sant, dans l’in­ten­tion de la faire cesser, la destruc­tion de la nature à un problème pour l’hu­ma­nité (et plus préci­sé­ment, pour l’hu­ma­nité indus­tria­li­sée), les auteurs de la tribune de Libé font appel à ce même narcis­sisme qui l’en­cou­rage en premier lieu. S’il y a un fond de vérité à la fameuse cita­tion d’Ein­stein selon laquelle « on ne peut pas résoudre un problème avec le même type de pensée que celle qui l’a créé », alors, en toute logique, cela n’a aucune chance d’abou­tir. Comp­ter sur la perpé­tua­tion de ce narcis­sisme, de cette psycho­pa­thie, pour sauver la situa­tion, ne peut abou­tir qu’à la perpé­tua­tion du désastre.

Ainsi que l’écrit Ales­san­dro Pignoc­chi dans un article publié sur Repor­terre, inti­tulé « La nature n’est pas utile, elle est source de liens » :

« Alors main­te­nant, imagi­nons qu’on invente demain des machines qui fabriquent des pois­sons et des végé­taux de synthèses, aux vertus nutri­tives égales ou même supé­rieures à celles des vrais pois­sons et des vrais végé­taux. Plus besoin de coraux, plus besoin d’abeilles. D’autres machines puri­fie­raient l’eau et piége­raient le carbone. Il est peu probable que de telles machines soient conce­vables, mais imagi­nons. Imagi­nons même qu’on façonne de très crédibles forêts de synthèse pour se prome­ner. On n’au­rait alors plus besoin des services d’au­cune plante, d’au­cun animal, d’au­cun écosys­tème, et l’on pour­rait donc les faire dispa­raitre sans regret. »

Voilà à quoi pour­rait mener la pers­pec­tive narcis­sique, psycho­pa­thique qui est actuel­le­ment celle de la civi­li­sa­tion indus­trielle. Au mieux, mais extrê­me­ment impro­ba­ble­ment, à une refonte totale du monde, à une arti­fi­cia­li­sa­tion ou une anthro­pi­sa­tion totale de la planète par la civi­li­sa­tion indus­trielle, visant à garan­tir sa dura­bi­lité, au prix de la destruc­tion de la nature (et sans doute de bien d’autres choses, dont notre santé mentale, physique, etc.). Au pire, et bien plus proba­ble­ment, à cette arti­fi­cia­li­sa­tion ou anthro­pi­sa­tion totale, cette prise de contrôle totale sur tout ce qui existe, à cette destruc­tion de la nature, sans que cela ne garan­tisse le moins du monde la dura­bi­lité de la civi­li­sa­tion indus­trielle, qui s’au­to­dé­truira elle-même dans le proces­sus.

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Ce narcis­sisme s’ex­prime par exemple, dans la tribune publiée sur le site de Libé, à travers une phrase comme : « Comment allons-nous conti­nuer à produire des fruits et des légumes sans insectes polli­ni­sa­teurs ? ». Comme si le fond du problème, comme si l’im­por­tant, se résu­mait à notre produc­tion de fruits et légumes. Comme si la vie des insectes, des plantes et des écosys­tèmes n’avaient aucune espèce d’im­por­tance (intrin­sèque). Comme si leurs sorts n’avaient d’im­por­tance qu’en fonc­tion de ce qu’ils peuvent nous ®appor­ter. La tribune comprend égale­ment d’autres lamen­ta­tions narcis­siques comme : « Contrai­re­ment à certains de nos amis natu­ra­listes et scien­ti­fiques, nous espé­rons qu’il est encore possible pour l’homme de réagir, de se sauver, et donc de sauver ses enfants. » Ou encore : « Car plus que la planète encore, c’est l’homme qui est aujourd’­hui en danger. »

