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Le café atomique et autres documentaires sur la folie nucléaire (par Ana Minski et Nicolas Casaux)
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« Les deux pôles de la civilisation sont le travail organisé mécaniquement, et la destruction et l’extermination organisées mécaniquement. En gros, les mêmes forces et les mêmes méthodes d’opération étaient applicables aux deux domaines. »

— Lewis Mumford

Le documentaire The Atomic Cafe, « film d’horreur comique » — comme on pouvait le lire sur une affiche d’époque — sorti en 1982, constitué d’images d’archives des années 1940 à 1960 (interventions télévisuelles, discours politiques, clips publicitaires, etc.), expose la propagande d’État des États-Unis visant à faire accepter l’utilisation de la bombe atomique et la domestication de l’atome. Ce faisant, il illustre également les relations étroites qui existent entre les institutions gouvernementales et les institutions scientifiques. « Montage habilement assemblé de démences officielles », selon la formule de David Ansen, alors critique de cinéma pour le magazine new-yorkais Newsweek, il vous garantit une séance « de hurlements de rire, d’horreur et de stupéfaction », d’après une chronique du New York Times.

La technologie nucléaire, indissociablement militaire et civile, est un parfait exemple de technologie autoritaire, caricaturale tant elle a été développée en secret, puis imposée au grand jour, au mépris des populations. Comme toute technologie autoritaire, elle repose en effet sur un vaste ensemble d’institutions hiérarchiquement et bureaucratiquement organisées, sur d’importantes divisions et spécialisations du travail, y compris à l’échelle internationale, autrement dit, sur une organisation sociotechnique fondamentalement et intégralement antidémocratique. Née en période de guerre, sous l’impulsion de gouvernements encore plus autoritaires qu’à l’accoutumée, elle garantit la perpétuation de régimes à l’avenant. De plus, comme toute technologie autoritaire, elle assiste un projet politique réifiant le vivant et visant à perpétuer l’idéologie du suprématisme humain. Le mythe de la destruction créatrice, sur lequel elle repose, permet de rationaliser les projets les plus déments, annihilant l’inquiétude qu’ils devraient inspirer au moyen d’une propagande massive en mesure de garantir le consentement de la population, sinon sa soumission. Que ce soit sur le long ou le court terme, les conséquences nocives, souvent mortelles, les maladies, les souffrances, les mutilations et les dégradations environnementales qu’infligent les expérimentations nucléaires à de nombreux êtres vivants, humains ou non, sont jugées négligeables. Ainsi 2 053 explosions nucléaires sont-elles provoquées entre 1945 et 1998. Le projet de société des technocrates est bien plus important, pour eux, que les vies de leurs sujets, ou plutôt de leurs objets, carburant (biomasse) parmi d’autres — « ressources humaines » ou « naturelles » — servant à faire fonctionner la mégamachine.

Parmi les nombreux exemples de liens entre utilisation militaire et civile de l’énergie atomique, rappelons que Franco envisageait, dans les années 1950, de développer secrètement la bombe atomique. Seulement, pour ce faire, il lui fallait construire une centrale nucléaire capable de produire du plutonium de qualité militaire. De Gaulle se proposa d’aider, acceptant de construire une centrale française en Espagne, mais le projet n’aboutira pas pour des raisons diplomatiques impliquant les États-Unis.

La fascination induite par le spectacle de la puissance destructrice de l’atome sur certains citoyens les pousse à s’identifier aux technocrates, aux scientifiques et aux institutions gouvernementales, les amène à se soumettre aveuglement à l’État, à se fier, malgré une gestion des risques privilégiant l’économie à la vie[1], à ses prétentions démagogiques, principal prétexte pour étendre le champ de sa surveillance. Ils n’envisagent pas que les tests auxquels ils participent, ou qu’ils avalisent, ont pour objectif d’asseoir toujours plus la domination des technocrates sur tous les autres, et de la technocratie sur le monde entier. La haine des technocrates pour la nature est si profonde qu’ils ne souhaitent pas vivre sur la Terre, mais la dominer — voire la détruire et reconstituer eux-mêmes une planète purement artificielle, ce qui satisferait sans doute quelques instants leur délire de toute puissance, d’où les réflexions sur la terraformation.

La domestication de l’atome, qualifiée d’événement transcendant permettant enfin à l’humanité d’accomplir sa glorieuse destinée : obtenir une puissance quasi-divine, apparaît comme le point culminant de la domination. Promettant la fin des guerres et de la faim, et toutes sortes de chimères, cette technologie se nourrit de dégradations environnementales, de l’exploitation des sols et des humains, et génère des effets, dont nous ne savons que bien peu de choses, à l’échelle planétaire.

