Somme toute — Un bref bilan du désastre (par Nicolas Casaux)

QUAND ON FAIT LA SOMME, pêle-mêle, des femmes bat­tues, vio­lées (en France, « 94 000 femmes majeures déclarent avoir été vic­times de viol ou de ten­ta­tive de viol sur une année »), tuées, qui ont peur lors­qu’elles prennent le métro, qu’elles marchent dans la rue la nuit ou qu’elles rentrent chez elles ; des enfants har­ce­lés, bat­tus, vio­lés (« près de 130 000 filles et 35 000 gar­çons […] sont vic­times de vio­lences sexuelles, par an, en France »), de ceux qui ont peur chez eux, dans la rue ou à l’é­cole ; de la « tra­gique bana­li­té » de l’in­ceste aujourd’hui ; des clo­chards, SDF et autres lais­sés-pour-compte à dépé­rir dans ce qu’il reste d’espaces dits « publics » ; des dépres­sions, des troubles anxieux et des autres troubles psy­chiques ; des alcoo­lismes et des toxi­co­ma­nies en tous genres ; de tous ceux (sept mil­lions, juste en France) qui souffrent de cet « iso­le­ment social » épi­dé­mique propre à l’ère du « tout connec­té » ; de ceux qui sont atteints d’une ou plu­sieurs des tou­jours plus nom­breuses mala­dies de civi­li­sa­tion (can­cers, mala­dies car­dio­vas­cu­laires, obé­si­té, mala­dies neu­ro­dé­gé­né­ra­tives type Par­kin­son, Alz­hei­mer, etc., et aus­si mala­dies infec­tieuses épi­dé­miques type Covid-19) ; des inéga­li­tés (sociales, éco­no­miques, etc.) d’ores et déjà colos­sales, sans pré­cé­dent et crois­santes ; des vieux et des vieilles ter­ri­fiés à l’i­dée de finir dans une usine de retrai­te­ment pour res­sources humaines usa­gées ; des vieux et des vieilles qui y crou­pissent ; de l’o­bli­ga­tion faite aux humains d’a­lié­ner leur temps de vie (prin­ci­pa­le­ment sous la forme du tra­vail) à une vaste orga­ni­sa­tion machi­nale (inhu­maine) ; des souf­frances au tra­vail ; de la dépos­ses­sion géné­ra­li­sée, des impuis­sances indi­vi­duelles face à la marche inexo­rable de la civi­li­sa­tion ; des for­tunes qui se font grâce à l’ex­ploi­ta­tion des humains et de la terre ; des innom­brables injus­tices que les lois, les ins­ti­tu­tions et les struc­tures sociales engendrent (des riches et des puis­sants qui ne vont jamais en pri­son peu importe ce qu’ils font ; des pauvres qu’on har­cèle, des mani­fes­tants qu’on tabasse) ; du pro­grès inces­sant des tech­no­lo­gies de contrôle et de sur­veillance, de l’autoritarisme tech­no­lo­gique de l’État et du capi­ta­lisme ; de l’a­néan­tis­se­ment inexo­rable de ces choses qui por­taient autre­fois le nom de socié­tés ou com­mu­nau­tés humaines, de l’eth­no­cide pla­né­taire qui approche de son terme au pro­fit d’une unique mono­cul­ture ou civi­li­sa­tion mon­diale ; des haines iden­ti­taires qui gan­grènent cette grande conur­ba­tion mon­diale en expan­sion illi­mi­tée de ses routes, voies fer­rées, zones urbaines, par­kings, super­mar­chés, etc. (« Les pro­chaines décen­nies devraient voir la construc­tion de quelque 25 mil­lions de kilo­mètres de nou­velles routes pavées, de mil­liers de bar­rages hydro­élec­triques sup­plé­men­taires et de cen­taines de mil­liers de nou­veaux pro­jets miniers, pétro­liers et gaziers » ; « La sur­face des villes pour­rait être mul­ti­pliée par six d’i­ci 2100 » ; « Avec 