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En outre, le fait qu’en affir­mant s’inquié­ter du sort de la « vie humaine orga­ni­sée », Noam Chom­sky fasse réfé­rence à « la civi­li­sa­tion[1] » (on le constate très clai­re­ment en écou­tant le discours dans son inté­gra­lité), mérite qu’on s’y attarde. Selon sa pers­pec­tive, somme toute assez clas­sique, « la civi­li­sa­tion » consti­tue donc le pinacle de l’exis­tence humaine ; l’exis­tence humaine non orga­ni­sée, ces 99 % de l’his­toire de l’hu­ma­nité durant lesquels les êtres humains ont vécu en bandes de chas­seurs-cueilleurs ou en petites tribus / socié­tés nomades ou séden­taires, sans État (de manière rela­ti­ve­ment anar­chique), comme quelques peuples conti­nuent de le faire aujourd’­hui, ne vaut rien au regard de la période histo­rique de la civi­li­sa­tion, cette merveilleuse aven­ture (on notera, au passage, qu’à l’ins­tar de bien d’autres soi-disant anar­chistes, Chom­sky se retrouve à glori­fier la période de l’his­toire humaine corres­pon­dant au règne de l’État).

Ce point de vue selon lequel notre prin­ci­pal souci devrait être la survie, ou la santé, non pas de la biosphère et des écosys­tèmes plané­taires mais de la civi­li­sa­tion est (évidem­ment) très domi­nant au sein de la civi­li­sa­tion indus­trielle. C’est celui, par exemple, de Cyril Dion[2], un des plus célèbres « écolo­gistes » français. C’est celui de l’im­mense majo­rité de ceux à qui les grands médias offrent et offri­ront des tribunes, (puisque) c’est celui des classes diri­geantes.

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Autre exemple. Dans une tribune récem­ment publiée sur le site du New York Times (et très relayée sur les réseaux sociaux), inti­tu­lée « Raising my Child in a Doomed World » (Élever mon enfant dans un monde condamné), Roy Scran­ton, un écri­vain améri­cain, nous fait part de son désar­roi à l’idée d’éle­ver son enfant à notre époque au vu des catas­trophes socio-écolo­giques à venir, consé­quences inéluc­tables du dérè­gle­ment clima­tique. Ce que l’on peut comprendre. Seule­ment, comme l’im­mense majo­rité de ceux qui ont voix au chapitre dans les grands médias, sa prin­ci­pale préoc­cu­pa­tion, qu’il consi­dère comme le « plus grand défi auquel l’hu­ma­nité a jamais été confron­tée », consiste à « préser­ver la civi­li­sa­tion mondia­li­sée telle que nous la connais­sons ». Ce qui rejoint la préoc­cu­pa­tion de Noam Chom­sky concer­nant la survie de la vie humaine orga­ni­sée.

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Et encore un autre exemple : un article publié sur le site du célèbre quoti­dien britan­nique The Guar­dian (et très relayé sur les réseaux sociaux), inti­tulé “The world if failing to ensure chil­dren have a ‘liveable planet’, report finds” (« Le monde échoue à garan­tir que les enfants béné­fi­cie­ront d’une ‘pla­nète viable’, d’après un rapport »), dans lequel Saeed Kamali Dehghan s’inquiète, avec d’autres cher­cheurs, du sort des enfants (humains) du futur, vis-à-vis de la dévas­ta­tion de la planète et du climat. La planète en elle-même et tous ses autres habi­tants importent peu. Les enfants humains, le futur des enfants humains, voilà l’im­por­tant.

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Et encore un autre. Dans un article publié sur Medium.com, inti­tulé « Sauver la planè­te… mais encore ? », Marie Geffroy — « spécia­liste en commu­ni­ca­tion » formée à HEC, ayant travaillé pour TF1, Ubisoft, « éco-entre­pre­neuse » actuel­le­ment impliquée dans l’édi­tion du maga­zine collap­so­lo­giste « Yggdra­sil » — affirme sans ambages qu’il « est indé­niable que la planète nous survi­vra et que ce qu’il s’agit de sauver en cette période pré-apoca­lyp­tique, c’est bien le genre humain (et si possible quelques espè­ces… nous nous senti­rions bien seuls sans les ours polaires, non ?) ». Son fier narcis­sisme consis­tant à décla­rer que la chose à sauver, c’est nous-mêmes, notre espèce, s’ac­com­pagne d’une formi­dable affir­ma­tion parfai­te­ment utili­ta­riste selon laquelle en second lieu, nous devrions, si possible, sauver « quelques espèces » afin que l’on ne se sente pas trop seuls sur Terre, pour qu’elles nous tiennent compa­gnie.

