Afin de pro­lon­ger notre cri­tique du mot et de l’idée de civi­li­sa­tion (voir aus­si cet article), nous vous pro­po­sons ce court extrait du livre La fin des ter­roirs d’Eugen Weber (Fayard, 1983). Où l’on per­çoit de manière fla­grante l’idéologie supré­ma­ciste et raciste qu’implique l’idée de civi­li­sa­tion, idée qui ne sert pas qu’à déni­grer les « pri­mi­tifs » de quelque pays exo­tique, puisqu’elle sert éga­le­ment à infé­rio­ri­ser les « sau­vages » de notre propre nation (en deve­nir, qui doit être construite en éra­di­quant, en civi­li­sant les­dits sau­vages). La civi­li­sa­tion, la ville, le Pro­grès, l’é­cole, l’État, des idées qui se recoupent et se com­plètent, et qui nous ont menés au désastre social et éco­lo­gique en cours. Il fal­lait bien la civi­li­sa­tion pour sor­tir ces hordes de gueux misé­reux de leur mode de vie de sub­sis­tance, d’au­to­suf­fi­sance locale qui n’é­tait pas idyl­lique, loin de là, mais qui répon­dait réel­le­ment à l’as­pi­ra­tion actuelle à la sou­te­na­bi­li­té, et qui se carac­té­ri­sait par cer­taines formes de soli­da­ri­té tout à fait res­pec­tables et les connec­ter à la socié­té indus­trielle mar­chande.


De Bor­deaux à Bayonne s’étendaient des soli­tudes incultes. On en trou­vait de même de l’île d’Yeu jusqu’à la Drôme, dans l’Est, où, en 1857, un colo­nel expri­mait l’espoir que le che­min de fer amé­lio­re­rait le sort « de popu­la­tions en retard de deux ou trois siècles sur leurs contem­po­rains » et éli­mi­ne­rait « les ins­tincts sau­vages nés de l’isolement et de la misère ». Les habi­tants de Tulle appe­laient les pay­sans pec­ca­ta (péchés), et un prêtre de la Cor­rèze, fils d’une humble famille de cette pré­fec­ture, mais relé­gué dans une paroisse de cam­pagne, notait avec mépris : « Le pay­san c’est bien le péché, le péché ori­gi­nel, encore per­sis­tant et visible dans toute sa naï­ve­té brute. » Cette obser­va­tion, rele­vée par Joseph Roux, a pro­ba­ble­ment été faite au début de la Troi­sième Répu­blique, mais elle reflète un consen­sus qui eut cours pen­dant les pre­miers trois quarts du siècle. « L’ha­bi­tant de la cam­pagne porte dans tous ses traits l’aspect de la tris­tesse et de la souf­france ; son regard est incer­tain, timide, sa phy­sio­no­mie sans expres­sion, son allure lente et embar­ras­sée, ses longs che­veux qui tombent sur ses épaules lui donnent, quelque chose de sombre » (Haute-Vienne, 1822). Ter­rible igno­rance, super­sti­tion, sale­té (Mor­bi­han, 1822). Être pares­seux, cupide, avare, méfiant (Landes, 1843). Crasse, habits loque­teux, misère et sau­va­ge­rie (Loire-Infé­rieure, 1850). « Vul­gaire, à peine civi­li­sé, avec une nature humble, mais bru­tale » (Loire, 1862). Il n’est pas éton­nant qu’en 1865, une pro­prié­taire ter­rienne limou­sine employât des termes assez sem­blables à ceux uti­li­sés par La Bruyère deux cents ans aupa­ra­vant : « Ces ani­maux à deux pieds qui res­semblent à peine à des hommes. Ses vête­ments [du pay­san] sont sor­dides ; sous sa peau épaisse et tan­née on ne voit pas le sang cir­cu­ler. Le regard sau­vage et morne ne tra­hit pas le mou­ve­ment d’une idée dans le cer­veau de cet être, atro­phié mora­le­ment et phy­si­que­ment. »

Les sou­lè­ve­ments popu­laires de décembre 1851 appor­tèrent leur lot de com­men­taires : horde sau­vage, pays de sau­vages, de bar­bares. Il ne faut pas oublier que trai­ter abu­si­ve­ment quelqu’un de sau­vage était consi­dé­ré comme un outrage pas­sible d’amende ou même de pri­son, si l’affaire allait jusqu’aux tri­bu­naux. Mais la lita­nie se pour­suit : au début des années 60, la sau­va­ge­rie a dis­pa­ru de la Nièvre, mais sub­siste jusqu’à la décen­nie sui­vante dans la Sarthe, où les « sau­vages » habi­tants des landes vivent comme des « tro­glo­dytes » et dorment près du feu dans leurs huttes « sur des bottes de bruyère comme des chats sur des copeaux ». Elle per­siste éga­le­ment en Bre­tagne, où les enfants qui rentrent à l’école « sont comme ceux des pays où la civi­li­sa­tion n’a pas péné­tré : sau­vages, sales, ne com­pre­nant pas un mot de la langue » (1880). Un spé­cia­liste de folk­lore musi­cal, par­cou­rant le pays de l’ouest de la Ven­dée jusqu’aux Pyré­nées, com­pare la popu­la­tion locale à des enfants et des sau­vages qui, heu­reu­se­ment, comme tous les peuples pri­mi­tifs, montrent un goût pro­non­cé du rythme. Même en 1903, le thème de la « sau­va­ge­rie » rurale est encore repris par un auteur de récits de voyages : visi­tant le Limou­sin, au nord de Brive, il est frap­pé par l’aspect inhos­pi­ta­lier de la région et par les huttes de sau­vages dans les­quelles vivent les gens. Quel sou­la­ge­ment, après la tra­ver­sée des inter­mi­nables châ­tai­gne­raies, d’atteindre une agglo­mé­ra­tion, même petite. La civi­li­sa­tion est urbaine (civile, civique, bour­geoise, civi­li­sée), et il en va de même, natu­rel­le­ment, de l’urbanité : de même que poli­tesse, poli­tique, police viennent de polis : tou­jours la cité.