72 réac­teurs nucléaires en construc­tion et 160 à l’état de pro­jet, le déve­lop­pe­ment du nucléaire se concentre pour les trois quarts dans les pays non membres de l’OCDE : Chine, Inde, Bré­sil, etc. ») ; de la bêtise que répandent les indus­tries cultu­relles et du diver­tis­se­ment ain­si que les médias (télé­vi­sion, etc.) ; des pol­lu­tions tou­jours plus nom­breuses qui s’accumulent et s’agrègent en « effet cock­tail » ou syner­gie, plas­tiques et métaux lourds et pro­duits chi­miques nocifs en tous genres dans les sols, les cours d’eau, les eaux sou­ter­raines, les mers, les océans et jusqu’aux fonds des abysses, déchets nucléaires sur et sous la terre (et aus­si, un peu, au fond des mers), pol­luants atmo­sphé­riques mul­tiples qui se concentrent inlas­sa­ble­ment, « déchets spa­tiaux » qui s’en­tassent dans l’exo­sphère satu­rée de satel­lites ser­vant notam­ment d’infrastructure à l’internet (en plus des innu­mé­rables câbles, data cen­ters, ordi­na­teurs, cen­trales de pro­duc­tion d’électricité, etc.) ; des forêts qu’on rase et de tous les milieux ou habi­tats natu­rels que la civi­li­sa­tion pol­lue ou détruit sans relâche depuis des mil­lé­naires (« le pla­teau de Lœss, ber­ceau de la civi­li­sa­tion chi­noise, était recou­vert d’arbres et de plantes jusqu’à l’avènement de la dynas­tie Han (206 av. J.-C.), et fut en grande par­tie trans­for­mé en zone aride après la des­truc­tion à long terme de la végé­ta­tion induite prin­ci­pa­le­ment par les acti­vi­tés humaines et secon­dai­re­ment par un chan­ge­ment cli­ma­tique ») ; des divers pro­duits toxiques en ‑cide qu’elle épand ; des océans qu’elle vide (« En 2050, les océans comp­te­ront plus de plas­tique que de pois­son ») et, plus géné­ra­le­ment, des ani­maux sau­vages qu’elle décime (« entre 1970 et 2014, l’effectif des popu­la­tions de ver­té­brés sau­vages a décli­né de 60% »), au même titre que les insectes (« les obser­va­tions de ter­rain menées dans le monde entier depuis une ving­taine d’années démontrent de manière indis­cu­table une dimi­nu­tion nette du nombre total d’insectes ») ; des ani­maux mutants qu’elle cultive puis abat dans d’im­menses camps de la mort ; des exploi­ta­tions minières qui se mul­ti­plient comme les smart­phones ; des nui­sances des­dits smart­phones et des autres tech­no­lo­gies écrans que cer­tains cher­cheurs qua­li­fient « d’hé­roïne élec­tro­nique » ; du confi­ne­ment des humains (bien anté­rieur au covid19) dans un uni­vers entiè­re­ment fabri­qué par leur sou­mis­sion à la méga­ma­chine, duquel même le ciel étoi­lé a été ban­ni, et qui pro­page sur toute la pla­nète sa pol­lu­tion lumi­neuse à détra­quer tous les équi­libres (rythmes cir­ca­diens) et liqui­der tous les êtres vivants dépen­dants depuis des temps immé­mo­riaux d’une nette alter­nance entre jour et nuit (les lucioles et les autres espèces luci­fuges, par exemple) ; de l’a­pa­thie, de la rési­gna­tion ou de l’ac­quies­ce­ment léthar­gique, comme sous hyp­nose, du plus grand nombre ; etc. (l’in­ven­taire du désastre, à son image, est inter­mi­nable, défie la des­crip­tion, je m’ar­rê­te­rai ici) ; com­ment ne pas sou­hai­ter que tout ceci s’arrête et le plus vite possible ? 