Marie Geffroy formule ici une idée assez répan­due dans les milieux écolo­gistes, selon laquelle il serait ridi­cule de vouloir « sauver la planète », puisque celle-ci survi­vra quoi qu’il en soit, qu’en revanche l’homme (nous-mêmes, notre espèce) risque d’y passer, et qu’il s’agit donc de le sauver (idée parfois formu­lée autre­ment, « la vie » remplaçant « la planète » : il serait ainsi absurde de vouloir préser­ver « la vie », puisque « la vie » nous survi­vra, c’est donc l’homme qu’il s’agit de sauver). Cette idée repose sur une mécom­pré­hen­sion évidente : l’ex­pres­sion « sauver la planète » n’a jamais signi­fié « sauver un caillou sans vie flot­tant dans l’es­pace », mais toujours « mettre un terme à la destruc­tion des espèces et des espaces natu­rels, au ravage des commu­nau­tés biotiques, à la dégra­da­tion de tous les milieux ». Cette idée repose fonda­men­ta­le­ment sur un souci des autres, de l’autre, de l’al­té­rité, contrai­re­ment à sa critique, qui repose sur le narcis­sisme, l’an­thro­po­cen­trisme (voire le socio­cen­trisme) et la psycho­pa­thie habi­tuels (il n’y a que nous qui comp­tons, nous sommes la chose la plus impor­tante, nous devrions avant tout nous soucier de nous-mêmes). Se contre­foutre de l’ex­ter­mi­na­tion en cours des êtres vivants, des espèces vivantes, ou la consi­dé­rer comme tout à fait secon­daire, au motif qu’il pour­rait bien rester « de la vie » (dans un sens quan­ti­ta­tif : de la vie, du beurre, du fric) une fois que la civi­li­sa­tion indus­trielle (nous-mêmes, ce et ceux qu’il faut sauver à tout prix, rappe­lez-vous) aura abouti au désastre ultime qu’elle préfi­gure, voilà une bien belle philo­so­phie, indu­bi­ta­ble­ment digne d’HEC.

***

Une superbe dénon­cia­tion de ce narcis­sisme, de cet anthro­po­cen­trisme, a été formu­lée par Claude Lévi-Strauss dans Mytho­lo­giques 3 : L’Ori­gine des manières de table :

« Si l’ori­gine des manières de table et, pour parler de façon plus géné­rale, du bon usage, se trouve, comme nous croyons l’avoir montré, dans une défé­rence envers le monde dont le savoir-vivre consiste, préci­sé­ment, à respec­ter les obli­ga­tions, il s’en­suit que la morale imma­nente des mythes prend le contre­pied de celle que nous profes­sons aujourd’­hui. Elle nous enseigne, en tout cas, qu’une formule à laquelle nous avons fait un aussi grand sort que “l’en­fer, c’est les autres” ne consti­tue pas une propo­si­tion philo­so­phique, mais un témoi­gnage ethno­gra­phique sur une civi­li­sa­tion. Car on nous a habi­tués dès l’en­fance à craindre l’im­pu­reté du dehors.

