Une société de captifs (par Chris Hedges)

chris_hedgesArticle ori­gi­nal publié en anglais sur le site de truthdig.com
Chris­to­pher Lynn Hedges (né le 18 sep­tembre 1956 à Saint-Johns­bu­ry, au Ver­mont) est un jour­na­liste et auteur amé­ri­cain. Réci­pien­daire d’un prix Pulit­zer, Chris Hedges fut cor­res­pon­dant de guerre pour le New York Times pen­dant 15 ans. Recon­nu pour ses articles d’analyse sociale et poli­tique de la situa­tion amé­ri­caine, ses écrits paraissent main­te­nant dans la presse indé­pen­dante, dont Harper’s, The New York Review of Books, Mother Jones et The Nation. Il a éga­le­ment ensei­gné aux uni­ver­si­tés Colum­bia et Prin­ce­ton. Il est édi­to­ria­liste du lun­di pour le site Tru­th­dig.com.

7 décembre 2014


 Le plan du maire Bill de Bla­sio qui sou­haite lan­cer un pro­gramme pilote à New York en pla­çant des camé­ras cor­po­relles sur les offi­ciers de police et en met­tant en place des sémi­naires pour les aider à gérer leurs rushs d’a­drénaline et leurs abus de lan­gage, ain­si que pour éta­blir une ligne de conduite plus légère envers la mari­jua­na, n’est que poudre aux yeux. Le meurtre d’E­ric Gar­ner à Sta­ten Island fut, après tout, vidéo-enre­gis­tré. Ces pro­po­si­tions de réformes, tout comme celles de Washing­ton DC, échouent à s’at­ta­quer aux causes sous-jacentes de pau­vre­té, des meurtres d’é­tat et d’ex­plo­sion de l’in­car­cé­ra­tion de masse — la mon­tée de l’é­tat-cor­po­ra­tion et la mort de notre démo­cra­tie. Les actes de déso­béis­sance civile qui se pro­duisent mas­si­ve­ment dans le pays en ce moment sont le seul méca­nisme res­tant qui per­met d’es­pé­rer des réformes légis­la­tives et judi­ciaires sys­té­ma­tiques. Nous devons défier l’é­tat-cor­po­ra­tion, pas faire avec.

Le sys­tème légis­la­tif ne fonc­tionne plus pour la pro­tec­tion de l’a­mé­ri­cain moyen. Il sert la cor­po­ra­tion oli­gar­chique de l’é­lite. Ces élites sont cou­pables de 26 mil­liards de dol­lars de fraudes finan­cières. Elles volent la tré­so­re­rie amé­ri­caine, pra­tiquent l’é­va­sion fis­cale, incitent à la baisse des salaires, brisent les syn­di­cats, pillent les fonds de pen­sion, détruisent la régu­la­tion et la super­vi­sion, ravagent les ins­ti­tu­tions publiques dont les écoles et les pro­grammes d’aides, orga­nisent cet état de guerres illé­gales et per­pé­tuelles afin d’aug­men­ter les pro­fits des mar­chands d’armes, et — oui — auto­risent la police à assas­si­ner des hommes noirs désarmés.

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A pro­pos des fraudes des super-riches… une affaire récente !

La police, ain­si que les agences natio­nales de ren­sei­gne­ment et de sécu­ri­té, qui s’oc­cupent de la sur­veillance sys­té­ma­tique de la popu­la­tion et servent de bras armé pour la cor­po­ra­tion des élites, sont toutes puis­santes inten­tion­nel­le­ment. Elles sont conçues pour ins­til­ler la peur, voire la ter­reur, afin de gar­der la popu­la­tion sous contrôle. Et tant que les tri­bu­naux et les corps légis­la­tifs ne nous rendent pas nos droits — ce qu’ils n’ont pas l’in­ten­tion de faire — les choses ne vont qu’empirer pour les pauvres, et le reste d’entre nous. Nous vivons une ère post-constitutionnelle.