La civi­li­sa­tion : voi­là ce qui manque aux pay­sans. […] Dans les années 1850, en fait, il est cou­rant de sou­li­gner ce point. Un prêtre de Beauce estime que le plus grand besoin de ses parois­siens est de deve­nir civi­li­sés. En Haute-Loire, les bate­liers de l’Allier montrent « le degré de civi­li­sa­tion le plus éle­vé », grâce aux « nations plus civi­li­sées » qu’ils ren­contrent sur le che­min de Paris. Il en va de même pour les gens de Saint-Didier, lieu où les rela­tions com­mer­ciales avec Saint-Étienne ont contri­bué à une « civi­li­sa­tion plus avan­cée ». Dans le Mor­van, par contre, un guide de 1857 note que les vil­lages sont « à peine effleu­rés par la civi­li­sa­tion » ; des comptes ren­dus mili­taires révèlent la même situa­tion dans le Lot et dans l’Aveyron.

Entre 1860 et 1880, nous trou­vons sans cesse des réfé­rences, dans les rap­ports des ins­pec­teurs des écoles pri­maires, au pro­grès de la civi­li­sa­tion et au rôle civi­li­sa­teur des écoles dans les popu­la­tions auprès des­quelles elles sont implan­tées. Que signi­fiaient ces rap­ports pour les contem­po­rains ? Nous exa­mi­ne­rons cette ques­tion en détail le moment venu. Disons pour l’instant qu’ils reflé­taient la croyance pré­do­mi­nante que des zones et des groupes de popu­la­tion impor­tants étaient encore non civi­li­sés, c’est-à-dire non inté­grés, non assi­mi­lés à la civi­li­sa­tion fran­çaise : ces popu­la­tions étaient pauvres, arrié­rées, igno­rantes, sau­vages, bar­bares, incultes, et vivaient comme des bêtes avec leurs bêtes. Il fal­lait leur ensei­gner les manières, la morale, l’alphabet, leur don­ner une connais­sance du fran­çais et de la France, une per­cep­tion des struc­tures juri­diques et ins­ti­tu­tion­nelles exis­tant au-delà de leurs com­mu­nau­tés immé­diates. Léon Gam­bet­ta résume la chose en quelques mots en 1871 : les pay­sans sont « intel­lec­tuel­le­ment en retard de quelques siècles sur la par­tie éclai­rée du pays » ; « la dis­tance est énorme entre eux et nous…, nous qui par­lons notre langue, tan­dis que, chose cruelle à dire, tant de nos com­pa­triotes ne font encore que la bal­bu­tier » ; la pro­prié­té maté­rielle doit « deve­nir l’outil de leur pro­grès moral », c’est-à-dire de leur civi­li­sa­tion. Le pay­san doit être inté­gré dans la socié­té, l’économie et la culture natio­nales : la culture de la cité et de la Cité par excel­lence, Paris.

C’est là le sens de la cam­pagne qu’indiquent les rap­ports sur le pro­grès : dans le Mor­bi­han des années 1880, la civi­li­sa­tion doit encore péné­trer les sau­vages contrées de l’intérieur et les rendre sem­blables au reste de la France ; mais en Ardèche, « des cou­tumes plus douces et plus poli­cées rem­placent les manières rudes, gros­sières et sau­vages ». À l’Ouest, sur la côte Atlan­tique, les anciennes cou­tumes sont « balayées par la civi­li­sa­tion ». Jusqu’au suc­cès final de cette cam­pagne, le pay­san conti­nue­ra à être, selon les termes de deux obser­va­teurs du Sud-Ouest, une ébauche gros­sière et incom­plète de l’homme réel­le­ment civi­li­sé.

Une ébauche incom­plète, si on la com­pare à un modèle auquel il ne se conforme pas, et pour une excel­lente rai­son : il ne le connaît pas. D’un point de vue cultu­rel et poli­tique, c’est un abo­ri­gène, un pri­mi­tif sem­blable aux bêtes et aux enfants, un être que les obser­va­teurs les plus bien­veillants trouvent déci­dé­ment bizarre. En 1830, Sten­dhal parle de ce tri­angle mor­tel situé entre Bor­deaux, Bayonne et Valence : « On croit aux sor­ciers, on ne sait pas lire et on ne parle pas Fran­çais en ces pays. » Et Flau­bert, se pro­me­nant dans une foire de Rospor­den en 1846, tel un tou­riste visi­tant quelque bazar exo­tique, note à pro­pos du pay­san : « Soup­çon­neux, inquiet, ahu­ri par tout ce qu’il voit et ne com­prend pas, il se hâte de quit­ter la ville. »

Eugen Weber

Comments to: Le paysan, « ébauche grossière et incomplète de l’homme réellement civilisé » (par Eugen Weber)

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Attach images - Only PNG, JPG, JPEG and GIF are supported.