Quand ils proclament, au contraire, que “l’en­fer, c’est nous-même”, les peuples sauvages donnent une leçon de modes­tie qu’on voudrait croire que nous sommes encore capables d’en­tendre. En ce siècle où l’homme [et plus préci­sé­ment la civi­li­sa­tion, ou l’homme civi­lisé] s’acharne à détruire d’in­nom­brables formes vivantes, après tant de socié­tés dont la richesse et la diver­sité consti­tuaient de temps immé­mo­rial le plus clair de son patri­moine, jamais, sans doute, il n’a été plus néces­saire de dire, comme font les mythes, qu’un huma­nisme bien ordonné ne commence pas par soi-même, mais place le monde avant la vie, la vie avant l’homme ; le respect des autres êtres avant l’amour-propre ; et que même un séjour d’un ou deux millions d’an­nées sur cette terre, puisque de toute façon il connaî­tra un terme, ne saurait servir d’ex­cuse à une espèce quel­conque, fût-ce la nôtre, pour se l’ap­pro­prier comme une chose et s’y conduire sans pudeur ni discré­tion. »

Et (dans une inter­view accor­dée au jour­nal Le Monde) :

« On m’a souvent repro­ché d’être anti-huma­niste. Je ne crois pas que ce soit vrai. Ce contre quoi je me suis insurgé, et dont je ressens profon­dé­ment la noci­vité, c’est cette espèce d’hu­ma­nisme déver­gondé issu, d’une part, de la tradi­tion judéo-chré­tienne, et, d’autre part, plus près de nous, de la Renais­sance et du carté­sia­nisme, qui fait de l’homme un maître, un seigneur absolu de la créa­tion.

J’ai le senti­ment que toutes les tragé­dies que nous avons vécues, d’abord avec le colo­nia­lisme, puis avec le fascisme, enfin les camps d’ex­ter­mi­na­tion, cela s’ins­crit non en oppo­si­tion ou en contra­dic­tion avec le prétendu huma­nisme sous la forme où nous le pratiquons depuis plusieurs siècles, mais, dirais-je, presque dans son prolon­ge­ment natu­rel. Puisque c’est, en quelque sorte, d’une seule et même foulée que l’homme [et plutôt, une certaine ou certaines cultures humaines : rendons à César ce qui lui revient, n’at­tri­buons pas à “l’homme” ce qui carac­té­rise certaines socié­tés et pas d’autres] a commencé par tracer la fron­tière de ses droits entre lui-même et les autres espèces vivantes, et s’est ensuite trouvé amené à repor­ter cette fron­tière au sein de l’es­pèce humaine, sépa­rant certaines caté­go­ries recon­nues seules véri­ta­ble­ment humaines d’autres caté­go­ries qui subissent alors une dégra­da­tion conçue sur le même modèle qui servait à discri­mi­ner espèces vivantes humaines et non humaines. Véri­table péché origi­nel qui pousse l’hu­ma­nité [la civi­li­sa­tion] à l’au­to­des­truc­tion.

Le respect de l’homme par l’homme ne peut pas trou­ver son fonde­ment dans certaines digni­tés parti­cu­lières que l’hu­ma­nité s’at­tri­bue­rait en propre, car, alors, une frac­tion de l’hu­ma­nité pourra toujours déci­der qu’elle incarne ces digni­tés de manière plus éminente que d’autres. Il faudrait plutôt poser au départ une sorte d’hu­mi­lité prin­ci­pielle ; l’homme, commençant par respec­ter toutes les formes de vie en dehors de la sienne, se mettrait à l’abri du risque de ne pas respec­ter toutes les formes de vie au sein de l’hu­ma­nité même. »

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Le narcis­sisme de cette culture — qui ravage la planète et qui s’inquiète désor­mais de sa propre survie dans cette entre­prise de destruc­tion qui s’avère (mince alors !) égale­ment auto­des­truc­trice — est égale­ment et effec­ti­ve­ment très répandu dans la nébu­leuse écolo­giste, qui ne fait pas excep­tion.

L’éco­lo­gie grand public, celle des gouver­ne­ments, des entre­prises et des grandes ONG, repro­duit le narcis­sisme cultu­rel de la société indus­trielle : la nature doit être gérée par l’être humain, au mieux, mais toujours selon ce qui arrange l’éco­no­mie de marché, le Progrès.