Les cor­po­ra­tions ont pris le contrôle de toutes les ins­ti­tu­tions majeures, dont les branches judi­ciaire, exé­cu­tive et légis­la­tive du gou­ver­ne­ment, et  les ont défor­mées afin qu’elles servent les exi­gences du mar­ché. Dans le pro­ces­sus, elles ont démo­li la socié­té civile. Karl Pola­nyi dans « La Grande Trans­for­ma­tion » nous aver­tit que sans régu­la­tion et super­vi­sion gou­ver­ne­men­tale solide, le capi­ta­lisme débri­dé et déré­gu­lé dégé­nère en un capi­ta­lisme et un sys­tème poli­tique mafieux. Un mar­ché qui s’au­to-régule, écrit Pola­nyi, trans­forme les êtres humains et l’en­vi­ron­ne­ment natu­rel en mar­chan­dises. Ceci garan­tit la des­truc­tion à la fois de la socié­té et de l’en­vi­ron­ne­ment natu­rel. Les éco­sys­tèmes et les êtres humains deviennent des objets dont la valeur est uni­que­ment déter­mi­née par le mar­ché. Ils sont exploi­tés jus­qu’à exhaus­tion et effon­dre­ment. Une socié­té qui ne recon­nait plus la dimen­sion sacrée du monde natu­rel et de la vie, sa valeur intrin­sèque, au-delà de sa valeur moné­taire, com­met un sui­cide. Une telle socié­té se can­ni­ba­lise. C’est exac­te­ment ce qui est en train de se pro­duire, littéralement.

Comme dans tout état tota­li­taire, les pre­mières vic­times sont les plus vul­né­rables, et aux USA cela signi­fie les gens pauvres et de cou­leur. Au nom de la « guerre contre la drogue » ou de la néces­si­té de ren­for­cer les lois sur l’im­mi­gra­tion, ceux qui sont pri­son­niers de nos colo­nies inté­rieures sont véri­ta­ble­ment pri­vés de leurs droits. La police, qui arrête quelque 13 mil­lions de per­sonnes chaque année — 1.6 mil­lions d’entre eux pour des faits liés à la drogue et la moi­tié de ces der­niers liés à la mari­jua­na — a été ren­due toute-puis­sante par la « guerre à la drogue » afin de per­pé­trer des arres­ta­tions et des fouilles arbi­traires sans motifs concrets. Ils pré­lèvent l’ADN de tous ceux qu’ils arrêtent afin de construire une base de don­nées natio­nales incluant les cou­pables et les inno­cents. Ils dis­tri­buent des amendes dans les quar­tiers pauvres pour des infrac­tions absurdes — rou­ler à vélo sur un trot­toir ou ne pas avoir ses papiers — pour dépouiller les pauvres, ou s’ils ne peuvent pas payer, les jeter en pri­son. Et avant de dépor­ter ces tra­vailleurs sans papier, l’é­tat éta­blit des barèmes d’a­mendes, sou­vent en mil­liers de dol­lars, contre ceux que les ser­vices d’im­mi­gra­tion et que les agences de douanes retiennent afin de leur faire les poches avant de les expul­ser. Ceux qui sont enfer­més en cel­lule passent sou­vent des décen­nies à ten­ter de rem­bour­ser des mil­liers de dol­lars, par­fois des dizaines de mil­liers, en amendes impo­sées par la Cour, à l’aide des misé­rables 28$ par mois qu’ils gagnent en pri­son ; le gou­ver­ne­ment, afin d’être sûr de rece­voir l’argent, déduit auto­ma­ti­que­ment un pour­cen­tage à la fin de chaque mois sur les paies des pri­son­niers. C’est un vaste racket orga­ni­sé contre les pauvres par l’é­tat-cor­po­ra­tion, qui s’as­sure par ailleurs que les taux d’intérêts des prêts hypo­thé­caires, des emprunts étu­diants et des prêts de carte de cré­dit, soient agres­si­ve­ment élevés.

10314570_10152041090406641_7686571777510088615_nDepuis 1980 les USA ont construit le sys­tème de pri­sons le plus impor­tant du monde, avec une popu­la­tion car­cé­rale de 2.3 mil­lions d’in­di­vi­dus, 25% des pri­son­niers de la pla­nète. La police, afin de gar­der le sys­tème ali­men­té en pri­son­niers, a vu la plu­part de ses contraintes légales de com­por­te­ment effa­cées. Ils servent de juge et de jury dans les rues des villes amé­ri­caines. Une telle expan­sion des pou­voirs poli­ciers est « un pas impor­tant sur le che­min du tota­li­ta­risme », nous avait averti William O. Dou­glas, juge de la cour suprême, en 1968. La police, qui n’est bien sou­vent qu’un gang armé et agres­sif des quar­tiers des centre-ville, décide arbi­trai­re­ment de qui vit, qui meurt et qui passe des années en pri­son. Elle se bat rare­ment contre le crime ou pour pro­té­ger le citoyen. Elle arrête les êtres humains en gros, afin d’at­teindre les quo­tas d’ar­res­ta­tion, ce pré-requis afin que l’é­tat gagne de l’argent dans sa « guerre contre la drogue ». Parce que de nom­breux crimes sont asso­ciés à des peines longues obli­ga­toires, il est facile d’in­ti­mi­der les incul­pés afin qu’ils plaident cou­pable (pour s’en sor­tir) pour des chefs d’in­cul­pa­tion mineurs. Les sus­pects sont tout à fait conscients qu’ils n’ont aucunes chances — 97 % des affaires fédé­rales et 94% des affaires d’é­tat se finissent par des gens plai­dant cou­pable, plu­tôt que par des pro­cès. Un rédac­teur du New York Times a dit que la pres­sion employée par l’é­tat et les pro­cu­reurs fédé­raux afin de faire en sorte que les incul­pés plaident cou­pable — qui se carac­té­rise sou­vent par la menace de faire appel à une cour plus haut pla­cée encore — est « plus proche de la coer­ci­tion » que de la négo­cia­tion. De plus il y a tou­jours des infor­ma­teurs de la police, qui, afin de réduire leurs sen­tences, diront au tri­bu­nal tout ce que la police leur demande de dire. Et, comme nous l’a­vons vu après le meurtre de Michael Brown à Fer­gu­son, Mis­sou­ri, et après le meurtre d’E­ric Gar­ner, la seule chose qui compte pour les offi­ciers de police et les procu­reurs, dont la loyau­té va à la police, c’est la loi.