Car les États-Unis ne sont pas les seuls, loin de là, à s’être lancés dans la folle entreprise nucléaire. La France, elle aussi, a mené, avec le même mépris pour tout ce qui vit (humains y compris), de nombreuses expérimentations nucléaires sous couvert d’une campagne de propagande faisant de l’atome un glorieux symbole de puissance. Après la Seconde Guerre mondiale, l’atome participera ainsi à la reconstruction d’une identité nationale française[2] et, sans consultation, de Gaulle signera l’Ordonnance n° 45–2563 du 18 octobre 1945 instituant un commissariat à l’énergie atomique[3]. Pour imposer les centrales, tout est bon, des centrales vendues comme pôles touristiques par les élus locaux à la commercialisation, en 1960, d’une cuvée Chinon dont l’étiquette représentait la centrale. Encore aujourd’hui l’énergie nucléaire se pare de toutes les vertus associées à la modernité : liberté, abondance, éclairage à moindre frais. Ainsi pouvons-nous lire sur le service communication d’EDF qui retrace l’histoire de l’entreprise ces mots : « Les Trente Glorieuses sont en marche. C’est une course. Tout le monde veut grandir : collectivités et particuliers… EDF relève le défi ».

Pour l’État français, le nucléaire est encore la meilleure arme pour assurer la production énergétique du pays, pour maintenir et garantir sa soi-disant « autonomie énergétique ». Pourtant, les EPR (« Réacteur de Puissance Évolutif ») des centrales françaises sont tous de conception américaine, issus de brevets de la firme Westinghouse. L’uranium nécessaire à la nucléarisation provient en grande partie de la Namibie, de l’Afrique du Sud et du Niger, où habitants et travailleurs se mobilisent depuis la fin des années 1990 pour dénoncer leurs conditions d’existence qu’ils jugent dégradées par plusieurs décennies d’exploitation de l’uranium[4]. En hiver, la France se trouve en position de réelle dépendance vis-à-vis de l’Allemagne[5].

Le danger que constitue le nucléaire est réduit, comme toutes les nuisances potentielles que produit la société industrielle, à un risque du quotidien, comme une simple glissade dans une douche. Dans la novlangue moderne, rien de ce que la civilisation industrielle entreprend n’est dangereux. On ne parle que de risque. Pourtant, le danger est bien réel. Avec la faillite d’Areva/Westinghouse et le retrait des principaux investisseurs allemands ou japonais, l’industrie nucléaire, dont de nombreuses structures sont déjà vétustes (la plupart des réacteurs datent des années 1970 et 1980 et le dernier chantier de centrale en France de 1991) et qui ne trouve déjà plus assez d’argent pour s’entretenir, est bien mal embarquée. Le savoir-faire est non seulement perdu, mais certaines pièces qui nécessitent des réparations ou remplacements ne sont parfois plus fabriquées, les capacités métallurgiques actuelles du pays n’ayant plus rien à voir avec celles dont il était encore doté dans les années 1970. Par ailleurs, les équipes qui ont participé à l’édification des réacteurs il y a 50 ans ne sont, souvent, plus en activité : retraites, décès, licenciements. Le changement climatique est également une autre menace qui pourrait générer des accidents nucléaires à répétition, les centrales n’étant pas adaptées aux sécheresses consécutives, à la montée des eaux, aux tempêtes. Les accidents nucléaires, minimisés ou occultés, sont pourtant déjà nombreux et ce dès les premières mises en fonctions :

– 1969 : Saint-Laurent-des-Eaux suivi de deux accidents en 1980[6]

– 1986 : Tchernobyl

– 2000 : Blayais[7] inondations et rupture d’alimentation électrique des 4 réacteurs

– 2003 : inondations à la centrale de Belleville

– 2011 : Fukushima

– 31 mars 2016 : à Paluel sur la côte normande un générateur vapeur, d’un poids de 465 tonnes, est tombé de toute sa hauteur sur la dalle du réacteur.