La web-série NEXT et la collap­so­lo­gie en géné­ral s’inquiètent avant tout de la survie des êtres humains (et surtout de ceux qui vivent au sein de la civi­li­sa­tion indus­trielle). Tout leur discours s’ar­ti­cule autour de la néces­sité pour eux de prépa­rer la catas­trophe à venir en se concen­trant sur la « rési­lience » des commu­nau­tés humaines, des villages, des communes, des villes. Le problème qui préoc­cupe le réali­sa­teur de la web-série NEXT, Clément Mont­fort, c’est que l’ef­fon­dre­ment de la civi­li­sa­tion indus­trielle va poten­tiel­le­ment causer « des millions de morts et beau­coup de souf­france ». Il va sans dire qu’il fait réfé­rence à des millions de morts d’êtres humains. Que des milliards de non-humains meurent chaque année, direc­te­ment ou indi­rec­te­ment tués par la civi­li­sa­tion indus­trielle, qui pollue, conta­mine ou détruit par ailleurs tous les écosys­tèmes du globe, et dont l’ex­pan­sion morti­fère anéan­tit inexo­ra­ble­ment, aujourd’­hui encore, les peuples indi­gènes qui subsistent, ça ne pose pas problème, ça n’in­cite pas à agir. Que la destruc­tion plané­taire entre­prise par la civi­li­sa­tion indus­trielle finisse par se retour­ner contre elle — Mon dieu, nous allons y passer nous aussi ! — ça, c’est inad­mis­sible. Il faut agir ! Vite, sauvons notre peau.

Le respect pour la vie implique bien évidem­ment le respect de la nôtre propre. Mais il y a un abîme entre avoir du respect pour notre propre exis­tence et le narcis­sisme cultu­rel qui nous pousse à nous soucier exclu­si­ve­ment et avant tout de nous-mêmes, de la « civi­li­sa­tion » (surtout quand il devrait être clair qu’elle est le problème[3]). D’au­tant que la préser­va­tion de la commu­nauté natu­relle élar­gie dont nous faisons partie, qui comprend l’en­semble des espèces animales et végé­tales, et leurs habi­tats, est la meilleure garan­tie de notre propre survie (ce qu’un certain nombre de peuples autoch­tones comprennent et compre­naient).

Encore une fois, ainsi que Claude Lévi-Strauss le formu­lait, « un huma­nisme bien ordonné ne commence pas par soi-même, mais place le monde avant la vie, la vie avant l’homme, le respect des autres avant l’amour-propre ».

La destruc­tion de la nature n’est pas un crime contre l’hu­ma­nité. C’est un crime commis par l’hu­ma­nité indus­tria­li­sée (ou en voie d’in­dus­tria­li­sa­tion) contre la vie sur Terre. La destruc­tion de la nature, c’est un crime contre la nature — contre toutes les formes de vie qui la consti­tuent, et certai­ne­ment pas contre la seule huma­nité, qui en fait partie, évidem­ment, mais qui est l’au­teure du crime avant d’en être une victime. Même Jacques Chirac le compre­nait, qui l’ad­met­tait ainsi, le 2 septembre 2002, lors du Sommet de la Terre de Johan­nes­bourg :

« Prenons garde que le XXIe siècle ne devienne pas […] celui d’un crime de l’hu­ma­nité contre la vie ».

(« L’hu­ma­nité » n’est pas un terme appro­prié. Ce n’est pas l’hu­ma­nité qui s’at­taque actuel­le­ment à la vie, mais certaines socié­tés humaines, ou plutôt, une certaine société humaine, désor­mais plané­taire : la civi­li­sa­tion indus­trielle. Par ailleurs, dans la suite de son discours, en bon chef d’État, il verse allè­gre­ment dans le narcis­sisme inhé­rent à la civi­li­sa­tion en parlant de « L’Homme, pointe avan­cée de l’évo­lu­tion », etc.)