« 1033 », un pro­gramme du dépar­te­ment de la défense, qui vit le jour dans les années 1990 et qui fut attri­bué aux états par le « Natio­nal Defense Autho­ri­za­tion Act » ain­si que par la sécu­ri­té inté­rieure fédé­rale, four­nit 4.3 mil­liards de $ d’é­qui­pe­ment mili­taire aux forces locales de police, soit gra­tui­te­ment soit en prêt per­ma­nent, rap­porte le site web Pro­Pu­bli­ca. La mili­ta­ri­sa­tion de la police, avec la four­ni­ture de mitrailleuses lourdes, de stock de muni­tions, d’é­qui­pe­ment de vision noc­turne, de forces aériennes et de véhi­cules blin­dés, a véri­ta­ble­ment trans­for­mé la police urbaine, et de plus en plus la police rurale, en forces qua­si-mili­taires d’oc­cu­pa­tion. « La police effec­tue plus de 80 000 raids de SWAT chaque année aux USA, contre 3000 dans les années 80 », rap­porte Han­qing Chen sur le site Pro­Pu­bli­ca. L’u­nion amé­ri­caine pour les liber­tés civiles (ACLU), pour reprendre les mots de Chen, estime que « presque 80% des raids d’é­quipe SWAT sont liés à des man­dats d’in­ves­ti­ga­tion de sus­pects cri­mi­nels poten­tiels, et non pas pour des cas de force majeure comme des prises d’o­tages, des bar­ri­cades, ou des échanges de coups de feu ». Il conti­nue et explique que l’A­CLU avait remar­qué que « les tac­tiques SWAT étaient dis­pro­por­tion­nel­le­ment uti­li­sées contre des gens de couleur ».

Ces pauvres incar­cé­rés ali­mentent notre sys­tème néo-escla­va­giste. Dans de nom­breuses pri­sons à tra­vers le pays, dont celle où j’en­seigne, des cor­po­ra­tions pri­vées tirent pro­fit du tra­vail des cap­tifs. Les pri­son­niers tra­vaillent 8 heures par jour pour moins d’1 $ par jour. Les com­pa­gnies télé­pho­niques, d’a­groa­li­men­taire, les pri­sons pri­vées, et une poi­gnée d’autres cor­po­ra­tions se nour­rissent vora­ce­ment sur le dos de ceux qui sont der­rière les bar­reaux. Le manque d’emplois et l’ef­fon­dre­ment du sys­tème édu­ca­tif dans les com­mu­nau­tés à tra­vers les états-unis sont par­tie inté­grante du plan. Ce plan — qui favo­rise l’at­trait pour l’é­co­no­mie illé­gale, la seule façon pour un cer­tain nombre de pauvres de gagner leurs vies — assure un taux de réci­di­visme de plus de 60%. Il y a des mil­lions de pauvres pour les­quels ce pays n’est rien de plus qu’une colo­nie péni­ten­tiaire géante. 