Ces derniers jours, l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) a annoncé avoir placé la centrale nucléaire de Flamanville (Manche) sous « surveillance renforcée », estimant qu’EDF y rencontre des difficultés, après avoir auditionné en juillet son directeur. Un manque de rigueur est mis en avant. La mise sous surveillance renforcée est une mesure relativement rare. Sur les 19 centrales d’EDF en France, une seule autre est concernée : celle de Belleville-sur-Loire (Cher). Mais les accidents, s’ils sont hautement nocifs et spectaculaires, ne doivent pas faire oublier les nuisances quotidiennes que produisent ces technologies : la radioactivité présente dans la Loire[8], par exemple, mais, surtout, le fonctionnement général autoritaire de la société techno-industrielle, et les innombrables et toujours plus nombreuses destructions environnementales qu’elle génère.

Mentionnons tout de même le traitement catastrophique des déchets nucléaires tombant entre les mains de la mafia calabraise, la ‘Ndrangheta, exposé dans le très bon documentaire Le poison de la Mafia et la loi du silence :

Les « milliers de caissons métalliques, dix-neuf navires chargés de déchets radioactifs, quatorze réacteurs, et, surtout, trois sous-marins nucléaires » qui gisent, abandonnés par la marine russe, au fond de l’Arctique, où ils libèrent des particules radioactives en permanence. Ce que montre le documentaire Arctique, cimetière atomique :

La « centaine de milliers de tonnes de déchets radioactifs déversés en quelques décennies au large des côtes européennes », qui reposent dans des fûts métalliques présentant une « méchante tendance à rouiller et à laisser échapper un contenu hautement toxique », ainsi que nous l’apprend le documentaire Océans poubelles réalisé par Thomas Reutter et Manfred Ladwig, qui « mettent ainsi au jour un phénomène nié ou dissimulé, dont les conséquences nous échappent largement. Une problématique d’autant plus actuelle que, alors même que le stockage en mer est interdit depuis 1993, il est toujours légal d’y rejeter des eaux contenant des radionucléides » :

***

Indubitablement, le nucléaire constitue le pinacle de l’exploitation de la planète entière, de l’utilisation de la Terre comme d’un laboratoire pour savant fou, et de tous ses habitants comme cobayes. Avec l’atome, la civilisation industrielle repousse en effet, et largement, les limites des nuisances maximales qu’une civilisation pouvait infliger à la planète. L’inconscience, l’indifférence et l’irresponsabilité totales associées aux prétentions démiurgiques qui caractérisent l’idéologie technocratique de la civilisation industrielle ressortent flagramment au travers d’un projet comme celui du centre d’enfouissement d’Onkalo, en Finlande[9], exposé dans le documentaire Into Eternity (Pour l’éternité). Depuis des millénaires, les civilisations exploitent et utilisent sans discernement ni considération leurs environnements, avec, à chaque fois, les conséquences — désastreuses — que l’on sait. Le manque de soin, de sagesse, de prudence, de respect dont elles font preuve dans leurs relations avec le monde naturel les amènent invariablement à le dégrader brutalement, souvent irrémédiablement, au point qu’elles s’autodétruisent ou se désagrègent dans le processus. La civilisation industrielle reproduit actuellement ce même schéma à l’échelle planétaire, à une cadence effrénée. Avec le nucléaire, les apprentis sorciers — les technocrates — qui la dirigent menacent non seulement la prospérité de la vie sur Terre telle que nous la connaissons, mais aussi la vie sur Terre elle-même (explosions nucléaires, guerres nucléaires). Quelles sont précisément les conséquences potentielles de l’utilisation et du développement des technologies nucléaires, civiles et/ou militaires ? Ainsi que l’écrit Bernard Charbonneau, pas en réponse à cette question, précisément, mais à une autre, similaire : « Les spécialistes en discutent et ne sont pas d’accord sur les causes et les risques pour l’atmosphère et la vie. Mais nous pouvons être sûrs d’une chose, c’est que nous n’en savons rien ; et qu’il est fou de continuer à foncer ainsi dans le noir. Les maux infinis dont le changement aveugle nous menace ne se limitent pas à tel ou tel effet repérable par la Science et remédiable par la loi à force d’argent et de contraintes, leur cause première est dans cette aptitude à déchaîner la cause sans se soucier de ses effets. Et le remède n’est pas dans tel ou tel gadget techno-scientifique, mais dans la volonté de réfléchir avant d’agir. Une conversion, aux deux sens du terme, qui refuse l’imprévisible par amour de la terre, de l’homme et de sa liberté[10]. »

Seulement, « cette aptitude à déchaîner la cause sans se soucier de ses effets » est inscrite dans l’ADN de la société techno-industrielle, dans sa démesure intrinsèque, dans l’idéologie qui lui a donné forme, dans la mégalomanie inhérente à l’idée de civilisation. Pour reprendre à nouveau une formule de Charbonneau : « En réalité, il n’y a probablement pas de solution au sein de la société industrielle telle qu’elle nous est donnée. […] Pour nous et surtout pour nos descendants, il n’y a pas d’autres voies qu’une véritable défense de la nature[11]. » Une véritable défense de la nature et une lutte contre le pouvoir, une lutte pour précipiter le démantèlement, l’effondrement, de la société industrielle, au plus vite, pour arrêter les dégâts et éviter le pire.