Pour bien faire, nous devrions commen­cer par nous soucier de la nature pour elle-même, des autres pour eux-mêmes, par nous soucier des autres tout court, par nous soucier du monde, par réali­ser qu’il y a un monde au-delà de notre micro­cosme indus­triel capi­ta­liste (ou qu’il y avait un monde, avant que nous ne le détrui­sions), par nous défaire de cette psycho­pa­thie qui nous mutile et qui détruit la planète (par quoi il ne faut évidem­ment pas entendre un caillou flot­tant dans l’es­pace mais une multi­tude d’es­pèces vivantes, de paysages et de commu­nau­tés biotiques), par dépas­ser le narcis­sisme et la rela­tion au monde utili­ta­riste et abusive qu’il encou­rage, afin de réali­ser que la nature, que chaque espèce, que chaque espace, que chaque être vivant, possède une valeur intrin­sèque, indé­pen­dam­ment de toute utilité poten­tielle vis-à-vis des seuls êtres humains. Cette réali­sa­tion consti­tue l’es­sence d’une écolo­gie digne de ce nom.

La chose « la plus impor­tante au monde », pour nous tous, cela devrait — évidem­ment ! — être la santé du monde, la santé de la biosphère, la pros­pé­rité de la vie sur Terre, la vie sur Terre — et non pas la survie de « la vie humaine orga­ni­sée », de la civi­li­sa­tion.

Nico­las Casaux


  1. Pour une discus­sion sur la défi­ni­tion du mot civi­li­sa­tion, c’est par ici : https://partage-le.com/2015/02/1084/7993/
  2. « Défendre le vivant ou défendre la civi­li­sa­tion : à propos de savoir ce que l’on veut » : https://partage-le.com/2017/03/defendre-la-nature-ou-defendre-la-civi­li­sa­tion-a-propos-de-savoir-ce-que-lon-veut/
  3. « Et si le problème, c’était la civi­li­sa­tion ? » : https://partage-le.com/2017/10/15/7993/
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Comments to: Le narcis­sisme patho­lo­gique de la civi­li­sa­tion (par Nico­las Casaux)
  • 22 juillet 2018

    Très bon texte encore une fois, merci à toi Nicolas Casaux.
    Sur ce, une fois n’est pas coutume, je me permets une petite remarque: A un certain moment dans ton texte il me semble que tu emploies le mot “individualisme” à mauvais escient….
    Je pense qu’il faut être prudent lorsque l’on emploie ce mot, et surtout lorsque que l’on s’inscrit dans un courant de pensée anarchiste.
    Je m’explique, l’individualisme n’a rien à voir avec l’égoïsme conquérant avec lequel on le confond souvent. Sur ce point, je me permets de citer Han Ryner : “J’entends par individualisme, une doctrine morale qui, ne s’appuyant sur aucun dogme, sur aucune tradition, sur aucune volonté extérieure, ne fait appel qu’à la conscience individuelle.”
    Tu remarqueras qu’en ce qui nous concerne, c’est plutôt valorisant. Ce mot aurait donc une portée bien plus positive que ce que voudrais nous faire croire les novlanguistes avertis de la presse mainstream.
    Il faut lire les pamphlets d’Albert Libertad, le plus prolifique des anarchistes individualistes de son époque, pour ce rendre compte à quel point ce concept est une mine formidable.

    Reply
    • 23 juillet 2018

      Ouais, c’est exact, mais je précise l’individualisme “de nos sociétés modernes”, qui n’est pas l’anarchisme individualiste…

      Reply
  • 24 juillet 2018

    Je comprends bien le fond de ce que vous exprimez, et le prends pour un complément des interventions que vous commentez. Mais, je pense que l’approche par laquelle vous abordez le sujet pour en faire une critique est biaisée et dès lors, vous dessert.

    Vous interprétez les propos de ceux que vous critiquez par une lecture très puriste voire rigoriste d’une formulation que permet la langue française et qu’on appelle un trope ou une figure de style.