L’a­vo­cate Michelle Alexan­der, auteure de « Le nou­veau Jim Crow : l’in­car­cé­ra­tion de masse à l’âge de l’a­chro­ma­top­sie », iden­ti­fie ce qu’elle appelle un « sys­tème de caste » cri­mi­nel. Ce sys­tème de caste contrôle les vies non seule­ment de 2.3 mil­lions de pri­son­niers mais aus­si des 4.8 mil­lions de gens en pro­ba­tion ou en liber­té condi­tion­nelle. Des mil­lions d’autres se retrouvent éti­que­tés « citoyen de seconde zone » à cause de leurs casiers judi­ciaires, ce qui rend l’ac­cès à l’emploi, à l’é­du­ca­tion, et aux aides publiques dif­fi­cile, voire impos­sible, explique Alexander.

prisonusa-compressorLes sys­tèmes tota­li­taires s’oc­troient les pleins pou­voirs en ciblant et en dia­bo­li­sant tout d’a­bord une mino­ri­té sans défense. Les pauvres afro-amé­ri­cains, comme les musul­mans, ont été stig­ma­ti­sés par les élites et les médias de masse. L’é­tat, pro­met­tant de s’at­ta­quer au « non-res­pect de la loi » de ces mino­ri­tés dia­bo­li­sées, per­met aux auto­ri­tés de s’é­man­ci­per des contraintes légales. Des argu­ments de ce type furent uti­li­sés pour jus­ti­fier la « guerre contre la drogue » et la « guerre contre le ter­ro­risme ». Mais une fois qu’un seg­ment de la popu­la­tion se retrouve dépos­sé­dé d’é­ga­li­té au yeux de la loi, comme l’ont été les pauvres de cou­leur et les musul­mans, une fois que la police devient toute puis­sante, cette stra­té­gie sys­té­ma­ti­que­ment bru­tale et oppres­sive com­mence à être employée contre l’en­semble de la socié­té. L’é­tat-cor­po­ra­tion n’a abso­lu­ment aucune inten­tion de pas­ser quelque réforme que ce soit pour res­treindre la toute puis­sance de ses organes de sécu­ri­té interne. Ils ont été ren­dus omni­po­tents volontairement.

Matt Taib­bi, dans son livre « La divi­sion : l’in­jus­tice amé­ri­caine à l’âge de l’é­cart de richesses », illustre brillam­ment com­ment la pau­vre­té, par essence, devient un crime. Il a pas­sé du temps dans les tri­bu­naux à consta­ter que les riches qui étaient cou­pables de fraudes à hau­teur de mil­lions de dol­lars ne pas­saient même pas en pro­cès, tan­dis que dans les tri­bu­naux de villes, les pauvres devaient répondre de crimes dont, jus­qu’à ce que je lise son livre, j’i­gno­rais l’exis­tence même. Se tenir dehors devant sa mai­son, explique-t-il, dans le cadre d’une affaire judi­ciaire, peut être un motif d’arrestation.

« C’est ce que per­sonne ne com­prend, c’est que ces deux approches de la jus­tice peuvent indi­vi­duel­le­ment faire sens, mais côte à côte forment une dys­to­pie, où les tri­bu­naux de villes deviennent des usines à trans­for­mer les pauvres en pri­son­niers, tan­dis que les pro­cu­reurs fédé­raux se trans­forment en éboueurs gras­se­ment payés par les cols-blancs, en excu­sant — à huis clos —  leurs péchés moyen­nant finance », écrit Taib­bi. « Et ça a évo­lué en ce sens avec le temps et pour des mil­liers de rai­sons, ce qui fait que per­sonne n’ar­rive à appré­hen­der le tableau com­plet, ces deux mondes étant tel­le­ment sépa­rés qu’ils sont qua­si­ment invi­sibles l’un pour l’autre. Les qua­li­fi­ca­tifs usuels comme « ini­qui­té » et « injus­tice » ne sont plus vrai­ment exacts. Il s’a­git plu­tôt d’une spi­rale d’ef­fon­dre­ment qui tend vers la folie ».

Han­nah Arendt nous aver­tit qu’une fois qu’un seg­ment de la popu­la­tion voit ses droits niés, le règne de la loi est détruit. Lorsque la loi ne s’ap­plique plus éga­le­ment elle devient « droits et pri­vi­lèges ». Quand l’é­tat fait face à une insta­bi­li­té crois­sante ou à de l’a­gi­ta­tion, ces « pri­vi­lèges » sont révo­qués. Les élites qui se sentent de plus en plus mena­cées par une popu­la­tion crois­sante ne « résistent pas à la ten­ta­tion de pri­ver tous les citoyens de leurs sta­tuts légaux et à régner sur eux avec une police omni­po­tente », écrit Arendt.

C’est ce qui se passe actuel­le­ment. L’é­tat-cor­po­ra­tion et ses organes de sécu­ri­té interne sont illé­gi­times. Nous sommes une socié­té de captifs.

Chris Hedges


Tra­duc­tion : Nico­las CASAUX

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