Et com­ment ne pas voir que les bonnes âmes, éco­los et autres gens de gauche — obnu­bi­lés par le taux de car­bone atmo­sphé­rique et les consé­quences poten­tielles que son aug­men­ta­tion pour­rait avoir pour l’a­ve­nir de la civi­li­sa­tion, convain­cus que les banques pour­raient et devraient arrê­ter leurs mau­vais inves­tis­se­ments dans les éner­gies fos­siles et inves­tir dans le renou­ve­lable et l’é­thique pour nous tirer d’af­faire (tirer d’af­faire la civi­li­sa­tion), pro­mo­teurs d’une sobrié­té qui ferait notre salut (celui de la civi­li­sa­tion) si l’É­tat vou­lait bien l’im­po­ser, d’in­no­va­tions tech­no­lo­giques pré­ten­du­ment vertes ou propres ou neutres en car­bone (pour rendre durable la civi­li­sa­tion), de diverses réformes fis­cales visant à rendre un peu plus juste l’im­po­si­tion dans le sys­tème tech­no­ca­pi­ta­liste, et d’autres bali­vernes du même ton­neau —, com­ment ne pas sai­sir que ces gens sont au mieux des aveugles, au pire des idiots ? 

Somme toute, face aux échecs fla­grants du réfor­misme et de toutes les ten­ta­tives de maî­tri­ser, contrô­ler humai­ne­ment, et ne serait-ce que frei­ner la catas­trophe appe­lée civi­li­sa­tion (ten­ta­tives qui ont imman­qua­ble­ment eu pour résul­tat, contrai­re­ment à ce qu’es­pé­raient leurs auteurs, d’ac­com­pa­gner et d’as­su­rer son déve­lop­pe­ment, comme l’illustre der­niè­re­ment l’essor des indus­tries des tech­no­lo­gies — dont celles de pro­duc­tion d’éner­gies — dites « vertes »), on est ame­né à pen­ser que la manière la plus réa­liste pour des humains de mettre un terme aux désastres sociaux et éco­lo­giques en cours, de libé­rer l’humanité de l’emprise de la machi­ne­rie socio­tech­nique dont elle s’est faite l’esclave, de sup­pri­mer les inéga­li­tés colos­sales qu’elle génère et d’endiguer son inexo­rable des­truc­tion de la nature, est sans doute qu’un petit nombre d’entre eux, un effec­tif minime en contraste de la popu­la­tion glo­bale mais par­ti­cu­liè­re­ment déter­mi­né, témé­raire, décide de débran­cher toutes les prises, sec­tion­ner tous les câbles, cou­per tous les fils, débou­lon­ner tous les pylônes, tom­ber toutes les antennes, défon­cer toutes les routes, blo­quer tous les ports, effon­drer tous les ponts, dis­lo­quer tous les rails (prin­ci­pa­le­ment dans les endroits nodaux du sys­tème socio­tech­nique).

(Comp­ter sur la pos­si­bi­li­té que la civi­li­sa­tion s’autodétruise de quelque manière au cours des décen­nies à venir (par exemple et entre autres pré­vi­sions issues du pro­lon­ge­ment de ten­dances actuelles, en ren­dant infer­tiles ses res­sources humaines d’ici 2045 en rai­son de son épan­dage mas­sif de per­tur­ba­teurs endo­cri­niens par­tout), serait aus­si pré­somp­tueux qu’indécent.)

Nico­las Casaux

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  1. J’en suis navré aus­si, Nico­las, mais ma convic­tion est que le chan­ge­ment ne vien­dra plus de la base.

    Je cite par exemple B. Char­bon­neau, qui en avait pro­ba­ble­ment un présentiment :
    « Un beau jour, le pou­voir sera bien contraint de pra­ti­quer l’écologie. Une pros­pec­tive sans illu­sion peut mener à pen­ser que, sauf catas­trophe, le virage éco­lo­gique ne sera pas le fait d’une oppo­si­tion très mino­ri­taire, dépour­vue de moyens, mais de la bour­geoi­sie diri­geante, le jour où elle ne pour­ra faire autre­ment. Ce seront les divers res­pon­sables de la ruine de la terre qui orga­ni­se­ront le sau­ve­tage du peu qui en res­te­ra, et qui après l’abondance gére­ront la pénu­rie et la sur­vie. Car ceux-là n’ont aucun pré­ju­gé, ils ne croient pas plus au déve­lop­pe­ment qu’à l’écologie ; ils ne croient qu’au pou­voir, qui est celui de faire ce qui ne peut être fait autrement. » 

    Il est un mot dans l’air du temps qui est en train d’être vidé de sa sub­stance « vivante » en ce moment, c’est le mot rési­lience et ce n’est pas pour rien. Jus­te­ment pour que du sabo­tage-escar­mouche n’aie aucun impact sur le mou­ve­ment per­pé­tuel et infer­nal de la méga­ma­chine et n’aille pas au-delà (effet décou­ra­geant avant de déployer l’ar­se­nal civi­li­sa­teur de ces socié­tés sur-vidéo­pro­té­gée): rési­lience de l’œuvre, pas des créa­teurs et encore moins des contemp­teurs poten­tiels. Le dis­cours doit tou­jours être sauf et l’adhé­rence totale.