Les énormités délirantes et pourtant historiques que The Atomic Cafe nous donne à voir devraient nous le faire comprendre. De même que cette scène qui se déroule aux îles Marshall, où un militaire états-unien affirme aux indigènes expropriés que les USA veulent « faire de cette force destructrice [le nucléaire] quelque chose de bon pour l’humanité », juste avant de faire sauter une partie de leur archipel, contaminant la biosphère environnante pour des siècles.

Si de nombreuses batailles ont été perdues contre le déploiement des technologies autoritaires, n’oublions jamais qu’il est néanmoins possible de lutter et de l’emporter. Souvenons-nous des luttes qui nous ont précédés, comme celle menée par des Basques contre la construction de la centrale nucléaire de Lemoiz, près de Biscaye. Fin des années 1960, Franco élabore un grand plan d’énergie nucléaire impliquant de construire plusieurs centrales au Pays basque, le long de criques de villages de pêcheurs, près de Bilbao. L’opposition au projet, qui se manifeste dès le départ mais parvient à s’exprimer davantage après la mort de Franco, en 1975, s’organise sérieusement dès 1976. L’échec de la lutte juridique conduit les écologistes pacifiques à s’allier à l’ETA. On observe alors une diversité de tactiques, comprenant le recours à la lutte armée. Au bout du compte, ils parviennent à obtenir l’arrêt du chantier au début des années 1980[12]. Il est possible de lutter contre la domination technologique, contre les technologies autoritaires existantes et contre celles qui se profilent — reconnaissance faciale, 5G, les robots autonomes, etc. Les irréductibles qui luttent en ce moment, en France, à Bure et à l’Amassada, nous montrent l’exemple.

Ana Minski & Nicolas Casaux


  1. Sezin Topçu, Organiser l’irresponsabilité ? La gestion (inter)nationale des dégâts d’un accident nucléaire comme régime discursif – Rapport DSR n°157
  2. Gabrielle Hecht, Le rayonnement de la France
  3. https://reporterre.net/Retour-sur-l-histoire-du-nucleaire
  4. Gabrielle Hecht, L’uranium africain – Une histoire globale
  5. La parisienne libérée, Le nucléaire c’est fini
  6. https://www.sortirdunucleaire.org/France-Saint-Laurent-des-Eaux-incident-serieux
  7. https://www.liberation.fr/societe/2000/01/06/a-la-centrale-nucleaire-du-blayais-l-impossible-inondation-a-eu-lieu_315159
  8. https://www.msn.com/fr-fr/actualite/environnement/saumur-des-associations-alertent-sur-une-%C2%ABcontamination%C2%BB-radioactive-de-la-loire/ar-AAD6WZW
  9. Voir le documentaire Into Eternity.
  10. Bernard Charbonneau, Le Changement.
  11. Bernard Charbonneau, Le jardin de Babylone.
  12. La parisienne libérée, Le nucléaire c’est fini

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  1. Les bretons ont quotidiennement manifesté leur opposition à la centrale atomique de Plogoff entre 1978 et 1981. L’arrivée de François Mitterrand en 1981 à arrêté ce projet ainsi que l’extension du camp militaire du Larzac et des essais nucléaires dans le pacifique.

  2. L’Association de sou­tien pour evi­ter l’irradiation pro­fes­sion­nelle. ) qui entre en contact avec eux et leur four­nit un car­net pour docu­men­ter leur car­riere, dans lequel ils doivent repor­ter les postes qu’ils ont occu­pes, pen­dant com­bien de temps, a quels endroits ils sont pas­ses, com­bien de doses recues, etc. Ce car­net est utile pour archi­ver leur etat de san­te. Normalement, c’est aux auto­ri­tes japo­naises de le four­nir a tous les tra­vailleurs, meme a ceux qui ne tra­vaille­ront que dix jours : c’est utile sur le long terme. On sait que cer­tains can­cers se declarent au bout de 30 ans ; apres Hiroshima, des can­cers lies aux radia­tions se sont decla­res apres un demi-siecle.