    Dire “Dans une tribune récemment publiée sur le site du journal Libération, Élise Rousseau, écrivaine naturaliste, et Philippe J. Dubois, écologue, affirment que la « destruction de la nature » est un « crime contre l’humanité ». Il fallait oser. Cela revient grosso modo à dire que la destruction des abeilles (et de tout ce qui vit) est un crime contre Monsanto, la destruction du golfe du Mexique un crime contre BP, la destruction de Bornéo un crime contre Ferrero, etc.”… évidemment que non! Là, c’est vous “qui osez”! Vous tordez leur pensée et l’interprétez de la manière qui vous convient pour pouvoir développer votre approche des choses. Parce que le fond de leur pensée et que tout le monde comprend, c’est que précisément c’est bien Monsanto (et autres) qui détruit les abeilles (et tout ce qui vit); et c’est bien BP qui détruit le golfe du Mexique, etc… tous actes qui sont en effet, à considérer comme des crimes contre la nature et donc aussi contre l’humanité… sans cette notion, il serait impossible qu’un jour peut-être, leurs responsables soient menés devant des tribunaux où ils auront à répondre de leurs actes criminels…

    J’apprécie beaucoup les réflexions, les articles les documentaires que vous proposez en général, mais il faut toujours garder une approche lucide et critique quel que soit le sujet. Je l’ai déjà exprimé de temps à autre. Et aborder ces questions des plus graves de la destruction de notre environnement, de la planète et son éco-système par ce genre de subterfuge ne me paraît pas aider la cause écologique…

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    • 24 juillet 2018

      Ok, je me doutais qu’il aurait peut-être fallu que je détaille. Quand ils disent que la destruction de la nature est une crime contre l’humanité, je suis bien conscient de ce qu’ils comprennent, au moins en partie, que l’humanité est responsable de cela. Mais ce qu’ils disent, c’est donc que l’humanité, en faisant cela, se tire une balle dans le pied, s’attaque elle-même. On pourrait dire pareil de Monsanto. En détruisant la planète, Monsanto se tire une balle dans le pied, pas de planète, pas de capitalisme, pas de profits, pas de Monsanto.

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      • 25 juillet 2018

        Je suis d’accord avec D. Vanhove. Cet article semble s’appuyer sur une interprétation biaisée. En effet vous semblez avoir compris dans le titre de Libé: “La destruction de la Nature est un crime contre la civilisation (industrielle)”…
        Par ailleurs, vous remplacez à la fin de votre article Humanité par Nature. Comment faire une distinction claire et précise entre ces deux concepts qui s’interpénètrent? Merci pour votre réponse.

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        • 26 juillet 2018

          L’humanité fait partie de la nature. C’est une évidence. Qu’ils aient voulu dire “la destruction de la nature est un crime contre l’humanité” ou “contre la civilisation” ne change rien à l’absurdité de cette affirmation. Ni aux horreurs anthropocentrées (narcissiques) qu’ils écrivent dans l’article, comme lorsqu’ils s’inquiètent de “comment nous allons continuer à produire des fruits et des légumes”.

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    • 1 août 2018

      Je suis complètement de votre avis Daniel, et je plussois très volontiers concernant le vrai sens de la phrase citée de Noam Chomsky.
      Tant il est vrai que Nature et Humanité sont interdépendantes. Dès lors tout le mal que font les êtres humains à la nature ils le font à eux-mêmes et aux générations futures. Dire cela c’est désigner Monsanto et ses semblables comme des criminels non seulement vis à vis de la Nature Nourricière elle-même mais aussi au bout du compte vis à vis de l’Humanité qui en est de ce fait, entièrement dépendante.
      Pour moi Chomsky désigne le caractère à la fois criminel et suicidaire des pollueurs industriels à grande échelle de la Planète et de ses habitants. C’est ainsi que je l’ai compris.
      Développer une critique à propos d’un texte en faisant dire à l’auteur ce qu’il n’a pas dit dessert cette critique et ceci est valable dans toute communication humaine.
      Quant à l’importance de la prise de conscience des responsabilités à l’échelle individuelle de chaque habitant au quotidien, c’est une autre histoire qu’il serait intéressant de traiter car elle est complètement liée à celle de la caste oligarchique dominante qui façonne les structures sociétales, fabrique le consentement, manipule et mène le monde à son seul avantage immédiat à courte vue, donc aveugle au vrai sens de la Vie.