    Quant à l’in­fer­ti­li­té donc ce n’est pas un pro­blème insur­mon­table, un simple détail tech­nique. Je ren­voie direc­te­ment sur la pro­créa­tion arti­fi­cielle, Alexis Escu­de­ro en a fait les frais. Ce qui se fai­sait faci­le­ment et gra­tui­te­ment se fera en « mieux » et payant sous le regard de la science et de ses sen­ti­nelles aug­men­tées agrées… les géné­ra­tions futures qui se choi­si­ront le sexe non-fonc­tion­nel sou­hai­té au gré de leurs envies du jour, se deman­de­ront pro­ba­ble­ment com­ment on fai­sait avant s’ils auront encore des études de nécr.. biologie.

  2. La démons­tra­tion semble impla­cable… ima­gi­nons un ins­tant que cela se pro­duise (le groupe déter­mi­né réus­sit). La suite devrait res­sem­bler furieu­se­ment à « Ravage » (Bar­ja­vel), non ? Sauf que les patrons du CAC40 se seront bar­ri­ca­dés dans leurs for­te­resses ou envo­lés pour des cieux plus clé­ments… N’est-ce pas rajou­ter une immense souf­france (humaine) à la souf­france (humaine) dénon­cée ici ? — et ce seraient sans doute les moins cou­pables qui dégus­te­raient le plus.

    1. Ravage… Cela n’ar­ri­ve­ra pas, et nous (la socié­té domi­nante) tra­vaillons âpre­ment pour cela — garan­tir la source pour ces maux : l’éner­gie, voir l’ap­proche d’I­van Illich (https://sniadecki.wordpress.com/2018/08/05/illich-energie-social/) et par­ache­ver l’œuvre.
      Soit ! La repro­duc­tion capi­ta­lis­tique conti­nue­ra avec moins d’effectifs.
      Qui pas­se­ront leur temps à se sou­mettre à la per­fec­tion de leur outil de puis­sance tant que le dis­cours idéo­lo­gique du pro­grès ne sera pas remis en cause ET rejeté.
      Et ce, jus­qu’à la por­tion congrue où seule la machine tran­che­ra : celle-ci deve­nue suf­fi­sam­ment auto­nome, qua­li­té que l’être humain s’est tota­le­ment refu­sé depuis sa déser­tion de son envi­ron­ne­ment au pro­fit d’une gloire qui lui sera tou­jours exté­rieur, l’élé­ment orga­nique quel qu’il soit devra être trans­for­mé selon le mythe des Wachows­ki en une res­source plus utile sans consé­quence délé­tères quant au fonc­tion­ne­ment des ou du nou­veau « maître » des lieux.
      De la souf­france ? Il n’en résul­te­ra que notre mort totale. Et c’est aujourd’­hui qu’il faut tran­cher et ne pas se ber­cer d’op­ti­misme, dans très peu d’an­nées il sera trop tard.
      Si ce n’est pas déjà le cas.

  3. Si on pou­vait reve­nir en arrière dans la chro­no­lo­gie de la civi­li­sa­tion, et choi­sir d’y res­ter et d’y figer la tech­no­lo­gie, quel serait le moment où le degré de civi­li­sa­tion est accep­table ? Le néo­li­thique ? Le moyen age ? L’an­cien régime ? Le XVIIIe siècle ? Si on en croit Ivan Illich, c’est l’age ou l’on uti­li­sait que des outils maniables, non des outils mani­pu­lables, et quand aucune ins­ti­tu­tion n’exis­tait. Une forge orga­ni­sée en ate­lier pour équi­per une armée est un peu un outil mani­pu­lable, alié­nant ses tra­vailleurs et ren­dant dan­ge­reux ses pro­prié­taires. Alors donc le moment par­fait doit se trou­ver bien avant l’an­ti­qui­té. Et si l’on en croit le mani­feste de notre bon vieux Ted ? Quelle est la socié­té idéale ? Une socié­té pay­sanne post-indus­trielle qui puni­rait un enfant pour avoir des­si­né une roue, par peur du retour à la tech­no­lo­gie ? Une socié­té low tech ?
    Com­men­çons par débran­cher la machine. On ver­ra bien après.

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