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      • 1 août 2018

        Vous avez du mal à comprendre. L’humanité détruit le monde c’est donc suicidaire et elle se fait du mal à elle-même. ça c’est okay. Par contre, Monsanto détruit le monde donc c’est suicidaire et ils se tirent aussi une balle dans le pied, ça non ? C’est la même chose. Dans les deux cas, votre principal souci, c’est l’humanité, pas le monde. Vos commentaires ne font qu’illustrer le narcissisme omniprésent de cette culture.

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        • 10 août 2018

          Sans parler des raisonnements fallacieux utilises, les deux derniers commentaires sont un exemple criant, d’un mal qui nous ronge. Celui de tout comparer au “crime contre l’humanite”, ancré dans les esprits par les medias au firmament des crimes possibles. C’est l’unique reference rabattue maintes et maintes fois, le mal absolu. On ne peut juger d’un maux qu’a l’aune de cette infamie.
          Qu’on detruise toute vie sur l’unique planete qui nous sert d’habitat ? Et bien quoiqu’il en soit, je ne saurais jauger la hauteur du crime qu’en la comparant au crime ultime. D’ailleurs, l’usage meme du mot crime est symptomatique, c’est une notion legale, c’est de la Loi des Hommes, qui n’a aucune consideration pour ce qui n’est pas Homme. La boucle est donc bouclee, on ne peut associer le mot crime qu’avec l’humanite, et pour ce qui est de la nature, parlons plutot de “destruction”. Ca ne merite meme pas d’etre un crime d’ailleurs. De la decoule, les raisonnements sur tout ce qui ramener la nature a Monsato, ou alternativement la nature a quelque chose qui s’interpenetre avec…les hommes, faute de quoi on ne pourrait tenir une suite logique de raisonnement et ramener cela a son propre referentiel, soit.
          100% d’accord avec article.

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    • 20 février 2020

      C’est en plein ce que je pense.

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  • […] Le narcissisme pathologique de la civilisation […]

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  • 21 février 2020

    Bjr,
    Tout à fait d’accord avec ton article Nicolas … Peux-tu maintenant me donner des éléments de réponse sur le questionnement qui est le mien ?
    L’humanisme a donc mis l’homme au centre et au sommet du monde ; il en a fait le maître de la Nature. L’homme vaudrait quelque chose par lui-même ; il ne serait pas un animal comme les autres, du simple fait qu’il se pense autre. Tout cela est en effet égotique, narcissique et empli d’orgueil.
    Car l’homme n’est en fait qu’un parasite nuisible : les catastrophes écologiques et sociales qu’il a induites par caprice et bêtise, sont là pour le rappeler au quotidien. A se croire et à se prétendre le nombril du monde, l’homme court à sa perte très prochaine.
    Alors certes, nous avons besoin d’une révolution …. Mais n’est-ce pas d’une révolution intérieure, personnelle, spirituelle (avec une vision plus « cosmocentrisme ») dont nous avons besoin … plutôt que d’une révolution extérieure, collective, sociale et politique ?
    Krishnamurti : « Aucune réforme sociale ne pourra apporter de réponse au problème de la misère de l’homme. Les réformes n’agissent qu’en surface, et seul un changement radical de la nature de l’homme peut transformer sa vie sociale. »
    Et l’homme est-il prêt à changer ?
    Et du coup, y a-t-il encore un sens à se mobiliser collectivement pour une révolution systémique ?
    Merci d’avance pour ta réponse …

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    • 29 février 2020

      l’homme n’est pas un parasite nuisible, une certaine culture humaine est un parasite nuisible, il existe encore aujourd’hui des cultures/sociétés/peuples qui ne sont pas des parasites nuisibles, cela n’a rien de naturel, d’essentiel à l’homme, le problème n’est pas la nature humaine. Le problème, c’est une culture, c’est culturel. Une révolution intérieure, c’est du flan, ça ne va pas empêcher les bulldozer de bulldozer.

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